Chapitre 0 — Chapitre 1 : Mélia
- Chapitre 1 : Mélia
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Nouvelle recrue au SERMONI · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Cachée des yeux humains dans la petite ville de Lebanon, la cité des dieux est bruyante. Pas à cause d’une circulation dense à l’heure de pointe. Pas non plus à cause d’enfants capricieux ou de travaux de voirie. Rien de tout ça. Elle est bruyante parce que ma mère s’époumone. Le cri qui siffle entre ses lèvres est bestial. J’y suis habituée, mais il hérisse toujours les poils de mes tantes. Elles ne supportent pas ce qu’elles appellent le hurlement d’outre-tombe. D’après elles, il ressemble à celui des morts qu’Hadès retient en enfer. Je n’en sais rien. Je n’y suis jamais allée.
— Il faut que tu fasses quelque chose ! gronde ma mère.
— Il ne s’agit pas de ma volonté ! Cette enfant a ton caractère intraitable.
— Moi ? Intraitable ? Mesure tes paroles, Poséidon !
Il y a des jours où je me demande comment ces deux-là ont pu s’aimer assez pour donner naissance à mon frère jumeau et moi. À moins qu’il ne s’agisse pas d’amour. J’en viens à douter.
— Tu accordes ton existence à la mer et tu laisses de côté ceux qui ne s’y intéressent pas ! accuse ma mère.
— Ne m’accable pas de paroles que tu ne mesures pas. Tu ignores ce que j’ai fait pour Mélia.
— Prouve-le.
Mon père déteste ces mots. Je l’entends à son expiration bruyante, mais s’il y a bien quelque chose qu’il ne peut refuser, c’est bien un défi.
— Montre-toi, me demande-t-il.
Je dépasse la colonne de pierre à laquelle j’étais adossée pour entrer dans le vaste salon. Le plafond est au moins à trois mètres de hauteur. C’est le minimum pour que mon père ne se sente pas oppressé ou pire… injurié.
— Ma chérie, s’adoucit ma mère.
Médusa avance à ma rencontre et glisse ses mains sur mes mèches noires.
— Tes cheveux sont magnifiques, aussi sombres et ondulés que des mambas.
Je savoure ce contact. En dehors du sien, personne ne peut m’accorder ce geste. Elle embrasse mon front avec douceur, enserre mes épaules affectueusement et se place à mes côtés pour affronter durement mon père. Il nous jauge avec son regard bleu océanique. Les vagues de la colère et de l’amour forment une écume qui éclaircit ses traits stricts.
— Qu’il en soit ainsi ! gronde-t-il.
Le sourire fier de ma mère étire ses lèvres dangereuses. J’observe son profil avec admiration tandis qu’elle dévoile ses proéminentes incisives. Monstre. C’est comme ça que la famille parle de ma mère. Moi, je vois en elle une femme incroyablement forte, magnifique et indépendante. Ses mots particuliers pour nous qualifier sont : des monstres à la beauté fatale. Depuis ma plus tendre enfance, elle me répète que je suis la meilleure partie de la malédiction qu’Athéna lui a imposée parce que mon père et elle se sont envoyés en l’air dans l’un de ses temples. Médusa prétend qu’Aphrodite elle-même est jalouse de moi. Je sais bien que c’est faux. Ma grand-tante se moque bien de ma beauté, mais la douceur des mots de ma mère m’a toujours touchée. Elle m’apprend à être fière de mon héritage, à me sentir belle, forte et indépendante à mon tour.
Mon père approche ses mains de sa barbe avant de se rendre compte qu’il l’a coupée récemment. Ce choix le rajeunit, mais il préfère la porter longue. Le jour où je lui ai demandé pour quelle raison, j’avais cinq ans et il m’a répondu que c’était pour abriter les hippocampes lorsqu’il se rendait dans son temple sous-marin. J’avais trouvé ça adorable, mais il ne m’y a jamais amenée. Bien sûr, je n’ai pas les branchies de Chrys.
Le silence s’abat dans la maison. La clarté qui traverse la pièce enveloppe le corps de Poséidon. Il tape l’extrémité de son trident sur le sol marbré et plonge son regard dans le mien.
— Je vais te donner une dernière chance d’intégrer SERMONI, Mélia. Si tu gâches encore mes efforts pour faire de toi une déesse respectée, je t’enverrai travailler chez mon frère.
— Pas Hadès, intervient Médusa.
— Elle ira travailler au Tartare si elle ne saisit pas cette opportunité !
Intraitable. Nous le sommes tous les trois et c’est bien le problème de notre famille. Je m’emporte :
— Mon frère est commandant dans ton temple sous-marin et tu me relègues à SERMONI ? Ce n’est pas juste !
— Va t’en plaindre à Thémis pour t’en assurer, gronde Poséidon entre ses dents. Tu as saboté toutes tes chances d’enseignement, toutes tes opportunités de contribuer à la vie de Lebanon, tu n’as apporté aucune pierre à l’édifice des Dieux ! Sois heureuse que ta mère défende ta cause.
J’encaisse durement ses mots en serrant les dents. Les serpents de ma mère sifflent d’un ton menaçant. Les siens sont bien visibles en tout temps et participent activement à l’échange. Ils ondulent à mes côtés dans leur douce froideur. Pour l’effort de ma mère à tenir tête à mon père, je baisse les armes.
— Par quoi que je commence ?
— Kyra Gibson. Ce sera ta partenaire pour l’enquête qui t’attend, répond mon père.
— Une non-initiée ?
La difficulté qui se dresse devant moi prend de l’ampleur. Vais-je devoir introduire une nouvelle personne dans notre monde ? Lui apprendre nos codes et la hiérarchie ? C’est une tâche dont les agents de SERMONI s’occupent occasionnellement, mais je n’ai jamais fait ça. Je ne saurais même pas par quoi commencer ! Je n’ai jamais aimé cette agence de service mondial d’investigation.
— Trouve-la et conduis-la ici, à Lebanon. Je veux l’entendre dire qu’elle accepte de travailler avec toi sur l’enquête qui t’attend, précise-t-il.
— Je peux le faire seule.
Mon père tape une nouvelle fois son trident contre le sol avec colère.
— Comment peux-tu être si entêtée et fière à ton âge ?
— On se le demande, souffle ma mère.
Je rigole, sans pouvoir m’en empêcher. Mes parents aussi. La courte trêve dans cette situation délicate est salvatrice.
— Trouve-la et amène-la ici, ponctue Poséidon.
Sur ces mots, il nous tourne le dos et quitte la demeure.
— Ne lui en veux pas, me conseille-t-elle, ses branchies devaient être sèches d’avoir trop forcé sur sa voix.
J’acquiesce. Elle prend mon visage en coupe. Ses serpents au corps robuste sont à nouveau calmes et au repos. Elle plonge son regard dans le mien. J’ai mesuré la chance que j’avais de pouvoir observer ses yeux uniques le jour où je l’ai vue pétrifier un homme. Ma mère a les iris les plus beaux, les plus envoûtants et les plus mortels qui existent au monde. Ce trait-là, je n’en n’ai pas hérité. Ce don est sa malédiction. Comme celles des serpents venimeux, ses pupilles sont en forme de fente, une petite ligne bien visible au cœur d’une galaxie noire traversée de couleurs. Celles-ci bougent de la même manière que l’arc-en-ciel des taches d’huile sur l’asphalte. Ça m’apaise.
— Épate-le, ma fille, demande-t-elle. Prends la place qui est la tienne, c’est la porte d’entrée qui donne accès au pouvoir. Ne l’oublie jamais.
— Je le ferai pour toi, pas pour lui.
Sans un mot, elle me serre contre sa poitrine. Je profite longuement de l’étreinte avant de sortir de la maison à mon tour.
Lebanon est une petite ville du Kansas. Elle compte à peine deux cents habitants. Ignorée de tous, elle est pourtant le centre de l’univers. Celui que les Dieux ont donné au monde lorsqu’ils ont choisi leur demeure sur Terre. La ville des palais démesurés rappelant un temps qui n’existe plus, quand ils demeuraient sur l’Olympe. Tout ici est vu en grand, des larges routes aux portes dépassant les trois mètres. La famille adore faire étalage de faste, les contours des fenêtres brillent d’or. Les pelouses sont vertes et abondantes, même à la saison sèche. Les cascades de marbre, les allées bordées de statues, les portiques formés de colonnes, les ornements sculptés sur les trottoirs, les blocs d’or réfléchissant les rayons du soleil, tout ça, c’est Lebanon et ce n’est qu’une broutille. Chaque dieu a un palais débordant d’objets précieux, de trésors millénaires et taillés à son image.
Mon père et ma cousine Athéna s’entendent pour dire qu’ils ont quitté l’Olympe pour aider les Hommes. Je crois plutôt qu’ils s’ennuyaient et qu’ils aimaient trop intervenir dans les histoires des mortels. Ils les fascinent et je pense que c’est parce qu’ils sont bien plus à leur image qu’ils ne veulent l’admettre. Ensemble, ils ont créé SERMONI. Le service mondial d’investigation. Certains dieux et déesses y œuvrent, de même que les demi-dieux ou tout autre individu que les Olympiens décident de faire entrer dans l’organisation. Aujourd’hui, il s’agit de Kyra Gibson. Pour savoir où la trouver, je me rends à l’administration de SERMONI. Mon arrière-grand-mère, Gaïa, y travaille comme le plus haut superviseur. Je suis toujours un peu impressionnée d’aller à sa rencontre. Elle n’est pas une simple divinité, c’est elle qui nous a engendrés après le Chaos. Gaïa est notre mère à tous. Ce qui prête parfois à d’étranges histoires de famille, mais c’est un autre sujet.
Je pousse la porte en bois et entre dans un nouvel édifice de taille démesurée. À l’image de la nature de la directrice, il y a de nombreuses plantes dans la vaste salle où sont alignés quelques bureaux. Certains tournent le visage vers moi avec curiosité, mais je pose les yeux plus haut derrière la rambarde où se tient Gaïa. Elle m’offre un sourire tendre. L’encouragement me suffit pour emprunter les escaliers me conduisant à elle. Ses cheveux aux notes de terre d’ombre sont maintenus à l’arrière de sa tête avec une pince. À mesure que le temps passe, chacun des dieux s’adapte et adopte une apparence la plus humaine possible.
— Mélia, je t’attendais.
Poséidon lui a-t-il parlé de son projet de me faire intégrer SERMONI ? Le petit sourire en coin grandissant sur les lèvres de Gaïa me renvoie à mon jeune âge et à ma naïveté. Elle sait tout, mais elle me le rappelle avec indulgence et en silence en posant une main douce sur mon épaule. Je la suis dans son bureau. Ici, pas question de père, de mère, d’oncles ou de cousines. Nous utilisons les prénoms des dieux et déesses. C’est un code que tout le monde respecte pour tenir les affaires de famille à l’écart des missions.
— Poséidon m’envoie chercher une personne qui répond au nom de Kyra Gibson.
Gaïa contourne son bureau à la surface dégagée. Je m’étonne de n’y voir qu’une feuille. Elle s’en empare de deux doigts, la détaille une dernière fois et me la tend.
— Voilà pour te guider dans ta quête.
Ma quête. Je l’attends depuis que je suis en âge de marcher. J’ai grandi dans une famille où chacun a une histoire extraordinaire ou, dans certains cas, horriblement triste ou dramatique aussi. L’ambiance des repas de famille est particulière, il y a des groupes, des clans, des relations secrètes ou partiellement obscures et ces histoires que les anciens répètent depuis des siècles. J’avais hâte de pouvoir raconter un jour la mienne au lieu de les écouter. Je n’arrive pas à croire qu’elle me tombe à présent entre les mains.
— Merci, Gaïa.
Je n’ai pas de mots. De toute façon, elle n’accepterait pas que je me montre familière. Je préfère sortir du bâtiment pour étudier ce document. Il résume les grandes lignes de ma future coéquipière. J’en retiens l’essentiel : Kyra Gibson, 28 ans, policière à Las Vegas.
Je rejoins le parking de la maison pour récupérer ma voiture. Depuis Lebanon, des voies mystiques conduisent partout dans le monde. Seuls les initiés peuvent les emprunter. Ceux qui sont comme moi, à moitié dieux ou déesses, n’ont généralement pas d’autre choix pour se déplacer rapidement. Un cadeau des Olympiens rappelle souvent ma tante Hestia.
Derrière le volant, je continue de lire la fiche de renseignement. Kyra a eu des difficultés dans sa scolarité jusqu’à ce que son oncle l’emmène en patrouille. Après quoi, elle a trouvé sa voie.
— Au moins, l’une de nous saura ce qu’elle fait, dis-je tout bas.
Kyra joue parfois au casino, avec une préférence pour le Blackjack, elle a un chien malinois nommé Sergent Rock, sait se servir de son arme avec les deux mains et vit avec son oncle. Sa mère est morte en couche, son père est absent et SERMONI veut l’intégrer depuis qu’elle a miraculeusement survécu à un accident de la route pendant ses fonctions. Super… Et je suis chargée de l’amener ici, de lui ouvrir les yeux sur ce qui l’entoure et sur ses origines qui ne sont même pas notées sur ce papier. N’importe quoi.
Je mets le contact et enfonce la pédale d’accélérateur, direction Las Vegas. Ça me fera des vacances !
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