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Les notes obscures du Stradivarius · Louise Albertine
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Dans un ancien cimetière au nord de La Nouvelle Orléans, à la lueur d’une lune intimidée, des stèles anciennes se dressaient les unes derrière les autres. Il n’était pas loin de vingt-trois heures quand les lampadaires effacèrent peu à peu leur luminosité feutrée. La résonance d’une vie lointaine s’exprimait par le rythme endiablé d’une batterie agitée ou le fracas d’une musique électronique inarrêtable. Vendredi sonnait discrètement le week-end, rappelant la perpétuité du temps d’aujourd’hui.
Là où tout semblait disparu, des sépulcres cachaient discrètement les hôtes d’une époque révolue. On devinait ces histoires à la gravure des noms travaillés sur les pierres fatiguées. Évidemment, le secret des temps d’avant se conservait jalousement au cœur des tombeaux.
Il faut dire que ce lieu de recueillement avait plus de trois cents ans. Certaines tombes étaient terriblement affaissées, donnant l’impression de s’effondrer dans les entrailles de notre sainte planète. Les lourdes pierres en marbre détériorées offraient parfois l’indécence.
Dans un amas obscur et persistant, la chaude température du mois d’août faisait remonter l’humidité intime de la terre dénaturée. Une odeur nauséabonde rappelait les tourmentes d’une putréfaction en perpétuelle évolution. La chaleur de la Louisiane savait rappeler les journées caniculaires de ces derniers jours, appelant presque à suffoquer dans cette atmosphère lugubre et sinistre.
Au détour d’un chemin partiellement pavé, un feu follet bleuâtre déambulait gracieusement entre les tombeaux, s’enfonçant dans un chemin sinueux. Il semblait s’intéresser aux mouvances agitées du sol saturé, et s’en approchait comme pour prédire l’arrivée d’un événement.
Il n’était pas aisé de fuir ces murs, mais certains y arrivaient à la force de leurs membres atrophiés. Il en était encore le cas ce soir-là. Le gardien du cimetière en émit la constatation tout en se cachant derrière le rideau de sa fenêtre. L’homme connaissait de nombreuses légendes au sujet de cet endroit, observant régulièrement ces êtres reprendre la vie avec colère. Cela expliquait les innombrables faits divers que l’on pouvait découvrir dans la presse ou à la télévision.
Le bout des doigts sur la traverse de sa fenêtre, le gardien observait en silence cette nouvelle naissance. La lumière bleue disparut dans la pénombre lorsqu’une agglomération de terre fut expulsée par le bas. Une main s’empressa de retrouver l’oxygène d’un monde évolué, alors que l’autre cherchait un point d’appui pour hisser un corps fragilisé. Une respiration rauque perça le silence, échappant un grognement dûment perceptible. Dans une certaine souffrance, la créature trouva la voie. Il sortit de cette torpeur une forme dont les courbes présageaient celles d’une femme. Une chevelure rousse, longue et légèrement frisée, créait le remarquable. L’inconnue portait une robe ancestrale ceinturée par un corset râpé, rappelant des siècles passés. Ses yeux verts comme le jade mariés au bleu d’un ciel pur tentaient de distinguer la nature de ce lieu.
— Seigneur…, jura-t-elle.
La chaleur saisissante de cet endroit hors-norme semblait la tenir fermement. Mais le plus impressionnant se trouvait dans la constatation. Le silence donnait de l’importance à cette silhouette noire et affaiblie par la crasse et l’usure. L’ombre avança fébrilement d’un pas, puis d’un autre. Elle constata sa présence dans un cimetière, victime d’une faim qui lui empoignait les tripes.
Le gardien découvrit rapidement le visage blanc et noble de l’individu. Ses préoccupations le tiraillaient, espérant que cette chose n’allait pas porter d’intérêt sur sa personne. Mais il était déjà trop tard, la créature humait profondément l’air ambiant, tentant de percer la quintessence d’une potentielle proie. Ce temps passé sous terre l’avait murée dans un régime drastique, provoquant un besoin vital d’énergie. Elle avait ce sentiment de vide intense, extirpée d’un sarcophage pour affronter cette nouvelle vie sans définition. La créature contemplait alors l’horizon de tombes à perte de vue tout en avançant un pied devant l’autre. Les chemins déformés par la déambulation des cadavres et des révolutions s’écrasaient à la rencontre de ses chaussures aux coutures sautées. Un souffle froid s’évacuait lentement de ce corps naissant, témoignant la démarche au son d’un estomac gargouillant.
L’appréhension qui se tramait chez le gardien attirait l’œil de la créature assoiffée. Les expressions de la télévision scintillaient, incitant l’invitée à rejoindre son hôte. Le rythme cardiaque du concierge s’accéléra progressivement, traduit par un cœur qui battait à tout rompre. L’inconnue entendit rapidement cette cadence discrètement perçue par son oreille, la terre avait donc conservé son identité exceptionnelle…
La maison se distinguait faiblement, cachée par la brume et les caveaux parfaitement alignés. Les tombeaux familiaux finirent par disparaître quand elle arriva devant celle-ci. Les murs gris rappelaient l’époque de sa construction. Le toit était fait en ardoise, originaire de France. Les fenêtres, quant à elles, avaient été troquées pour du double vitrage. Le fusil à la main, l’homme craintif avait fermé la porte à double tour. C’était sans compter sur la force de son ennemie. La serrure céda rapidement, laissant place à une ombre majestueuse dont la robe dansait sous les brises du vent. Le seuil occupé, on entendit le contre-coup de cette porte qui se brisa contre le mur de l’entrée. Il était aisé de percevoir cette pression artérielle, encore plus forte cette fois. La peur n’évitait pas le danger, au contraire, elle l’attirait. L’inconnue avança lentement, à l’allure d’une chasseresse à l’écoute de sa proie, finissant par distinguer l’homme dans la pénombre bouleversée.
— N’approche pas ou je tire, déclara le petit enveloppé.
Il faut dire que cette sédentarisation ne l’avait pas aidé. Garder les morts était un job à plein-temps, et Bob ne comptait plus ces moments passés devant la télévision ou les jeux vidéo. La créature s’avança délicatement dans le couloir de l’entrée, puis passa le seuil d’un salon obscurci. L’étrangeté du poste de télévision éblouissait son regard. La bouche entrouverte, son visage pâle s’aveuglait volontairement à la vision de cet objet scintillant, dont la vertu était de promouvoir l’image de personnages loufoques.
— Dégage de chez moi ! hurla le grossier personnage en pointant son fusil en direction de son agresseuse.
— N’avez-vous donc pas appris la bienséance, monsieur ?
— Pas pour les saloperies de ton espèce !
À la hauteur de sa faim, la créature n’était plus d’humeur à jouer. Cela faisait des siècles qu’elle ne s’était pas acoquinée d’un individu pour s’en délecter. Ce soir n’était pas le meilleur moment pour défier la patience, alors menée par ses instincts indomptés, l’immensité s’avança vers sa victime sans émettre une once de pitié. L’homme fébrile n’arriva pas à appuyer sur la détente. Sa main tremblante tentait en vain d’abattre l’ennemie, mais l’approche rapide de celle-ci ne lui offrit aucune chance. Encore aurait-il fallu que le fusil soit chargé…
Le fracas de l’arme annonça la fin d’une ère pour Bob. L’ombre engouffra ses crocs avec diligence au creux d’un cou gras et obscène. Le besoin prenait le pas sur l’usage. L’homme tenta de se débattre pendant quelques secondes mais les mains hardies de l’horreur l’empoignaient avec force. Les canines enfoncées dans la jugulaire de sa proie, la vampire avala le liquide cramoisi jusqu’à la dernière goutte, pour ainsi reprendre possession de ses organes inactifs. La sève de cet être humain rougissait à l’intérieur de son corps, provoquant une douleur infâme. Une vie s’adonnait en son sein, bravant l’inertie d’un spécimen endormi. Elle était l’actrice d’un réveil étourdissant, s’exprimant par le grondement d’une colère satisfaite. Cette scène s’exposait comme une image de revanche. Le corps qui était soulevé à quelques centimètres du sol finit par tomber sans retenue, à l’instar d’une poupée de chiffon prête à prendre la poussière. La vampire releva son visage vers le plafond sale de cette maison abandonnée. Un souffle d’exaltation s’en dégagea lentement, comme pour dévoiler l’apaisement d’une soif assouvie. Elle semblait presque saoule.
— Certains ont eu la tête coupée pour moins que cela, murmura-t-elle.
Ses yeux s’émancipaient d’une couleur bleutée, virant sur un vert clair. Ses pupilles noires se perdirent dans les détails de cette boîte grise et bruyante aux multiples curiosités. Des individus riaient aux éclats, se détachant d’un décor puéril. Le sujet de conversation s’apparentait à des témoignages ennuyeux en rapport avec les choix de vie de chacun. Les dames portaient des pantalons dans une matière indescriptible, alors que les hommes se tramaient d’une coiffure remarquable. Cet objet horrifiant ne valait pas le temps de s’y attarder.
La créature observa le décor de cette pièce. Le gardien semblait collecter tout un arsenal de figurines. Celles-ci se distinguaient par la couleur et leur époque de prédilection. Les doigts délicatement posés sur le rebord d’une étagère, elle éternisa son attention sur des représentations datant du XIXe siècle. Il était question d’un modeste chariot convoyé par quelques paysans.
— La ruée vers l’or…, murmura la concernée, ébahie.
Les traits du véhicule en bois la ramenaient quelque temps en arrière, rappelant le détail d’un voyage difficile dans les contrées américaines. L’or, c’était certainement le souvenir le plus probant de son enfance. Ces événements lui vinrent à l’esprit, l’embarquant au bord des rivières californiennes, un tamis à la main. Ces éternelles journées à chercher la richesse pour repousser la misère, elle savait ce que c’était. Le visage de son père, celui de sa mère, une profonde inspiration la saisit. Son euphorie manqua néanmoins de créer sa chute. Le corps jonchant du cadavre commençait à prendre une place importante.
La nuit était déjà bien engagée lorsque la vampire mit la main sur un calendrier en papier. Elle put déterminer le temps actuel en se fiant aux jours cochés par la main du gardien. Vendredi 21 août 2020, cela expliquait pourquoi le temps était exécrable. Mais cette date avait aussi l’air d’avoir un sens pour celle qui était à la recherche de ses souvenirs endormis. Après un tour complet de la maison, Bob n’avait plus grand-chose à lui apporter. Des matières étranges composaient la plupart des objets de l’environnement, mais l’avenir allait certainement lui en apprendre davantage sur l’utilité de tous ces sujets. Il aurait été agréable de pouvoir se revêtir, pour ainsi oublier ces vieux vêtements déchirés et tachés par la terre sèche, mais cette maison n’avait pas les capacités de lui venir en aide.
Le jour finit par se lever quand la créature sortit de son antre. Le corps gras du gardien lui recouvrait une épaule lorsqu’elle emboîta le pas vers son ancienne demeure. Il était question de ne laisser aucune trace de son passage. Ce nouveau monde semblait avoir des codes qu’elle ne maîtrisait pas encore. La discrétion était de mise. Comme au terminus de sa consommation, elle balança le corps inerte dans le trou béant précédemment quitté. La terre humide retrouva rapidement sa place initiale. Il ne fallait pas perdre de temps.
Accompagnée par le silence, la vampire s’engagea vers la sortie du cimetière pour redécouvrir La Nouvelle Orléans. Il était bien question d’une quête intérieure à poursuivre ...
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