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Paradoxe Sentimental · Axelle Asfosh
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La ville était électrique. Les rues, noires de monde, grouillaient de familles, de couples et de passants emmitouflés dans de gros manteaux et bonnets qui donnaient l'impression qu'une fourmilière géante s'était déversée dans Brooklyn. Juliette n'aimait pas passer son temps à éviter les collisions qui semblaient inévitables avec certains piétons qui flânaient, toutes leurs pensées tournées vers leurs courses de Noël. Elle jeta un coup d'œil à sa montre. Elle était un peu en avance pour son rendez-vous universitaire. Elle devait valider le sujet de sa thèse. Mais plutôt que de la convier au sein du campus, loin du centre-ville, son professeur référent lui avait demandé de passer sur le lieu de son second travail. Elle n'arrivait pas à comprendre comment il pouvait jongler ainsi entre deux métiers. Être agent immobilier demandait tout de même une certaine flexibilité horaire...
Le bâtiment se dressa soudain devant elle, au bout de la rue. C'était une agence immobilière de luxe, comme le faisaient rapidement comprendre ses nombreux étages, les murs en verre réfléchissant et le logo de l'entreprise bordé d'une écriture dorée qui disait ''le luxe n'attend pas''. Elle vérifia tout de même l'adresse sur son téléphone portable, prit une grande inspiration et fit un pas en avant. Mais avec un frisson d'horreur elle sentit qu'on venait de l'agripper et de la tirer en arrière. Elle voulut se débattre quand une explosion retentit. Par réflexe, elle leva les bras en direction du son et se laissa entraîner au sol par l'inconnu qui la tenait toujours. Quelques débris volèrent jusqu'à elle mais l'adrénaline fit qu'elle les sentit à peine la heurter. Le silence ne revint pas tout de suite. Un immense fracas suivit la détonation et, même lorsque ce bruit se stabilisa, les oreilles de Juliette s'obstinèrent à émettre un bourdonnement pénible, comme si une mouche y était entrée et s'amusait à la rendre folle.
Doucement, les gens se redressèrent. Les cris de panique qui avaient secoué la rue dans un premier temps cédèrent la place à de longs hurlements de détresse. Le bâtiment en verre s'était écroulé. Un feu s'était déclaré et un amoncellement de débris et de corps s'entassaient sur des mètres à la ronde. Les passants les plus proches du bâtiment étaient morts, écrasés par les décombres.
Les sirènes des camions de pompiers, des ambulances et de la police ne tardèrent pas à siffler dans la rue, symphonie assourdissante. Les passants, en état de choc, titubaient maladroitement sans oser quitter la scène. Ils s'interrogeaient les uns les autres, parfois se parlaient à eux-mêmes.
— Est-ce que c'était une bombe ?
— Une bombe ! Dans cette rue ! Et chez Villador en plus !
Juliette regardait autour d'elle, hébétée. Qui donc l'avait tirée en arrière ? Que se serait-il passé si elle avait fait ce pas en avant ? Était-elle passée à côté de la mort ?
Préoccupée par ces pensées, elle remarqua à peine l'ambulancier qui venait s'assurer qu'elle allait bien. La présence de quelques égratignures et son air hagard força l'ambulancier à l'emmener jusqu'à son véhicule où il assura une auscultation rapide à l'aide d'une petite lampe. Lorsqu'elle fut libre de repartir, les policiers avaient fait évacuer au maximum la zone. Les premiers corps avaient été sortis des décombres. C'est à ce moment-là que le sang de Juliette se glaça. Malgré les draps jetés sur les corps pour respecter la dignité des morts, il lui parut évident, étant donné l'ampleur des dégâts et le nombre de draps, que son professeur n'avait pas survécu.
*
Animée d’un sursaut, Juliette se réveilla en sueur dans son lit. Ses yeux roulèrent un instant dans leur orbite le temps de s’assurer qu’elle était bien dans sa chambre, dans son lit, en sécurité. Elle pouvait entendre les battements effrénés de son cœur, quand bien même ils étaient feutrés par le bourdonnement de ses oreilles. Elle les frotta dans l’espoir d’atténuer le bruit. Sans succès. Cela faisait une semaine désormais. Une semaine de cauchemars, de bourdonnements et de sifflements. D’après son médecin, il n’y avait pas raison de s’inquiéter : il fallait laisser le temps à ses tympans de se remettre du traumatisme de l’explosion, et à son cerveau davantage. Il lui avait proposé des médicaments pour l’aider à repousser les cauchemars mais elle refusait toute forme d’assistance. Elle voulait s’en sortir par elle-même. Exorciser le mal par le mal. Et tant pis pour les cernes qui commençaient à brunir sous ses yeux. Tant pis pour les sautes d’humeur qui accompagnaient son manque de sommeil.
Trois heures du matin. Elle savait déjà qu’elle serait incapable de se rendormir. Elle se glissa hors des couvertures et se traîna jusqu’à la fenêtre qu’elle ouvrit en grand. Installée sur la banquette matelassée qu’elle y avait aménagée, elle laissa l’air frais de décembre lui refroidir les idées. C’était une nuit couverte, la pollution lumineuse donnait au ciel une couleur rouille qui lui rappelait douloureusement l’explosion. Elle aurait préféré se raccrocher à la lueur rassurante des étoiles et se perdre à retracer les constellations mais la météo en avait décidé autrement. Tant pis. Dans la rue en contrebas, les décorations de Noël accrochées aux lampadaires avaient au moins le mérite d’embellir le quartier. La peau recouverte de chair de poule, ses pensées la ramenèrent à l’accident. Implacablement. Peu importe combien elle luttait, combien elle s’acharnait, son esprit y revenait inlassablement. Et cette question laissée en suspens. Cette sensation d’une démangeaison que l’on ne peut pas apaiser. Une certaine culpabilité, aussi, peut-être. Elle se souvenait avec précision de cette main qui l’avait empoignée et tirée en arrière, cette main qui l’avait attirée vers le sol. L’explosion avait-elle déjà commencé ? Y avait-il eu des signes qu’elle n’avait pas su voir ? Avait-elle seulement pu remercier cette personne qui l’avait soutirée au fracas ? Elle n’arrivait pas à se souvenir. Elle resta là jusqu’à ce que ses membres deviennent douloureux, engourdis par le froid. Alors, elle referma la fenêtre. Elle enfila une robe de chambre et fit chauffer de l’eau dans sa bouilloire pour se préparer un thé. Un Earl Grey. Pour le goût de bergamote qu’elle aimait tant. Et parce que la théine l’aiderait à tenir la journée. Parce que, oui, sa journée avait bel et bien commencé.
Lorsque, près de quatre heures plus tard, le ciel prit feu derrière la vitre, elle revint se poster auprès du carreau. Malgré le parallèle plutôt bluffant qu’elle aurait pu faire entre le ciel rougeoyant et l’explosion, elle resta immobile à admirer les couleurs vives s’étendre, se mélanger et s’affadir. Chaque jour, ce spectacle lui offrait quelques minutes d’une paix inestimable. Quelques minutes seulement parce que le reste du temps, une colère sourde grandissait en elle. Intestinale. Viscérale. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à ces corps. Ce bâtiment en ruines. À l’e-mail de la scolarité qu’elle avait reçu le jour suivant l’explosion, lui annonçant la mort de son directeur de thèse et le report de sa date butoir. Ce sentiment d’injustice mélangé à de l’impuissance. Le cocktail parfait pour une colère bourdonnante.
Elle appuya un doigt contre son oreille et tenta de chasser le bruit constant à son tympan. Sans succès. Coulant un regard à l’écran de son téléphone portable, elle s’aperçut qu’il était l’heure pour elle de se préparer pour rejoindre son lycée. Après une rapide douche pour se débarrasser de ses sueurs nocturnes, elle se glissa dans un jean et boutonna une chemise blanche fluide surmontée d’un pull avant de tenter de dissimuler sa fatigue sous une touche de maquillage. Dans le bus, emmitouflée dans un gros manteau et une écharpe, elle céda sa place à un homme âgé en se désespérant du fait qu’elle ait été la seule à réagir. Qu’est-ce qui ne va pas chez eux ? se demanda-t-elle en observant les personnes qui, mal à l’aise de privilégier leur propre confort à celui d’une personne âgée, avaient détourné le regard.
L’irritation la rongeait toujours lorsqu’elle descendit du véhicule, six arrêts plus tard. Il était encore tôt et le lycée était désert. Elle déverrouilla la porte avec son badge et traversa les couloirs. Clac, clac. Ses talons frappaient le sol au rythme de ses pas. Une tête sortit de l’encadrement d’une porte et cette vue familière lui arracha un sourire. Le premier de la journée.
— Je savais que c’était toi ! J’ai reconnu la douce mélodie de ta démarche.
— Salut, Raven. Comment s’est passé ton week-end ?
— Mieux que le tien, visiblement. Ça fait combien de temps que tu n’as pas dormi ?
Juliette haussa les sourcils, surprise d’avoir été percée à jour si facilement.
— Je dors toutes les nuits.
— Faire une nuit de deux heures, je n’appelle pas ça dormir, répliqua sa collègue en plissant les yeux.
— Je dois y aller. J’ai du matériel à préparer.
— Tu peux fuir, mais n’oublie pas que je sais où se trouve ton labo. Et crois-moi, je ne suis pas près de laisser tomber.
— Oui, oui.
— Je m’inquiète, Juliette.
— Il ne faut pas. Vraiment, assura la jeune femme.
— Comme tu veux. On mange ensemble ce midi ? À la cantine ?
— Oh, toi tu as flairé la journée des frites.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, prétendit Raven.
— Je te connais, Smith.
— Ça veut dire oui ?
— Évidemment. Si les élèves te connaissaient ainsi, je parie qu’ils n’auraient pas si peur de toi…
— Oh, détrompe-toi. Ils savent déjà que j’adore les frites, certains petits malins essayent même parfois de m’acheter avec. Malheureusement pour eux, ça ne prend pas.
— Quelle prof dévouée tu fais, ironisa Juliette.
— Je sais ! Enfin, la proviseure n’était pas tout à fait d’accord quand elle m’a vue les menacer avec la clé à molette, mais ce n’est qu’un détail.
— Tu es complètement cinglée.
La professeure de technologie haussa les épaules et tourna les talons, permettant à Juliette de continuer sa route. Elle bifurqua sur la droite, dans le laboratoire réservé aux enseignants. Pour aujourd’hui, elle avait prévu une expérience à base de chou rouge et elle devait vérifier que le légume soit toujours dans le réfrigérateur. Affirmatif. Elle l’en sortit pour le poser sur la paillasse centrale et commença à charger son chariot de béchers, papiers filtres, chauffe-ballons, ballons, agitateurs ainsi qu’un éventail de produits chimiques. Elle s’empara du chou puis fit rouler son chariot jusqu’à sa salle de classe où elle s’installa pour l’effeuiller.
Lorsque les élèves entrèrent au compte-goutte une demi-heure plus tard, le matériel avait déjà été disposé sur leurs paillasses et elle les invita à enfiler une blouse. Leur impatience grandissait à mesure que l’heure approchait. Elle aimait cela chez les première année : leur excitation. Et leur ponctualité. En dernière année, les élèves ne mettaient certainement pas un pied dans la classe avant qu’elle ne vienne les y inviter, et il y avait régulièrement deux ou trois d’entre eux qui se débrouillaient pour arriver en retard, un sourire insolent aux lèvres. Ici, le retard constituait la seule forme de rébellion des lycéens, alors Juliette ne se plaignait pas trop. Les élèves étaient gentils et sérieux. Maintenant qu’elle y pensait, c’était certainement parce que le lycée dans lequel elle travaillait n’avait pas fait passer les sciences comme matière obligatoire. Tous ceux qui étaient ici avaient choisi cette matière. Par appétence ou par défaut, ça, c’était un autre sujet.
— Madame, est-ce que vous allez mieux ?
Juliette masqua la surprise que généra en elle cette question. Il s’agissait de Charlie Stanford. Il avait revêtu, comme demandé, la blouse blanche de chimie et s’était approché de son bureau, profondément sincère. Elle sourit à l’étudiant et hocha la tête.
— Bien sûr, puisque je suis de retour.
Elle ne savait pas ce que les élèves avaient reçu comme explication à son absence de la semaine précédente. Le garçon hésita, pressant ses lèvres l’une contre l’autre comme s’il prenait en bouche le goût des mots afin de déterminer s’il allait les prononcer. L’arrivée d’autres élèves le poussa cependant à battre en retraite et il se contenta de jeter un coup d’œil au chou rouge posé nonchalamment sur le bureau.
— C’est votre déjeuner ?
Cette question arracha un rire à sa professeure.
— Non, Charlie. C’est pour notre expérience d’aujourd’hui.
— On va cuisiner du chou ? demanda un autre élève. Je me suis trompé de classe ?
— Tu es bien en sciences, Ethan. Et je sais que tu n’aimeras pas ce que je vais te dire, mais est-ce que tu as pensé à ton élastique aujourd’hui ?
L’étudiant se figea dans l’allée, prenant une posture dramatique.
— Oh, non, Madame… Pas encore…
— Tu sais bien que c’est la règle. Surtout qu’aujourd’hui, nous allons manipuler de l’acide.
Alors que les autres élèves se jetaient des regards excités à l’entente du mot « acide », le garçon haussa les épaules.
— Bon, puisqu’il s’agit d’une bonne cause… Oui, j’en ai apporté un. Je l’ai piqué à ma sœur, alors il est rose, mais…
— Ça fera très bien l’affaire.
Alors qu’il attachait ses longs cheveux crépus, la sonnerie retentit et les élèves devinrent silencieux. Oui, commencer la semaine auprès des première année, il n’y avait rien de mieux. Alors que toute l’attention était dirigée sur elle, elle s’efforça de ne pas s’apercevoir qu’il n’y avait qu’une poignée de filles dans ce groupe d’élèves. Elle s’efforça, surtout, de ne pas s’en offusquer. De ne pas se rappeler du sujet de sa thèse. De ne pas laisser son esprit dériver jusqu’à son directeur de recherches. Jusqu’à l’explosion.
— Madame ? Vous allez bien ?
Charlie s’était levé et se tenait prêt à intervenir. Les autres observaient madame Pilskar avec inquiétude. Pâle comme un linge, son corps tanguait dangereusement. Elle tendit une main en direction de son bureau et s’y appuya pour reprendre ses esprits.
— Oui, excusez-moi. Puisque nous travaillons en ce moment sur le pH et les solutions basiques et acides, j’ai pensé qu’on pourrait fabriquer ensemble une échelle de pH liquide qui peut nous permettre de déterminer le pH approximatif de n’importe quelle solution. Pour cela, je vous ai préparé des documents à étudier scrupuleusement, car c’est vous qui allez trouver le protocole. Bien sûr, vous travaillerez par binômes, comme d’habitude. Lorsque vous aurez rédigé votre protocole, vous m’appellerez pour que je le valide.
Les élèves se mirent aussitôt au travail et Juliette rejoignit son bureau pour s’y asseoir. D’un tiroir, elle sortit un morceau de sucre qu’elle croqua en espérant mettre fin à son trouble. Elle savait pourtant qu’il ne s’agissait pas d’un étourdissement lié à de l’hypoglycémie, mais bien au choc. Elle chassa cette pensée de son esprit et se focalisa sur ses étudiants qui discutaient à voix basse. Plus tard, lorsqu’ils mirent au point l’échelle de pH à base du jus de chou rouge, leurs exclamations admiratives devant les changements de couleur du liquide lui allégèrent un peu le cœur. Elle s’attendait à ces réactions, mais voir les yeux de ses élèves briller n’avait aucun prix pour elle et lui rappelait chaque fois pourquoi elle avait choisi ce métier.
*
— Comment tu vas ? demanda Raven Smith en croquant nonchalamment dans une frite qu’elle tenait entre deux doigts.
— Tu sais que tu es au lycée et pas au fast-food du coin ? répliqua Juliette en l’observant faire.
— Tu sais que, aussi mignons soient-ils, les élèves de première année ont la fâcheuse tendance à piailler sur tout ce qui se passe dans l’école ?
Juliette fronça les sourcils, ne saisissant pas le sous-entendu. Raven tapota la salière au-dessus de son assiette pour faire durer le suspense. D’un air théâtral, elle lança :
— Il y a des rumeurs tous les jours dans les couloirs mais ce matin, il y en a une qui m’a particulièrement, comment dire… Captivée.
— Ah oui ?
Juliette s’attendait à ce que sa collègue se lance dans le récit passionné d’une quelconque aventure secrète entre deux professeurs. La façon dont Raven l’observait aurait pourtant dû lui mettre la puce à l’oreille. Ses deux yeux marron glissaient sur le visage de son amie comme si elle cherchait à scanner un code-barres.
— Il parait que tu as tourné de l’œil en première période.
Mal à l’aise, Juliette se redressa et laissa partir son dos à la rencontre du dossier de la chaise pour s’y appuyer.
— C’est rien. Ça arrive à tout le monde. J’ai peut-être oublié de prendre un petit déjeuner ce matin.
— Peut-être ?
— Smith, sérieux. Laisse-moi le temps de me remettre, tu veux bien ?
— Ouh, lorsque tu m’appelles par mon nom de famille, c’est que c’est sérieux. Mais tu sais que je suis encore plus sérieuse que toi sur ce coup, blondie. Je m’inquiète pour toi. Je ne te demande pas de te remettre en un claquement de doigts, je te demande juste de me dire que ça ne va pas pour que je puisse être là pour toi.
— Bien sûr que ça ne va pas, il faudrait être inhumain pour aller bien après cette connerie. J’aurais pu être dans ce bâtiment. À une minute près, à quelques secondes, je… j’aurais pu…
— Boum, bruita Raven. Je sais. Mais, grâce au destin ou à ce que tu veux, tu es là.
— Parfois je me dis que c’est le plus difficile. Survivre à une tragédie.
— Mais tu n’y es pour rien. Tu n’es pour rien dans ce qui est arrivé.
— Quelqu’un m’a sauvée et je n’ai jamais pu le ou la remercier, se lamenta Juliette en plongeant son regard dans son assiette.
— Si c’est ce qui t’empêche de dormir, poste un message sur les réseaux sociaux ou imprime-le et colle-le sur les poteaux du quartier de Villador.
— Tu as raison. Je vais faire ça.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là. Mais si tu penses que je vais me contenter de te lancer une bouée et te laisser couler à pic si tu ne la saisis pas, tu te trompes, assura la professeure de technologie. Si je dois faire de la plongée sous-marine, je le ferai.
— Tu t’es trompée de voie, Smith, tu aurais dû faire prof de français.
— Ravie de voir que tu sais apprécier ma métaphore filée à sa juste valeur.
Juliette avait aussitôt sauté sur l’occasion de mettre de l’ordre dans ses pensées. Elle n’en revenait pas de ne pas y avoir pensé plus tôt. Ce qui l’étonnait davantage encore était que cette idée vienne de Raven Smith. Elle avait rencontré celle-ci en août lors de la rentrée des professeurs et n’avait jamais pu s’en débarrasser depuis. Raven était une sorte de sangsue et Juliette ne saurait dire pourquoi elle avait été choisie comme proie. Quoi qu’il en soit, elle avait fini par s’attacher à ce bout de femme un peu rustre et collante.
Rédiger les trois lignes qu’elle avait choisi d’imprimer sur du papier collant lui avait pris quatre jours. Elle s’était d’abord laissé emporter par tout ce qu’elle avait à dire et avait écrit trois pages, qu’elle avait ensuite essayé de résumer, sans grand succès. Finalement, elle avait élagué et élagué encore pour en venir à ces quelques mots : À toi, qui m’a tirée en arrière lors de l’explosion de Villador. Merci. Tu es un (une ?) superhéros de la vraie vie. - Juliette
Et elle avait posté son long texte sur les réseaux sociaux, avec un faux compte pour éviter que ses élèves n’en sachent trop sur cet accident. Elle pensait qu’une fois tout cela fait, elle se sentirait mieux. Elle s’était trompée.
Maintenant qu’elle avait atténué son sentiment de gratitude, la colère tourbillonnait en elle plus que jamais. Elle sentait monter un besoin irrépressible de justice, sans pour autant savoir comment s’y prendre. Elle épluchait les articles sur internet pour suivre l’avancée de l’enquête, mais rien. Il n’y avait pas de piste, pas de preuve, rien qui puisse guider les enquêteurs. Tout ce qu’ils avaient pu analyser était la composition de la bombe et cela n’avait, bien entendu, pas été rendu public. Elle était en colère contre les procédures qui empêchaient la justice d’agir, elle était en colère contre les gardes de sécurité qui ne faisaient pas leur travail correctement, elle était en colère contre les abrutis qui posaient des bombes, tout simplement. Contre les idiots qui ne reculaient devant rien, quitte à être responsables de dizaines de tombes. Comment pouvait-on dormir en paix après ça ? Comment pouvait-on se regarder dans un miroir après avoir privé de leur vie des êtres innocents ?
Les journalistes avaient essayé d’émettre des hypothèses sur le motif de l’attaque mais d’après les informations qu’ils avaient obtenues de la police, Villador n’avait pas d’ennemis. L’agence immobilière de luxe payait ses impôts, respectait ses clients, ses employés et faisait même don tous les ans à des associations de charité. Une courte enquête avait été menée sur la tête de l’entreprise – aurait-il une ex-femme fâchée ? un ancien partenaire mécontent ? – mais cela n’avait pour le moment abouti nulle part, si bien que l’affaire avait été attribuée au département du terrorisme. C’était toujours mieux que de classer l’affaire, mais la colère de Juliette ne diminuait pas pour autant. Elle avait besoin de réponses, d’un coupable, maintenant. Elle avait besoin de savoir. Et plus le temps passait, plus elle désirait, plutôt que la justice… la vengeance.
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