Chapitre 1 — 1 – À ouvrir dans cinquante ans – Al...
- 1 – À ouvrir dans cinquante ans – Alexandra Lafitte
- 🔒 2 – Le café des Saints Buveurs – H. & I. de Froment
- 🔒 3 – Des anges passent – Kadyan
- 🔒 4 – Ce n'était pas le rêve de Clémentine – Olin Torvingen
- 🔒 5 – Le secret de la fleur de papier – Mady D.
- 🔒 6 – Les torchères – Alexia Damyl
- 🔒 7 – Divination sur papier carbone – Marcia Gary
- 🔒 8 – Toutes les femmes de sa vie – Alexia Damyl
- 🔒 9 – Pas de French Cancan pour les autrices – Kadyan
- 🔒 10 – Les ailes du moulin – Liv Land
- 🔒 11 – L'amour comme un boomerang – Stéphanie Lullaby
- 🔒 12 – Le passeport angélique – Olin Torvingen
- 🔒 13 – Les délices de la randonnée – Kadyan, Nik & Liv Land
Nouvelles Parisiennes et Messines · Alexandra Lafitte , Alexia Damyl , Kadyan , Mady D , Marcia Gary , Stéphanie Lullaby , Hélène de Froment , Isa de Froment
Lire Nouvelles Parisiennes et Messines en ligne gratuitement 1 – À ouvrir dans cinquante ans – Alexandra Lafitte
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1 – À OUVRIR DANS CINQUANTE ANS – ALEXANDRA LAFITTE
— Monsieur le curé nous avait bien dit que c’étaient toutes des tordues !
La phrase résonna contre mes tempes comme si je l’avais entendue la veille et je me retrouvai catapultée dans mes souvenirs, devant la cathédrale Saint-Étienne de Metz. Ce n’était pas la première fois que ma mémoire me faisait voyager dans le temps, mais j’avais rarement autant l’impression de revivre les événements.
Les épaules voûtées par l’appréhension, je poussai la porte démesurée qui menait à l’intérieur. C’était un monument atypique, à la beauté évidente. Un passionné d’architecture aurait pris plaisir à l’analyser, vantant l’inspiration gothique de la façade et l’énergie déployée au fil des siècles pour entretenir l’édifice, debout malgré les guerres et les intempéries. L’idée que cet endroit me survivrait m’emplissait de joie : quelque part entre ces murs subsisteraient toujours mes souvenirs, gardés au chaud, pêle-mêle, dans la confidence la plus intime.
Je vagabondais sur les dalles en pierre avec une lenteur exagérée, admirant les reflets arc-en-ciel des vitraux qui baignaient l’espace de mille couleurs. L’âge m’avait appris qu’il ne servait à rien de courir. La vie rattrapait tout le monde, un jour ou l’autre.
L’autel désuet s’était fait une beauté, laissant place à une table en marbre, pourvue d’un socle de fer aux coulures dorées. Le changement était réussi, mais il me fit craindre le pire : et si ce que je venais récupérer n’était plus ici ? Mon cœur s’emballa comme lorsque j’avais quinze ans, d’incertitude et d’espoir, et malgré mes paroles pleines de sagesse sur les bienfaits de la tranquillité, j’accélérai le pas.
Je dépassai l’autel et, arrivant au fond de la cathédrale, je m’accroupis au sol pour compter les carreaux. Troisième ligne, sixième dalle. Je me répétai les indications tel un mantra. À quelques secondes d’atteindre mon objectif, je craignais de les oublier subitement, comme un de ces doux rêves qui s’efface au réveil et dont on ne retrouve jamais l’essence.
Épiée par des dizaines de personnages bibliques sculptés dans le bois, je rampai derrière des bancs pour accéder à la dalle en question. Je fis pression sur un des coins et le carreau se descella, juste assez pour que je puisse y faufiler la main. Je tâtonnai le sol à l’aveuglette. Du sable se glissa sous mes ongles et je retins une grimace. Mes doigts persistèrent à fureter dans la poussière et ils finirent par entrer en contact avec une surface plus lisse.
Devinant le papier fin, je sortis de sa cachette une enveloppe jaunie par le temps. Écrit à l’encre bleue, en lettres manuscrites, se dévoilait l’intitulé suivant : à ouvrir dans cinquante ans. Je souriais bêtement. Elle m’avait attendue.
La main tremblante, je glissai le pli dans mon sac, avant de tenter de me redresser. Mon dos refusa de coopérer et je restai bloquée dans ma position, à quatre pattes entre les bancs du chœur, tordue comme un paillasson défraîchi. Je maudis mon insouciance. L’espace de ces quelques minutes, j’avais oublié que je n’avais plus vingt ans.
— Vous êtes tombée, Madame ? s’enquit un jeune homme en se précipitant vers moi.
Prise sur le fait, je fus obligée d’inventer un mensonge à la hauteur de mon infraction.
— Non, ne vous inquiétez pas. Je cherchais à allumer un cierge, mais ma pièce m’a échappé des mains.
Il me proposa son bras pour m’aider à me relever et, bien que son geste fût empli de bonnes intentions, il me fit prendre conscience d’à quel point j’avais l’air vieille désormais. Il attrapa son portefeuille et me tendit deux euros.
— Tenez.
— C’est très gentil, merci beaucoup.
Sa monnaie entre les doigts, j’étais obligée d’aller au bout de ma tromperie. De retour près de l’entrée, je glissai donc la pièce dans la fente de l’urne. Elle s’y écrasa dans un crissement métallique. Je brûlai la mèche d’une bougie sans la dédier à quiconque et la plaçai au milieu de toutes ces odes aux gens morts. C’était lugubre. Dire qu’un jour prochain, j’allais rejoindre la liste… Quelqu’un allumerait-il un cierge pour moi ? Il n’y avait aucune raison que cela arrive, mais je me pris à l’espérer quand même.
C’était à cause de la société, j’en étais convaincue. Le monde entier nous montrait que la valeur d’une existence se mesurait à ce qu’on laissait derrière nous. Faire des enfants, briller dans sa carrière, s’embourgeoiser. Tout ça pour se persuader d’avoir compté. Tout ça pour un foutu cierge ridicule !
Je secouai la tête devant les bougies chancelantes, puis, sans regret, je quittai les lieux, retrouvant la place d’armes pavée et l’hôtel de ville aux arches régulières.
Sortant la lettre de mon sac, je pris une grande bouffée d’air. Je n’étais pas encore décidée à en dévoiler son contenu. Je fis quelques pas, avant de m’asseoir sur le banc solitaire qui marquait l’arrêt de la nouvelle navette fluviale, électrique et moderne. Le bateau passait dans un quart d’heure et je choisis de patienter. J’ouvrirais l’enveloppe à bord, si j’en trouvais le courage.
Le souvenir s’obscurcit et fut bientôt remplacé par un autre, bien plus lointain. Au milieu d’une classe d’adolescents dissipés, j’observais Annie trépigner sur place.
— C’est la troisième fois qu’on vient visiter cette fichue cathédrale, j’en ai ma claque.
Plantés devant les immenses portes en bois, nous attendions un signe de notre professeur pour entrer.
— Heureusement, reprit Annie, j’ai une idée bien plus réjouissante.
Je haussai un sourcil de curiosité.
— Et qu’est-ce que c’est, exactement ?
— La crypte, voyons. Il paraît qu’il y a de vrais squelettes à l’intérieur !
Je freinai des quatre fers.
— Tu es malade ?
— Malade d’ennui, oui !
— On va avoir des problèmes si on quitte le groupe.
Annie roula des yeux.
— Où est ton sens de l’aventure ?
— Au chaud, chez moi, sous mon édredon.
— Allez, s’il te plaît ! Fais pas ta dégonflée !
Je lui jetai un regard outré et me décidai à l’accompagner. Nous éloignant prudemment de la classe, nous contournâmes la cathédrale pour nous introduire au niveau inférieur.
Annie descendit les escaliers de pierre sur la pointe des pieds, veillant à faire le moins de bruit possible. Sur ses talons, je levai la tête et découvris, fixé au plafond, un dragon noir menaçant. La langue pendante et l’œil fou, il me dévisageait avec courroux.
— Bon sang ! sursautai-je. On ne devrait pas être ici.
Annie remarqua la statue qui venait de m’effrayer et pouffa.
— C’est le Graoully, pas de panique !
— Il a quand même terrorisé la ville pendant des siècles.
— Il est aussi sacrément mort depuis presque un millénaire.
Une brise froide appuya ses propos et j’eus un mal fou à déglutir.
— C’est vraiment sinistre. Pourquoi tu voulais venir ici ?
Annie s’avança sur le sol mosaïqué de la crypte, rompant le silence de sa marche assurée.
— Tu ne t’es jamais dit que la vie avait plus à offrir que ce qu’on nous force à penser ?
Des statues se dressaient çà et là sur des piédestaux bétonnés. Elles avaient beau être inanimées, je sentais leurs regards peser sur nous.
— Honnêtement ? Non.
Annie soupira.
— J’ai envie d’en voir tellement plus !
Elle posa sa main sur le voile en pierre d’une des figures sculptées.
— C’est si exaltant de s’aventurer là où personne ne va.
Je suivais timidement ses pas, m’excusant de troubler la quiétude de ce sanctuaire sans y avoir été invitée.
— Désolée de te décevoir, mais ils organisent des visites de la crypte. Des gens viennent ici presque tous les jours.
Annie s’élança à travers la prochaine salle, tourbillonnant dans l’espace comme pour l’occuper un maximum.
— D’accord, peut-être, mais de la classe, on sera les seules à l’avoir vue. On aura entre nos mains un savoir unique et précieux.
Elle se précipita vers un vitrail qui donnait sur l’extérieur.
— Regarde ! On n’est pas sous terre, en fait. C’est dingue !
Elle ferma les paupières et inspira à pleins poumons, comme s’imprégnant de l’essence même du lieu.
— Et tu sens cette odeur ? À la fois âcre et relaxante. C’est de l’encens, tu crois ?
— Tu es complètement cinglée.
Annie ouvrit un œil et sourit.
— Je dirais plutôt que ce n’est pas facile d’être moi, mais qu’on y prend goût. Quand je serai parisienne, j’irai partout. Et personne ne m’arrêtera.
Je la rejoignis à côté du vitrail et tentai de voir Metz à travers le verre coloré.
— Tu comptes vivre à Paris ?
Annie grimpa sur un piédestal inoccupé et tendit les bras en avant.
— C’est la première étape dans ma conquête de l’univers ! Après, direction la Lune et peut-être même Mars, si l’avancée technologique le permet.
— Tu n’iras pas sur Mars, rétorquai-je, forcée de lever la tête pour la regarder.
— Pourquoi pas ?
Sa question me troubla et je mis un temps à répondre.
— Parce que c’est impossible.
— Et alors ? C’est pas tout le principe d’un rêve ?
Je le fixai avec effarement et elle descendit de son promontoire.
— Paul m’a demandé à sortir, changea-t-elle de sujet.
La surprise se lut sur mon visage.
— Arrête ! Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ?
— Parce que je me sentais bête ! Si ça se passe bien, il va vouloir m’embrasser.
Je souris.
— Tu devrais être contente !
— Et si j’étais mauvaise ? grimaça-t-elle.
— Aucun risque.
Elle pivota vers moi.
— C’était comment pour toi, avec Michel ?
Mon visage se tordit en une moue songeuse.
— Normal, je pense.
— Normal ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
Je fis de grands gestes avec les bras.
— Je ne sais pas. Il était là, j’étais là.
Je joignis mes doigts dans une vaine tentative d’explication.
— Je ne comprends rien à ton charabia.
Annie m’attrapa par les poignets et se plaça devant moi.
— Montre-moi, plutôt. Une fois que vous étiez dans cette position, qu’est-ce qui s’est passé ?
J’appuyai une main sur son épaule.
— Il a fait un truc comme ça.
Fronçant les sourcils, j’ajoutai :
— Attends, il est plus grand, Michel.
Je grimpai sur la marche d’un des mausolées et l’invitai à me rejoindre.
— Okay, donc on était là…
Annie m’arrêta.
— En fait, je ne veux pas m’imaginer embrasser Michel, ce serait trop bizarre. On a qu’à mettre en scène mon premier baiser avec Paul.
— D’accord.
Annie réfléchit à haute voix, entreprenant inconsciemment une suite de déplacements erratiques à travers la pièce :
— Je pense qu’il est romantique. Il sortirait le grand jeu et m’attraperait par les hanches, et moi, je passerais mes mains à son cou.
Écoutant ses directives, je l’enlaçai et elle s’agrippa à moi.
— Comme ça ? demandai-je.
— Parfait. Maintenant, sois Paul.
M’ancrant dans le personnage, je relevai son menton vers mon visage et, alors que ses yeux se posèrent sur moi avec une incertitude feinte, nous éclatâmes de rire.
— Tu fais un très mauvais Paul, pesta-t-elle entre deux soubresauts.
Je ricanais tellement que des larmes se mirent à rouler sur mes joues.
— Désolée, lâchai-je sans aucune crédibilité.
Annie soupira.
— Oublie Paul et embrasse-moi. Comme ça, on sera fixées.
Résistant à l’envie de glousser, j’approchai mon visage du sien.
— Ferme les yeux, demandai-je, sinon je ne vais pas m’en sortir.
Elle obtempéra.
— Tu n’as qu’à imaginer Michel.
Me forçant à conserver mon sang-froid, je joignis nos lèvres. Un léger frisson parcourut ma nuque.
— Alors, comment je suis ? interrogea Annie avec appréhension.
— Pas mal.
Elle fit la moue, avant de me plaquer au mur et de m’embrasser à nouveau, me prenant totalement au dépourvu. Une chaleur intense s’invita dans ma poitrine et cette fois, je fus bien en peine de garder Michel à l’esprit.
— C’était mieux que pas mal là, non ?
La gorge asséchée, je balbutiai :
— Ouais. Tu progresses.
Son nez frôlait toujours le mien.
— Je crois que j’aime bien t’embrasser, me confia-t-elle.
Elle voulut réitérer, mais je me détachai d’elle. Moi aussi, j’aimais bien l’embrasser. Plus que Michel, si je devais être honnête. Mais je n’avais aucune envie de me confronter à cette émotion.
— Tu verras, avec Paul, ce sera encore mieux.
— J’ai hâte, sifflota-t-elle.
— On devrait remonter. On va être en retard.
Nous quittâmes la crypte et réalisâmes que le groupe était parti sans nous.
— Mademoiselle Damyl va nous tuer, murmurai-je.
Annie me saisit par l’épaule.
— En prenant le bateau, on peut les rattraper !
Elle pointa du doigt le Fabert, petite navette à la coque blanche, dans laquelle s’agglutinaient une dizaine de gamins et leurs familles, en partance pour Les Moulins.
Réalisant qu’il quittait déjà le quai des Régates, Annie agita les bras.
— Ohé !
Mais le Fabert continua sa manœuvre.
— Il ne nous a pas vues, soufflai-je.
Annie me tira par la manche.
— Tant pis, on grimpe quand même.
J’eus à peine le temps de comprendre le sens de sa phrase qu’elle se mit à courir en direction du bateau. Je me précipitai à sa suite.
L’espace entre le quai et le Fabert s’élargissait de plus en plus, mais Annie ne changea pas d’idée pour autant. Sous le regard médusé des autres enfants, elle s’élança et bondit sur le pont avec la grâce que je lui connaissais. Sous son impulsion, je tentai de l’imiter, manquant de faire le grand saut dans la Moselle. Annie m’empoigna par les bras et parvint de justesse à me hisser à bord.
— Et voilà, s’exclama-t-elle en souriant. Ni vu ni connu.
Assaillie par un point de côté douloureux, j’étais pliée en deux.
— Plus jamais.
Annie observa le paysage, les yeux pétillants de vie.
— Il paraît que c’est comme ça qu’ils prennent le bus, les gens, à Paris.
— Ça m’étonnerait.
Cramponnée à la banquette en skaï, je peinais à retrouver mon souffle.
— J’irai vérifier, appuya Annie. Et je t’enverrai la preuve dans une jolie enveloppe cachetée.
Elle me glissa un sourire en coin et nous nous laissâmes conduire jusqu’à la berge d’en face, où nous rejoignîmes la classe. Personne ne semblait avoir remarqué notre absence, et la vie reprit son cours, comme si rien n’avait changé. Mais quelque chose avait changé. Je m’y heurtais chaque fois que j’embrassais Michel.
Je bondis de souvenir en souvenir, voyant le temps filer sans parvenir à taire cette vérité effrayante. Un jour, un mois, un an, jusqu’à ce que nous nous retrouvâmes à nouveau devant la cathédrale. C’était un soir d’automne, après les cours. Les yeux d’Annie étaient mouillés de larmes qu’elle s’était efforcée de me cacher.
— Tu crois qu’on peut toujours se faufiler dans la crypte ? demandai-je pour lui changer les idées.
— Il n’y a qu’une seule façon de le savoir.
Nous nous engouffrâmes au sous-sol sans rencontrer de résistance.
— Ils devraient revoir leur sécurité, siffla Annie en descendant les marches en pierre.
— C’est une cathédrale. Ils ont mieux à faire.
— En attendant, il doit y avoir un fric monstre ici !
Je gardais le nez rivé par terre pour ne pas croiser le regard perçant du Graoully. Je n’étais pas superstitieuse, mais son ombre suffisait à me faire frissonner.
— Quoi, tu veux voler le trésor de la crypte ? chuchotai-je comme s’il risquait de m’entendre.
Annie secoua la tête.
— Quand même, j’ai des limites !
Ses yeux se perdirent dans le vague et je sentis son esprit s’échapper à nouveau, ailleurs, hors de la crypte, loin de moi.
— C’est Paul qui te rend triste ?
Elle revint à elle et fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qui te fait croire que je suis triste ?
— Ton visage.
Annie étudia l’ensemble des statues qui nous faisaient face et en désigna une du doigt.
— Tu avais déjà remarqué qu’il lui manquait une sandale ?
— Tu détournes le sujet.
Elle soupira.
— Mes parents refusent que j’aille à Paris. C’est futile, j’en conviens, mais…
— C’est ton rêve, l’arrêtai-je. Pourquoi ce serait futile ?
Annie marcha comme à son habitude, zigzagant de manière aléatoire sur le sol en pierre.
— Si je suis déjà incapable de parvenir à la première étape, comment j’atteindrais les suivantes ?
Je l’interrompis en l’attrapant par les mains.
— Depuis quand as-tu besoin de l’aval des autres pour faire ce que tu veux ?
Elle haussa les épaules et je repris :
— De toute façon, tu as toute ta vie pour rejoindre Paris et les étoiles !
— Tu penses ?
Je hochai la tête.
— Si quelqu’un peut y arriver, c’est bien toi.
Annie me fixa plusieurs secondes, avant de détourner le regard.
— C’est drôle, on est pile là où…
Elle laissa sa phrase en suspens, tandis que je remarquai à mon tour l’endroit où nous nous tenions.
— Tu te souviens ? relança-t-elle.
— On s’était bien marrées.
— Ça n’a jamais été aussi bien avec Paul, répondit-elle d’un ton bien moins léger que le mien.
Le sang me monta aux tempes.
— C’était peut-être le charme de la première fois.
— Peut-être.
Nous échangeâmes un regard et je sus qu’elle voulait vérifier la théorie. Ses lèvres à nouveau sur les miennes, je ressentis le même torrent d’émotions que dans mon souvenir. Je lus dans ses yeux ce que les miens devaient aussi lui renvoyer : un mélange d’envie et de crainte. Ses doigts frôlèrent les miens et, alors que mon cœur me criait d’attraper sa main, mon cerveau me poussa à m’écarter d’elle.
— Alors, verdict ?
— Plus rien, murmura-t-elle alors que tout son corps me montrait le contraire.
Je me forçai à sourire.
— Je te l’avais dit. Le charme de la première fois.
Nous cherchions chacune à nous rassurer, mais ni elle ni moi ne le fûmes.
Nous remontâmes à la réalité dans un silence intolérable, et je la quittai d’un geste de la main urgent et maladroit. Un sentiment terrible s’était emparé de moi. J’avais envie de disparaître. Je crois que j’avais honte.
Je me souviens m’être efforcée d’éviter Annie, les jours suivants. J’étais incapable de soutenir son regard, comment aurais-je pu gérer une conversation entière ? L’ignorer dans les couloirs de l’école dura un temps, mais elle finit par me confronter avec l’aplomb d’une dompteuse de tigres.
— Il faut qu’on parle.
Acculée, je gardai les yeux rivés sur mes pieds.
— À la boum de Vincent, raviva Annie, Marie a embrassé Joëlle. Ça a amusé tout le monde.
Mal à l’aise, j’oscillai sur place.
— Et donc ?
Elle releva mon visage vers le sien.
— Embrasser une fille en public, c’est drôle.
— Je ne comprends pas bien où tu veux en venir.
— Et si on arrêtait de se prendre la tête ? Toi et moi, c’est juste un jeu.
Je réalisai peu à peu ce qu’elle était en train de dire.
— Et qu’est-ce qu’il en pense, Paul ?
— Paul ! appela-t-elle.
Au bout du couloir, il secoua la main dans notre direction. Annie plaqua sa bouche contre la mienne sans la moindre hésitation, sous les sifflements réjouis de Paul.
— On est cool ? chuchota-t-elle.
Mon cœur palpita contre ma cage thoracique.
— Cool, répétai-je.
Nouveau saut dans le temps, des années plus tard. Annie était devenue populaire, une vraie star des patins à roulettes et des soirées dansantes. Elle aimait Paul et Paul l’aimait. Comme j’aimais Michel et lui m’aimait. Mais parfois, elle plongeait son regard dans le mien et toute cette structure tombait en poussière. Parce que j’aimais Annie. Et qu’une part, au fond de moi, était convaincue qu’elle m’aimait aussi.
Paul et Michel étaient de bons copains. Souvent, ils nous abandonnaient pour aller boire des coups ou discuter sport. Alors nous déambulions le long de la Moselle, comme deux bonnes copines. Annie me parlait de Paris, de ses rêves de grandeur et de sa détermination inflexible. Et puis parfois, sans crier gare, elle s’accrochait à mon bras et j’oubliais le reste. J’oubliais Paul et Michel, j’oubliais le monde et je m’oubliais moi.
Dans ces moments-là, je l’embrassais. Trop peut-être pour la bienséance. Nous n’avions plus peur de nous faire surprendre. Après tout, ce n’était qu’une distraction, une frivolité enivrante, certes, mais totalement innocente. Michel nous avait vues, une fois. Comme Paul, il avait ri et nous avions ri aussi. Annie avait raison. C’était tellement inconcevable que personne ne le prenait au sérieux. Même pas nous.
Mais où commençait le jeu ? Où s’arrêtait-il ? À travers ce tumulte de faux-semblants, il nous restait la crypte. Dans ce lieu pourtant si protégé de l’extérieur, nous ne nous embrassions plus. Cela pouvait paraître curieux, mais en vérité, cela faisait parfaitement sens. L’embrasser, c’était futile et exaltant. Refaire le monde en la dévorant des yeux, voilà où se trouvait la vraie témérité. Et, sans ne nous l’être jamais dit, nous en avions pleinement conscience.
Par audace, un jour, je lui offris un bouquet de tulipes blanches. Annie ne connaissait rien aux fleurs. Moi, j’avais assez de notions pour comprendre le message qu’elles portaient. Comme quatre-vingts pour cent de leurs consœurs, elles exhalaient l’amour.
— Qu’est-ce que je vais faire de ça ?
— Tu n’auras qu’à dire qu’elles sont de la part de Paul.
— Il ne m’en offre jamais.
— Dans ce cas, tu pourras lui faire croire que tu as un amant, il sera plus attentif à toi et te traitera mieux !
Mon raisonnement l’amusa.
— Paul est un chouette type, répliqua-t-elle. Même s’il ne sait pas danser.
— Moi non plus, je ne sais pas danser, laissai-je échapper.
Elle écarquilla les yeux, attrapa ma main et me fit tourner.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? ris-je.
— J’improvise. Ce sont les garçons qui guident, en théorie. Un jour, tu te marieras, et il est hors de question que tu aies l’air d’une godiche !
Annie m’entraîna à travers la crypte, un pas puis l’autre, virevoltant comme une princesse traînant un boulet à bout de bras. Je peinai à tenir la cadence et je trébuchai à plusieurs reprises.
— Tu te débrouilles bien, m’encouragea-t-elle.
C’était faux, évidemment. Mais cela n’avait pas d’importance. Ses mains dans les miennes, j’aurais pu déambuler comme un pingouin des heures entières.
— Je peux t’avouer un secret ? chuchota-t-elle alors, dans le silence caractéristique du sous-sol de la cathédrale.
— Bien sûr.
Annie baissa les yeux et ses doigts tremblèrent.
— Avec Paul, on l’a fait. Et depuis, je suis envahie par une pensée hors de contrôle… Est-ce que ça aurait été mieux avec toi ?
Elle me déshabilla du regard et je virai à l’écarlate.
— Je sais, reprit-elle avant que je puisse dire quoi que ce soit. C’est irrationnel, irrévérencieux, blasphématoire, ce que tu veux. Mais je me questionne : pourquoi je ressens ça ? Si les femmes sont censées être attirées par les hommes, pourquoi est-ce si difficile d’être proche de lui et de ne pas être proche de toi ?
Je levai les yeux vers le plafond.
— Ça, c’est à Lui qu’il faut demander. Peut-être qu’Il nous met à l’épreuve.
Elle suivit mon regard, qui s’était spontanément posé sur la statue de dragon.
— Qui, le Graoully ?
— Mais non, Dieu !
Annie glissa sa main dans mes cheveux.
— Je ne sais pas si je suis prête à surmonter cette épreuve.
— Tu devrais penser à Paul.
Elle roula des yeux.
— Comme si toi, tu pensais à Michel.
Piquée au vif, je ne répondis pas.
— Probablement que je m’emballe, se reprit-elle. Après tout, deux filles qui s’embrassent, c’est pas la fin du monde.
Je la sentis partir à nouveau, endosser son armure, rejeter ce que nous étions.
— Mais deux filles qui s’aiment ? rétorquai-je. C’est pas la fin du monde, ça peut-être ?
Ses yeux se mouillèrent de larmes et je la pris dans mes bras, la serrant de toutes mes forces. J’avais envie de disparaître dans son étreinte et de me réveiller cent ans plus tard. Mais il fallut vivre avec cette vérité nouvelle.
Annie se mit à boire. Beaucoup. C’était la première fois de ma vie que je la voyais fuir. Et c’était terrifiant. Elle ne m’approcha plus, repoussa toute tentative de communication et s’emmura dans son mal-être. Moi, je la regardai sombrer. Paul me supplia de lui porter secours. Contrairement à lui, je connaissais les raisons de son abattement. Mais que pouvais-je bien y faire ?
— Tu devrais l’emmener à Paris, lui suggérai-je.
Paul me fixa avec hébétement.
— Tu crois que ça l’aiderait ?
J’avais réfléchi, et la meilleure manière de la sauver de moi, c’était qu’elle s’en aille.
— C’est son plus grand rêve. Ça changerait sa vie, c’est certain.
Paul hocha la tête.
— Merci pour ton soutien. Elle a de la chance de t’avoir, tu es une amie en or.
Heurtée de plein fouet par ses mots, je retins mes larmes. Je me sentais comme un saumon sur un étal de poissonnier, l’œil mort et la chair à vif. Je n’étais pas une amie en or, j’étais une amoureuse lâche.
Et lorsqu’Annie me donna rendez-vous à la cathédrale, je sus ce qu’elle avait à me dire. Pas de visite clandestine dans la crypte, cette fois-ci, nous entrâmes par la grande porte. Annie était sobre et lucide.
L’air grave, elle alluma un cierge et observa la bougie se consumer.
— Paul m’emmène à Paris. Mais tu le sais déjà, non ? C’est toi qui lui as soufflé l’idée.
Un nœud se forma dans ma poitrine.
— Quand est-ce que vous partez ?
— Après-demain.
Annie ne quitta pas la flamme des yeux.
— Je ne reviendrai pas, tu sais.
— Je sais.
Malgré notre proximité physique, la distance entre nous me parut colossale.
— J’avais besoin de te voir, reprit-elle, mais en vérité, j’ignore quoi te dire. Je veux juste garder un souvenir de toi.
Un plan enfantin et farfelu germa dans mon esprit.
— Et si je t’en laissais un pour le futur ?
Annie leva enfin les yeux du cierge et j’explicitai ma pensée :
— Une enveloppe, abandonnée ici, remplie de tout ce que je ne peux pas te dire, à ouvrir dans je ne sais pas… cinquante ans ?
Annie désapprouva :
— C’est trop long.
— Ça reste moins long que toujours.
Elle secoua la tête.
— Tu auras le temps de m’oublier d’ici là.
— On parie ?
Une lueur de défi brilla dans ses yeux et elle sourit.
— J’accepte à condition que moi aussi, je t’en laisse une. Je ne voudrais pas être la seule à attendre.
— Marché conclu.
Annie pivota vers moi.
— Alors ce soir, on écrit, demain, on viendra déposer nos lettres, et après-demain…
— Je disparaîtrai de ta vie pour cinquante ans, complétai-je.
Nous scellâmes notre curieux pacte d’un regard entendu, avant de nous diriger vers l’extérieur.
— Peut-être que dans cinquante ans, murmurai-je en atteignant le parvis, une femme pourra en désirer une autre sans que l’univers s’écroule.
Annie s’arrêta sur la place et scanna le paysage.
— Tu imagines ? Ce serait incroyable.
Il me fallut la nuit entière pour trouver quoi écrire. Comment formuler des mots auxquels je n’avais jamais osé penser ? J’avais peur de ma hardiesse, peur de ce que je ressentais tout au fond. J’étais terrifiée à l’idée de coucher sur papier les sentiments tabous qui bouillaient en moi. C’était leur accorder du crédit, pour la première fois. Mais c’était peut-être exactement ce dont j’avais besoin. Oui, j’aimais Annie. Et Annie m’aimait. La vie jouait contre nous, mais quelle importance ? Les rêves étaient faits pour être fous. Et Annie était mon plus beau rêve.
Le lendemain, je fis face à la cathédrale Saint-Étienne, un abominable poids sur le cœur. J’avais envie de m’enfuir à toutes jambes, mais Annie arriva à son tour, m’empêchant toute retraite.
Ensemble, nous remontâmes les rangs de chaises alignées avec une élégante synchronisation. Nous nous immobilisâmes sans nous concerter, juste devant l’autel.
— Il n’y aura pas de retour en arrière, jeta Annie. C’est vraiment ce que tu veux ?
Ma gorge était sèche.
— Oui. Et toi ?
Nos regards se croisèrent.
— Oui.
Je me pris à rêver d’une promesse différente. J’imaginai un prêtre entre nous, célébrant nos vœux devant nos familles réunies, témoins de notre amour éternel. Je voyais Annie, dans une robe blanche sublime, un sourire incertain sur les lèvres, prête à m’offrir l’univers. Un mariage entre femmes, je nageais en plein délire. Je clignai des yeux et l’illusion se dissipa.
Annie examinait mon visage avec attention.
— À quoi tu penses ? interrogea-t-elle.
— À rien.
Nous partîmes en quête d’une cachette pour nos messages du futur et Annie remarqua, tout au fond du chœur, un léger écart entre deux ornements.
— Mets-y ta lettre. On va trouver un autre coin pour la mienne.
— Et s’ils changeaient le mobilier ?
Elle haussa les épaules.
— Je suppose que c’est un risque à prendre. On n’est jamais sûr avec la vie.
Circonspecte, j’attendis que personne ne regarde dans notre direction pour glisser mon enveloppe dans l’interstice. J’eus un mal fou à la lâcher. Abandonner mes sentiments dans la poussière me pinçait le cœur.
Annie se pencha vers le sol et m’interpella :
— Je crois que j’ai trouvé une autre planque !
Elle appuya sur un carreau et le sépara du damier. Je l’aidai à déposer sa lettre en dessous, avant de le réajuster avec délicatesse.
— Troisième ligne, sixième dalle en partant du mur… Tu t’en souviendras ?
Gravant l’emplacement dans ma mémoire, je répondis :
— Je ne me rappellerai rien d’autre.
Je me perdis dans les yeux d’Annie, oubliant un instant où nous nous tenions et ce que nous nous apprêtions à faire. Pour la première fois de ma vie, je m’autorisai à la trouver belle. Désirable. Mon égarement ne dura pas, car un enfant de chœur surgit derrière nous.
— Qu’est-ce que vous faites par terre ? demanda-t-il. C’est bizarre.
Nous nous relevâmes et Annie prit le gamin à partie :
— Tu veux voir un truc bizarre ?
Elle posa sa main sur ma joue et approcha son visage du mien. J’eus un mouvement de recul.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je ne remettrai pas les pieds ici avant cinquante ans, qu’est-ce que je risque ?
Sa voix trembla sur les derniers mots et elle m’embrassa.
— Je te souhaite la plus belle vie du monde.
Sa main délaissa ma joue et ses yeux s’emplirent de larmes. L’estomac noué et le cœur en miettes, je l’observai quitter la cathédrale. Elle ne se retourna pas.
L’enfant de chœur me fixa avec effarement, avant de se mettre à hurler comme un possédé :
— Monsieur le curé nous avait bien dit que c’était toutes des tordues !
Il brandit son crucifix en avant et me pointa du doigt. Détaillant son regard si candide et pourtant si plein de haine, je compris que nous avions fait le bon choix. Mon existence sans elle n’avait aucun sens, mais notre vie ensemble était ruinée d’avance.
— J’espère que tu ne trouveras jamais l’amour, gamin.
Me forçant à renoncer à cette lettre qui me hurlait déjà de la lire, j’avançai vers la sortie. Troisième ligne, sixième dalle. Les mots d’Annie résonnèrent contre mon crâne, et je sus que je ne les oublierai jamais. Abandonnant nos aveux muets dans la fraîcheur de la cathédrale, je tins ma promesse de ne pas revenir avant le jour prévu.
Je fus à nouveau bringuebalée dans le temps, retrouvant mon banc solitaire et mon arthrose douloureuse. Aussi inconcevable cela me paraissait-il à l’époque, les cinquante ans étaient passés. Et moi, j’étais de nouveau là, le cœur battant et l’esprit embrumé.
Je vis le bateau arriver de loin. Blanc et rouge, il était flambant neuf.
— Il a bien changé, le Fabert, lançai-je en grimpant à bord.
L’homme qui tenait la barre me dévisagea avec perplexité, força un sourire poli et me donna un ticket. Je m’installai proche de l’eau et, lorsque la navette quitta le quai, je me pris à guetter Annie devant la cathédrale. Si elle se souvenait de notre promesse, elle devait être venue aujourd’hui, elle aussi. Espérer la voir était ridicule. Après tout, elle aurait pu passer à n’importe quelle heure. Pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher d’y croire. Nous avions toujours défié les probabilités, elle et moi.
Je regrettais de ne pas avoir vérifié si ma lettre était encore à sa place. J’imaginais Annie en train de lire mes lignes, dans un café ou sur une esplanade, coincée dans un bus ou déjà de retour chez elle, en partance pour réceptionner ses petits-enfants ou flânant dans le centre-ville. Je me projetais dans mille hypothèses différentes. La simple idée que nous nous soyons peut-être croisées aujourd’hui me remplissait de joie.
Je sus alors que le moment était venu d’ouvrir la lettre. Je décachetai l’enveloppe avec délicatesse et j’en sortis un papier entièrement vierge. Je le brandis en l’air, espérant voir apparaître ne serait-ce qu’un mot, mais il demeura totalement blanc. L’encre aurait-elle disparu avec le temps ? Elle était pourtant bien visible sur l’enveloppe. Je dus me rendre à l’évidence : Annie n’avait rien écrit.
Une tendre brise souffla sur mon visage, tandis que je restais ébahie. Annie n’avait rien écrit. Je n’avais jamais imaginé un tel scénario. Cela me semblait totalement inconcevable. Je me rappelai cette nuit entière passée à structurer mes pensées sur le papier. Et elle, elle n’avait rien écrit.
— Je n’ai jamais été très douée avec les mots, lança quelqu’un, juste à côté de moi.
Je sursautai. Je ne l’avais pas entendue arriver. Nos regards se croisèrent et je sus que c’était elle. Annie. Sur ses lèvres trônait le même sourire qu’à ses vingt ans. Elle était radieuse, plus encore qu’avant, marquée par l’âge et les souvenirs, embellie par le temps et les chamboulements de la vie.
Nous nous fixâmes bêtement de longues secondes, alors que le bateau nous emportait sur les berges de la Moselle. Un guide nous invita à lever les yeux vers les monuments éblouissants qui bordaient la rivière. Mais je ne levai pas les yeux. Rien n’était plus éblouissant que celle qui se tenait devant moi, les mains posées sur ses genoux.
— Dis quelque chose, murmura Annie en détournant le regard.
— Tu n’as rien écrit, lâchai-je, pourtant incapable de lui en vouloir.
— Toi, tu as beaucoup écrit.
L’embarras me monta aux joues.
— Tu as triché ! m’emportai-je.
— C’est vrai. Parce que, ce que je comptais te dire, j’espérais pouvoir le faire en face.
Je fronçai les sourcils.
— Comment savais-tu à quelle heure j’allais venir ?
— Je n’en avais aucune idée. J’ai réservé un hôtel avec vue sur la cathédrale. Je te guette depuis six heures du matin, je te signale. Tu as pris ton temps !
— Tu m’as attendue ? balbutiai-je.
— Je ne pouvais pas me résoudre à te laisser filer une fois de plus. Il m’a fallu cinquante ans pour prendre courage. Maintenant, je suis prête.
Ses yeux s’accrochèrent aux miens.
— Tu es la femme de ma vie. Personne n’a jamais pu te chasser hors de mon cœur. J’ai été mariée longtemps, mais j’ai toujours été honnête avec lui. Il savait qu’au fond de moi, il y avait quelqu’un d’autre. Quelqu’un à qui je ne pouvais pas réellement cesser de penser. Tu étais celle qui m’était destinée, c’était écrit ainsi et je n’ai jamais pu lutter.
Elle posa sa tête sur mon épaule, et, après des décennies d’apnée, je parvins enfin à respirer à nouveau.
— Qu’est-ce que tu en dis ? chuchota-t-elle.
Je réalisai que je n’avais pas réagi à ses propos. Je ne savais absolument pas quoi répondre. J’étais assaillie par mes émotions. Et parmi toutes les phrases qui me vinrent, ce fut la plus improbable qui jaillit :
— Tu comptes toujours aller sur Mars ?
Annie me scruta avec curiosité et je posai ma main sur la sienne.
— Parce que si c’est le cas, repris-je avec aplomb, tu ferais bien de prévoir une deuxième place dans ta fusée. Je pars avec toi.
Son rire fit s’emballer mon cœur.
— Avec grand plaisir.
Ensemble, nous fîmes le tour de Metz, puis le tour du monde. Une année s’écoula, puis une seconde, une troisième, une dixième. Onze ans, voilà le temps que le Graoully nous accorda. À l’échelle humaine, cela pouvait paraître court. Mais à ses côtés, c’était l’équivalent d’une vie entière de joies et de peines, de rires et de larmes.
Ma mémoire m’offrit le luxe de redécouvrir chaque instant. Absolument chaque voyage, chaque dîner et chaque réveil. Je me perdis dans les plus jolis chapitres de mon existence et puis, enfin, j’eus le courage de retrouver le présent, l’odeur âcre de ma chambre d’hôpital et le bip bip régulier des machines qui m’empêchaient de partir.
— Pourquoi tu souris ? demanda doucement Annie.
— Je viens de repenser à tout ce qu’on a vécu. Et c’était beau.
Sa main était serrée sur la mienne. Si triste soit l’instant, son visage rayonnait. Elle était magnifique.
— Moi aussi, j’ai tout revu.
— Et alors… Pas trop de regrets ?
— Un seul, souffla-t-elle.
— Mars ?
Elle secoua la tête.
— Je n’ai pas eu besoin de Mars pour côtoyer les étoiles.
Nous nous fixâmes longtemps, comme le jour de nos retrouvailles et j’ancrai ses traits dans ma mémoire. Je l’accrochai au plus profond de moi. Et quand mes paupières se fermèrent, je parvins à la voir encore. Dans le noir que devint le monde, j’étudiai chaque parcelle de son visage. Je me sentais apaisée et fière, prête à partir pour un voyage qui, je l’espérais, serait aussi doux que l’était ma vie dans ses bras.
J’ignore si j’arrivai à les formuler hors de ma tête, mais mes derniers mots sonnèrent haut et fort dans mon cœur :
— On se retrouvera, mon amour. Je te le promets.
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