Chapitre 1 — 1 – Un fiacre noir
- 1 – Un fiacre noir
- 🔒 2 – La réception du duc
Les sorcières de Clairevoie · Sarah Auclair
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Kate glissait le long du trottoir, poussée par une douce brise. Les roues de ses patins vibraient contre le bitume avec un faible ronronnement. Un soleil jaune pâle brillait vaillamment dans le ciel, malgré les nuages d’un gris délavé qui le masquaient régulièrement. Sa veste de messagère la protégeait de moins en moins efficacement contre la fraîcheur qui se faisait hivernale.
Le temps ne décourageait pourtant pas la bonne société de Clairevoie à venir déambuler le long du Canal : la promenade quotidienne était un sport prisé auquel tous les nobles se livraient avec une assiduité religieuse. Voir et se faire voir, comme ils disaient. Kate ne comprenait pas comment on pouvait disposer d’autant d’heures à perdre, mais avec l’argent qu’elle pouvait en tirer, elle n’allait pas s’en plaindre.
Elle fila entre les groupes de promeneurs, aussi rapide que le vent qui dessinait des ridules sur l’eau saumâtre du Canal. Les femmes réajustaient leurs jupes d’un air froissé lorsqu’elle passait près d’elles à toute allure ; les hommes secouaient la tête face à ses cheveux lâchés et à son pantalon. De temps en temps, elle donnait un coup de talon ou balançait les jambes pour faire illusion.
Kate se poussa vers la droite pour esquiver un couple et leur petit chien, laissa sa vitesse s’épuiser afin de se glisser entre deux crinolines brinquebalantes et se redonna un coup d’élan quand le chemin se dégagea enfin. Elle louvoyait entre les piétons avec une agilité inégalée : elle n’était pas le seul messager sur la promenade, mais la plupart étaient à pied. Les quelques orignaux qui avaient investi dans une bicyclette pédalaient sur la chaussée, entre les chaises à porteurs et les fiacres. Ils se saluaient tous lorsqu’ils se croisaient, même sans se connaître : camaraderie du métier.
Enfin, Kate repéra les armoiries qu’elle cherchait sur la portière d’une voiture à chevaux. Les fleurs sur fond uni semblaient ternies par le temps, alors qu’elles avaient été repeintes la semaine dernière. Kate ignorait jusqu’à quand elle allait être condamnée à voir le monde comme à travers un filtre gris qui en étouffait toute la flamboyance, mais cette histoire de vision modifiée commençait à lui taper sur les nerfs. Si au moins cela avait été le pire de ses symptômes.
Le véhicule progressait au pas et n’avait pas beaucoup avancé depuis que Kate l’avait laissé. Elle changea sa direction : aussitôt, elle vira sur le côté comme si une corde la tirait sur sa nouvelle trajectoire. Elle sauta sur la route, donna deux coups de patin pour la forme et accéléra en renouvelant sa dose d’élan. Parvenue à la hauteur de la voiture, elle bondit sur le marchepied et se raccrocha au bois laqué. De l’autre main, elle frappa à côté de la fenêtre, mais les rideaux s’écartaient déjà.
Le visage du chevalier du Lys apparut.
— Un autre messager m’a dit qu’il l’avait vu au pont des Anges, déclara Kate.
— Il est encore avec cette Auguste ?
— La vieille bique ?
— Non, sa fille.
Elle haussa les épaules.
— Je sais pas.
Elle ne faisait jamais beaucoup d’efforts pour améliorer sa diction des quartiers populaires en présence de Matthias du Lys. Il ne devait pas être plus vieux qu’elle et il ne l’avait jamais reprise sur ce point.
Le visage harmonieux du chevalier se troubla.
— Pourriez-vous aller là-bas et lui donner un message de ma part ?
Kate prit une mine boudeuse.
— C’est loin, le pont des Anges.
Il pinça les lèvres, mais ne fit aucun commentaire.
Alors qu’il cherchait sa bourse, Kate observa le profil de sa sœur, qu’elle discernait sur la banquette à ses côtés. Ophélie du Lys n’avait pas quinze ans et semblait toujours mal à l’aise dans son corset, qu’elle ne remplissait pas encore tout à fait. Le maquillage peinait à cacher l’acné, mais on discernait déjà chez elle la même beauté délicate qui caractérisait son aîné. Elle n’osa pas croiser le regard de la messagère, comme si la fille mal fagotée pendue à son marchepied avait été en position de l’intimider.
Le chevalier posa quelques pièces dans la main tendue de Kate.
— Vous êtes bien bon, mon seigneur, dit-elle avec impertinence.
Il lui confia ensuite une enveloppe cachetée.
— Apportez-moi sa réponse, je vous prie.
Kate ouvrit de grands yeux innocents.
— Mais si je reviens, il va falloir que je profite un peu plus de votre charité.
— Qu’il en soit ainsi.
Elle lui fit un sourire malicieux qu’elle ne se permettait pas avec beaucoup de ses employeurs, puis elle rangea précieusement le message dans une poche intérieure de sa veste.
— Merci, Katherine.
Avec un dernier signe de la main, elle bondit du marchepied.
Alors que la voiture s’éloignait dans son dos, elle s’orienta vers un point éloigné, dans la direction du pont des Anges. C’était comme pointer une flèche avec son esprit. Quand il fallait plus de vitesse que de précision, le mieux était de viser un point à l’horizon. Elle se donna ensuite un bon coup d’élan, comme si elle tendait la corde d’un arc, et libéra l’énergie. Elle fusa aussitôt à vive allure, entraînée par la force invisible qui met les objets en mouvement. Elle patina jusqu’au trottoir, sur lequel elle monta d’un saut. Même si elle n’en avait pas besoin, elle n’oubliait pas de bouger les pieds pour masquer l’utilisation de ses pouvoirs.
Alors qu’elle filait vers sa destination, elle ne put s’empêcher de penser au pauvre chevalier. Mon cher Matthias, vous courrez après le mauvais gibier. Elle avait tout sauf envie de voir les grands yeux bleus du jeune homme se teinter de tristesse d’avoir le cœur brisé, car le comte qu’il couvrait ainsi de ses attentions ne partageait pas les inclinations que Kate croyait percevoir chez le chevalier.
Les messagers savaient et voyaient beaucoup de choses : Kate connaissait au comte de Courville de nombreuses maîtresses et aucun amant. Bien entendu, les nobles se montraient bien plus prudents pour ce genre de relations interdites, mais on ne pouvait empêcher les rumeurs, même lorsqu’elles étaient improuvables.
Enfin, se dit Kate, elle était payée et tout ça ne la regardait pas. Tant pis pour le chevalier. Et puis, ce n’était pas comme si elle était la plus à même de donner des conseils en matière de choix amoureux, pensa-t-elle avec un sourire amer. Elle se souvenait encore du baiser de la sorcière qui s’était jouée d’elle un mois auparavant.
Kate remonta toute la promenade en quelques minutes : elle battait à plate couture les messagers à pieds, même les cyclistes ne pouvaient l’égaler. Elle était la meilleure messagère de Clairevoie ; raison pour laquelle ses employeurs fermaient les yeux sur sa tare de naissance, qui consistait à être une femme.
Parvenue au pont des Anges, Kate se laissa ralentir – l’énergie cinétique qu’elle pouvait créer finissait toujours par s’épuiser si elle ne la renouvelait pas, à cause du frottement de son corps contre la matière. Elle tourna souplement et patina pour s’engager sur le pont.
Quelques piétons s’attardaient, appuyés contre la rambarde, pour regarder les petites embarcations qui glissaient sur l’eau immobile et le mécanisme à moitié immergé de l’écluse. Elle reconnut sans peine le comte de Courville, accompagné de lady Auguste fille. Même de dos et avec une vision des couleurs atténuées, chaque messager qui se respectait connaissait toutes les personnalités nobles de la ville de vue.
Kate s’arrêta en catastrophe à côté d’eux : elle s’agrippa à la rambarde et manqua tomber quand le bas de son corps voulut continuer à suivre son élan, mais que son bras la retint. Le lord et la lady lui lancèrent un regard outré.
— Un message pour vous, mon seigneur, annonça Kate, légèrement essoufflée.
Le comte ne cacha pas son exaspération. Lady Auguste posa un regard insistant sur le pantalon de la messagère, puis détourna les yeux avec affectation et resserra son châle autour de ses épaules.
Kate ignora leur mépris et tendit la lettre cachetée au comte. Il en brisa le sceau. Son visage resta impassible le long de sa lecture. C’était un homme aux traits durs et au front carré, d’au moins quinze ans plus vieux que Matthias du Lys. Pas encore marié, il fricotait de droite et de gauche et ne semblait manifester aucun désir de se ranger dans un avenir proche.
Il replia la lettre avec un claquement de ses lèvres épaisses.
— Encore ce petit nigaud de du Lys. Il veut savoir si je viendrai à la réception de ce soir et si nous nous réunirons pour jouer à la nuit tombée.
— Ce nobliau vous suit comme un chien, commenta sa compagne sans cacher son amusement railleur.
Le chevalier du Lys venait d’une noblesse inférieure à celle du comte. La bonne société ne se gênait pas pour mépriser les hommes qui avaient besoin de travailler pour vivre.
— Vous verrez que je serai encore obligé de faire danser son empotée de sœur. On n’a pas idée de venir au bal quand on ne sait même pas mettre un pied devant l’autre.
— Elle est encore plus ennuyante que le frère : incapable de bredouiller plus de deux phrases à la suite. Et lui, toujours aussi droit et immobile, comme s’il craignait de faire sauter les boutons de son vêtement au moindre geste. Vraiment, mon cher, je ne sais pas comment vous faites pour supporter cette famille.
Le comte rit des moqueries de sa compagne.
— Eh bien, ma chère, du Lys a beau avoir peu d’argent, ça ne l’empêche pas de le jouer sans discernement, et il est aussi malhabile aux cartes que dans tout le reste. Il faut toujours avoir un homme comme lui dans une partie : il permet d’alléger les inquiétudes et de mettre en confiance les autres joueurs.
— Oh, vous et vos cartes. Je ne comprends pas l’intérêt des hommes pour un tel jeu !
— C’est l’une des seules distractions que le cardinal n’a pas encore réussi à nous interdire.
Kate se racla la gorge avant qu’ils ne puissent partir plus avant dans ce débat. Le couple la regarda comme s’il avait complètement oublié sa présence, ce qui était probablement le cas.
— Le seigneur du Lys m’a demandé de lui rapporter votre réponse.
— Évidemment. Eh bien, allez lui dire que je serai à la réception du duc, ce soir, répondit-il avec un geste de la main pour la congédier.
Kate inclina le haut de son corps – à moitié pour montrer qu’elle avait compris, à moitié pour faire une courbette – et partit sans demander son reste. Elle n’oserait jamais taquiner un homme comme le comte jusqu’à ce qu’il lui donne un pourboire comme elle le faisait avec Matthias.
Alors qu’elle quittait le pont et s’apprêtait déjà à rebrousser chemin pour rattraper la voiture des du Lys, elle percuta de plein fouet un autre messager qui déboulait à toute allure. Kate évitait au maximum de ne pas utiliser ses pouvoirs de manière trop visible en public, mais elle ne put retenir sa réaction instinctive : avec des petites poussées d’énergie dans différentes directions, elle parvint à redresser son centre de gravité et à maintenir son équilibre. L’autre messager ne fut pas aussi chanceux et atterrit durement sur les fesses. Ce n’était qu’un adolescent, de quelques années plus jeune que Kate, et, fait rare, il portait comme elle des patins à roulettes.
— Salut Tim.
— Salut Kate, maugréa le garçon en se redressant.
Elle tendit la main pour l’aider et il se remit maladroitement sur pieds, déséquilibré par ses patins.
— Tu travailles ?
— La routine, répondit-il avec un haussement d’épaules.
Se sentant désolée pour les quelques bleus qu’il aurait par sa faute, elle proposa de l’accompagner. Ils patinèrent côte à côte le long de la promenade. Tim s’était mis aux patins afin d’imiter Kate, dans l’espoir d’atteindre son niveau d’efficacité, mais la jeune femme devait se limiter pour rester à sa hauteur. Il se débrouillait aussi bien qu’un humain pourrait l’espérer ; évidemment, elle avait un avantage qu’il ne pouvait pas comprendre.
— Du Lys fait toujours les yeux doux à Courville ?
Comme tous les messagers savaient que Kate travaillait souvent pour le chevalier, il n’était pas difficile de deviner sa mission actuelle.
— Ouais.
— Tu crois que le petit chevalier est… ? demanda Tim avec un sourire moqueur.
Kate ne laissa transparaître aucune émotion.
— C’est pas moi qui pourrais le dire.
— Oh allez ! C’est toujours à toi qu’il confie ses courses. Tu dois bien voir des choses.
— Je respecte la vie privée de mes employeurs.
— À d’autres !
Elle ignora toutes ses tentatives de lui tirer les vers du nez et garda le silence jusqu’au moment où elle aperçut un fiacre qu’elle n’avait jamais vu auparavant. Le bois avait été peint en un noir sombre et même les chevaux arboraient un gris triste. Les rideaux tirés l’empêchaient de voir qui se trouvait à l’arrière.
Heureuse de la distraction, elle attrapa Tim par les épaules, manquant le déséquilibrer, et lui tourna la tête de force.
— Tu sais qui c’est ?
Tim observa les armoiries inconnues sur la portière. Le fiacre les avait déjà dépassés : il remontait la route plus vite que les autres voitures, au rythme des claquements de sabots. Qui que soit cette personne, elle n’était pas là pour profiter de la promenade.
— À en juger par les couleurs de deuil, je dirais que ça doit être lady Blackwood, dit Tim.
— Blackwood ? Comme le domaine Blackwood ?
Kate réfléchit en plissant le nez. Elle pouvait le placer sur une carte, à quelques kilomètres en dehors de Clairevoie. S’y rendre à cheval ne prenait pas longtemps, mais elle n’avait jamais eu aucune raison d’y aller et ignorait ce qui s’y trouvait.
— Il n’est pas inhabité ?
— Si, la vieille Blackwood s’est retirée à la campagne il y a quelques années, à la mort de son mari, répondit Tim. J’ai entendu dire qu’elle voulait faire son retour à la cour, avec sa fille. J’ai aucune idée de quel âge elle a.
Kate observa encore quelques instants le fiacre qui s’éloignait. Un nouvel élément dans les politiques de la cour signifiait qu’elle devrait en apprendre le plus possible au plus vite pour pouvoir rester à jour.
— Elle sera à la réception du duc, ce soir ?
— Sans doute. T’y vas aussi ?
— Bien sûr, dit Kate. Je me suis déjà fait engager dans le personnel. C’est trop bien payé pour ignorer l’occasion.
Ils continuèrent leur conversation sur ce qu’ils attendaient de la réception du duc, sur qui serait là et qui serait absent, et Kate oublia bientôt le fiacre aux couleurs de deuil.
Elle rattrapa le chevalier du Lys et lui rapporta la réponse du comte de Courville. En échange de quelques pièces de plus, il lui demanda d’amener des instructions à sa villa quant à la soirée qui aurait lieu dans quelques heures. Tim l’accompagna, car il devait apporter une lettre cachetée à la villa d’un autre noble, sur le même chemin.
Les deux messagers quittèrent les rues proches du Canal pour se diriger vers les quartiers riches. Devant eux se dressait le palais du duc de Geai, la personnalité la plus influente de la ville, mis à part peut-être le chevalier de Cendreclaire. Comme le bâtiment avait été construit au sommet d’une colline, il dominait tout Clairevoie et la plongeait dans son ombre sinistre lorsque le soleil se couchait.
Les Hauts Quartiers, comme on appelait toutes les habitations construites à flanc de la colline, étaient réservés aux nobles et aux chevaliers de l’Inquisition, les chasseurs de sorcières du cardinal. C’était là qu’habitait Matthias du Lys. Après tout, aucun homme n’était parfait : on pouvait être beau et gentil, et faire des choix de carrière catastrophique. Kate essayait de ne pas trop lui en vouloir.
Kate et Tim discutèrent de bon cœur sur une bonne partie du chemin, échangeant leurs astuces pour tirer le plus d’argent possible de leurs activités. La jeune femme ne prêtait pas plus que cela attention à leur entourage, à part pour esquiver les piétons ou les cavaliers, si bien qu’elle ne vit pas venir la menace.
Alors qu’ils passaient devant une rue perpendiculaire, une ombre en jaillit et bondit sur Tim. L’homme brandissait un bâton, qu’il abattit sur le pauvre gamin. Tim s’écroula avec un cri de douleur. Emportée par son élan, Kate fonça droit sur les complices du premier assaillant, deux malfrats armés eux aussi, qui n’étaient décidément pas assez bien habillés pour les quartiers riches et avaient surgi devant eux.
Lorsqu’elle les percuta, Kate relâcha instinctivement l’énergie cinétique accumulée pour amortir le choc. Tout comme un humain, elle ne pouvait pas la faire disparaître, mais devait la transmettre. Au contraire du commun des hommes, cependant, elle pouvait choisir de s’en débarrasser quand elle voulait.
La plupart du temps, quand elle devait s’arrêter le plus vite possible, elle donnait son énergie aux molécules d’air qui l’entouraient, provoquant ainsi une bourrasque soudaine. Lorsqu’elle percutait un objet qui ne pouvait pas bouger, cela lui permettait de limiter les dégâts en réduisant la force de l’impact ; il s’agissait d’un réflexe incontrôlable de son corps pour se protéger de la douleur.
Cette fois-ci, elle transmit son énergie aux deux hommes qui tentaient de se saisir d’elle. Ils tombèrent aussitôt à la renverse alors qu’elle-même restait miraculeusement debout. Elle se poussa en sens inverse pour venir au secours de Tim, mais, dans la précipitation, elle utilisa plus de pouvoirs qu’elle ne pouvait se le permettre dans sa condition actuelle. Elle roula dans la bonne direction, mais au prix d’une douleur soudaine dans ses entrailles, semblable à celle d’un muscle atrophié auquel on en demanderait trop.
Kate pivota sur elle-même pour se glisser entre Tim et le premier assaillant. Elle attrapa son bâton au passage et voulut le lui arracher, mais son pouvoir fit encore des siennes et refusa de la faire bouger aussi vite qu’elle le souhaitait. L’homme dégagea son bâton de sa prise et la repoussa d’un coup au milieu de la poitrine. Kate se prit les pieds dans le corps de Tim, recroquevillé à terre, et tomba sur les fesses, le souffle coupé.
— Donnez-nous tout votre argent, si vous ne voulez pas qu’on vous casse les jambes.
— Tu peux rêver, grogna Kate.
Elle se releva aussi vite qu’elle le put, alors que Tim se redressait en tremblant pour regarder autour d’eux. Il espérait sans doute que des gardes de la ville viendraient à leur secours. Kate pensait qu’ils les jetteraient plutôt tous hors des quartiers nobles et les laisseraient régler leurs affaires tous seuls. Les messagers et les coursiers étaient des cibles de choix des malfaiteurs, pour l’argent de leurs pourboires et les lettres privées qu’ils transportaient.
Les deux complices se relevaient eux aussi. Kate observa les trois hommes armés, puis Tim à ses pieds. Elle ne pouvait pas les laisser la dépouiller : les messagers se faisaient toujours punir si on leur volait leurs lettres – par les nobles qui les payaient ou par la poste de la ville, qui était censée les former – et elle avait travaillé trop dur pour l’argent qu’elle portait. Et puis, que deviendrait sa réputation de fiabilité si elle commençait à perdre ses messages ?
Alors que les trois malfrats tentaient de la frapper à coups de bâton, elle louvoya entre eux, agile sur les roues de ses patins. Elle essayait de n’utiliser que ses talents véritables de patineuse – qui étaient bien réels –, mais certaines attaques ne pouvaient être esquivées que grâce à ses pouvoirs. Elle aurait dû partir, mais elle rechignait à laisser le pauvre Tim tout seul à leur merci.
Si seulement elle n’avait pas été malade ; si elle avait pu utiliser toute l’étendue de ses pouvoirs… En l’état, elle avait utilisé sa magie toute l’après-midi, à dose ridicule comparée à ce qu’elle pouvait faire un mois auparavant, mais désormais suffisante pour la pousser à sa limite. Cette agression était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase et Kate commençait à avoir des tiraillements dans les muscles et des difficultés à respirer.
Elle reçut un coup de bâton dans le bras et faillit retourner au sol. La douleur cuisante ne fit que s’ajouter aux autres. Pendant ce temps, Tim avait réussi à se remettre de l’attaque encaissée ; il lui jeta un regard hésitant.
— Va-t’en, Tim ! lui cria-t-elle.
Il tourna les talons et détala sans demander son reste. Kate en profita pour partir dans la direction opposée. Les malfrats hésitèrent quelques instants, puis se séparèrent : l’un d’entre eux s’élança après Tim alors que les deux autres se mettaient à sa poursuite. Kate traversa la rue en plein devant un fiacre, ce qui fit se cabrer les chevaux.
Elle se glissa dans une ruelle entre deux maisons et continua ainsi sans se retourner sur une trajectoire aléatoire. Elle privilégia les petites rues et les passages discrets pour perdre ses poursuivants, et utilisa ses pouvoirs aussi longtemps qu’elle le put, soutenant ses efforts avec les muscles de ses jambes.
Quand elle fut incapable d’aller plus loin, Kate se laissa tomber à même le sol entre deux bennes à ordures, à l’arrière d’un restaurant. Elle regarda autour d’elle, mais elle ne semblait pas avoir été suivie, puis elle se plia en deux et faillit vomir le contenu de son estomac sur ses patins. Elle haletait tellement que sa gorge et ses poumons la brûlaient.
Tim devait sans doute être dans les ennuis. Le pauvre garçon ne savait pas se défendre et ne pourrait jamais être aussi rapide qu’elle : son poursuivant l’avait sans doute rattrapé et les autres avaient dû rebrousser chemin pour le rejoindre lorsqu’ils avaient constaté que Kate leur avait échappé. Il allait se faire passer à tabac et se ferait encore punir pour avoir perdu ses lettres.
Kate serait allée l’aider si elle avait eu ses pouvoirs au maximum de leurs capacités, mais elle n’était plus que l’ombre d’elle-même depuis qu’une sorcière lui avait volé son âme. Elle aurait cru qu’être victime d’un tel sort la ferait mourir sur le coup, ou quelque chose dans le même genre, ce qui lui aurait permis de partir avec un certain panache. Au lieu de ça, un mois plus tard, elle était encore là, avec des sens étouffés et presque incapable d’utiliser ses pouvoirs.
Lorsqu’elle eut repris son souffle, Kate se remit sur pieds avec difficulté. Tout son corps lui faisait mal, comme s’il était perclus de courbatures. Malheureusement, elle ne pouvait pas rentrer chez elle tout de suite pour se reposer : elle devait encore livrer le message de Matthias du Lys.
Elle reprit donc la direction des Hauts Quartiers, plus lente que d’habitude. Elle évita la route la plus directe et resta sur ses gardes, afin de ne pas être à nouveau prise au dépourvu. Pas une seule fois elle n’utilisa ses pouvoirs.
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