Love Is Weakness · Kyrian Malone , Jamie Leigh
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— Putain, je ne comprends pas pourquoi t'as accepté de venir dans ce trou perdu.
Son petit frère, Dylan, râlait maintenant depuis plusieurs heures de route et Emma n'avait plus envie de lui répondre. Depuis les commandes incrustées dans son volant, elle augmenta un peu le volume de la radio et préféra se concentrer sur la route. Pourquoi râlait-il ? Emma, lui et leur petite sœur Tyler, âgée de dix-sept ans, partaient s'installer à West Point Bay, une petite ville sur la côte Nord-Ouest des États-Unis, dans l'état de Washington. Emma était l'aînée de leur fratrie. À vingt-huit ans, elle venait de sortir de prison, relâchée pour vice de procédure sur une affaire de meurtre à New York, dans l'état de New York. Zack, son meilleur ami et associé dans quelques-unes de ses affaires, lui avait conseillé de se faire oublier quelque temps, loin de la Grande Pomme. Un de ses nombreux contacts lui avait parlé d'un bon job à l'autre bout du pays, bien payé et plutôt tranquille en comparaison avec ses expériences passées. Alors, Dylan, vingt-et un ans, assoiffé de divertissements, d'adrénaline et de bêtises en tout genre, ne prenait pas la nouvelle avec autant d'enthousiasme que Tyler qui s'était réjouie à l'idée d'habiter près de l'océan. Depuis leur départ de New York, durant leurs trois jours de route, il ne cessait d'exprimer son mécontentement.
Ils passèrent le panneau de la ville, longèrent l'avenue principale bordée de petites échoppes et de petits magasins. L'atmosphère respirait l'ambiance de bord de mer, de petite ville nichée entre les forêts et la côte. Des gens se baladaient, jetaient leurs yeux curieux sur les vitrines de souvenirs ou sur les terrasses attrayantes. Ils atteignirent une petite place où se dressait la statue d'un homme sous la bannière étoilée, fièrement déployée. Emma prit sur la droite et roula le long d'une promenade à quelques mètres à peine de l'océan.
— Tyler ?
Derrière, la jeune adolescente aux cheveux aussi blonds qu'Emma se redressa après s'être réveillée.
— Oui ?
— Tu voulais voir l'océan Pacifique, répondit Emma en la regardant dans le rétroviseur.
Tyler esquissa un sourire en posant les yeux sur l'étendue d'eau qui se perdait à l'horizon peint de couleurs chaudes à l'approche du crépuscule.
— C'est super beau !
Dylan soupira encore, déjà mort d'ennui. Il ne connaissait pas cette ville, mais voulait déjà repartir. Il avait bien tenté de négocier avec sa grande sœur pour rester à New York, mais son manque de courage l'avait trahi. Il aurait dû vivre seul, se trouver un travail et assumer sa décision. Il avait craint de ne pouvoir gérer même s'il avait su assurer la responsabilité de sa petite sœur ces derniers mois. Pendant le séjour en prison d'Emma, Tyler avait été mise sous sa garde et, aidé par l'argent de son aînée et quelques petits boulots, il avait réussi à se débrouiller. Parce que les Morrison ne comptaient plus que trois membres, le frère et les deux sœurs, depuis que leurs parents avaient trouvé la mort dans un accident de voiture dix ans plus tôt.
Emma gara la voiture devant le motel qu'on lui avait indiqué et tous les trois descendirent du quatre-quatre pour prendre leurs bagages dans le coffre.
— T'avais dit qu'on aurait un appart, commenta Dylan.
— Ouais, mais je n’ai pas encore les clefs et je ne sais pas où il est, alors tu vas devoir patienter, répondit Emma en marchant vers le bureau d'accueil.
Elle y pénétra et s'approcha du comptoir où se trouvait une femme d'une quarantaine d'années.
— Bonjour, je suis Emma Morrison, j'ai appelé pour réserver une chambre.
L'hôtesse vérifia son registre sur l'ordinateur et lui tendit les clefs.
— Chambre numéro 12, bon séjour au Fishpoint Motel.
Emma la remercia d’un sourire, sortit et fit signe à Tyler et Dylan de la suivre jusqu'à la porte numéro 12. Elle la déverrouilla et les laissa entrer dans la chambre qui comptait deux grands lits. Ce soir, elle dormirait avec sa petite sœur. Celle-ci observa les lieux, fit une petite visite dans la salle de bains et commenta :
— Au moins, la baignoire est propre. Ce n’est pas comme celui où on était hier...
Comme toutes les adolescentes, Tyler tenait à son petit confort, à ses vêtements à la mode, à son maquillage et à son iPhone dernier cri.
— Je vous laisse un moment, annonça Emma. Je dois aller voir mon nouveau patron.
— Dis-lui de te donner les clefs de notre appart, demanda Dylan en s'étendant sur son lit. Je n’ai pas envie de moisir ici. C'est encore plus mort que cette ville de tarés.
Emma secoua la tête et jeta un œil sur sa petite sœur qui se chargeait de trier des affaires dans sa valise. Emma quitta finalement la chambre et retourna dans le quatre-quatre pour reprendre la route en direction de Cypress Street où se trouvait la demeure de son patron ou plus précisément de sa patronne. Zack lui avait dit qu'elle serait sous les ordres d'une femme. Une chose peu courante dans son secteur d'activité.
Après quelques minutes, elle s'arrêta devant un portail gardé par un homme en uniforme de sécurité et donna son nom. Il vérifia son identité sur son permis de conduire, lui ouvrit et elle roula sur le chemin goudronné jusqu'à faire face à une large villa bien cossue, dissimulée entre les arbres. Peu étonnée par autant de luxe et de confort, Emma quitta le véhicule et marcha vers la porte d'entrée où elle sonna. En attendant qu'on lui ouvre, elle jeta un œil sur l'extérieur, la façade, le système de sécurité installé, les caméras fixées sous les rigoles, aux angles du toit. La porte s'ouvrit enfin et son regard se posa sur une femme aux cheveux noirs, vêtue d'un tailleur très élégant qui moulait ses formes à la perfection.
— Bonjour, fit-elle en lui tendant la main, je suis Emma Morrison, c'est Zack qui m'envoie.
Son interlocutrice fronça les sourcils et son regard examina rapidement la silhouette de la jeune femme qui se présentait à sa porte. Elle lui serra la main et répondit :
— Miss Morrison, répéta-t-elle. Je m’attendais à quelqu’un d’un peu plus costaud. Vous êtes sûre d’être bien informée du poste qui vous attend ?
Emma esquissa un petit sourire sur cette question. Elle en avait un peu l’habitude et ne se trouva nullement vexée. C’est vrai qu’elle n’était pas grosse, avait une taille fine et plutôt moyenne sans être trop grande, mais son corps ne manquait pas d’énergie ni de muscles. Puis elle avait accepté ce travail pour faire oublier son nom un peu trop connu sur la côte Est… Par conséquent, cette femme ne pouvait mesurer ses capacités.
— J’en suis sûre, vous en faites pas, répondit-elle.
Regina Queen ne pouvait en dire autant. Elle ouvrit malgré tout la porte pour laisser entrer sa nouvelle employée. On lui avait recommandé ses services et de ce fait, elle préférait croire en ses compétences puisqu’elle n’avait personne d’autre d’assez spécialisé sous la main. Elle referma, mais fut subitement interrompue par son fils de huit ans qui arriva au pas de course, le téléphone à la main :
— Maman, Peter peut venir jouer à la maison ?
— Dis à Peter que je rappelle sa mère après mon rendez-vous.
— Mais je l’ai là, je peux lui dire si tu es d’accord, bougonna-t-il.
— Je t’ai dit que je la rappelais Hugo.
Regina Queen regarda sa nouvelle employée et reprit :
— Venez, allons dans mon bureau pour discuter.
Emma avait écouté la brève discussion entre le fils et la mère. Elle croisa le regard boudeur du jeune garçon coiffé d’une casquette aux couleurs des Sonics de Seattle, l’équipe de basket réputée et suivit sa mère. Elles traversèrent un grand salon équipé de canapés, d’une cheminée, d’un grand écran de télé et franchirent le seuil d’une porte au fond. Ledit bureau était plus spacieux que leur chambre au motel et lui aussi ne manquait de rien. Même un petit bar comblait un angle près d’une bibliothèque. Regina contourna son bureau et Emma demeura debout, attendant les prochaines instructions avant de voir sa patronne partir se servir un verre de whisky glace.
— Vous en voulez ?
— Non merci.
Emma préférait faire connaissance entièrement sobre. L’expérience lui avait appris à traiter l’esprit lucide.
Regina Queen partit s’installer dans un des grands canapés en cuir installés devant le bureau et croisa les jambes en regardant Emma Morrison.
— Comme on a dû vous l’expliquer, il vous faudra rester à mon domicile et sur mon lieu de travail quand je m’y rendrai, et ce, du jeudi au dimanche. Je vous présenterai Sven, un homme de main russe qui assure ma sécurité et celle de mon fils les jours suivants.
Emma avait déjà pris connaissance de ces détails. Travailler pour une femme aussi longtemps, sans qu’elle ne soit simplement commanditaire était nouveau et elle devrait donc s’adapter.
— Je vais avoir besoin de voir le système de sécurité de la maison, l’emploi du temps de votre fils, le nom de ses amis, ses occupations, ses activités sportives.
Regina Queen but une gorgée de son verre, se leva et récupéra un trousseau de clefs ainsi qu’un dossier qu’elle tendit à la blonde.
— Tout ce qui concerne mon fils est consigné ici, expliqua-t-elle. Venez, je vais vous montrer la salle de surveillance et votre chambre.
Emma rangea les clefs dans la poche de sa veste en cuir et suivit sa nouvelle patronne à travers la maison. Son regard se balada un peu le long de sa silhouette, intéressé par les formes qu’il discernait à chacun de ses pas. Emma Morrison avait un penchant sérieux pour les femmes et c’était sûrement l’inconvénient dans cette mission et la raison pour laquelle elle préférait encore travailler avec des hommes. Mais ce job l’éloignait de New York et lui offrait un peu de répit comparé à ce qu’elle avait fait dernièrement. Elle se reprit en entrant dans la pièce où se trouvaient les moniteurs branchés à tout le système de sécurité et jeta un œil sur l’angle de chaque caméra. Madame Queen prenait sa sécurité et celle de son fils au sérieux à en juger par l’ampleur du dispositif. Une alarme, accompagnant la vidéo, était programmée pour se déclencher sur toute intrusion éventuelle.
Regina Queen regarda Miss Morrison s’installer, manipuler les plateaux de contrôle alors qu’elle-même ne s’y était jamais vraiment risquée et laissait cela à ses hommes de main.
— J’avais certes demandé une personne discrète, répondit-elle, mais je ne pensais pas qu’on m’enverrait une femme aussi jeune. Quel âge avez-vous ?
Penchée devant les moniteurs, Emma vérifiait deux ou trois options proposées par ce système haut de gamme.
— Vingt-huit, répondit-elle.
Elle se redressa et reposa les yeux sur Madame Queen.
— J’ai dix ans d’expérience et j’ai très rarement vu de femme à votre place, je pourrais dire la même chose…
Regina Queen constatait au moins le franc-parler de son employée, ce qui était plutôt rare dans son « milieu » d’activités. Elle se cala les fesses contre le bureau, les mains sur le rebord en regardant cette jeune femme de tout au plus trente ans, vérifier son système.
— Vous semblez en savoir plus sur moi que l’inverse. Si Zack Triviani ne vous avait pas recommandée, vous ne seriez sans doute pas ici.
— Alors, je serais ailleurs, fit Emma peu impressionnée par les allures hautaines et assurées de sa patronne.
Elle avait eu affaire à beaucoup plus coriace et s’attendait à devoir lutter un peu avec Madame Queen. C’était aussi l’inconvénient des femmes… Leur sensibilité, leur volonté de rendre les choses plus vicieuses qu’elles ne l’étaient déjà.
— Écouter, Madame Queen, j’ai accepté ce job parce que ça m’arrange et ça vous arrange aussi. Alors, laissez-moi faire mon job et vous pourrez faire le vôtre.
Regina Queen se redressa, le trousseau de clefs à la main et rouvrit la porte de la salle de surveillance vidéo tout en regardant son interlocutrice.
— J’aime savoir qui vit sous mon toit, Miss Morrison, alors ne vous offusquez pas à chaque fois que je vous pose une question. Votre chambre est par ici.
Et voilà que Madame Queen avait pris sa réponse franche pour une tentative de défense. Les femmes étaient aussi très sensibles à la moindre parole plus haute que l’autre. Les hommes, eux, ne s’encombraient guère de sentiments ou de réflexions. Après avoir discuté franchement, ils passaient à autre chose. Emma suivit donc sa patronne le long d’un couloir jusqu’à une porte au fond qu’elle ouvrit. Emma jeta un regard sur la pièce qui lui serait dédiée durant ses jours de garde. Un grand lit, une armoire et même une télévision. Elle doutait un peu de l’utilité de cette télévision, mais elle pourrait au moins la regarder si des moments creux s’annonçaient.
Regina Queen la regarda faire le tour de la pièce et reprit :
— Puisque vous commencez demain, j’aimerais que vous m’accompagniez à un cocktail qui aura lieu à la Mairie demain soir à huit heures.
Parce qu’en plus de ses diverses tâches professionnelles, Madame Queen occupait le poste de Maire de la ville de West Point Bay. Une ville bien étrange selon Emma, mais elle garderait son avis pour elle, comme elle en avait l’habitude.
— Avez-vous des questions ? demanda madame le Maire.
Emma s’appuya contre le chambranle de la porte devant elle et demanda :
— Je vais avoir besoin des documents nécessaires à l’inscription de ma sœur au lycée.
Regina Queen leva les sourcils sur cette demande particulière qui n’avait rien à voir avec le poste qu’occuperait Miss Morrison. De plus, plus elle lui parlait, plus elle constatait l’air arrogant de cette dernière qui d’ailleurs ne semblait pas beaucoup l’apprécier.
— Si votre sœur va au lycée, elle doit certainement être en âge d’aller chercher elle-même ses documents d’inscription au secrétariat. Ce sera tout ?!
Emma soupira en silence. Pour ce travail, elle aurait sûrement besoin de faire preuve de patience et de se mordre la langue plusieurs fois.
— Comme vous voulez, madame.
Regina Queen se détourna sans attendre et raccompagna Emma Morrison jusqu’à l’entrée de sa demeure.
— Soyez là à sept heures et demie précises. Mon chauffeur nous conduira à la réception.
Emma sortit de la maison et ne répondit que par un signe de main, peu encline à se montrer plus polie qu’elle ne l’avait été. Madame Queen était certes sa patronne, mais Emma n’avait jamais eu l’habitude de se faire prendre de haut. Madame le Maire n’avait aucune idée de qui elle était…
Tyler avait commandé une pizza et, installée sur le lit de la chambre, mangeait tranquillement en regardant l’une de ces séries que son frère détestait. Ce dernier sortit de la salle de bains et récupéra une part dans le carton de livraison avant de l’amener à ses lèvres.
— Tu diras à Emma que je suis allé faire un tour. Je ne vais pas attendre ici qu’elle revienne et j’aimerais voir un peu la ville.
Tyler n’était pas dupe et vit Dylan fouiller dans le sac de leur grande sœur et en sortir quelques billets.
— Tu peux le dire, tu sais, que tu vas dans un bar !
— Écoute, je n’ai pas de compte à te rendre, lança-t-il. Contente-toi de regarder tes trucs débiles à la télé et laisse-moi tranquille.
— Ce n’est pas débile, défendit Tyler. C’est juste pas à ton goût ! Et à quelle heure tu rentres ?
Dylan glissa les billets dans la poche arrière de son jeans et enfila sa veste en cuir.
— Je n’en sais rien, je suis majeur, je te rappelle ! J’y vais, à plus tard.
Il se dirigea vers la porte de la chambre, mais celle-ci s’ouvrit au même instant sur Emma qui constata :
— Tu sors ?
Dylan passa sa main dans ses cheveux et répondit simplement.
— Ouais, besoin de prendre l’air… À plus tard.
Mais Emma ramena son bras sur l’embrasure de la porte pour l’empêcher de sortir.
— OK, que les choses soient claires, Dyl’. Hors de question qu’on m’appelle à trois heures du matin parce que t’auras déclenché une bagarre dans un pub, c’est pigé ?
S’il n’avait pas connu sa sœur comme il la connaissait, Dylan aurait certainement forcé le passage sans aucune explication, mais il justifia :
— J’ai pigé, c’est bon je peux y aller là ?
Emma ôta son bras, mais quand Dylan passa devant elle, elle glissa sa main dans la poche de son jeans pour en sortir l’argent et le compter.
— Hey ! intervint Dylan. Qu’est-ce que tu fais ?
Emma récupéra cent cinquante des deux cents dollars et lui en tendit cinquante.
— Tu n’as pas besoin de plus pour sortir.
Dylan sut qu’il n’avait pas le choix et récupéra l’argent que lui tendait sa sœur avant de s’éloigner d’un pas agacé. Emma rentra dans la chambre, referma la porte et trouva Tyler devant la télé qui avait suivi la scène.
— Alors tu savais qu’il te piquait de l’argent ? demanda-t-elle.
— Je suis une voleuse qui se fait voler, bien sûr que je le savais, répondit Emma en ôtant sa veste en cuir rouge qu’elle posa sur le dossier d’une chaise.
— Tu as vu ta patronne ? demanda-t-elle encore. Comment elle est ?
Emma esquissa un petit sourire sur les questions en série de sa petite sœur. Celle-ci aimait entendre ces histoires professionnelles qu’elle considérait aussi intéressantes que ses séries télévisées. Elle ouvrit le petit frigo à disposition dans la chambre et prit une des bouteilles de bière achetées sur la route. Une part de pizza avec la boisson et son repas étaient prêtes.
— Riche et autoritaire, répondit-elle.
Elle prit place autour de la petite table installée dans un coin de la chambre et regarda Tyler s’asseoir près d’elle.
— Elle a quel âge ? demanda Tyler, curieuse.
— Je n’en sais rien, fit Emma, je dirais trente-quatre, trente-cinq ans…
— Oh alors, ce n’est pas une vieille, commenta Tyler. Et elle est belle ? Elle est comment ?
Emma ne put empêcher un sourire sur ces nouvelles interrogations émises par sa petite sœur.
— Du genre bien habillé et pas commode, tenta Emma dans une réponse évasive.
Sa petite sœur la fixa un instant, dubitative, et plissa les yeux.
— Je ne t’ai pas demandé de me dire comment elle était fringuée, mais si elle était belle…
Tyler déchira un petit morceau de la part de pizza d’Emma et demanda plus directe, puisque celle-ci ne voulait pas lui répondre clairement.
— Elle te plaît ?
Tyler avait toujours été curieuse au point de faire passer des interrogatoires à son entourage. Emma la détailla et secoua la tête, amusée par son besoin absolu de tout savoir.
— C’est ma patronne, lui rappela-t-elle.
— Ça, ça veut dire qu’elle te plaît ! conclut Tyler. Sinon, tu m’aurais carrément dit non. Et tu sais qu’on a plus de 50 pour cent de chances de rencontrer l’amour sur son lieu de travail ?
— Et où est-ce que t’as trouvé ça ? lui demanda Emma. Dans un de tes magazines ?
— Tout le monde le sait, rétorqua Tyler avec évidence.
Emma tendit le bras vers le dossier que Madame Queen lui avait donné et l’ouvrit pour connaître l’adresse de l’appartement où Tyler et Dylan logeraient pendant qu’elle serait au travail.
— J’ai les clefs de notre nouvel appartement, annonça-t-elle à Tyler. On s’installera demain.
Elle reposa les yeux sur sa petite sœur et ajouta :
— Et je t’accompagnerai au lycée aussi pour remplir les documents d’inscription.
Tyler souffla un peu de dépit. Ces derniers jours de vacances octroyés pour déménagement ne lui avaient pas déplu. Elle aimait passer du temps avec sa sœur et son frère, même si ce dernier se montrait parfois insupportable. Puis elle venait de retrouver Emma après sa sortie de prison où elle était restée enfermée plusieurs mois.
— On ne peut pas attendre lundi prochain pour ça ? tenta-t-elle.
— Non, fit Emma. Après, je travaillerai, j’aurai sûrement moins de temps et plus vite tu retourneras en cours, plus vite tu te feras de nouvelles copines.
Tyler émettait quelques doutes à ce sujet. Les amies qu’elle s’était faites à New York restaient ses meilleures amies, même à distance. Les filles n’étaient pas les mêmes dans les petites villes et ne connaissaient pas autant de choses sur la mode, les grands magasins, les garçons…
— Je suis sûre qu’elles sont ringardes à mourir ici, commenta Tyler. Je ne veux pas critiquer cette ville, mais Dylan a un peu raison de dire qu’on va s’ennuyer. Est-ce que tu sais s’il y a un centre commercial au moins ?
Emma se mit à rire sur cette question existentielle très importante pour sa petite sœur. Mais comment blâmer son côté insouciant et parfois futile ? Tyler n’avait que dix-sept ans, endurait une vie plus que particulière entre son frère et sa sœur experte dans un travail peu recommandable. Orpheline depuis ses sept ans, elle avait d’abord été ballottée de foyer en foyer avant qu’Emma ne puisse faire valoir son droit de garde pour Dylan et elle. Alors oui, Tyler se montrait parfois capricieuse telle une petite fille ou superficielle quand elle parlait de boutiques et du dernier jeans Guess qui venait de sortir. Mais Emma préférait la voir ainsi plutôt que renfermée sur elle-même en proie à des frustrations et des angoisses. La laisser vivre, s’exprimer, lui prouvait qu’Emma avait confiance en elle. Alors depuis sept ans, depuis qu’Emma avait obtenu le droit de garde sur son frère et sa petite sœur, toutes les deux avaient créé des liens complices, amicaux, réellement fraternels. Quand Tyler avait un problème, grave ou non, celle-ci venait lui en parler pour trouver de l’aide ainsi qu’une oreille attentive et réconfortante. Emma avait conscience qu’au fil des années, elle avait réellement pris le rôle d’une mère auprès de Tyler et Dylan.
— Il doit bien y en avoir un dans les environs, répondit Emma pour la rassurer. T’as regardé sur Internet ?
Aussitôt, Tyler se leva et partit chercher son iPhone pour y pianoter rapidement.
— Je n’y ai même pas pensé ! Attends… C’est quoi déjà le nom de la ville ?
— West Point Bay, répondit Emma.
Tyler revint s’asseoir près de sa sœur, le regard rivé sur l’écran de son portable et fit défiler les réponses suggérées avant de lancer :
— Oh y’en a un ! À deux kilomètres d’ici !
Emma fut rassurée. Elle espérait maintenant qu’il y ait tous les magasins favoris de Tyler pour lui éviter de s’ennuyer et de chercher une autre forme de divertissement… C’était justement ce qu’elle craignait avec Dylan, dont le caractère ne ressemblait en rien à celui de Tyler. Plus dur, réservé et impétueux, Dylan avait mal vécu ses premières années d’orphelin au foyer. Il avait dû lutter contre l’intimidation de certains autres, affronter les provocations des garçons de son entourage. Emma avait alors fait face à sa colère, ses rancœurs et son besoin de s’affirmer en tant qu’homme. Plus jeune, elle s’était souvent heurtée à lui, à son insolence égale à la sienne. Elle avait fini par le recadrer, durcir ses réactions face à lui. À présent, il prenait ses recommandations plus sérieusement, ses demandes avec moins de condescendance. Elle espérait désormais qu’il ne s’attire pas d’ennuis…
Le printemps s’annonçait frais, contrairement aux températures plus chaudes de New York. Et ce fut sans grand enthousiasme que Tyler accompagna sa sœur au lycée de West Point Bay, le lendemain. Son inscription validée, on lui avait donné son emploi du temps et la secrétaire l’avait conduite à la bibliothèque afin qu’elle récupère ses manuels de classe. Puis Emma et elle rejoignirent le café-restaurant du centre-ville, le Greenhouse, dont les murs extérieurs vert sapin expliquaient le nom donné par le propriétaire.
Elles s’installèrent à une table et prirent les cartes posées au centre.
— Ce n’est pas dans ma tête, les autres élèves me regardaient bizarrement, dit Tyler. J’ai horreur d’avoir le rôle de la nouvelle.
— Ça leur passera, répondit Emma qui reposa sa carte et lança un coup d’œil vers les autres clients.
Le restaurant était plutôt grand, comparable à un snack et devait accueillir le midi une bonne partie des gens qui travaillaient au centre-ville et ses alentours. Il y avait d’ailleurs des élèves du lycée de Tyler, reconnaissables à leur jeune âge, se déplaçant en groupes pour manger une glace ou un gâteau après leur déjeuner à la cantine. Quelques hommes mangeaient directement au bar, une chope de bière accompagnant un bon steak-frites.
Après avoir pris la commande d’une table voisine, une femme s’approcha, la cinquantaine, les cheveux bruns grisonnants tirés en arrière.
— Ça sera quoi pour vous, mesdemoiselles ?
— Un poulet bacon, demanda aussitôt Tyler, avec un coca.
— La même chose, dit Emma, mais remplacez le coca par une Heineken.
— Parfait ! Je vous amène ça dans quelques minutes.
La femme s’éloigna et la porte tinta aussitôt sur une silhouette familière qu’Emma n’eut aucun mal à reconnaître. Madame le Maire, élégante dans un long manteau noir au col relevé, se dirigea aussitôt vers la seule table inoccupée du restaurant, certainement celle que les patrons lui réservaient si elle venait manger là tous les midis. Emma vit son fils suivre, s’installer en face d’elle tandis que Regina Queen déroulait son écharpe de son cou et ôtait son manteau, révélant un tailleur élégant.
— Hé ? Ton téléphone sonne, l’interpella Tyler.
Emma cligna des paupières et entendit la sonnerie l’arracher à ses réflexions avant de répondre :
— Ouais ?
— Ce n’est Dylan. Je viens de me lever, ne m’attendez pas pour manger.
Emma fronça les sourcils d’un air mécontent.
— Dylan, on a un tas de trucs à régler pour notre installation ici, alors ramène tes fesses. On est au Greenhouse.
Elle entendit souffler à l’autre bout du téléphone et devina sans mal l’agacement de son petit frère.
— Je ne suis pas prêt, je n’ai même pas pris ma douche.
— T’as dix minutes, insista Emma.
— Fais chier, putain…
La ligne se coupa après que Dylan eut raccroché et Emma reposa son portable.
— Après le repas, on s’occupera d’aménager l’appartement, fit-elle à Tyler.
Emma jeta d’autres regards sur Madame Queen plus loin qui ôtait la casquette de la tête de son fils. Ce dernier semblait désapprouver ce geste et, mécontent, reprit sa console portable sur laquelle il riva les yeux. La serveuse approcha de leur table et déposa le coca pour Tyler et sa bière avant de dire :
— Les plats arrivent dans une minute.
Elle repartit sans attendre et Emma put reporter son attention sur Madame Queen et son fils.
— Emma ? fit Tyler.
Elle n’entendit pas sa petite sœur, mais vit sa main aller et venir devant ses yeux.
— Hey, je suis là, commenta Tyler, amusée.
Emma détourna le regard sur sa sœur et répondit aussitôt :
— Je sais, je te vois.
Tyler eut un petit rire amusé et lança un coup d’œil dans la direction vers laquelle Emma regardait. Elle vit une femme brune, bien habillée, maquillée et coiffée.
— C’est elle ? demanda-t-elle aussitôt.
— Qui ?
— Ta patronne, rétorqua Tyler d’un ton évident. Celle que tu étais en train de dévorer des yeux. D’ailleurs, tu devrais éviter de la regarder comme ça, ça fait un peu obsédée…
Emma fronça les sourcils sur ce commentaire venu de nulle part.
— De quoi tu parles ? renvoya-t-elle, en total désaccord. Je ne suis pas obsédée, j’évalue, ce n’est pas pareil.
Cette excuse fit rire sa petite sœur qui n’était pas née de la dernière pluie. Mais leur discussion fut coupée par l’arrivée de Dylan qui s’affala sur la chaise libre.
— Ça y est, je suis là, annonça-t-il en regardant Emma.
Les assiettes arrivèrent et Dylan demanda aussitôt à la serveuse :
— Je peux avoir un double cheese avec des frites et une bière ?
— Je vous amène tout ça, mais il me faut votre pièce d’identité pour la bière, répondit la serveuse.
Dylan fouilla dans la poche intérieure de sa veste en cuir usé et en sortit son permis de conduire qu’il présenta à la serveuse. Celle-ci le remercia et s’éloigna. Dylan piocha une frite dans l’assiette de Tyler qui râla aussitôt :
— Hey ! C’est mon assiette, Dyl’ ! Je n’aime pas quand tu fais ça, tu le sais !
— OK, OK, fit Dylan, du calme, c’est qu’une frite.
Il tourna les yeux vers sa grande sœur et demanda :
— Alors ? Qu’est-ce qui se passe pour que je doive rappliquer en dix minutes ?
— On aménage tout à l’heure dans le nouvel appart’, répondit Emma. Mais je n’ai pas eu le temps de te le dire puisque tu dormais quand on est parti ce matin.
— Cool, fit Dylan avec le sourire. On va enfin avoir chacun notre chambre.
Emma but une gorgée de sa bière et reprit :
— Est-ce que t’as réfléchi à ce que tu voulais faire ?
Dylan eut une expression confuse sur cette question.
— Comment ça à ce que je voulais faire ?
— Tu pourrais trouver un boulot, ça t’occuperait, répondit Emma.
Dylan soupira doucement puis passa sa main dans ses cheveux mal coiffés. Une légère gueule de bois le rendait plus agacé que d’habitude.
— Je verrai… Laisse-nous le temps de nous installer déjà.
Un jeune garçon se posta devant leur table en regardant Emma :
— Salut ! C’est toi qui étais à la maison hier ? Je m’appelle Hugo !
Tyler et Dylan venaient de tourner leur regard vers ce jeune garçon de dix ou douze ans qui venait de les interrompre.
Emma fut surprise de voir le fils de Madame Queen près de leur table. Elle ne l’avait pas vu approcher.
— C’est moi, ouais, répondit-elle. Salut, Hugo, moi, c’est Emma et voici Tyler, ma petite sœur et Dylan, mon petit frère.
— Salut, répondit Hugo d’un signe de main avant de reporter les yeux sur Emma. Quand est-ce que tu viens à la maison ?
— Ce soir, répondit-elle. Alors si t’es là, on se verra sûrement.
— Sympa ton sweat des Redskins, t’es fan de football ? lui demanda Dylan.
— Oui, répondit Hugo, enthousiaste. J’aimerais aller voir un de leurs matchs un jour, mais maman est trop occupée.
Il tourna les yeux vers Emma et reprit :
— Je dois retourner avec ma mère, mais on se verra ce soir, alors.
Il s’éloigna sans tarder pour aller aux toilettes et Tyler commenta, amusée :
— Il est gentil le gamin de ta patronne…
Dylan jeta un œil sur la patronne en question et ne manqua pas de remarquer :
— Wow, carrément chaude la patronne…
Il tourna les yeux vers Emma et ajouta :
— C’est pour elle que tu vas bosser ?
— Ouais, répondit Emma, moins enthousiaste sur l’adjectif employé par son petit frère. Mais j’aimerais que t’arrêtes de la regarder en disant qu’elle est chaude.
— Quoi ? C’est vrai ! insista Dylan. Elle est canon pour une femme de son âge !
Emma secoua la tête, exaspérée par les commentaires de son frère. La serveuse lui posa son assiette devant lui et une autre silhouette approcha, jetant un coup d’œil sur Tyler et Dylan avant de s’adresser à Emma :
— Miss Morrison, je vois que vous avez pris vos marques en ville. Je m’apprêtais à vous téléphoner, mais puisque vous êtes ici, je suis venue vous dire que j’avais commandé pour vous une tenue pour le cocktail. Dois-je la faire amener à votre chambre d’hôtel ou votre appartement ?
Dylan n’avait pas manqué de regarder cette femme avec plus d’insistance, notamment son décolleté généreux mis en avant par une chaîne et un pendentif orné d’une émeraude. Il avait les mêmes goûts qu’Emma et ils n’étaient pas frère et sœur pour rien. Mais Emma dut faire abstraction de son avis sur la tenue de sa patronne pour pouvoir répondre.
— Une tenue pour le cocktail ? répéta-t-elle incertaine. Je ne suis pas vraiment du genre à porter des robes et…
Madame le Maire leva les sourcils d’un air évident :
— J’avais bien deviné, ne vous en faites pas. Ce sera un costume pour femme, mais élégant. Ce cocktail accueillera des promoteurs importants pour la ville et les invités seront bien habillés.
Emma surprit un petit sourire moqueur sur les lèvres de sa sœur, mais n’en tint pas rigueur.
— Vous avez qu’à la faire venir à l’appartement, on y sera cet après-midi, répondit-elle.
— Bien, alors à ce soir, Miss Morrison.
Madame le Maire s’éloigna et Dylan ne se gêna pas pour se tourner et lui reluquer les fesses. Cette femme dégageait quelque chose de très sexuel, même si elle était plus vieille que lui. Il regarda sa grande sœur, moqueur.
— Wow, Miss Morrison, prenez-moi dans votre costume !
Tyler ne put réfréner un rire tandis qu’Emma l’accusa du regard.
— Dylan, putain ! Tyler est là, je te signale !
— Quoi Tyler ? renvoya Dylan sans hésiter. Elle a dix-sept ans ! Tu crois qu’elle n’entend pas des trucs pires que ça au lycée ?
Emma soupira, exaspérée par l’arrogance de son petit frère qui se montrait tel qu’elle avait été à son âge. Aussi arrogant et irréfléchi.
— C’est bon, Emma, ajouta Tyler. Puis Dylan a raison. Ta patronne est plutôt pas mal pour son âge. Y’a qu’à voir tous les types qui la reluquaient quand elle est retournée à sa table.
Son frère et sa sœur n’avaient pas tort et Emma le savait. Comment pouvait-elle les réprimander sur leur comportement, leur manière d’être en sachant qu’elle n’était pas non plus toute blanche. Mais elle tentait de préserver sa petite sœur de certains côtés de la vie et souhaitait qu’elle garde son innocence le plus longtemps possible…
— Me tarde de voir le costume qu’elle t’a pris, commenta Dylan en mangeant ses frites. Tu crois qu’elle aime aussi les femmes ?
Emma n’aimait pas épiloguer sur sa vie sexuelle devant Dylan et encore moins devant Tyler. Mais à force de vivre ensemble, elle n’avait pu dissimuler ses quelques aventures par le passé.
— Je n’en sais rien, répondit-elle. Et ce n’est pas mes affaires.
— Elle est plus vieille que toi elle, commenta Tyler. En tout cas, son fils est chou.
Emma ne dirait pas le contraire, mais d’autres pensées la préoccupaient. Aussi futile que cela pouvait paraître, quel genre de costume Madame la Maire avait-elle commandé ?
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