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Les Destins de Themyscira, tome 1 · Gaëlle Lucas
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L’imperator Tiberon Placidas Serranus Augustus vient d’annoncer la grande nouvelle. Son aîné, le princeps Titus Florian Valerianus Placidianus, épousera Marcia Livia Aurelia, la fille d’un puissant sénateur au solstice d’été. En tant que dux, connu pour être le Triumphator, fléau de la résistance plébéienne, Placidas compte asseoir son pouvoir sur le peuple du continent par cette union. Celle-ci déchaîne déjà les foules dans les rues de la capitale, Placidia Nova. Quant à nous, hommes et femmes de tous horizons sommes considérés comme le plat principal de cette grande fête. À travers les grilles de ma prison, je scrute l’effervescence des badauds. Tout doit être prêt, car dans moins d’une semaine, les jeux vont débuter et cela sonnera le glas de fin pour une majorité de gladiateurs. Ce nom me dégoûte. On me l’a affublé avant mes dix-huit étés et, depuis, il ne m’a pas quittée. Au moins, je suis encore en vie dans ma vingtaine de printemps, contrairement à d’autres de mes semblables, qui n’ont pas eu cette chance.
Medas me hèle :
— Eh bien ! Tu es d’une bien belle humeur, Thalestris.
Son sourire monte jusqu’à ses yeux bleus. Je lève les miens au ciel devant son ignorance juvénile. Il nous a rejoints il y a quelques cycles lunaires. Bien sûr, il tremble d’excitation à l’idée de se retrouver sous les feux et les acclamations. Un prochain matin, son ignorance risque de lui coûter la vie. J’espère secrètement que je ne serai plus de ce monde pour le voir. Ce garçon est tout juste un jeune éphèbe. Il mérite bien mieux comme avenir que de perdre la vie au fil d’une lame.
Les yeux pétillants à l’idée d’une liberté promise, Medas poursuit :
— Oh, allez ! La gloire est à portée de main, nous pourrions même nous faire remarquer et ainsi gagner notre liberté.
À la poursuite des chimères ! Il est connu que les nobles trouvent un grand intérêt à notre métier. Ils se hâtent de nous racheter à nos maîtres, cherchant à se couvrir de gloire à leur tour. Lors de grands évènements, certains d’entre nous finissent par gagner leur liberté. Accordée gracieusement par les maîtres ou lorsqu’ils jugent que nous avons suffisamment rempli leurs bourses. Parfois, il s’agit simplement d’une mise à la retraite de chanceux passant la barre fatidique de la fin de trentaine d’étés. De même que, si la foule l’exige, nous pouvons recevoir le fameux glaive de bois, synonyme de liberté.
— Ne te laisse pas bercer par des illusions, Medas, le rabroué-je.
À cet instant, ma nuque me pique. Machinalement, ma main s’y porte. Mes doigts grattent la peau en cherchant à chasser la désagréable sensation. Je n’écoute pas la réponse de mon camarade de cellule. Mes prunelles orageuses scrutent la foule à la recherche de ce qui titille mon instinct. C’est à cet instant que nos regards se croisent. Il s’agit d’une silhouette encapuchonnée dont quelques mèches d’un blanc pur s’échappent. Ses lèvres remuent dans ma direction.
— Prépare-toi à embrasser les Moires, semblent-elles me confier.
Le contact ne dure qu’un court moment avant qu’une main sur mon épaule ne me ramène brusquement à la réalité. Instantanément, la vue du galbe de l’inconnue disparaît. Il ne me reste en mémoire que la trace de son sourire.
Je grogne de frustration :
— Quoi ?
— Regarde, Thalestris, regarde ! C’est elle !
Medas n’a rien remarqué de mon trouble. Il hurle à mes oreilles en pointant du doigt le cortège royal.
— De quoi parles-tu ?
Mes pupilles suivent le geste du jeune gladiateur pour observer à mon tour la colonne qui progresse. À sa tête, évidemment, se pavane Florian. Le prince est tout simplement époustouflant dans son armure aussi éclatante que le soleil. Légèrement en retrait, à sa droite, j’aperçois une jeune femme aux cheveux d’un ébène éclatant. À n’en pas douter, elle est vraiment magnifique et… terriblement jeune. Malgré son port de tête altier, il semble évident que l’ingénue n’est pas à l’aise et très certainement apeurée par l’intensité de la foule qui s’écarte sur leur passage. Mon jeune acolyte est perdu dans ses rêves les plus fous. Je l’imagine sans mal prendre la place du prince. Je ne peux m’empêcher de le taquiner.
— Ferme la bouche, Medas. Tu baves !
Il y a bien longtemps que je ne me suis pas surprise à rêver comme Medas le fait à cet instant. Pourtant, la jeunesse ne m’a pas encore quittée, mais quelque chose s’est fatalement brisé lors de mon premier combat dans l’arène. Peut-être même avant. Seulement, de mon enfance, je ne me remémore quasiment aucun souvenir. Quelques bribes de la funeste matinée qui me laissa orpheline et m’éloigna définitivement de mon village. La plus grande partie de ma vie se résume à l’esclavage. Dès lors que mon maître s’est aperçu de mes habiletés au combat après une rixe avec d’autres jeunes esclaves pour quelques miettes de pain, il m’a vendue à un ludus. Apparemment, je n’étais probablement pas une grande perte pour la maisonnée, vu ma maladresse.
L’amoureux transi ne quitte pas la promise de vue :
— Elle est magnifique ! La déesse Aphrodite l’a bénie, c’est sûr.
Je roule des yeux avant d’afficher un léger sourire en le fixant. Qu’il rêve, après tout ! S’il doit perdre la vie dans moins de cinq hémérai, autant que son esprit vagabonde un peu. Mais pas trop quand même. Je ne pense pas que notre maître souhaite la mort de ses gladiateurs. Ah ! Nous lui rapportons trop. Cependant, ce n’est pas lui qui porte son glaive dans la fosse. Laissant mon jeune ami à sa contemplation, je recule dans notre pièce de vie commune pour retrouver ma couchette. Malgré les vivats provenant de l’extérieur, je suis bien décidée à me laisser aller à une petite sieste. À peine mes paupières se ferment-elles qu’un brouhaha à l’intérieur de la caserne m’extirpe de mon repos. Alerte, je bondis sur mes pieds pour contempler deux gardes maintenir à grand-peine un homme blond de forte stature. Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Rentre là-dedans, esclave !
— Par la toute-puissance de Jupiter ! Tiens ta place !
Le blond trébuche dans notre humble cellule. Il se redresse avec hargne. Les deux soldats ricanent avant de verrouiller la grille.
— Ô amis, la cellule est pleine ! leur lancé-je, en râlant ouvertement.
— Désolé, ma belle ! Nouvel arrivage, tout est plein. Où veux-tu que je le mette ? Dans le tonneau des Danaïdes ?! répond l’un des hommes.
Autant dire qu’il n’est pas du tout désolé.
— Amusez-vous bien, se gausse le second.
Les deux soldats aux armures clinquantes font volte-face. Je les observe s’éloigner avec leurs maudites couleurs de l’empereur. Relâchant les barreaux, je constate que l’inconnu est toujours à mes côtés. Grimaçant à cause de la proximité, je m’écarte précautionneusement. Lui, reste tendu. Ses yeux fixent le dos de ces hommes d’un air mauvais. Il se passe un tour de sablier avant qu’il ne reporte son attention sur nous. Mon compagnon n’est nullement impressionné par la prestance du prisonnier.
— Khaíre mon frère ! Mon nom est Medas !
Quant à moi, je me tiens en retrait. Je ne suis pas franchement du genre sociable. En général, je laisse ça à Medas. Étrangement, l’air dur du blond s’adoucit. Il tend son bras à son cadet, qui s’empresse de le saisir. Je fronce les sourcils devant cet échange, ne sachant quoi penser de lui.
— Je m’appelle Démétrios. Dis-moi, ton amie, est-elle devenue muette ?
— Voilà Thalestris, l’informe rapidement le garçon, tout en me jetant un coup d’œil sévère.
Merveilleux ! Maintenant, une canaille va me rabrouer pour mon comportement impoli. Ce n’est pas comme si je comptais lui répondre de toute manière. Décidément, pour une cohabitation tranquille, c’est raté. Lorsque Medas est arrivé, il a naturellement été placé avec Agapè et moi, rares femmes du domaine à ce moment-là. Tous les trois, nous formions une véritable petite famille jusqu’au décès de notre aînée. Je le tiens pour un frère cadet. L’arrivée de Démétrios bouleverse cet équilibre. Comment assurer notre sécurité à tous les deux ? Je ne suis pas bien sûre de comprendre les choix du maître en comblant les cellules de chair fraîche. Que prévoit-il ? Notre échange silencieux semble suffire au dénommé Démétrios. Aussitôt, il entreprend de répondre aux nombreuses questions de Medas. C’est ainsi que d’une oreille attentive, j’apprends qu’il vient des Îles du Sud. Il était à la recherche de quelqu’un lorsqu’il s’est fait prendre par les gardes du senator Dénérius Livus Pomponius Venatus. Ayant réduit de moitié le nombre de soldats, notre maître a vu en lui un grand combattant pour ses jeux. À n’en pas douter, ce grand type ne finira pas la semaine sur ses jambes après son affront. Cette pensée ne semble pas l’effleurer. Je suis témoin de son air serein en sirotant de l’eau fraîche de l’outre.
À la fin de la diatribe de son aîné, Medas est tout excité.
— Elle doit être tellement belle, si bien que tu oses t’opposer aux troupes d’un sénateur !
L’exaltation dans sa voix… Ce garçon doit apprendre que dans les grandes tragédies grecques, ce ne sont jamais les esclaves qui récoltent la gloire et le cœur de leur muse.
— Plus que tu ne l’imagines, affirme effrontément Démétrios, avec un sourire énigmatique au coin des lèvres.
Secouant la tête devant leurs commentaires de mâles, je m’allonge à nouveau. Je préfère finir à l’horizontale plutôt que d’écouter leurs conversations. Je me surprends à rêver de l’étrange silhouette. Qui est cette femme ? Pourquoi ai-je eu la désagréable impression que son attention s’est portée sur moi ? Elle m’a fait l’effet d’une… d’une emprise hypnotique. Une pensée aussi extravagante que l’annonce des fiançailles de Marcia Livia Aurelia et de Titus Florian Valerianus.
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