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Manque · Ellie Bellini

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Mercredi 16 octobre : 9 h 45

La vaisselle.

La vaisselle.

La vaisselle, putain.

Les mots tournaient en boucle dans l’esprit d’Hannah. Assise sur le porche de sa maison, les yeux fixés sur le jardin tapissé de feuilles mortes, elle ne sentait même plus l’air froid et vivifiant de l’automne lui agresser la peau. Ses doigts étaient emmêlés à ses courtes mèches châtains, et elle tira sur son cuir chevelu pour tenter de revenir à la réalité. Les voix dans son dos lui parvenaient en murmures, presque comme si les personnes qui conversaient depuis le salon ne parlaient pas sa langue.

Parce que ce qu’il était en train de lui arriver était incompréhensible, inenvisageable. Elle ne pouvait tout simplement pas y croire. Elle allait se réveiller d’une seconde à l’autre.

Les images de la vaisselle sale se matérialisèrent à nouveau sous ses paupières. Cette vision l’avait agacée, la veille au soir. Elle avait été si stupide.

Pourquoi s’était-elle disputée avec l’amour de sa vie ? Elles ne se disputaient jamais.

Et à présent, Cléo avait disparu. Elle n’était pas revenue de la nuit. Et Hannah savait que quelque chose n’allait pas.

Cléo revenait toujours.

Où es-tu, mon cœur ? Je suis désolée.

— Vous avez dit quelque chose, madame Carson ?

Hannah se retourna d’un bond, surprise par la voix qui avait résonné dans son dos. Elle n’avait pas entendu l’officier de police approcher. Il se tenait sur le porche, à quelques pas d’elle, et la dévisageait avec une pitié qui lui fit comprendre qu’elle avait parlé tout haut sans s’en rendre compte.

Elle se racla la gorge et lâcha ses mèches ondulées pour placer ses mains bien à plat sur ses genoux. Ses joues étaient parfaitement sèches : elle n’avait pas pleuré. La peine et la terreur qu’elle ressentait allaient au-delà des larmes. Se permettre de sangloter aurait voulu dire qu’elle pensait cette horreur réelle. Or, Cléo allait bien finir par se montrer. Elle devait juste continuer à espérer que la disparition de son amour n’était qu’un immense malentendu.

Elle était consciente que son comportement paraissait douteux aux yeux des officiers et des deux inspecteurs qui parcouraient sa maison en quête d’indices. Elle ne leur en voulait pas pour leur méfiance. Elle avait vu assez de films pour savoir qu’aux yeux de la police, le conjoint était toujours le suspect numéro un dans de telles affaires. Cela prouvait simplement qu’ils étaient compétents et qu’ils allaient retrouver sa Cléo.

C’était tout ce qu’elle désirait.

— Vous avez trouvé quelque chose ? demanda-t-elle à l’officier, redoutant la réponse qu’elle allait recevoir.

Tout semblait parfaitement normal dans la maison, comme lorsque Cléo l’avait quittée la veille en claquant la porte d’entrée. Hannah avait essayé de la joindre sur son téléphone quelques minutes plus tard pour s’excuser et la supplier de rentrer, mais ses appels étaient tombés sur la boîte vocale. Cléo avait coupé son portable et ne l’avait pas rallumé depuis.

Hannah était restée éveillée jusqu’à l’aube. Elle avait regardé les minutes s’égrener sur le réveil de la chambre à coucher, le lit paraissant immense, froid et terrifiant sans Cléo à ses côtés. Les deux femmes n’avaient pas passé une seule nuit séparées depuis qu’elles avaient emménagé ensemble. Hannah n’était plus habituée à dormir seule.

Elle avait observé le soleil de l’automne darder ses premiers rayons par les rideaux ouverts en se demandant quand Cléo allait revenir. Leur dispute n’avait pas été si grave et pendant un moment, elle avait même été en colère. Elle aimait Cléo de toutes ses forces. Elle ne méritait pas d’être punie de la sorte.

Elle n’était pas allée travailler à la librairie qu’elle tenait au centre-ville, ce matin-là. Sans Cléo, chacun de ses mouvements lui avait paru étrangement difficile. Mais sa compagne allait bien, elle avait voulu s’en persuader. Rien de mal n’avait pu lui arriver. Hannah allait bientôt entendre ses clés dans la serrure et ses pas dans le hall d’entrée. Elle allait pouvoir s’excuser et tout redeviendrait comme avant.

Mais à neuf heures du matin, toujours sans nouvelles de Cléo, elle avait finalement appelé la police.

Les véhicules des autorités, garés devant chez elle, ne passaient pas inaperçus dans le quartier. Elle pouvait voir les passants scruter sa maison en se demandant ce qu’il s’y déroulait. Madame Davis, la vieille voisine d’à côté, était postée à sa fenêtre et fixait Hannah d’un œil méfiant.

Mais les inspecteurs allaient tout arranger, n’est-ce pas ? Cléo s’était perdue, voilà tout. Son téléphone n’avait plus de batterie, c’était pour ça qu’elle ne donnait pas suite aux appels d’Hannah. Ou alors, elle avait fini par se fatiguer au volant de sa voiture et avait décidé de s’arrêter quelque temps pour ne pas prendre de risque sur la route. Elle s’était simplement endormie. Elle allait revenir rapidement.

Tout allait bien se terminer.

— Venez à l’intérieur, madame Carson. Les inspecteurs ont quelques questions à vous poser.

Hannah hocha la tête sans trouver la force de répondre à l’officier. Le visage de ce dernier lui paraissait étrangement flou. En pénétrant dans le hall d’entrée, avant de bifurquer vers la gauche pour se rendre dans le salon, elle put voir la cuisine s’ouvrir devant elle.

Les assiettes sales étaient toujours empilées dans l’évier. Elle n’avait pas eu le courage d’y toucher.

— Cléo, tu m’avais promis de la faire.

— Arrête de tout me reprocher !

— Quoi ? Mais qu’est-ce qui te prend ?

— Je fais ce que je peux, Hannah.

— On avait fait un deal. Je fais à manger, et tu fais la vaisselle. Ce n’est quand même pas compliqué.

Les yeux bleu clair de Cléo qui scintillaient de larmes. Sa lèvre inférieure qui tremblait alors qu’elle tournait les talons pour passer la porte d’entrée. Le bruit de sa voiture qui quittait le garage, plusieurs minutes plus tard, et s’éloignait dans la rue sombre du quartier qu’elles habitaient.

Pourquoi Hannah n’avait-elle pas mis un terme à la dispute ? Elle avait pourtant bien vu que quelque chose clochait chez Cléo. Ce n’était pas dans ses habitudes de réagir ainsi. La jeune femme n’était pas dans son état normal, cela faisait plusieurs jours qu’elle l’avait remarqué. Elle aurait dû la prendre dans ses bras. L’embrasser. Lui faire comprendre que quoi qu’il arrive, elle était là pour elle.

Si la dernière image qu’elle conservait de Cléo était ses yeux remplis de douleur, elle ne se le pardonnerait jamais.

Elle se força à garder la tête haute en s’immobilisant en face des deux inspecteurs qui se tenaient devant le canapé de son salon. Tomminger et Ueda, si elle se souvenait bien de leurs noms.

— Asseyez-vous, madame Carson, l’invita Ueda, une femme japonaise d’une trentaine d’années à la voix douce, mais ferme.

Hannah obéit en ayant l’étrange impression que cette maison ne lui appartenait plus. Sa gorge était aussi sèche que ses yeux.

Tomminger, l’autre inspecteur, avait le crâne rasé et une épaisse barbe brune. Il scrutait Hannah de ses iris noirs, comme si elle était dangereuse. Il n’y avait aucune chaleur dans ses yeux et la jeune femme comprit qu’il la pensait sincèrement coupable. Il ouvrit la bouche pour parler, mais elle ne lui en laissa pas le temps, se surprenant elle-même lorsqu’elle prit la parole :

— Promettez-moi que vous allez retrouver Cléo. Promettez-moi que rien de mal ne lui est arrivé.

Les deux inspecteurs échangèrent un regard. Celui de Tomminger était toujours terriblement froid, mais elle crut lire une lueur d’empathie dans les pupilles d’Ueda. D’une voix brisée qu’elle ne reconnut pas, Hannah continua :

— On allait se marier. S’il vous plaît. Ramenez ma fiancée à la maison.

Elle ne prit cette fois pas la peine d’observer l’expression des enquêteurs et elle baissa la tête avec l’impression que le monde entier avait cessé de tourner.

Reviens, ma Cléo. Je t’attends.

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