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Ma Lady Rouge à lèvres · Karin Kallmaker , Tan Elbaz

Lire Ma Lady Rouge à lèvres en ligne gratuitement Chapitre 1

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Paris Ellison était tellement furieuse qu’elle prépara un layer cake à sept couches et deux grands plats de brownies aux deux chocolats. Elle alla même jusqu’à laisser tomber quelques gouttes d’eau sur la lettre envoyée par la maison d’édition Reynard, « Fier membre du Reynard Media Group ». Mais l’encre refusa obstinément de baver et les mots continuaient de la narguer. Elle avait déjà refusé une fois, et maintenant, quelle audace, mais quelle audace, pensa-t-elle ! Lui offrir des billets en première classe, une réservation dans un hôtel sur la Cinquième Avenue, et la garantie de places en loge pour Hamilton, quel manque de tact !

Elle fouetta la ganache avec une détermination féroce et la versa en filet sur la première fournée de brownies encore tièdes. Elle les découperait plus tard avant de les apporter chez Lisa, c’est-à-dire le lendemain. Le second plat de brownies fut mis au four, et seulement alors, dans sa fièvre pâtissière nourrie par la colère et l’anxiété, elle se permit de relire cette maudite lettre.

Anita Topaz ne faisait pas d’apparitions publiques. Paris avait été parfaitement claire à ce sujet dès le départ. Mais avec la fusion, les nouveaux dirigeants de la maison d’édition Reynard avaient choisi d’ignorer ce détail.

Un grattement accompagné d’un miaulement à la porte lui fit jeter un coup d’œil à l’horloge. Pile à l’heure, Hobbit se faufila à l’intérieur pour lui offrir ses salutations matinales en décorant généreusement son jean de poils.

— Tu ne trompes personne, tu sais. Pour toi, je ne suis que la promesse d’un deuxième petit-déjeuner.

Cédant à l’insistance du chat, elle versa une petite poignée de croquettes croustillantes dans le bol à côté de la porte. Hobbit abandonna aussitôt l’adoration des chevilles de Paris pour se consacrer à son repas.

— Ce n’est pas parce que Reynard est le nouveau propriétaire que mon contrat a changé. Pas encore, en tout cas.

Hobbit ignora royalement le bol d’eau fraîche que Paris venait de poser près de ses croquettes.

— Ils ne peuvent pas m’y obliger, s’agaça-t-elle. Je leur dois quatre livres dans les deux prochaines années, à rendre dans les délais. Rien de plus.

Le minuteur du four retentit et elle laissa Hobbit à son festin bruyant. Elle tourna le plat dans le four et remit le minuteur en marche.

La crème pâtissière avait maintenant suffisamment refroidi pour qu’elle puisse assembler le cake. Elle s’appliqua donc à tapisser soigneusement le fond de son unique saladier en verre transparent avec de la génoise, qu’elle imbiba d’un trait de xérès. Puis les abricots et une crème vanille onctueuse furent déposés, avant qu’elle ne répète les couches jusqu’à presque remplir le bol.

Au moins, Miss Lambeth et Miss Richards, ses propriétaires et voisines du dessus, allaient se régaler. Elle leur monterait le dessert après le dîner et en profiterait pour prendre des nouvelles du rhume qui les avait clouées chez elles, dans ce qu’elles appelaient elles-mêmes leur « humeur de petites vieilles ». Elles ne refusaient jamais une goutte de xérès de temps en temps, et personne ne pouvait rester de mauvaise humeur devant un dessert pareil.

Sauf elle, peut-être. Sa journée avait commencé aussi paisiblement que toutes les autres depuis qu’elle s’était réfugiée dans ce havre de paix. Puis le courrier était arrivé ce matin, apportant une fois de plus son lot de contrariétés.

Hobbit termina son deuxième petit-déjeuner et trottina sur le linoléum défraîchi pour s’installer sur le tapis brun moelleux du salon. Après un long étirement, il s’installa sur le rebord ensoleillé de la fenêtre, en maître absolu des lieux.

Paris ignora le reniflement bruyant et désapprobateur dirigé vers la couche de poils de chat sur le coussin.

— Tu crois que c’est un hôtel de luxe à New York, ici ?

Du bout du doigt, elle pressa le dessus des brownies dans le four et jugea qu’ils avaient encore besoin d’une minute.

— En parlant de ça, regarde plutôt cette lettre.

Elle apporta le papier incriminé jusqu’au rebord de la fenêtre et le montra à Hobbit. Le chat émit un ronronnement à contrecœur et lui permit l’accès à son ventre tandis que Paris relisait la lettre à voix haute, l’indignation ravivée.

— « Nous nous réjouissons de finaliser tous les détails, cordialement, bla bla bla », conclut Paris.

Elle désigna le document d’un geste courroucé.

— Tu vois ? Ils essaient de me soudoyer pour que j’y aille. Et tu sais très bien pourquoi je refuse.

Hobbit avait déjà maintes fois entendu la raison pour laquelle Paris avait quitté son dernier poste, à des milliers de kilomètres de là.

— Anita Topaz n’ira pas à cette réunion. Elle ne fera pas de conférence, quel que soit le nom que lui donne le groupe Reynard Media !

Elle se retourna brusquement vers la cuisine.

— Bref, passons !

Elle traversa le salon en courant, alertée par l’odeur inquiétante des brownies trop cuits qui annonçait qu’il était trop tard. Ses chaussettes glissèrent sur le linoléum, la propulsant à travers la porte de la cuisine. Elle arracha le plat du four en catastrophe, se brûlant le poignet contre la porte.

Le plat lui échappa des mains. Elle se jeta pour le rattraper et se cogna violemment la tête contre le plan de travail, au point que le monde s’obscurcit un instant.

Les étoiles qui scintillaient devant ses yeux finirent par s’estomper tandis qu’elle se frottait le crâne avec la vigueur d’un maître de kung-fu. Elle avait l’impression d’y avoir une belle bosse.

Hobbit apparut en contournant l’îlot de la cuisine, la queue légèrement tordue en signe d’agacement. Le vacarme et les jurons venaient d’interrompre sa sieste et sa séance de caresses matinales, ce qui n’était pas vraiment à son goût. Jugeant à juste titre que les brownies tombés par terre n’avaient aucun intérêt pour lui, il se contenta de se toiletter avec un air faussement détaché.

— Ma cervelle n’est pas en train de se répandre, informa-t-elle au dos du chat. Merci de demander.

Au moins, les brownies étaient tombés du bon côté. Les bords étaient durs et avaient un goût de brûlé, même pour ceux qui appréciaient cette partie.

De plus en plus exaspérée contre le monde entier, elle attrapa une cuillère à melon et se mit à extraire l’intérieur encore moelleux et comestible des brownies. Après tout, chocolat, sucre et beurre restaient bons sous n’importe quelle forme, non ?

Boucles de brownie… Lisa pourrait peut-être encore en faire quelque chose.

C’était une idée. Pourquoi attendre demain ? Sortir un peu lui ferait sans doute du bien. Cela faisait combien de temps déjà… trois… quatre jours ? Sa dernière livraison de brownies chez Mona Lisa’s, en fait. Ce n’était pas la première fois qu’elle se félicitait d’avoir trouvé un moyen d’éviter de manger seule toutes ses pâtisseries antistress. En plus, cela la faisait bouger un peu. Si Lisa estimait que personne n’achèterait ces brownies rescapés, elles pourraient toujours en manger quelques-uns toutes les deux. Il y avait des jours comme ça !

En seulement cinq minutes, en utilisant quelques sacs en plastique et des morceaux de ruban, l’ensemble fut assemblé sans incident majeur. Deux sacs emplis de brownies moelleux ornés de jolies boucles sombres. Paris trouvait qu’ils avaient l’air appétissants, mais ce serait à Lisa d’en juger. Elle glissa la lettre dans la poche arrière de son jean, songeant à demander l’avis de Lisa à ce sujet.

Hobbit émit un miaulement mécontent quand elle le déposa sur le perron.

— Va vadrouiller, tu sais où trouver ton encas de onze heures. Je sais qu’il est tôt, mais j’ai besoin de prendre l’air.

Hobbit se faufila sous la haie, en lâchant un dernier miaulement de mécontentement.

— Oui, oui, c’est ça ! J’ai déjà entendu pire.

Elle enfila son manteau, attrapa son panier rempli de douceurs et sortit affronter le vent sous un ciel éclatant. Lisa ne s’attendait pas à voir Paris débarquer avec ses pâtisseries avant le lendemain. Mais, comme elle l’avait déjà dit, il n’y avait jamais trop de brownies pour un bar rempli de supporters affamés.

Elle leva le visage vers le soleil et remonta la fermeture éclair de son sweat. Le vent glacial venu de la baie du Massachusetts hurlait encore l’hiver, mais le soleil murmurait doucement l’arrivée du printemps. San Francisco n’avait jamais connu de tels contrastes. Elle chassa la pointe de nostalgie qui lui serrait le cœur à l’évocation du Gorilla Barbecue et des plages de sable pâle de Pacifica.

Elle avait fini par apprécier cette ville de Revere et la proximité de Boston, mais, en presque cinq ans, elle ne s’y était jamais sentie chez elle.

Il était difficile de rester en colère par une journée aussi splendide. Le bleu du ciel apaisait son regard et le soleil réchauffait le bout de son nez. C’était comme si l’interminable hiver de la Nouvelle-Angleterre, avec ses pluies glacées, sa neige sale et ses trottoirs boueux, était enfin derrière elle. Mais elle savait que ce n’était qu’un leurre. Ses propriétaires l’avaient prévenue : en mars, le temps vous faisait ranger votre manteau… avant de vous balancer trente centimètres de neige sur le dos. Un peu comme la vie, en somme.

Le seul inconvénient de son appartement était son emplacement, en bas d’une colline que même un San-Franciscain trouverait abrupte. Certes, cela offrait une vue imprenable sur le port et rendait son logement lumineux et aéré, mais, pour quelqu’un qui n’a pas de voiture, c’était un vrai défi.

Elle inspira profondément et s’attaqua à la montée avec des foulées longues et régulières. Malgré la pente raide, louer le rez-de-jardin chez Miss Lambeth et Miss Richards restait une solution idéale. Les deux dames avaient un complément de revenu pour entretenir leur maison, et Paris profitait de grandes fenêtres ensoleillées, d’une cuisine robuste où elle pouvait évacuer son anxiété en pâtissant, et d’une chambre spacieuse avec une large baie vitrée donnant sur un jardin fleuri et potager.

Son nom n’apparaissait sur aucun bail ni aucune facture. Exactement comme elle le voulait.

Le succès fulgurant d’Anita Topaz aurait pu permettre à Paris de s’offrir bien plus, beaucoup plus même, mais cela n’avait aucune importance. Anita Topaz n’avait aucune existence numérique, ne passait pas son temps à bavarder sur les réseaux sociaux, et ne faisait pas d’apparitions publiques !

Sentant son moral vaciller alors qu’elle commençait à se détendre, elle s’arrêta à mi-chemin de la montée. De la boue et de la neige fondue s’accumulaient sournoisement entre les dalles du trottoir. Heureusement, ses Doc Martens étaient des alliées parfaites pour affronter les hivers de la Nouvelle-Angleterre. Ni la neige ni la gadoue ne l’avaient jamais ralentie.

Une fois arrivée en haut de la colline, elle n’était plus qu’à deux minutes d’un bus qui passait fréquemment et qui, après seulement deux arrêts, la déposait au métro. De là, tout Boston était à portée.

L’épicerie était à trois minutes, et Mona Lisa’s à cinq. Son logement était aussi proche du reste du monde qu’elle le souhaitait.

Capuche relevée et fermée jusqu’au menton, veste flottante au vent, jean froissé et usé aux genoux, elle aurait pu passer pour l’un des lycéens du coin rentrant déjeuner chez lui.

À ceci près qu’aucun d’eux ne se promenait avec un panier digne du Petit Chaperon rouge au bout du bras.

Arrivée en haut de la rue, elle s’arrêta pour inspirer profondément et esquissa un sourire malgré elle. Au loin, un pinson chantait. Le printemps approchait, c’était certain. Sa colère résiduelle s’évanouit peu à peu, ne laissant derrière elle qu’un sentiment de contentement prudent, toujours accompagné de cette pointe d’anxiété familière.

Rien de nouveau. Elle savait pertinemment que sa frénésie pâtissière n’était qu’une façon de canaliser son instinct de fuite ou de combat, toujours alerte.

Le néon clignotant de Sam Adams Lager au-dessus de la porte verte familière du Mona Lisa’s lui apporta un soulagement immédiat. Les battements erratiques dans sa poitrine se calmèrent. Note à moi-même : l’air frais fait du bien. Ce n’était pas la première fois qu’elle se le disait. Et sûrement pas la dernière.

L’air chaud et doré du bar l’accueillit avec bienveillance, même si ses lunettes de soleil s’embuèrent instantanément. Les arômes familiers de bière, de cire pour meubles et de soupe à la tomate légèrement acidulée lui apportèrent un réconfort immédiat. Elle ôta son manteau et ouvrit son sweat. Son objectif du jour en termes de mots écrits pouvait bien attendre. Elle avait clairement eu besoin de cette pause.

Lisa en personne s’occupait du service, et c’était toujours un spectacle agréable. Il était à peine midi, et les clients se faisaient rares. Mais à cinq heures, il n’y aurait plus une seule place libre au comptoir en chêne verni, surtout si Lisa était encore derrière le bar. Paris ignorait où Lisa avait acquis ce talent fou, mais elle savait remplir un verre de bière avec autant de sensualité qu’un numéro de cabaret. Il fallait dire que sa longue chevelure blonde aux reflets dorés et sa silhouette mise en valeur par un pull en laine Shetland et un jean Levi’s ne gâchaient rien.

Paris adressa un signe de tête à Lisa, leva son panier bien en vue et reçut un hochement de tête en retour. Son fauteuil habituel, dans le coin près de la grande fenêtre donnant sur la rue, lui convenait parfaitement, surtout avec le soleil sur son visage et les écrans de télévision dans son dos.

À cet instant, les télévisions en sourdine rediffusaient un match de baseball si ancien qu’il était en noir et blanc. Cela n’empêcha pas un fervent supporter des Red Sox, assis au fond du bar, de pousser un cri d’encouragement. Le mois prochain, pour le jour d’ouverture de la saison, l’endroit serait bondé.

— Qu’est-ce que tu m’as apporté ?

Lisa posa une tasse de café devant Paris et s’installa sur la chaise en face d’elle.

— Je l’ai fait il y a quelques heures. À toi de voir si tu veux le boire.

Paris prit une gorgée. Contrairement à ce que Lisa avait laissé entendre, le café était encore chaud et à son goût.

— Exactement ce qu’il faut pour une fille en pleine croissance. Tu veux des brownies ? Je sais que je suis en avance. J’apporterai la commande habituelle demain.

Lisa émit un « hmm » pensif. Paris avait appris à reconnaître ce bruit comme étant celui de sa calculatrice interne qui évaluait le profit potentiel. Malheur à celui qui s’imaginait que, sous son allure de surfeuse blonde et bronzée, Lisa n’avait aucun sens des affaires.

— La soirée risque d’être calme.

— J’ai eu un petit épisode d’anxiété.

— Désolée de l’apprendre. Ça va mieux ?

— À peu près.

— Ils ont l’air incroyables.

Avec une voix digne de Betty Boop et des larmes feintes scintillant dans ses yeux, Lisa demanda :

— Quinze, ça te va ?

Il était tentant de dire oui à tout ce que Lisa proposait, mais elles avaient déjà joué à ce jeu auparavant. D’un léger haussement de sourcil façon Spock, Paris corrigea :

— Je dirais vingt. Et la tasse de café.

Le coin des lèvres de Lisa tressaillit.

— Rabat-joie.

— Ce grand numéro des yeux bleus, ça marche vraiment sur quelqu’un ?

— Oh, ma chérie, tu serais surprise.

Lisa fouillait dans un petit sachet.

— Pourquoi ils ont cette forme ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— J’étais distraite. Désolée, ils ne sont pas très présentables.

— Moi, je vois un Stoli White Russian avec un shooter au chocolat.

Paris apprécia l’imagination de Lisa.

— Ça a l’air délicieux. Quel nom mignon vas-tu donner à cette création ?

— Être adulte, c’est hard !

Lisa lui adressa un sourire éclatant.

— Je sais qu’on est le premier du mois, mais je n’ai pas encore choisi la spécialité de mars. Apporte-m’en plus la semaine prochaine. Tu n’as pas besoin de les emballer individuellement. Il suffit de les mettre dans une boîte.

— Bien sûr.

L’attention de Paris fut attirée par une nouvelle arrivée. Petite, une peau claire, elle semblait venir droit de l’île verte qu’est l’Irlande. Si sa jupe plissée safran et vert ne suffisait pas à trahir ses origines, sa casquette plate en tweed, vissée sur une chevelure rousse flamboyante et indomptable, s’en chargeait.

— Tu as une cliente.

Lisa était déjà en train de se lever.

— Elle vient régulièrement depuis quelques semaines. Elle répète pour une nouvelle pièce au Ferley Playhouse. Toujours la même commande : une soupe et une demi-pinte.

— Le déjeuner des champions.

Elle observa Lisa discuter avec la nouvelle venue, échangeant quelques mots sur le plaisir de revoir enfin le soleil. Paris avait souvent entendu Lisa, originaire de Floride, se plaindre des hivers rudes de Boston. Mais elle ajoutait toujours, avec un sourire en coin, que sa femme, née en Alaska, savait parfaitement la réchauffer.

Ce que Paris savait de plus important sur Lisa, c’est qu’elle avait dénoncé une grande chaîne hôtelière lors d’un conflit sur les salaires du personnel de service. Elle avait révélé que l’entreprise ne payait pas le temps de préparation imposé avant les heures de service.

Ils l’avaient licenciée. Elle les avait poursuivis en justice. L’accord rapide qui en avait découlé lui avait permis d’acheter le bar.

Heureusement, car Paris était persuadée que Lisa ne retrouverait jamais de travail dans un hôtel, en tout cas, pas en Nouvelle-Angleterre.

Quand une femme osait sortir du rang, il ne manquait jamais de gens prêts à lui jeter des pierres. Et si, en plus, elle s’attaquait aux profits, on ne risquait pas d’oublier son nom.

Elle but une gorgée de café et réprima la tension qui menaçait de revenir.

Lorsqu’une ombre se projeta sur la table, elle sursauta. La rousse lui tendait une feuille de papier pliée :

— La barmaid a dit que ça vous appartenait. Je l’ai trouvée par terre, juste à l’entrée.

L’inflexion de sa voix confirma qu’elle n’était pas originaire de Nouvelle-Angleterre.

— Merde !

Paris arracha la lettre des mains de la jeune femme.

— Je n’arrive pas à croire que je l’ai fait tomber.

— Je pensais que c’était un bout de papier sans importance, alors je l’ai déplié pour vérifier. Des billets pour Hamilton, ça a l’air sympa.

Paris ne cacha pas son agacement en réalisant que la femme avait lu la lettre.

— Ça ne vous regarde pas vraiment…

— Je sais. Je lis très vite, ça m’aide pour les auditions et le théâtre. En tout cas, je vous souhaite un bon voyage.

— Désolée, je ne voulais pas être impolie.

Les lèvres pleines de la rousse s’étirèrent en un large sourire.

— Si, tu le voulais. Je n’ai pas pu m’empêcher de tout lire, et c’était impoli de ma part. On est quittes.

Espérant que sa déglutition nerveuse ne se remarque pas, Paris tendit la main :

— Paris.

— Diana.

Bien que la poignée de main fût brève, elle eut un effet surprenant : l’anxiété de Paris s’évanouit complètement. Les détails lui sautèrent aux yeux : de légères taches de rousseur saupoudraient les joues de Diana. Ses yeux étaient d’un vert absolument dément. Son rouge à lèvres, d’un rouge profond, rappelait les canneberges en plein hiver. Les doigts qui avaient effleuré sa paume étaient parfaitement manucurés, avec des ongles peints du même rouge profond. Son caban en tweed épousait à merveille sa silhouette élancée, et ses grands boutons étaient recouverts du même passepoil en daim qui soulignait le col. Des boutons de cette qualité signifiaient forcément haute couture, comme Paris l’avait appris en faisant des recherches pour son thriller sur la mode, Hands Off the Merchandise.

Diana possédait… ce… truc. Ce je-ne-sais-quoi que Lisa avait aussi. Cette manière de transformer une simple écharpe en laine en un accessoire d’une élégance désinvolte.

— Alors, tu es Anita Topaz ?

La perplexité de Diana se lut sur son visage quand elle ajouta :

— L’écrivaine ?

Merde et merde, pensa Paris.

— C’est un pseudonyme. Et j’aimerais vraiment que personne d’autre ne sache que Paris Ellison est la personne derrière ce nom.

Le « hmm » de Diana ressemblait étrangement à celui de Lisa, comme si elles étaient sœurs sans le savoir. Heureusement, elle ne semblait qu’à peine intriguée.

— Tant mieux pour toi. Tu ne ressembles pas du tout à l’image que je me faisais de la reine des romans à corset déchiré. Mais c’est sans doute ma faute de penser que les auteurs ressemblent à leurs personnages.

Plus Paris l’écoutait parler, plus elle remarquait que l’accent de Diana était inhabituel. Définitivement pas américain, et pas canadien non plus. Ce n’était pas tout à fait anglais ou gallois, et il n’avait pas non plus les intonations irlandaises que ses propriétaires conservaient encore.

Peut-être un mélange de tout ça avec autre chose en plus ?

Intriguée malgré elle, Paris renonça temporairement à son plan de s’éclipser rapidement et de rentrer chez elle à toute vitesse.

— C’est vrai. Je ne suis pas vraiment du genre corsages débordants.

Elle marqua une pause avant d’ajouter :

— Enfin, sur les couvertures de livres, je veux dire.

Elle s’abstint de préciser à quel point cela l’agaçait que, depuis que Reynard avait pris les rênes, les couvertures de ses romans soient devenues de plus en plus roses, les robes toujours plus décolletées, avec des héroïnes enlacées par des hommes semblant capables de les briser en deux. Ses trois premiers livres avaient été accompagnés du slogan Un roman à corset intelligent. Sous l’ère Reynard, le mot intelligent avait disparu, tout comme la nuance ironique de l’expression. Ses livres ne comportaient pas de corsets, et les vêtements n’étaient déchirés que lorsque la personne qui les portait trouvait que c’était une excellente idée.

Elle ajouta avec sincérité :

— Les couvertures sont choisies par les experts en marketing, et ils semblent savoir ce que les gens veulent voir.

— Quand les gens retrouvent ce à quoi ils s’attendent, ça les rassure.

Diana enfila des gants en cuir souple avant de poursuivre :

— Je dois retourner aux répétitions. Tu saurais où se trouve la boîte aux lettres la plus proche ?

Surprise que Diana n’ait pas remarqué le bâtiment qui se trouvait entre Mona Lisa’s et le théâtre, Paris commença :

— Le bureau de poste est à quelques rues…

— Une simple boîte aux lettres suffira.

— Elle est plutôt bien cachée par les haies depuis la rue, mais je sais qu’ils viennent relever le courrier à trois heures. Ce n’est pas vraiment sur ton chemin.

— J’aime les détours.

Peut-être était-ce le coup qu’elle s’était pris sur la tête plus tôt, mais Paris avait du mal à se concentrer sur autre chose que ces yeux d’un vert irréel. Avant même d’y réfléchir, elle s’entendit proposer :

— Je vais te montrer.

— Parfait.

Diana resserra son écharpe et déclara :

— Maître, avance, et je te suivrai.

— Jusqu’au dernier souffle, avec vérité et loyauté ?

Diana cligna des yeux, surprise.

— Aurais-je trouvé quelqu’un qui aime Shakespeare autant que moi ?

— Je ne sais pas à quel point tu aimes Shakespeare, mais ma mère adorait Roméo et Juliette.

— D’où ton prénom, Paris ?

— Ça, et Casablanca.

— On aura toujours Paris, murmura Diana en sortant du bar.

Elle ajouta, songeuse :

— Ta mère devait être quelqu’un d’intéressant.

— Elle l’était.

Pour éviter l’inévitable expression de compassion qui viendrait toucher une corde toujours à vif, Paris ajouta rapidement :

— Je ne suis pas Juliette, et je suis bien contente de ne pas avoir eu à traverser la vie en tant que Roméo non plus. Tourne à droite au coin de la rue.

Alors qu’elles franchissaient la porte du bar, Paris surprit un clin d’œil exagéré de Lisa en guise d’approbation. Elle espéra que Diana ne l’avait pas vu. Paris n’avait jamais cherché à draguer des femmes dans le bar de Lisa, et n’en avait même jamais eu envie. Bon sang, Lisa voudrait tous les détails la prochaine fois qu’elles se verront.

Ce n’était pas comme si Diana activait ce qu’il restait de son gaydar, d’ailleurs. Parmi les moments mémorables de divertissement de ses anciens collègues, il y avait le jour où Paris avait soudainement hurlé « Impossible ! » en découvrant que Jodie Foster était lesbienne. Elle allait définitivement mettre sur le compte du coup sur la tête le fait qu’elle ait accepté de partir avec Diana. La douleur se faisait d’ailleurs de plus en plus vive.

— C’est à un pâté de maisons d’ici.

Arrivées au coin de la rue, Paris appuya sur le bouton du passage piéton, mais Diana se contenta de traverser directement en slalomant entre les voitures en attente. Paris s’empressa de la suivre et elles atteignirent l’autre côté sans encombre.

— Alors, quelle pièce répètes-tu ?

— Une adaptation de Tartuffe. Le metteur en scène espère qu’avec un peu de soutien financier, on pourra tenter l’off-Broadway. C’est très politique, et vu la période, ça pourrait intéresser du monde.

— Mais tu as des doutes ?

Diana sembla surprise par la question.

— Ça se voit tant que ça ? Va falloir que je travaille là-dessus.

— Tu avais juste l’air hésitante, c’est tout.

— Si la pièce atteint New York, ce ne sera pas avec cette troupe. On est bons pour peaufiner les détails, mais ça s’arrête là.

— Entre ici, dans le parking.

Paris prit les devants et contourna les hautes haies qui entouraient la petite pharmacie et précisa :

— Ils l’ont bien cachée.

— Je ne l’aurais jamais trouvée. Merci.

Diana sortit une petite enveloppe épaisse d’une poche intérieure étonnamment profonde de son manteau.

Paris eut juste le temps d’apercevoir une adresse dans l’Utah avant que le paquet ne disparaisse dans la boîte aux lettres. Il était si léger qu’il n’émit presque aucun bruit en rejoignant le courrier déjà présent.

— J’espère qu’il arrivera à bon port.

— Moi aussi.

Diana lui adressa un sourire.

— Merci encore. Je suis vraiment pressée. Tu vas souvent au Mona Lisa’s ?

— Deux fois par semaine.

— Alors peut-être qu’on s’y reverra.

— Peut-être, répéta Paris.

Elle resta là un instant, se frottant la bosse sur sa tête, et regarda la silhouette menue de Diana s’éloigner jusqu’à l’angle de la rue avant de disparaître.

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