Chapitre 0 — Prologue : Un nouveau départ
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Opération Mantis, la septième extinction · Kadyan
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Région parisienne 2019
Mélanie attendait impatiemment sa copine, ou plutôt sa fiancée depuis que Shannon avait accepté, à son grand bonheur, de l’épouser. Elle se rongeait les ongles de stress, tic qu’elle n’avait jamais pu faire passer. Ce qu’elle avait découvert était énorme. Il lui avait fallu des mois de tests avec la technologie CRISPR-Cas9 pour en arriver là. Le hasard avait frappé à sa porte. Pourquoi elle ? Après tout, elle n’était qu’une des nombreuses thésardes du laboratoire de recherche et sa thèse sur la fertilité féminine suite à un cancer des ovaires n’intéressait quasiment personne. Pas plus son chef direct, misogyne comme pas deux, que les autres étudiants, perdus eux-mêmes dans leurs travaux. Chacun avait le nez dans le guidon et regardait peu ce qu’il se passait chez les autres. Était-ce pareil dans tous les laboratoires ? Elle supposait que oui, d’après ce qu’elle avait entendu.
Elle hésitait à faire part de sa découverte à quiconque. Son chef et ses collègues masculins la traiteraient de folle féministe s’ils savaient. Ils lui feraient certainement arrêter tous les travaux dans cette direction. Devait-elle continuer secrètement ? Et après ? Les lois de bioéthique auraient pu la stopper dans sa recherche, mais plus elle progressait, plus elle voyait les possibilités, et moins elle voulait divulguer sa trouvaille autour d’elle. Une envie de revanche avait gonflé dans son cœur contre tous ces mâles soi-disant dominants qui lui étaient passés devant parce qu’elle était juste une femme pas vraiment super belle avec ses lunettes de myope trop épaisses et les cicatrices d’acnés sur le visage. Qu’y pouvait-elle si elle ne supportait pas les lentilles de contact et si ses parents ne l’avaient jamais emmenée voir un dermatologue ?
Il n’y avait véritablement que Shannon qui l’avait remarquée à une soirée du laboratoire où elle n’aurait jamais dû se trouver. En général, elle fuyait ce type d’événement comme la peste, mais les sourires en coin mâtinés de mépris des autres thésards l’avaient décidée à y aller un peu par défi. Le destin était quelquefois bizarre. Pour une fois que le patron conviait tous les services, y compris l’informatique.
Elles s’étaient retrouvées toutes les deux à côté de la table des desserts, une assiette à la main, aussi inconfortables l’une que l’autre dans cette foule. Shannon avait des lunettes au moins aussi épaisses qu’elle et sa petite taille l’avait rassurée. Son apparente gourmandise et ses formes voluptueuses également. Elles avaient échangé un sourire coupable devant la quantité de pâtisseries dans leurs assiettes. Malgré leur timidité respective, elles avaient engagé la conversation. Leurs nombreux points communs avaient fait le reste et, deux mois plus tard, elles emménageaient ensemble, heureuses dans leur cocon privé. Avec Shannon, Mélanie avait découvert qu’elle pouvait être elle-même et être aimée pour sa personnalité décalée, ses idées farfelues. Elle avait appris le sexe sans retenue et leurs jeux suivaient leurs imaginations débordantes de femmes initialement frustrées et hyper intelligentes.
Mais que faisait Shannon ? Elle devrait pourtant déjà être là. Mélanie avait quitté le labo plus tôt que prévu sous les regards suspicieux. Un de ses collègues allait certainement la dénoncer au chef pour son départ avant l’heure. Mais elle devait réfléchir. Et puis, en général, elle partait la dernière, alors peu importait les reproches que ce chef qu’elle méprisait pourrait lui adresser. Il ne lui restait plus qu’une année pour finir sa thèse et sa trouvaille l’avait un peu éloignée du sujet principal. Par conséquent, elle ne pensait pas pouvoir terminer dans les temps. Pourtant, sa découverte était tellement plus intéressante que tout ce qu’elle avait pu imaginer.
Shannon devait être retenue par un problème quelconque. Il faut dire que son travail en tant qu’ingénieur système du labo l’occupait à 110 %. Elle se débrouillait pour que tout fonctionne sans bug, que ce soit les ordinateurs ou le matériel de recherche.
Le bruit de la clé dans la serrure attira l’attention de Mélanie. Enfin ! Elle se leva d’un bond et se précipita vers sa fiancée.
— Tu es déjà là ? dit Shannon, surprise de découvrir sa chérie devant elle.
— Je suis partie plus tôt, j’avais besoin de réfléchir.
Shannon observa sa compagne debout devant elle qui baissait la tête et regardait ses pieds tout en se dandinant légèrement.
— Qu’y a-t-il, Mel ? Ce connard de Christophe t’a encore emmerdée ? Je vais lui foutre un bug dans son PC, tu vas voir, ça va être vite fait ! explosa Shannon, éternelle protectrice.
— Non, non, pour une fois, je ne l’ai pas vu, ce n’est pas ça, la rassura Mélanie, c’est juste que…
— Que quoi ? s’inquiéta Shannon.
Mélanie jeta un coup d’œil suspicieux alentour avant de s’avancer vers Shannon et de dire à voix basse.
— Tu garderas ça pour toi, hein ?
Bien que surprise par l’entrée en matière, Shannon acquiesça. Que s’était-il donc passé ?
— Il y a quelques mois, par hasard, j’ai fait une découverte. Je n’ai pas osé t’en parler avant d’en être certaine. Il m’a fallu pas mal de tests pour la confirmer et j’ai pris du temps afin que personne ne s’aperçoive de rien. Pas envie qu’on me vole le fruit de mon travail comme c’est déjà arrivé pour d’autres. D’après ce que j’ai entendu par des anciens, Christophe est à l’affût de tout pour s’approprier les travaux intéressants de ses sous-fifres.
Intriguée par le préambule, Shannon ouvrit un peu plus ses grands yeux verts et encouragea Mélanie.
— C’est quoi ?
— Tu jures de garder le secret et de m’aider ? redemanda Mélanie, la voix tremblotante.
Les yeux marron suppliants pleins d’appréhension surprirent Shannon. Mélanie n’était pas du genre à solliciter de l’aide. En plus, elles se disaient généralement tout. Comment avait-elle pu conserver un secret plusieurs semaines ? Elle ravala sa déception que sa future femme lui ait cachée des choses pour se concentrer sur le plus urgent.
— T’aider ?
— J’ai besoin de toi pour effacer mes fichiers de recherche sur le serveur afin qu’il ne reste aucune trace. Uniquement sur une clé USB.
Shannon fronça les sourcils. Elle réfléchit un moment. Qu’avait donc découvert sa future femme qui nécessitait des actions aussi drastiques ? Mais si c’était si important, elle ne pouvait pas la laisser tomber.
— Je te jure de t’aider et de conserver le secret.
— J’ai trouvé le moyen d’éliminer les hommes, éructa Mélanie en se tordant les doigts.
— Quoi ? Que veux-tu dire ?
Shannon ne comprenait pas. Elle aussi avait eu à souffrir de remarques sexistes sur sa taille et sa corpulence. Elle n’avait eu le poste qu’elle occupait que parce qu’elle était beaucoup plus compétente, trop même, que les autres candidats. Même trois ans après, la frustration couvait toujours.
Mélanie inspira un grand coup.
— En utilisant le CRISPR-Cas, j’ai réussi à recoder l’ADN humain afin que, même si un garçon naît, il ne porte que des spermatozoïdes X.
Shannon la regarda avec de grands yeux. Elle ouvrit la bouche avant de la refermer, puis finalement, après réflexion, de demander :
— Tu veux dire que ce garçon ne pourra avoir que des filles comme descendance ?
Mélanie hocha la tête.
— Tu es certaine ?
Nouveau hochement de tête.
Shannon vit immédiatement les conséquences. Uniquement des filles naîtraient. En quelques années, sans violence, la gent masculine aurait disparu. Rien que d’y penser, un vertige s’emparait d’elle.
— Ouaou !
— Oui.
Un long silence s’installa pendant que Shannon, marchant de long en large, analysait toutes les implications de la découverte. Au bout de plusieurs minutes, elle déglutit. Un frisson de peur effleura son échine.
— Tu crois que si quelqu’un l’apprend, ils effaceront ta découverte et te feront taire ?
— À ton avis ? Malgré la montée du droit des femmes, nous sommes dans un patriarcat. As-tu vu le nombre de féminicides ? Les policiers qui ne font rien quand les femmes tentent de porter plainte ? Je ne te parle même pas des antiavortements ou de ceux qui s’opposent à notre liberté de décider de l’usage de notre corps. Sans compter les violeurs et harceleurs en tout genre. Rien que mon chef, Christophe, avec ses remarques sexistes, mériterait que je l’enregistre sur mon téléphone et porte plainte. Non, je veux me venger. Venger toutes les femmes. Mais je ne veux pas non plus me sacrifier ou devenir une martyre. J’ai besoin de ton soutien et de la force de notre couple.
Jamais Shannon n’avait vu sa compagne aussi passionnée, aussi résolue. D’habitude, elle tergiversait longtemps avant de prendre une décision. Ce type de discours enflammé n’était pas son genre. Elle réalisa soudain que la frustration contenue depuis des années par cet esprit brillant était arrivée au point de non-retour.
Devant l’absence de réponse, Mélanie commença à douter. Si Shannon ne la soutenait pas, comment ferait-elle ?
— Es-tu avec moi sur ce coup-là ?
Finalement, Shannon acquiesça et sourit. Combien de fois avaient-elles partagé ce genre d’arguments ? Combien de fois s’étaient-elles révoltées en lisant un article dans le journal sur le sujet ?
— Est-ce urgent d’intervenir sur le serveur ?
Mélanie fit la moue et se mordit la lèvre inférieure. Elle aurait dû en parler à Shannon depuis longtemps. La prendre sans prévenir était vache et irresponsable.
— Je suis convoquée par Christophe pour demain matin et d’après ce que m’ont dit mes prédécesseuses, il va tenter de me piquer mes travaux pour se faire mousser.
— Mais, si j’ai bien compris, il ne sait pas sur quoi tu as réellement bossé.
— Non, mais s’il commence à fouiller sur le serveur, il va trouver. Pour l’instant, j’ai mis des mots de passe partout comme tu me l’avais conseillé, mais je pense qu’il a dû s’en apercevoir. Il a déjà fait des remarques.
Sans attendre, Shannon sortit son ordinateur portable et l’installa sur la table basse devant le canapé.
— D’accord, je peux effacer d’ici toute trace de tes recherches sur le sujet. Je vais commencer dès ce soir pendant que tu nous fais un de tes merveilleux plats. Nous allons d’abord tout sauvegarder et puis supprimer le moindre fichier concernant tes travaux sur le serveur. Tu me guideras. Que voudras-tu faire de ta découverte ensuite ? Tu ne peux pas garder ça pour toi si tu veux l’exploiter.
Mélanie soupira :
— Je ne sais pas, je souhaiterais qu’elle serve. Je n’en peux plus de cette humanité qui s’autodétruit, mais, à mon niveau, je n’ai pas les moyens d’aller plus loin. Il faudrait un labo et des investissements pour continuer les tests et affiner le protocole de diffusion. Mais qui accepterait de payer des millions d’euros pour supprimer les hommes ?
Shannon sourit. Sa femme était une excellente chercheuse capable de se focaliser pendant des mois sur un minuscule problème, par contre, elle ne voyait pas l’ensemble des ramifications. C’était sa spécialité à elle. En tant qu’informaticienne, elle avait l’habitude de partir d’un point et de générer toutes les hypothèses, y compris les plus improbables.
— Tu me fais confiance ?
— Bien sûr. Tu es ma vie.
— Alors j’ai peut-être la solution. Laisse-moi envoyer quelques messages.
Tout à coup, Mélanie s’affola. Ce qu’elle avait découvert était tellement gros qu’elle eut peur d’aller plus loin.
— Je ne veux pas que ça se sache. Les risques…
— Ne t’en fais pas, j’ai des contacts dans le Dark web qui pourront me renseigner… discrètement.
Sérieuse, Shannon fixa Mélanie dans les yeux avant d’ajouter :
— Tu es certaine que c’est ce que tu désires ? Une fois que j’aurai commencé, il sera impossible de revenir en arrière. Nous allons perdre nos jobs. Le labo risque même de nous poursuivre en justice s’ils s’aperçoivent qu’on a volé des fichiers.
Un instant, Mélanie se sentit faible et misérable avant qu’une force venant d’elle ne savait où l’envahisse. Comme si une énergie nouvelle l’animait. Dans sa vie insignifiante, elle n’avait jamais rien ressenti de tel. Depuis l’enfance, elle avait suivi le flot sans jamais se révolter ou contester, malgré son indignation en petit comité, les décisions des gouvernements successifs ou l’injustice flagrante. Aujourd’hui, elle avait le pouvoir de changer le futur. Un grand calme descendit sur ses épaules.
— Je n’ai pas peur. Je dois faire ce qui est juste.
Les yeux pétillants, Shannon hocha la tête. Depuis leur première rencontre, elles étaient en harmonie. Sans dire un mot, elle laissa le bout de ses doigts courir sur le clavier de son ordinateur.
***
— Mélanie, entre, assieds-toi.
Christophe lui indiqua le siège en face de lui tout en terminant de cliquer avec sa souris. Il afficha un sourire qui parut forcé à Mélanie. Elle savait ce qu’il allait se passer, mais maintenant, elle était prête. Shannon avait fait un superbe boulot : tous ses travaux de recherche importants n’existaient plus, nulle part, sur aucun des ordinateurs de la société. Seuls les fichiers concernant sa thèse restaient, mais, comme elle n’avait pas bossé dessus depuis plusieurs mois, l’avancement était tel qu’ils ne servaient à rien.
Jamais elle ne s’était sentie aussi forte que depuis qu’elle avait pris la décision de tout plaquer et de suivre son instinct. En plus, elles avaient rendez-vous ce soir avec un interlocuteur déniché en ligne. Mélanie avait juste mis sur le Dark web quelques formules avec le protocole de test. Seul un biologiste de haut niveau serait à même de comprendre son axe de recherche sans pouvoir imaginer qu’elle était arrivée à un résultat ni à quel résultat.
— Les directeurs ont décidé que ta thèse ne correspondait plus avec les lignes de recherche de leur société. Tu dois proposer un nouveau sujet d’ici la semaine prochaine et me donner accès à tous tes travaux afin que j’analyse s’il y a quelque chose d’utile pour nous dedans. Je n’ai pas apprécié que tous tes fichiers soient bloqués par mot de passe.
Bien que s’y attendant, Mélanie prit un choc. Toutes ces thésardes qui l’avaient mise en garde à son arrivée avaient donc raison. Une d’entre elles avait même enquêté sur Christophe avant de se faire virer. Leur directeur de thèse s’appropriait leurs découvertes avant de les dénigrer devant les directeurs qui mettaient fin à leur contrat pour incompétence. Bien entendu, cela n’arrivait qu’aux femmes. Aucun de ses collègues masculins n’avait subi le même traitement.
— J’ai passé deux ans sur cette thèse, j’ai encore un an avant de la présenter et d’obtenir mon diplôme, je ne peux pas redémarrer à zéro maintenant, argumenta Mélanie.
L’éclat des yeux de Christophe lui apprit tout ce qu’elle voulait savoir. Il se réjouissait de son pouvoir sur elle et désirait qu’elle le supplie.
— Nous sommes une entreprise privée et le but est que les études servent à nous rapporter de l’argent…
— Si mes recherches aboutissent, le labo gagnera des millions d’euros, le coupa-t-elle.
Christophe grimaça. Il n’appréciait pas d’être interrompu par cette gonzesse insignifiante même pas belle à regarder.
— Ma pauvre Mel, tout le monde s’en fiche de quelques femmes stériles ayant eu un cancer.
— La convention…
Il éclata de rire.
— Tu veux nous traduire en justice ? Avec quel argent ? Et même si tu le fais, crois-tu que tu pourras un jour trouver du travail après ça ?
La délectation dans les propos faillit faire vomir Mélanie. Il prenait un tel plaisir malsain à la rabaisser, à lui montrer qui détenait le pouvoir. Elle sentit les larmes monter lorsque sa nouvelle force intérieure pointa doucement son nez. Même ses extrémités fourmillaient. Le calme et la certitude l’envahirent. Ce petit cloporte assis devant elle payerait lui aussi un jour ! Sans ajouter un mot, elle lui sourit et se leva.
— Je démissionne.
Sortant une enveloppe de sa poche, elle la déposa sur le bureau.
— Effectif immédiatement puisque tu arrêtes ma thèse et que le contrat me liant au laboratoire précise qu’en cas de changement de sujet, les deux parties peuvent rompre le contrat avec effet immédiat.
Christophe regarda l’enveloppe blanche posée sur son bureau puis releva les yeux vers Mélanie. Il parut étonné que cette petite garce ait prévu le coup. L’air condescendant et le sourire féroce montrant des dents irrégulières firent monter sa fureur. C’était lui le maître du jeu, lui qui ordonnait ces pimbêches… lui. Rouge de colère, il vit Mélanie quitter son bureau et s’éloigner dans le couloir d’un pas tranquille. La mâchoire serrée, il tendit la main vers son téléphone et appela le service informatique. Jamais il n’avait connu un tel affront. Il détruirait cette truie ! Son appel sonna dans le vide un long moment avant qu’une voix masculine ne décroche.
— Hakim, que puis-je pour vous ?
— Christophe Martin. Je veux l’accès au compte de Mélanie Havre tout de suite, dit-il en contenant à peine sa colère.
— Je suis désolé, monsieur, mais seule Shannon, la responsable du service, possède le mot de passe pour accéder aux comptes des employés. Elle est sortie. Je peux lui laisser un message si vous voulez.
— Oui. C’est urgent !
Furieux, Christophe se précipita dans le couloir. Il trouverait certainement Mélanie dans son bureau à chialer comme une petite fille et, là, il lui ferait cracher son mot de passe. Il se réjouit à l’avance de pouvoir la traîner plus bas que terre devant les autres thésards et sa colère se calma un peu. L’emplacement du bureau, vide, l’arrêta brutalement. Il pouvait voir deux autres personnes non loin penchées sur un écran en train de discuter.
— Où est Mélanie ? éructa-t-il d’une voix excédée.
Les deux têtes se relevèrent vivement. L’air surpris sur leurs visages obligea Christophe à se ressaisir s’il ne désirait pas que des racontars courent dans le labo.
— Pas vue depuis qu’elle s’est rendue dans ton bureau, dit un des deux avant de retourner sur son écran en haussant les épaules.
Christophe réfléchit. Les toilettes, elle devait pleurer dans les toilettes. C’est là que se réfugient toutes ces bonnes femmes quand elles ont leurs nerfs ! Il ressortit et continua sa recherche. Pouvait-il aller dans les sanitaires des femmes ? Il grimaça et secoua la tête. Pas si une de ces maudites femelles pouvait le voir. Elles risquaient de se plaindre à la direction. Serrant et desserrant les poings, il décida de prendre un café à la machine qui lui offrirait une superbe vue sur la porte des toilettes.
***
— Tout s’est bien passé ? demanda Shannon à Mélanie alors qu’elle s’installait dans la voiture qui l’attendait.
— Comme prévu. J’aurais même pu prédire les mots. À croire qu’il les a appris par cœur. C’était exactement comme Nelly et Lucie me l’avaient raconté. Mot pour mot. Et toi ?
Shannon démarra en trombe vers la sortie. Elles avaient rendez-vous de l’autre côté de la frontière et ne devaient pas être en retard.
— Hakim a déjà essayé de me joindre trois fois. Christophe n’a pas perdu une seconde pour le contacter. Le temps qu’il réalise que je ne reviendrai pas et que le directeur des services techniques s’aperçoive que les mots de passe administrateur des serveurs ont été changés, nous serons loin. Pas de regret ?
— Aucun.
Mélanie se retourna sur son siège. Leur utilitaire aménagé pour les vacances était plein à ras bord avec leurs quelques affaires. Aucune des deux n’était dans la possession matérielle. C’était aussi une des choses qui les avait rapprochées. Tout en tentant d’imaginer le futur, elle observa sa compagne prendre l’autoroute vers l’est. Elles avaient quelques heures de route avant d’atteindre le lieu de rendez-vous. Comme elles n’aimaient pas conduire trop longtemps, elles avaient décidé de prendre le volant en alternance toutes les heures.
Installées dans le restaurant vide devant un verre de bière et un sandwich, elles attendaient leur interlocuteur. Finalement, elles avaient roulé mieux que prévu et étaient arrivées un peu en avance à leur rendez-vous.
— Tu crois qu’il parlera français ? Mon allemand est vraiment rouillé, s’inquiétait déjà Mélanie.
Rassurante, Shannon posa sa main sur celle de sa future femme et lui sourit.
— Je suis certaine qu’elle parlera l’anglais.
— Elle ?
— Juste une intuition. Et si nous parlions de nos projets de mariage en attendant ? Il va falloir les repenser à zéro. Nous devions inviter nos familles respectives, mais si le labo nous lance les flics aux fesses, ça va être compliqué. Je ne pense pas qu’ils aillent jusqu’au mandat d’arrêt, mais avec ces tordus sait-on jamais. J’ai envoyé ma lettre de démission pour essayer de les calmer. Normalement, j’avais un préavis à faire et ils risquent de porter plainte pour les mots de passe même si j’ai prévu de les leur donner dans quelques jours.
Mélanie fronça les sourcils et fit la moue.
— Pourquoi leur donner ?
— Ils perdront tout s’ils ne peuvent plus administrer les serveurs et, là, je suis certaine qu’ils balanceront la grosse artillerie pour se venger. J’ai juste voulu les faire un peu paniquer quelques jours afin que ta démission passe inaperçue dans le chaos.
Une silhouette s’arrêta devant leur table.
— Bonjour. Silver tips ?
Elles levèrent les yeux sur une femme blonde et mince qui leur parut gigantesque. L’Allemande dans toute sa splendeur. Comparées à elle, elles ressemblaient à des naines.
— Erika. Je viens de la part de Flashnet.
— Shannon. Je suis Silver tips. Ma femme, Mélanie.
Shannon désigna une chaise alors que la serveuse s’approchait avec une bière.
— J’ai commandé, sourit Erika. L’endroit est sûr pour parler. J’avoue que lorsque Flashnet m’a transféré votre message, j’ai failli tomber de mon siège.
Mélanie fronça les sourcils. Qui était cette femme au français parfait avec juste un léger accent ? Et pourquoi Flashnet lui avait-il redirigé leur message ?
— Shannon étant l’informaticienne, je suppose que vous êtes la biologiste, demanda Erika en se tournant vers Mélanie. J’ai juste une question pour vous.
Un peu anxieuse, Mélanie acquiesça et attendit.
— Avez-vous réussi à ne faire générer que des X ou bien est-ce juste un axe de recherche comme un autre ?
La bouche de Mélanie s’ouvrit de surprise. Comment cette femme, juste en lisant un petit bout d’information, avait-elle compris précisément ce qu’elle avait découvert ? Elle avait tout fait pour précisément cacher ce point.
Devant l’étonnement puis la peur qu’elle lut dans les yeux marron, l’excitation monta immédiatement chez Erika. Elle s’efforça de la dissimuler. Elle ne devait pas affoler les deux femmes. C’était trop important. Suite à sa trouvaille, Flashnet avait lancé des recherches sur le Dark web à sa demande. Même si Silver tips était bonne, Flashnet était encore meilleur. Il avait récupéré non seulement l’identité des deux jeunes femmes, mais le sujet de thèse de Mélanie. Serait-il possible que cette jeune doctorante ait découvert ce qu’elles cherchaient depuis des années ?
— Ce n’est pas juste un axe d’analyse, coassa finalement Mélanie.
Erika sourit d’aise. Ne désirant pas effrayer les deux femmes, elle dissimula l’excitation qui remontait le long de sa colonne vertébrale. Plusieurs années que son équipe de recherche se cassait les dents sur le sujet. Depuis son adolescence, elle avait imaginé un monde sans hommes. Son père l’avait constamment dénigrée quasiment depuis sa naissance et elle avait subi sans rien dire. À sa mort, des suites d’une crise cardiaque, alors qu’elle terminait juste ses études de management, elle avait repris le laboratoire et avait changé drastiquement sa ligne de recherche et sa politique d’embauche. Maintenant, les femmes étaient majoritaires et un petit groupe sélectionné sur le volet travaillait sur un sujet très particulier et très confidentiel.
— Alors, j’ai une proposition pour vous deux. Laissez-moi vous présenter le projet Mantis.
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