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Les rives lointaines · Mélina DICCI

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En général, le mois d’avril à Auburn en Alabama annonce l’été chaud et lourd. Le ciel, toujours chargé de nuages sombres, cache bien souvent le soleil du sud. Pourtant, depuis une semaine, les rues de la petite ville sont engorgées par des piétons qui profitent de cet ensoleillement soudain. Nichée au cœur du comté de Lee, Auburn est paisible et agréable pour ses habitants. Les cafés, les bars et les restaurants sont envahis tout au long de l’année par des étudiants, la faute à cette immense université qui regroupe bon nombre de jeunes gens venus de tous les comtés voisins. Un campus gigantesque, où se concentre une pléiade de disciplines scolaires, mais aussi d’activités en tout genre. La plus appréciée des étudiants d’Auburn est le baseball et le stade interne à l’université accueille régulièrement des matchs très suivis. Une vie étudiante très active. Une ville perdue au milieu de l’Alabama, avec ses charmes et ses traditions.

Perchée sur la scelle de son vélo, sac à dos noir, baskets blanches, jean bleu serré et chemise à carreaux noir et rouge, Maelle se presse un peu pour commencer sa journée. Étudiante en dernière année d’histoire, elle est devenue il y a un an, l’assistante de sa professeure, madame Ricks, l’une des meilleures de l’université. Maelle est une élève brillante, travailleuse, droite. Une étudiante modèle et très appréciée de ses camarades.

Les cours commencent à neuf heures et elle doit traverser tout le campus à vélo pour rejoindre sa classe. Originaire de la petite ville de Jackson dans l’Alabama, Maelle a toujours vécu ici, avec sa mère dans cette jolie maison en bois et en pierre qu’elle aime tant. Son départ pour le campus a été un déchirement pour elles, obligées de se séparer l’une de l’autre. Malgré toutes les difficultés qu’une mère célibataire peut rencontrer, Mary a toujours été là pour sa fille unique et lui a offert une éducation irréprochable, basée sur le respect des autres. Maelle a été une enfant très sage durant les premières années de sa vie, puis une adolescente réfléchie et raisonnable à l’inverse de ses camarades de classe. Pourtant, sa mère ne la comprend pas toujours. Aujourd’hui âgée de vingt-cinq ans, elle est une adulte responsable, fidèle et loyale. Mais elle est aussi rêveuse et solitaire, passionnée et renfermée. Maelle ne se confie pas facilement.

Le vent vient faire voltiger ses longs cheveux blond foncé et le soleil fait briller son regard noisette. La peau légèrement dorée, un sourire qui illumine systématiquement son visage, et une silhouette sportive, Maelle est une très belle jeune femme.

Zigzaguant entre les piétons marchant un peu au ralenti, elle parvient à atteindre son objectif tant bien que mal. Doigts sur le frein, les deux pieds sur la même pédale, elle s’arrête prudemment et attache son vélo à l’emplacement prévu. Il y a déjà beaucoup de monde autour d’elle et donc du bruit.

— Tu sais que tous les regards se braquent sur toi quand tu passes avec ton joli vélo ?

Maelle sourit en entendant la voix de son amie Sally. Elles se sont connues dès leur entrée à l’université, il y a cinq ans et ont passé une très grande partie de leurs études ensemble. Aujourd’hui, Sally et elle sont devenues inséparables. Vivant dans la même résidence étudiante, elles travaillent également pour des professeurs d’histoire. Sally est une grande brune aux yeux noirs et à la personnalité décomplexée.

— Il faut toujours que tu exagères, lui répond Maelle en souriant.

Elle se redresse, les deux jeunes femmes se tapent dans la main en guise de salut.

— Tu es trop modeste !

Elles marchent un moment au milieu des étudiants. Les grandes allées en béton, les bâtiments en brique et en verre, les balcons au design épuré donnent au lieu un aspect très moderne. Les deux imposantes tours, que l’on peut voir loin avant d’entrer dans cette mini-ville, ont fait sa réputation. Sur les pelouses bien taillées, des dizaines de jeunes gens en train de flâner, malgré l’heure imminente du début des cours.

— Alors ? Cette soirée avec… Jody ? C’est bien ça ? demande Sally sur un ton hasardeux.

Maelle rit.

— Oui, c’est bien ça. C’était sympa.

Sally la dévisage.

— Tu plaisantes là ? Sympa ?

— Elle est cool oui.

— Waouh…

— Quoi ?

— Tu es un bourreau des cœurs Maelle Erlow… Elles sont toutes folles de toi et tu sembles être totalement hermétique.

La jeune femme sourit.

— Mais non, je suis juste un peu difficile…

— Un peu… ? Beaucoup oui.

Maelle regarde ses pieds un instant. Elle n’est pas du genre à tomber dans les bras d’une femme aussi facilement et sortir avec les étudiantes lui provoque toujours un peu de sueurs froides. Rien n’est interdit à Auburn, cependant sa pudeur naturelle l’oblige à être prudente. Elle ne voudrait pas qu’on pense d’elle qu’elle fait une forme de favoritisme sous prétexte qu’elle entretient une relation privilégiée avec une autre jeune femme.

— Ce vendredi il y a la soirée des Alpha Bêta ! Tu viens cette fois ?

La question de Sally fait grimacer Maelle. Les soirées étudiantes ne sont pas sa tasse de thé.

— Je te confirme ma présence d’ici jeudi ?

Maelle s’éloigne déjà à reculons en direction de son bâtiment.

— Tu es sérieuse ? Ne me fais pas faux bon cette fois encore ! lui lance Sally l’air blasé.

Le sourire de Maelle s’affiche sur son visage et immédiatement, la journée de Sally s’éclaire. Si elles n’avaient pas été autant amies et si elle ne la connaissait pas aussi bien, elle tenterait sa chance avec la jeune femme. Mais Maelle est mystérieuse, énigmatique et effrayante par moment.

Les couloirs de l’université sont bondés. Dans trois minutes, la cloche indiquant le début des cours va retentir et c’est un peu la panique.

Maelle se faufile pour rejoindre le grand amphithéâtre où elle soutient le professeur Ricks. La femme est déjà là, quelques étudiants aussi, installés sur les bancs.

— Maelle, bonjour.

— Bonjour professeure !

Maggy Ricks est une passionnée d’histoire. Elle enseigne depuis plus de vingt-cinq ans dont quinze ici, à Auburn. Cheveux blonds et courts, regard froid et corps sec, Maggy n’aime pas qu’on lui tienne tête. Dure avec ses élèves et réputée pour son franc-parler, elle apprécie le caractère aiguisé de Maelle.

— Vous avez les polycopiés pour le cours d’aujourd’hui ? demande Maggy.

— Oui, j’ai tous vos polycopiés.

Maelle se presse pour sortir toutes les feuilles et les dépose sur le bureau. L’immense amphithéâtre se remplit doucement jusqu’à entasser les élèves sur les marches. Le lieu est maintenant en proie à un brouhaha infernal.

Madame Ricks balaye la salle des yeux et frappe plusieurs fois sur son bureau pour faire taire l’assemblée. Le silence se fait subitement. Maelle s’est assise sur une chaise un peu en retrait et observe la salle, amusée. Les cours de Maggy Ricks sont très prisés, mais tous les étudiants n’ont pas la ténacité nécessaire pour survivre au premier semestre. Aujourd’hui, ce ne sont que des dernières années. À en voir leur agitation et leur manque de discipline, certains n’ont pas encore tout à fait compris et ils prennent le risque de se heurter au caractère de madame Ricks.

— Bien, j’espère que vous avez lu le passage que je vous avais demandé d’étudier la semaine dernière. Lisez bien l’introduction de ce que vous distribue mon assistante.

Maelle se lève et commence sa distribution en passant dans les rangs, avant de retourner s’assoir à sa place. Le cours peut enfin commencer.

— Je veux que vous soyez attentifs aux premières lignes, c’est très important, il…

La voix de Maggy est interrompue par trois petits coups sourds. Quelqu’un vient de toquer à la porte de la salle de classe. Installée sur sa chaise, les yeux toujours rivés sur ses notes, Maelle n’a pas besoin de lever la tête. Elle sait déjà et tout son corps s’est tendu d’un coup. En manque d’air, les sens en éveil, elle crispe si fort ses doigts autour de son crayon qu’elle le brise d’un coup sec. Un étrange vertige vient de prendre possession de son esprit, comme si elle se trouvait désormais dans un rêve.

— Oui ? demande madame Ricks.

— Euh… désolée, je suis en retard…

La jeune femme qui vient de faire son apparition est mince et élancée. Les cheveux longs et cuivrés, de grands yeux verts, des traits fins, une bouche charnue. Maelle lève enfin les yeux sur elle, le cœur au bord de l’explosion. De loin, tétanisée, elle la détaille. Elle porte une robe noire avec de très grosses fleurs peintes dessus, un débardeur blanc et une paire de bottes. Des bracelets en cuir entourent ses poignets fins. Un style rock, très féminin et un sourire étincelant.

— C’est pour quoi ? demande Maggy, agacée qu’on la dérange.

— J’ai… je viens d’arriver… j’ai un mot.

La jeune inconnue s’avance et se tord pour ne pas faire tomber les livres qu’elle tient dans ses bras. Elle tend un morceau de papier à la professeure. Cette dernière soupire et le lui arrache presque des mains. La jeune femme se pince les lèvres et fait un pas en arrière. Maggy lit en diagonale.

— Ah, oui je vois. Bon, installez-vous juste là, au troisième rang et tâchez d’être à l’heure la prochaine fois.

La jeune femme fait un signe de tête pour acquiescer et va s’assoir. Tous les regards se sont braqués sur elle l’espace de quelques secondes et en particulier celui de Maelle. Clouée à sa chaise, elle voudrait soudain disparaître dans le néant. La respiration haletante, elle dévisage cette jeune femme. Non, pas encore…

— Bien, mademoiselle…

Maggy relit le nom sur le document

— … Mc Klay, mon assistante va vous donner les polycopiés pour suivre mon cours. Reprenons.

Maelle prend quelques secondes avant de se lever. Les jambes flageolantes, les mains tremblantes, elle consent à remplir sa fonction d’assistante et se dirige vers la jeune femme malgré les vibrations étranges qui ont pris possession de sa cage thoracique. Arrivée à son niveau, elle évite tant qu’elle le peut le regard de cette nouvelle. Mais le contact visuel est tout de même immédiat entre elles. C’est toujours la même chose, elle plonge dans le vert intense de ses yeux et s’y noie automatiquement. Elle dépose les documents sur la tablette devant elle, la jeune femme sourit. Un sourire que Maelle ne lui rend pas, puis elle fait volteface rapidement.

*

Ophélia Mc Klay a déposé ses valises il y a moins de cinq heures dans ce nouveau campus. Venant de New York, elle est obligée de terminer son année ici pour des raisons personnelles avant de rentrer dans sa ville natale. En posant le pied sur cet immense campus, elle savait qu’elle, la jeune femme de la ville, aurait du mal à s’intégrer. Voilà que son premier vrai contact avec un professeur est glacial et que penser de cette blonde à la peau dorée et aux yeux bruns ? Elle pensait peut-être se cacher sur sa chaise au fond de la salle, mais Ophélia n’a vu qu’elle en entrant dans la pièce. Elle et son charme infernal. Pourtant, la jeune femme semble être totalement effrayée en s’approchant d’elle. Ophélia se dit qu’elle y va un peu fort en la dévisageant de la sorte et qu’elle l’aura troublée. Elle n’oublie pas qu’elle est désormais dans l’Alabama.

Elle lui sourit tout de même alors qu’elle vient de lui remettre ses polycopiés, mais sans succès. Une froideur extrême. Elle s’enfonce un peu dans son siège et tente de suivre le cours. La vie ici va lui sembler bien loin de ses habitudes, mais elle n’a pas d’autre choix.

*

Enfin, la sonnerie retentit, libérant les élèves de deux longues heures de cours avec madame Ricks. Maelle range son sac et s’approche du bureau de la femme pour prendre les recommandations, jusqu’à ce que la nouvelle arrive dans son dos. La jeune femme fait un bond en arrière.

— Madame Ricks, vous pourriez me donner les cours du dernier semestre ? Je voudrais rattraper mon retard.

En prononçant cette phrase, elle jette un bref regard à Maelle tout près d’elle. Elle l’a bien vue se décaler, comme si quelque chose la dérangeait.

— Eh bien, le moins que l’on puisse dire, c’est que vous avez fait une sacrée entrée.

— Euh, oui je suis désolée, je ne trouvais pas la salle, mais ça n’arrivera plus !

Tandis que la jeune femme promet, Maelle l’observe. Elle a gardé sa cicatrice dans le cou… pense -t-elle en voyant ce qui ressemble à une légère et ancienne blessure.

— Maelle, mon assistante va vous préparer ça pour la semaine prochaine. Tâchez de bien réviser d’ici là !

Maggy ne lui décroche pas un sourire et la jeune femme finit par quitter la pièce après avoir jeté un dernier regard dans la direction de Maelle. La respiration haletante, elle masque son état comme elle le peut.

— Gardez-la à l’œil. Je n’aime pas les nouveaux qui se croient tout permis !

— Qui ? Moi ?

Maggy ricane.

— Oh mais oui, vous. Ça ne devrait pas tellement vous poser de problèmes la garde rapprochée avec une aussi jolie jeune femme.

Maelle ouvre la bouche pour répondre, puis elle se résigne. Sa réputation la précède on dirait. L’étudiante récupère le reste de ses affaires et sort dans le couloir bondé.

— On dirait que tu as eu un début de journée mouvementé, lance Sally.

Maelle se masse la nuque et soupire longuement. En effet, sa journée débute plutôt mal.

— Le cours était très long, répond la jeune femme.

Sally la rattrape.

— T’es sûre que c’était que ça ? Tu sembles… épuisée d’un coup.

— Rien de bien grave. On se voit à la cafétéria ?

Maelle n’attend pas que son amie lui réponde pour s’enfuir au milieu de la foule. Au détour d’un couloir, elle pousse la porte des toilettes. Les lieux sont vides, Maelle vient s’appuyer contre le lavabo. Sa poitrine s’est serrée si fort qu’elle manque soudain d’air. La crise de panique dont elle est victime, la force à prendre quelques minutes pour se remettre.

— Souffle, ce n’est rien… c’est un mauvais rêve… tu vas te réveiller et elle ne sera pas là… Ce n’est qu’un mauvais rêve…

Elle se répète ces mots en boucle, les yeux fermés, les poings serrés. En faisant de nouveau face à son reflet dans le miroir, Maelle tremble.

— C’est impossible… elle ne peut pas être là…

La respiration saccadée, elle se convainc comme elle peut lorsque la porte des toilettes s’ouvre et que quatre filles entrent en faisant beaucoup de bruit. C’est le signal pour Maelle qui lui signifie qu’il est temps de quitter l’endroit. Elle boit une gorgée d’eau au robinet, puis se faufile pour s’en aller. Les couloirs sont moins encombrés maintenant que les cours ont repris. L’occasion pour elle de reprendre ses esprits.

*

Le réfectoire a beau être immense, toutes les tables sont toujours bondées. La cuisine n’est pourtant pas savoureuse, à croire que les étudiants s’en moquent totalement. C’est ici que Maelle et Sally prennent leur déjeuner tous les midis. Assises toujours à la même table, tout près de la fenêtre qui donne sur la cour extérieure. L’endroit est bruyant et aujourd’hui, la purée de patate douce au menu a embaumé toute la salle. Maelle rejoint Sally déjà installée, après être passée par le buffet.

— Il y a un monde effroyable ! se plaint Sally.

— Hum…

Maelle vient de poser son plateau et s’est lourdement assise sur sa chaise.

— Quelque chose te tracasse ? Je me trompe ?

La jeune femme expire longuement et affiche un sourire forcé.

— Non, juste un peu de fatigue…

Tout en mâchant une frite, Sally arque le sourcil.

— Tu es toute pâle…

Maelle passe sa main dans ses cheveux et n’a pas besoin de parler pour que son amie comprenne que quelque chose ne tourne pas rond. Cependant, elle n’insiste pas.

— On sort ce vendredi ? demande Sally pour détendre l’atmosphère.

— J’en sais rien, j’ai pas mal de boulot avec les cours de Ricks.

— Tu sais qu’on a aboli l’esclavage il y a longtemps ?

Maelle sourit.

— J’aime ce que je fais. Ça ne me pose pas de souci de travailler plus.

— Moi ça m’en pose, on ne peut pas sortir.

Alors qu’elle commençait à se détendre, la trêve pour Maelle prend soudain fin lorsque la silhouette de la nouvelle se dessine dans sa vision périphérique. La mâchoire crispée, elle prie pour qu’elle ne vienne pas jusqu’à elle, mais elle la sent déjà tout près, debout avec son plateau à la main.

— Salut, lance Sally en la regardant.

Visiblement mal à l’aise, la jeune femme sourit en direction de Maelle comme si elle voulait attirer son attention. Pourtant, cette dernière fait tout son possible pour ne pas la regarder.

— Salut, euh… je ne me suis pas présentée, on s’est vues en cours tout à l’heure mais…

Sa voix perd de l’intensité à mesure qu’elle parle. Un peu vexée, elle se mord la lèvre, et poursuit.

— … bref, je m’appelle Ophélia Mc Klay, je viens de New York…

— Enchantée Ophélia, moi c’est Sally !

L’attitude joviale de la jeune femme lui fait du bien. Elle lui offre un joli sourire, avant de se tourner de nouveau sur Maelle. Toujours muette, elle n’a pas daigné lever les yeux sur la jeune femme. Alors qu’elle fixe son plateau repas, elle reçoit un coup de pied de la part de Sally. Maelle relève brusquement la tête pour voir son amie lui envoyer un regard noir. Résignée, elle se présente.

— Maelle, moi c’est Maelle…

Elle a posé les yeux sur Ophélia une fraction de seconde, juste assez pour apercevoir le regard de la jeune femme.

— Maelle… répète Ophélia, un sourire tendre aux lèvres, j’ai vu que tu étais l’assistante de Ricks et si tu veux bien, j’ai besoin des polycopiés du semestre dernier.

La voix d’Ophélia rentre dans le crâne de Maelle, s’insinue dans chacune de ses pensées, provoquant un raz de marée infernal. Incapable de se concentrer, elle prie pour que la jeune femme s’en aille vite.

— Ouais, je te donnerai ça… dans la semaine.

Sally fait voyager son regard entre les deux jeunes femmes pour ne pas louper une miette de cet échange sous tension.

— Super, c’est gentil à toi…

Le silence qui suit est pesant pour tout le monde, mais surtout pour Ophélia qui reste debout aux côtés d’une Maelle prostrée.

— Tu veux t’installer avec nous ? demande Sally pour se montrer amicale.

— Oui…

— Non ! la coupe Maelle.

Ophélia se mord la lèvre, Sally fronce les sourcils.

— On a terminé de toute façon… explique maladroitement Maelle.

— Ce n’est pas grave, on se verra en cours, conclut Ophélia en s’éloignant.

Déroutée et vexée, elle tourne les talons et enfin, son parfum se dissipe dans l’air. Maelle souffle discrètement.

— Waouh… c’était quoi ça ? demande Sally.

— Quoi ?

L’air détaché de la jeune femme conforte Sally dans l’idée que Maelle ne lui dit pas tout.

— Elle t’a fait quoi cette fille pour te mettre dans cet état-là ? C’était carrément électrique !

— N’importe quoi, se défend Maelle.

Sally se met à rire.

— Ouais, ben j’ai bien peur que ta fourchette ne soit pas d’accord avec toi sur ce coup-là !

Elle pointe l’objet qui se trouve toujours dans la main gauche de Maelle. Elle a tellement crispé les doigts autour, qu’elle en a tordu l’acier. Elle relâche la pression et enfouit son visage entre ses mains.

— Elle te fait de l’effet cette nana !

Maelle ne répond rien. Pourvu que ce soit un cauchemar.

*

Ophélia est allée s’assoir un peu plus loin. En posant un peu brutalement son plateau sur la table, elle attire l’attention de ceux qui mangent à l’autre bout. Elle s’est montrée souriante face aux deux jeunes femmes, mais elle est profondément blessée par l’attitude de cette Maelle. Elle a horreur de ce genre de considération.

Pour qui elle se prend ? Tout ce qu’elle voulait, c’était faire connaissance et obtenir ces fichus polycopiés. Elle jette un bref coup d’œil dans sa direction. Maintenant très loin de Maelle, elle peut l’observer sans se sentir mal à l’aise. Immédiatement, son jugement à son sujet s’adoucit. Ophélia sent un sourire se dessiner sur ses lèvres. C’est étrange, elle a l’impression de la connaître et malgré le comportement plus que déroutant de la jeune femme, elle se sent tellement bien près d’elle. Une sensation de plénitude absolue l’envahit et lorsqu’elle la voit sourire de loin, cette douce chaleur s’insinue partout en elle.

Maelle…

Ophélia n’a pas atterri en Alabama par plaisir. Elle aurait préféré rester dans sa ville natale, terminer ses études à la faculté de New York, avoir son diplôme et trouver un emploi. Malheureusement sa vie de famille en a décidé autrement. Obligée de fuir la grande pomme, elle reprend son cursus ici en espérant pouvoir rentrer chez elle l’année prochaine. Son quotidien depuis quelque temps est déjà bien compliqué, elle n’a pas besoin de se sentir rejetée de la sorte. Surtout par cette jeune femme qu’elle trouve très à son goût. Peut-être que Maelle est tout simplement timide, pourtant, Ophélia le sent, quelque chose se passe entre elles. Une force presque surnaturelle la pousse irrésistiblement vers elle.

Mais pour qui elle se prend avec son Dieu des océans tatoué sur le bras !

Elle regarde son plateau repas et grimace. Avec tout cela, elle n’a pas tellement faim. Elle pourra tout au plus grignoter quelques frites avant de retourner en cours.

Bienvenue en Alabama Ophélia…

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