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Les Incandescentes · Angèle Galy
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Dix ans qu’elle n’était pas revenue.
Ce matin-là, en fixant le lac d’huile au pied des reliefs, elle revit les flammes danser devant ses yeux. Revenir à Valmont-le-Lac, c’était revenir au passé qui remontait par vagues : la fournaise oppressante, la fumée qui s’infiltrait partout, la peau brûlée, les jours cotonneux de l’hôpital et l’odeur stérile qui s’accrochait à ses rêves.
Elle remit son casque, enfourcha la moto et s’engagea sur la route qui serpentait entre les forêts de sapins.
À l’approche de la Combe, petit village en périphérie de Valmont-le-Lac, Constance Della Foglia ralentit et prit à droite. La bécane rouge roula à faible allure sur le chemin de gravier jusqu’à la cour du manoir. Moteur coupé, Constance posa le pied à terre et retira son casque : sa longue chevelure rousse s’en échappa. Son cœur battait plus vite, empli d’un mélange d’appréhension et de nostalgie. La porte d’entrée s’ouvrit en grinçant et une silhouette rondelette aux cheveux grisonnants apparut dans l’encadrement.
— Constance ?
Une voix chevrotante, mais vive, fendit le silence. Amélie accourut avec un large sourire aux lèvres.
— Oh mon Dieu, c’est bien toi ! s’écria-t-elle. Je n’en reviens pas.
Avant même que la jeune rousse ait le temps de répondre, la vieille dame l’enveloppa dans une étreinte maladroite, pleine de douceur. D’abord surprise, la jeune femme céda finalement à cette accolade qui lui rappela toutes ces années où Amélie s’était occupée de la maison de son grand-père.
— Amélie…, souffla-t-elle, émue.
La vieille dame s’écarta pour l’observer, ses iris pétillants, voilés par une larme.
— Tu as tellement changé, ma belle, et pourtant, tu as toujours cette bouille de petite fille.
La gouvernante essuya vite ses yeux du revers de sa manche, puis baissa la tête, un peu confuse.
— Pardonne-moi… je n’ai pas eu le temps de préparer la maison. Ton oncle m’a seulement prévenue de ton arrivée hier soir, mais j’ai fait quelques courses.
— Ce n’est pas grave. Vraiment. Je vais gérer. Je suis juste heureuse d’être ici et de te voir, bafouilla-t-elle.
Amélie hocha vivement la tête.
— Moi aussi, ma chérie… Moi aussi.
Un silence léger s’installa lorsqu’elles entrèrent dans l’imposante bâtisse. Le grand-père de Constance, Angelo Della Foglia, n’était plus là. Constance n’était revenue que pour l’enterrer, et la maison, privée de son propriétaire, paraissait renaître grâce à la présence d’Amélie. Cette dernière tapota sa robe des deux mains, comme pour s’excuser encore, puis, dans un élan de douceur, ajouta :
— Si tu le veux, je reste quelques instants. Juste le temps de mettre des draps propres et d’aérer un peu les chambres ; tu dois être épuisée après un si long voyage.
Prise entre son envie d’être seule avec ses souvenirs et ce besoin rassurant de chaleur humaine, Constance hésita et déclara en souriant :
— Oui… j’aimerais bien. Merci.
Amélie se mit aussitôt en mouvement, ouvrant grand les volets du salon, dévoilant un flot de lumière. La poussière dansait dans l’air, mais le manoir semblait déjà reprendre vie.
— Voilà… un peu d’air, ça change tout, dit-elle d’un ton enjoué. Ton oncle Ennio te rejoint bientôt ?
— Demain ou après-demain, je pense.
Constance la regarda s’affairer, son cœur se serrant de nouveau. Amélie incarnait une continuité, un fil fragile qui la rattachait à ce passé aussi tendre que douloureux. La vieille gouvernante se retourna, les mains sur les hanches, la scrutant avec douceur.
— Tu sais… ton grand-père, même s’il ne le montrait pas, tenait réellement à toi.
Constance resta silencieuse, étonnée par la remarque. Angelo Della Foglia avait toujours été une énigme : un homme en apparence froid et distant, dont la présence, rare et pesante, vibrait d’une intensité singulière. Elle s’était souvent demandé ce qu’Angelo pensait concrètement d’elle.
Elle respira longuement.
Après la mort tragique de ses parents dans un incendie domestique auquel elle avait échappé de justesse, il s’était occupé d’elle à sa manière. À son chevet, d’un ton sec, précis, refusant la plainte, il lui avait exposé la suite de sa destinée comme s’il s’était adressé aux employés de son entreprise de transport : « Jour de départ, horaire, itinéraire, chargement. » « Rome, avait-il tranché. Chez ton oncle Ennio. Tu te referas là-bas. »
Elle était partie à vingt-deux ans. Elle avait tout arrêté : ses études d’archéologie à la Sorbonne, ses projets, ses rêves.
L’accident avait consumé plus que sa peau ; il avait ébranlé la certitude d’un avenir tracé. Sentant qu’elle avait touché une corde sensible, Amélie se remit en silence à l’ouvrage.
Tandis qu’elle arpentait les couloirs pour nettoyer et redonner un semblant d’ordre au manoir endeuillé, Constance monta l’escalier en chêne sombre qui gémit sous ses pas. À l’étage, elle s’installa dans la chambre d’enfant de son père : une pièce sobre, aux murs tapissés de toile pâlie, avec un lit ancien dont le bois portait les traces du temps. Elle rangea ses affaires dans la commode : quelques habits, son ordinateur et une trousse de toilette.
Enfin, par réflexe, elle ouvrit une petite mallette noire, qu’elle avait sanglée à l’arrière de la moto. Son pistolet de compétition apparut, un modèle Walther GSP dont la crosse arborait l’empreinte d’innombrables séances. L’arme lui avait été offerte par ses parents.
Ce n’était pas un souvenir rangé au placard : elle concourait encore, et cette saison-là comptait. Pourtant, elle aurait voulu que tout s’arrête ici, le temps de l’enterrement, mais sa vie, elle, n’avait pas suspendu ses échéances : à Rome, un concours de tir l’attendait, fixé de longue date, impossible à déplacer. Elle repartirait dès la cérémonie terminée et, si elle laissait sa main se refroidir, mais également ses automatismes se dissoudre, elle le paierait au premier carton de tir. Alors, elle referma doucement la mallette, comme on referme une promesse. Demain, entre deux obligations, elle irait au stand s’entraîner.
Quand ses maigres possessions furent en ordre, ses pas l’entraînèrent au hasard d’innombrables pièces qui respiraient la mémoire. Chaque meuble, chaque tableau paraissait l’observer, chargé d’une histoire qu’elle n’avait jamais vraiment voulu entendre.
Elle effleura du bout des doigts le cadre d’un portrait représentant son oncle Gianni. Un jeune homme, à peine entré dans l’âge adulte, qui s’était donné la mort, et dont Constance ne gardait qu’un souvenir flou, presque inexistant. À l’époque, elle était trop petite pour se rappeler cet oncle figé à jamais dans le temps.
Chez les Della Foglia, personne n’en parlait presque jamais. Gianni survivait uniquement dans les mots – ceux que son père lui laissait parfois entendre, à voix basse, comme si le manoir lui-même pouvait écouter. Pourtant, Constance avait toujours éprouvé une tendresse étrange pour ce jeune homme qu’elle n’avait, au fond, pas connu. Un matin, on l’avait retrouvé pendu dans le garage du manoir, et sa présence s’était dissoute dans le silence qui avait suivi.
En descendant, elle se surprit à caresser la rampe, comme pour apprivoiser la maison. Elle traversa le grand salon, dont les étoffes aux nuances passées donnaient l’impression de s’affaisser sous le poids des ans, et fut ramenée à la réalité par la voix essoufflée d’Amélie :
— Constance, j’y vais, j’ai terminé, ma petite.
Constance se retourna. Amélie se tenait dans l’embrasure de la porte, son sac à main contre elle. Malgré ses traits tirés, son regard restait empreint de tendresse. Le menton de Constance frémit légèrement ; elle s’approcha d’elle, sa voix se brisa :
— Merci, merci pour tout ce que tu fais.
Amélie esquissa un sourire fatigué et posa sa paume droite sur la joue de Constance.
— Oh, ma petite ! Tu n’as pas à me remercier. C’est ta maison maintenant. Elle est pleine de douleur, oui, mais aussi de souvenirs.
D’un pas hésitant, Constance embrassa la vieille femme sur la joue et murmura :
— Rentre te reposer.
Amélie pressa brièvement l’avant-bras de la jeune femme, puis disparut dans le couloir. Le bruit du loquet résonna dans le hall désert, faisant écho au vide qui s’abattit sur Constance.
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