Chapitre 1 — Loving Clarke – Chapitre 1
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Prologue
Le cimetière de Riverdale dans la petite ville de Providence ressemblait à tous les autres que Clarke avait pu visiter : sombre, humide, effrayant pour quiconque s’aventurerait seul en ces lieux peu accueillants. Mais elle aimait s’y promener la nuit et faisait même le mur de chez elle pour s’y rendre et lutter ainsi contre ses exaspérantes insomnies. En journée, le cimetière de Riverdale était bien différent. On pouvait y croiser des gens venus se recueillir et pleurer sur les tombes, mais surtout on ne soupçonnait pas le bruit de la forêt de Cortland Park qui bordait le cimetière au nord et à l’Est. C’était précisément cette forêt qui faisait toute la différence et prodiguait à ce cimetière l’ambiance terrifiante qui le caractérisait. La nuit, une légère brume en descendait. On surprenait souvent des chauves-souris qui fuyaient virevoltantes au-dessus des feux follets, manifestation lumineuse ayant l’apparence de petites flammes longtemps considérées comme la manifestation ésotérique de fantômes, d’âmes en peine revenues d’entre les morts pour hanter les vivants.
Alors Clarke venait s’y promener, s’asseyait parfois sur des cryptes et dessinait. Le dessin, c’était ce qui l’animait, lui faisait décrocher de certaines réalités. Elle avait cette capacité rare de reproduire ce qu’elle voyait, mais aussi ce qu’elle imaginait. Sa mémoire quasi photographique lui permettait de reproduire dans son cahier à dessins tout ce qu’elle souhaitait, notamment son obsession si particulière, tout entièrement vouée aux créatures fantastiques sorties tout droit des contes et des livres qu’elle dévorait chaque soir. Clarke pensait que réfuter certains faits ne signifiait pas leur irréalité ou bien nier une chose n'empêchait pas son existence réelle. Raison pour laquelle Clarke imaginait que tout pouvait être possible. Elle venait donc au cimetière de Riverdale pour se promener, elle aimait marcher. Cela l’aidait à réfléchir, laissait libre cours à son imaginaire. Il était tout à fait possible qu’un jour, le voile entre les dimensions se déchire et que sa triste planète se retrouve envahie de monstres venus d’un monde alternatif. Le très célèbre physicien et théoricien Stephen Hawking mort en mars 2018 avait évoqué de terrifiantes et fascinantes théories sur la possibilité de l’existence d'univers parallèles créés par le Big Bang. Si un seul d’entre eux rentrait en collision avec la terre, ou si une porte, même infime, s’ouvrait entre son monde et un autre, alors plus rien ne serait jamais pareil…
Plongée dans ses rêveries, Clarke n’aperçut pas le couple assis dans l’ombre d’une crypte. Gravé dans la pierre au-dessus d’eux était écrit : famille Lewis. Le jeune homme, les bras raidis le long du corps et en appui sur ses deux mains, balançait lentement ses pieds dans le vide en frôlant les petits buissons plantés autour du muret. La tête légèrement penchée il observait la jeune femme blonde qui passait devant eux sans les regarder, impassible elle s'éloignait, sans doute perdue dans ses rêveries.
— Je le crois pas. La folle dingue passe devant nous et ne nous voit même pas ! Mais qu’est-ce qu’elle fait ici ?
— Tu as vraiment envie qu’on parle d’elle, là ?
Scott savait pourquoi sa petite amie semblait tendue. Elle avait subi un grave accident à cause de Clarke Nollan. Cette dernière l’avait renversée en voiture six mois plus tôt, chose dont Alycia ne parlait jamais.
— Désolé, dit-il.
Scott se pencha et sauta, il écrasa un petit arbuste en se retournant vers Alycia…
— Tu sais quoi ? Je vais aller lui régler son compte.
— Arrête Scott… Laisse tomber. Sa mère est encore plus cinglée qu’elle. Si tu t’en prends à sa fille, elle n’hésitera pas à te faire arrêter.
Ce dernier regarda sa petite amie :
— Tu as peur d’elle ou quoi ?
Alycia, les yeux rivés sur la silhouette qui disparaissait, répondit sur un ton sérieux :
— Bien sûr que non, ça n’a aucun rapport, mais on a franchement autre chose à faire et puis, je dois rentrer chez moi. Je me lève tôt pour aller bosser demain matin. Allé, on s’en va.
Chapitre 1 : Folle dingue
— Dix-huit, cinq, huit, cinquante, quatre-vingt-dix-neuf, trois, onze, six cent soixante-trois, huit cent soixante-quatre…
Clarke murmurait ces chiffres et tentait de se calmer. Elle était assise face au docteur Tipple, un psychologue recommandé par son père Hank qu’elle n’avait pas vu depuis les vacances d’été de l’année passée. Il était parti au lendemain de ses douze ans, un événement bouleversant que Clarke avait vécu sans difficulté, mieux que sa mère Emma, sans aucun doute.
Ce qui la dérangeait à cet instant était bien loin du divorce de ses parents : elle détestait ce bureau où on la forçait à venir une fois par semaine depuis six mois. L’odeur du canapé, traité avec un produit chimique supposé protéger le cuir, lui donnait des nausées autant que la couleur verdâtre des murs. Clarke regardait ses ongles, elle devrait en limer un avant qu'il ne casse. Elle tentait de se focaliser sur le petit bruit, celui de l’écoulement de l’eau dans l’aquarium près de la fenêtre où un magnifique betta bleu et rouge laissait ses nageoires vaporeuses le guider dans une danse solitaire et singulièrement hypnotique.
— Vous savez pourquoi vous êtes là Clarke, n’est-ce pas ?
Clarke le savait.
— Je viens tous les vendredis, rappela-t-elle.
— En effet, mais il y a une autre raison et j’aimerai que nous en discutions.
Il y avait eu un léger incident au centre commercial de Providence. Clarke était partie sans payer, simplement parce qu’elle avait oublié de le faire.
— Dix-huit, cinq, huit, cinquante, quatre-vingt-dix-neuf, trois, onze, six cent soixante-trois, huit cent soixante-quatre…
Elle fit un effort pour se calmer, elle cala bien son dos dans le canapé et regarda le docteur Tipple du coin de l’œil. Elle ne pouvait s’empêcher de voir tous les petits défauts de son visage peu avenant, et surtout cette verrue énorme plantée près d’un nez épaté accueillant une multitude de points noirs. Son crâne chauve perlait de sueur à cause du climatiseur en panne. Il sentait la transpiration et des auréoles sombres étaient visibles sous ses bras dès qu’il rajustait ses lunettes rondes de ses petits doigts boudinés.
— Je n’ai pas volé ce crayon noir, répéta-t-elle.
— Oui, c’est ce que vous avez dit à l’agent de sécurité et à votre mère, mais vous ne vous êtes pas arrêtée à la caisse pour payer, ce qui, aux yeux de la loi et de la justice, est considéré comme un vol. Vous savez que c’est indispensable de payer ce que vous prenez dans les boutiques ou dans les magasins, n’est-ce pas ?
Clarke frotta ses mains sur son pantalon, agacée par cet entretien.
— Je le sais, je ne suis pas stupide !
— Alors, pourquoi ne pas vous être arrêtée à la caisse ?
Clarke ne voulait pas répondre. Quand elle parlait de ses rêveries, de ses voix et des nombreux dialogues dans sa tête, le docteur Tipple considérait qu’elle parlait à des gens qui n’existaient pas.
— Je ne sais pas…
— Emma m’a dit que vous preniez bien votre traitement pourtant. Vous le prenez, n’est-ce pas ?
— Oui, bien comme il faut.
— Matin et soir ?
— Oui je vous dis ! Mais votre médicament me fait trembler, j’ai tout le temps soif, j’ai des nausées la nuit et c'est pénible, très pénible.
— Ce sont quelques-uns des effets secondaires possibles malheureusement. Mais vous savez aussi que votre traitement calme vos phases dépressives et vos épisodes maniaques.
Il fit une courte pause avant d'insister et de reposer sa question :
— Que s’est-il passé ? Pourquoi ne pas vous être arrêtée à la caisse ?
Ce psy s’adressait à elle comme tant d’autres, songeait Clarke, comme si elle était folle, comme si elle n’avait pas toute sa tête. Elle n’était ni dépressive ni maniaque et encore moins débile. Elle avait simplement quelques absences, besoin de ranger certaines choses pour se sentir bien, de répéter parfois des mots, des habitudes qui lui permettaient d’apaiser ses tensions. Lui, comme les autres, ne comprenait rien, ne voyait pas les choses comme Clarke les voyait. Selon Clarke, ce n’était pas elle la « folle », mais tous ces gens aveuglés par l’écran de leurs smartphones. Même en marchant dans la rue ils ne regardaient pas autour d'eux alors qu’il y avait tant de choses à voir, à découvrir, à comprendre, à analyser, à observer. Et c’était à elle qu’on imposait d’apprendre les codes sociaux pour mieux communiquer et s’adapter à la société ? À elle, qu’on imposait de s’asseoir dans ce canapé malodorant avec l’interdiction de déambuler dans ce vaste bureau alors qu'elle n’aimait pas rester assise trop longtemps, immobile dans une pièce étrangère à son environnement habituel ! Clarke avait et aurait toujours ce sentiment que le monde entier marchait sur la tête.
— J’étais fatiguée… J’ai oublié de passer en caisse parce que j’ai veillé tard, c’est tout.
— Pour quelle raison avez-vous veillé tard ?
Lui répondre qu’elle était en promenade au cimetière n’arrangerait pas son cas. Cependant, Clarke pouvait éventuellement évoquer l’avant-veille où elle avait peu dormi, ce qui rendrait son mensonge beaucoup plus crédible.
— Je devais terminer de lire mon livre.
— Quel livre ?
Clarke préférait de loin aborder ce sujet, plus intéressant que les questions sur son attitude :
— "La dernière captive" écrit par Pitha Newton. C’est l’histoire d’une sorcière du nom de Linda qui découvre ses pouvoirs télépathiques lors d’une agression. Elle tue son agresseur, se retrouve en prison et…
Le docteur Tipple l’interrompit :
— Du calme, Clarke. Je ne vous demande pas de me parler de votre livre. Parlez-moi plutôt de cette fatigue. Vous me dites souvent que vous êtes fatiguée et pourtant vous n'aviez jamais dérobé quoi que ce soit dans un magasin.
Clarke secoua la tête et détourna le regard. Elle s’énervait maintenant, tout en tapotant le rythme sur sa cuisse elle répéta mentalement : dix-huit, cinq, huit, cinquante, quatre-vingt-dix-neuf, trois, onze, six cent soixante-trois, huit cent soixante-quatre…
Ce psy ne comprenait rien, il s’efforçait de lui faire admettre des choses qu’elle ne voulait pas. Elle n’avait pas volé ce maudit crayon noir. Ce n’était pas ce qu’il s’était passé. Quand quelqu’un avait l’intention de la piéger, un tourbillon d’émotions l’emportait et suivait alors une perte totale de contrôle.
Le docteur Tipple tenta à nouveau de l’interroger, de la calmer, mais Clarke plongée dans un mutisme lourd rejetait tout dialogue. Quelques instants plus tard, elle se balançait sur sa chaise d’avant en arrière. Le psy se leva et se dirigea vers la porte :
— Bien nous avons terminé Clarke, merci.
Clarke se leva aussitôt et fonça vers la salle d’attente où se trouvait Emma.
— J’aimerais rentrer, maman ! Maintenant.
Mais le docteur Tipple s’adressa à sa mère :
— Avant cela, Madame Nollan, je souhaiterais vous parler un instant ?
Emma se leva, posa doucement la main sur l'épaule de Clarke en signe d'apaisement puis entra dans le cabinet du docteur Tipple.
— Dites-moi que cet incident n’aura aucune répercussion sur son dossier d’admission au lycée Providence High ! dit Emma.
— Je suis désolé, mais malheureusement, il en aura. L’état de Clarke ne s’est guère amélioré durant l’été et ce vol au centre commercial qu’elle nie en bloc prouve qu’elle n’est pas apte à intégrer un lycée public ou une structure qui ne bénéficie pas de classe spécialisée. Vous voyez, avec des éducateurs formés pour ce genre de cas. Elle n’assume pas ses responsabilités et pourrait être un danger pour elle-même ou pour autrui.
— Ce genre de cas ? s’étonna Emma. Vous parlez de ma fille, vous savez ?!
— Je parle aussi d’une adolescente de dix-sept ans qui a de sérieux troubles psychologiques, madame Nollan. Et croyez-moi, j’en suis navré. Vous savez ce qu’il s’est passé il y a six mois et c’est pour cette raison que vous avez souhaité que je prenne Clarke en consultation.
— Il a six mois, vous avez dit que son nouveau traitement l’aiderait à aller mieux !
— Je le pensais oui, mais il n’a pas les effets escomptés. Elle demeure fragile, elle est en perte constante de contact avec la réalité et cela ne s’arrange pas avec le temps. Certes, elle n’évoque plus ses délires hallucinatoires grâce au Largactil, mais ses troubles de l’attention demeurent, sans parler de ses difficultés de concentration et ses troubles des fonctions exécutives.
Le docteur Tipple évoquait là quelques-uns des symptômes typiques de la schizophrénie qu’Emma connaissait par cœur. Voilà des années, depuis ses huit ans, sa fille était passée entre les mains de soi-disant pointures en psychanalyse et en psychiatrie. Mais aucun de ces médecins n’était capable de l’aider ni de lui donner un diagnostic définitif.
— Alors quoi ? Vous êtes en train de me dire que je dois déscolariser ma fille ?
Le docteur Tipple afficha un air se voulant compatissant :
— Vous pourriez lui faire l’école à la maison, beaucoup de mères le font. Vous pourrez ainsi lui enseigner un travail avec des tâches simples et lui trouver un employeur qui recrute des jeunes gens en difficultés ou handicapées. Ils bénéficient de subventions du gouvernement à cet effet, vous savez.
— Vous vous rendez compte de ce que vous me dites ? Je suis mère célibataire avec deux enfants et un travail à plein temps, je n’ai pas accès à des aides à domicile, comment voulez-vous que j’aide Clarke si vous, le grand médecin spécialisé vous me dites que vous ne pouvez pas l’aider ?
— Je suis navré, dit sincèrement le docteur Tipple.
— Allez vous faire voir ! lâcha-t-elle, le regard noir trahissant sa colère et son amertume.
Elle quitta le bureau, hors d’elle. Ce psy ne valait pas mieux que les autres. Pire que tout, ce docteur Tipple évoquait la fin de la scolarité de Clarke à cause d’un malheureux petit incident isolé. Emma regrettait sa démarche naïve et d’avoir encore cru en son ex-mari avec ses recommandations stupides.
— Ignorants prétentieux ! lâcha-t-elle en quittant la bâtisse.
Tous ces psys étaient les mêmes : incapables de sortir de leurs schémas appris à l'université, incapables de faire un effort pour sortir de leurs protocoles étroits. C’était terminé, Emma n'avait plus confiance, les mêmes analyses avec les mêmes médecins bornés, ça suffisait. Elle irait voir le proviseur Wilson du lycée Providence High, pour que Clarke soit considérée telle qu'elle est réellement : une élève comme les autres.
Quelques minutes plus tard, elle conduisait nerveusement son quatre-quatre Toyota gris RAV4 acheté l’année dernière, un coup de cœur. Clarke la regarda, l'air triste :
— Je suis désolée, maman.

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