Chapitre 0 — Chapitre 1 : Paige Hartley
- Chapitre 1 : Paige Hartley
- 🔒 Chapitre 2 : Robyn Reed
Nouveau départ à Waterville Valley · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Le pick-up serpente sur le large chemin goudronné. Aucune chance d’arriver à l’heure ce matin. Je l’ai su à la minute où mon réveil a sonné avec l’air de la Reine des Neiges. Pour le troisième rappel, il fallait un son qui me tire du sommeil le plus profond. Les premières notes ont éveillé un frisson d’angoisse. La tonalité m’a poussée à me redresser, le cœur battant, soudain loin du sommeil pesant. Une vague d’adrénaline s’est invitée dans mes veines. La course du matin, précipitée et désordonnée, a suivi son cours sans que je me souvienne comment j’ai atterri dans le véhicule. Il y a de drôles d’instants dans la vie où les secondes deviennent d’une intensité rare. L’idée d’arriver en retard me rend nerveuse. Je pousse le moteur rugissant de la voiture en entendant ma voix intérieure me sermonner et me plonger dans un état de culpabilité.
L’imposant édifice dans lequel je travaille se dresse majestueusement dans le paysage montagneux. Ce premier septembre, la nature est verdoyante. Les forêts de sapins s’étendent à perte de vue à l’horizon. Le Glacier Residence Hotel est le plus fréquenté des domaines de Waterville Valley. Il est à la fois un refuge harmonieux, avec sa façade en bois sombre et en pierres naturelles, et luxueux avec ses lignes élégantes et chaleureuses pour les visiteurs en quête de détente.
Accrochée au volant dans le dernier virage avant d’arriver sur le parking, la casquette de Mila, ma fille, attire mon attention sur le siège passager. Je l’ai oubliée ! La large voiture est plus facile à manœuvrer que je le pensais il y a des années. Par ici, dans ce coin perdu du Nord américain, le modèle est fiable. Exactement ce qu’il faut pour affronter les saisons dans ce coin du New Hampshire.
Comme tous les matins, je claque la portière et m’empresse de rejoindre la réception de l’hôtel. Ces deux dernières semaines, mon esprit est perturbé par la nouvelle rentrée des classes. Ma fille vit un tas de nouvelles expériences, et j’espère que tout se passe bien. L’école primaire, déjà… Je n’arrive pas à croire qu’elle a eu six ans le quatorze juillet dernier. Le temps file si vite. Est-ce que je fais suffisamment pour elle ? Dans les premières années de sa vie, j’étais concentrée à prendre soin d’elle. Maintenant, je me sens prise par un tourbillon de nouvelles responsabilités. Je voudrais lui apporter le plus de soutien possible, toujours avoir le temps de parler avec elle, et surtout, lui faire découvrir le monde. Ce mélange d’amour, de fierté et de préoccupation ne me quitte plus depuis sa naissance.
Les douze degrés du matin refroidissent vite ma peau. En progressant devant les hautes façades éclairées par les rayons matinaux, j’essaie d’aller plus vite. Chaque minute gagnée est importante ! Les doubles portes épaisses donnent sur une architecture aussi impressionnante à l’intérieur qu’à l’extérieur. Le hall spacieux a un décor raffiné, des tapis éclatants, des cheminées crépitantes, des baies vitrées immenses inondant l’espace d’une lumière naturelle agréable.
Je travaille ici depuis dix ans, mais je découvre toujours de nouveaux détails. Surtout les jours où j’ai le temps de rêvasser sur les boiseries derrière le comptoir d’accueil. Des visiteurs du monde entier séjournent ici toute l’année. Plus encore pendant la période hivernale. Les stations de ski attirent des voyageurs, surtout des skieurs chevronnés. Une année, la coupe du monde de ski alpin a été organisée dans la région !
Je ralentis le pas en apercevant deux silhouettes devant le comptoir. L’espace ne manque pas, ici, avec les deux niveaux ouverts sous plafond et les deux vastes salons faisant office de zones d’attente et de détente démarquées par des piliers blancs. Landon m’assène un coup d’œil réprobateur. Mon cœur accélère un peu, comme s’il se préparait à un combat digne d’un ring de boxe. Mon responsable a sa tête des mauvais jours. Grand, blond, cheveux mi-longs et collier de barbe, l’allure de monsieur Dickins est reconnaissable d’année en année. Nous avons commencé à travailler ici la même année. Lui était diplômé, moi pas. Plus jeune, j’ai quitté Boston pour m’installer ici avec Carter. Pour participer à la vie de notre foyer, j’ai accepté de faire des ménages. Le travail saisonnier est devenu régulier. Après plusieurs années, il m’a nommée employée polyvalente. L’expression crispée de Landon Dickins trahit qu’il se demande s’il a bien fait. Je suis prise au dépourvu lorsqu’il s’oriente vers la nouvelle venue.
— Voici Paige Hartley. Elle te formera à tes tâches. Si tu as des questions, réfère-toi à elle.
Il ponctue son discours en nous faisant retenir nos paroles pour s’adresser à moi.
— Madame Reed va prendre ses marques pour te seconder, cet hiver.
— D’accord.
À ses côtés, la femme d’environ un mètre soixante-quinze croise mon regard avec surprise et attention. Elle est brune, les cheveux lisses et tombants sur son épaule droite. Je remarque seulement qu’ils sont courts de l’autre. Seule excentricité dans sa tenue élégante mêlant un pantalon droit sombre et une chemise Twill blanche à col italien. Sa peau semble capter la lumière, elle a un visage délicat, proportionné, et une tenue impeccable. Un coup d’œil suffit à remarquer qu’elle dégage une confiance tranquille doublée d’une certaine sophistication intérieure. Qui qu’elle soit, elle a l’air au bon endroit.
— Tu es en retard, souligne durement Landon en soutenant mon regard. C’est la troisième fois ce trimestre.
La tension entre lui et moi monte d’un cran. Je n’apprécie pas ce reproche, parce que je donne beaucoup de mon temps quand l’hôtel en a besoin. Sans jamais me plaindre ! Pire que tout, il m’embarrasse devant la nouvelle venue. Si elle est silencieuse, je sais qu’elle entend ces mots. Landon me dévisage longuement. Il s’impose lourdement, en me regardant si fixement qu’il me fait rougir de colère. Ce n’est pas difficile, j’ai toujours eu cette propension, malgré mes efforts, à rester calme. Peut-être a-t-il raison, mais sa façon d’agir est méprisable. La présence de Reed à mes côtés me pousse à chercher une réponse correcte, mais aucun prétexte ne conviendra à Dickins, et je n’ai pas envie de sortir la carte mère de famille. De toute façon, il n’y comprendrait rien.
— Si tu ne te sens pas capable de gérer tes nouvelles responsabilités, il faut me le dire, Paige. La saison hivernale approche, tu dois être irréprochable.
— Je n’ai aucun problème avec mes nouvelles tâches.
Rester calme est devenu une nouvelle nature. Avant la naissance de Mila, j’étais incapable de me taire face à des personnes comme Landon Dickins. Mais il a les cartes de mon quotidien en main, et je ne peux pas me permettre qu’il change. Avant, je me serais enflammée, je lui aurais répondu ou collé ma main en pleine figure. J’étais toujours prête à me défendre, surtout quand on m’accusait injustement. Combien de précieuses heures ai-je donné à cet établissement ? Combien de fois ai-je sacrifié mes repos pour aider lors de coups durs ? Assurément, si Mila ne faisait pas partie de ma vie, j’aurais dit ses quatre vérités à mon responsable. Mais l’idée de perdre ce travail et ne plus pouvoir subvenir aux besoins de Mila me terrifie. Cet homme a gagné un ascendant sur moi, et ma première priorité est ma fille. J’encaisse son attitude et ses mots détestables, ravalant ma fierté au passage pour respirer profondément.
— Je resterai plus tard pour rattraper mes heures.
L’offre éveille son attention. Il se déride, redresse le buste et carre les épaules.
— Oui, eh bien, c’est une bonne idée puisque j’ai été là pendant ton absence.
Absence ? J’ai quinze minutes de retard !
— OK, tu termines à…
Il fixe sa montre et se donne un air sérieux. La nouvelle a l’air de lui donner des ailes.
— Seize heures trente.
— Parfait, dis-je, en mentant éhontément.
— Bon, tu accompagnes madame Reed et tu lui apprends ce qu’il y a à savoir, rappelle-t-il.
J’acquiesce en offrant un sourire discret à la concernée. Le responsable s’éloigne d’un pas pressé vers les étages. Je suis sûre que, parfois, il occupe une chambre libre pendant qu’on se démène…
Le hall de l’hôtel plonge dans le silence. Je pivote vers la nouvelle arrivante et lui tends la main.
— Je m’appelle Paige Hartley, et toi, Robyn Reed, c’est ça ?
Son visage gracile plaira à nos visiteurs. Elle a ce petit truc qui présente bien, de la douceur et de l’assurance qui inspireront la maîtrise. Les clients aiment savoir que nous nous occupons de tout pour eux. C’est encore mieux avec un visage qui semble familier.
— Oui, c’est ça. Il est toujours aussi… austère ?
Que répondre ? J’aimerais lui dire le contraire, mais parfois Landon Dickins est un vrai con.
— Ça dépend des jours. Tu me suis ?
— Oui.
Je l’invite derrière le comptoir pour rejoindre un espace dédié aux agents d’accueil. Ma veste à l’effigie des lieux est suspendue ici. Je l’enfile fièrement en rejetant mes cheveux blond clair derrière mes épaules. Le jour où j’ai eu cette promotion, j’étais incroyablement heureuse. Porter cette tenue compte pour moi.
— Tu travailles ici depuis longtemps ?
— Dix ans. Tu mets du M ? L ?
Je détaille succinctement sa silhouette. Robyn est plus grande, plus jeune et plus élancée que moi. Elle a des épaules légèrement carrées qui lui confèrent une certaine présence et des longues jambes aux hanches bien dessinées serrées dans un pantalon noir. Je suis persuadée que ce qui lui irait devrait être se situer entre ces deux tailles.
— L, s’il te plaît.
D’un pas rapide, je rejoins la réserve et le portant à vêtements sur lequel les uniformes nous attendent. Certains ne sont pas marqués par nos noms de famille. C’est le cas des accessoires destinés aux saisonniers.
— Je ne savais pas que tu arrivais aujourd’hui, sinon j’aurais préparé ton arrivée, dis-je en lui offrant un sourire sympa.
J’espère l’être, parce que je suis nerveuse. Rester plus tard n’était pas prévu. Encore moins jusqu’à seize heures trente. Mes pensées sont brouillées par cette nouvelle préoccupation. L’idée que Mila m’attende seule à la sortie de l’école me serre le cœur. Je n’aime pas la laisser attendre ou devoir changer nos habitudes sans lui en parler moi-même.
— Ne t’inquiète pas. Ça ira très bien.
— Est-ce que tu accepterais de m’accorder cinq minutes ? Tu peux prendre un café, ensuite je te fais visiter.
— D’accord.
— Merci.
J’attends que Robyn s’éloigne pour décrocher mon téléphone. En réfléchissant en quatrième vitesse, je décide d’appeler Mallory, la maman de la meilleure amie de ma fille.
— Salut, Paige, comment vas-tu ?
Pimpante et joyeuse, cette femme est tout ce que je ne suis pas à huit heures du matin.
— Ça va, c’est gentil. Dis-moi, est-ce que tu pourrais récupérer Mila après l’école ? Je dois rester plus tard au travail et…
— Elsie a son club de natation le mardi, me coupe-t-elle gentiment.
Je lève les yeux au plafond.
— Appelle Dove, suggère-t-elle.
— D’accord, merci.
Robyn se tient en retrait près de la machine à café, mais j’ai surpris son regard à la dérobée. Ses yeux profonds sont gagnés par des réflexions que je préfère ignorer à cet instant. Je compose le numéro de la seconde mère de famille. Quelques mots suffisent parfois à éveiller la solidarité féminine, mais elle n’est pas de mon côté aujourd’hui.
— Je dois conduire Vera chez le médecin après l’école.
— Ce n’est pas grave. On se voit bientôt, bisous.
Résignée à trouver une solution rapidement, j’appelle Adelle. Ma belle-sœur et amie décroche à la première sonnerie. Si j’en crois son souffle court, elle est aussi dans l’urgence que moi ce matin.
— Oh. Ce n’est pas vrai, je déteste ce type. Tu le sais, ça ?
— Ça ne m’aide pas, dis-je tout bas.
— Je viens d’être nommée associée au cabinet, mon carnet de rendez-vous est plein à craquer, Paige.
S’il y a une personne qui est sincèrement désolée, c’est bien elle. Moi aussi, je le suis. Depuis la mort de Carter, son frère, je mets un point d’honneur à montrer que je peux gérer ma vie de mère seule. Lui demander de m’assister me pousse à penser que je n’y parviens pas, quand bien même ces instants resserrent nos liens familiaux…
— J’appelle l’école, ne t’inquiète pas.
— Je suis désolée !
Autrement dit, je vais payer la garderie et je n’ai pas pu prévenir Mila de ce contretemps. Ça m’agace. Je n’aime pas changer ses habitudes sans pouvoir lui expliquer ce qu’il se passe. Mon seul soulagement est d’avoir une solution, même si ce n’est pas celle que je préfère. Je chasse ma mauvaise humeur et ma nervosité en approchant de Robyn.
— Je suis contente d’avoir enfin une collègue.
— Quand commence la haute saison, ici ?
— Tout le temps, dis-je avec amusement.
La veste de l’hôtel lui va bien, elle épouse ses courbes parfaitement en flattant sa taille fine. Les boutons dorés ajoutent une touche de sophistication à son style. Souvent, j’ai des saisonniers pour me seconder. Ils aiment tous le standing que porter ces vêtements leur apporte. Je suis habituée au passage et à former une équipe sur le tas depuis le premier jour ici. Il faut dire que j’ai moi-même été reçue dans le boom de la saison. Il me tient à cœur d’offrir le même accueil chaleureux que celui qu’on m’a réservé quand j’ai mis les pieds ici. L’endroit est impressionnant. En plus de mémoriser les lieux, il y a un tas de détails à prendre en compte lorsqu’on est polyvalent.
— Non… En fait, la station de ski nous apporte beaucoup de visiteurs. Ils commencent à réserver les chambres pour les séjours hivernaux, d’ailleurs. Mais en termes de fréquentation et de visites, de mi-décembre à fin mars, tu n’auras pas le temps de t’ennuyer.
— D’accord. L’ambiance est sympa, hormis avec Dickins ?
— Très ! Je connais tout le monde et je vais te présenter. Viens, on a quelques minutes avant que le téléphone ne se mette à sonner.
Je rejoins le comptoir, récupère mon talkie-walkie et mon téléphone portable. Avant de quitter l’accueil, je fais la liaison sur cette ligne au cas où des voyageurs matinaux passeraient un appel.
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