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Passion à pleines dents · Kadyan , Nik Moana

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Plymouth, Angleterre, 1646

Abigail se réveilla en sursaut, le cœur battant comme un fou et les lèvres sèches. Elle ouvrit lentement les yeux pour les refermer aussitôt sur la très déplaisante sensation de vertige qui l’envahit. Que se passait-il ? Son corps était agité de petits tremblements. Sa tête lui faisait mal, comme si d’innombrables lames aiguisées lui transperçaient le crâne, bien différentes des douleurs lancinantes calmées par les potions qu’elle préparait dans la boutique d’apothicaire de son père.

La boutique ! Elle se redressa d’un bond. Il fallait qu’elle ouvre le commerce pour les clients ! La lumière qui passait à travers le rideau décoloré de la fenêtre de sa chambre annonçait que la matinée était déjà bien avancée. Et son père qui ne l’avait pas réveillée ! Mais où était-il, lui qui d’habitude était levé bien avant l’aube ? Elle se souvint tout d’un coup qu’il était parti la veille pour Londres visiter son ancien professeur, aux portes de la mort, et lui avait laissé la responsabilité de leur gagne-pain.

Malgré la nausée et sa fatigue, Abigail se mit debout en titubant. Sa gorge était douloureuse, comme si elle avait attrapé froid. Son corps ne semblait pas vouloir lui obéir, mais, tant bien que mal, elle se traîna jusqu’à sa table de toilette. Mal assurée, elle versa dans la cuvette l’eau du broc qu’elle avait, comme toujours, préparé la veille au soir. L’eau fraîche lui fit du bien ; la sensation de vertige diminua et elle put relever la tête pour se regarder dans le miroir.

Des yeux noisette la fixèrent, immenses dans un visage d’une pâleur laiteuse. Abigail leva une main tremblante puis toucha du bout des doigts les deux marques rouges sur le côté de son cou, là où palpitait son pouls. Quel insecte avait bien pu la piquer ainsi ? Elle se pencha et scruta plus attentivement : les deux points ressemblaient plus à une empreinte de crocs qu’à une piqûre d’insecte et semblaient s’estomper peu à peu sous son regard. Quel était ce miracle ?

Tout d’un coup, l’image d’un visage grimaçant et d’une bouche ouverte sur deux canines longues et pointues lui traversa l’esprit. Elle frissonna et la nausée revint. Elle vomit dans la bassine.

L’attaque ! Elle se souvenait maintenant. Elle rentrait tard de chez Jemima et un homme vêtu d’un grand manteau noir l’avait agressée alors qu’elle déverrouillait la porte conduisant à ses quartiers privés au-dessus de la boutique. La suite était plus floue, mais elle se rappelait le chuintement maléfique qui l’avait poursuivie jusque dans l’entrée, les doigts durs qui lui avaient saisi les bras, l’immobilisant contre le mur. Elle s’était débattue, mais malgré sa force acquise à remuer les caisses, elle n’avait pas pu repousser son assaillant. Elle se souvint de la douleur, de l’éclat des canines pointues comme des aiguilles qui lui déchirèrent la peau. Puis, une obscurité sans fond l’avait envahie en même temps qu’une énergie inconnue, désespérée, avait jailli d’elle. Elle avait mordu jusqu’au sang la main qui la maintenait. L’homme avait hurlé de douleur, mais elle n’avait pas lâché sa prise. Elle se remémorait maintenant le gout étrange de l’infâme liquide coulant dans sa bouche. Une furie née de la terreur lui avait permis de refouler l’attaquant.

L’agresseur avait soudain disparu dans la nuit, comme une nappe de brouillard. Elle n’avait jamais vu pareille sorcellerie.

Abigail jeta à nouveau un coup d’œil au miroir et constata que les deux marques rouges ne formaient plus qu’une tache rosée sur le côté de son cou.

À son grand étonnement, ses bras qui auraient dû porter la trace de l’attaque étaient de nouveau lisses et blancs. Ses muscles tremblants et douloureux à son réveil bougeaient sans souffrance ni même difficulté. Elle s’empressa de rejeter au tréfonds d’elle les événements de la nuit précédente. Elle avait une boutique à ouvrir. Elle ne pouvait décevoir son père.

Abigail souleva le rideau et vit que la journée n’était pas si avancée que cela. Les rues n’étaient pas encore animées de la foule habituelle du matin et les navires restaient à quai. De sa fenêtre, elle put apercevoir les mâts du Mayflower, qui devait repartir incessamment pour le Nouveau Monde. Finalement, elle pourrait ouvrir la boutique sans trop de retard.

Quelques heures plus tard, Abigail put enfin faire une pause. Les ventes s’étaient succédé ce matin-là. Elle avait préparé des potions variées pour les patients du docteur Bradley, dans la grand-rue, et avait vendu plusieurs pots d’onguents à madame Johnston, l’épouse de l’armateur. Celle-ci cherchait sans trop de succès à préserver sa jeunesse pour empêcher son mari d’aller voir ailleurs.

Le souvenir de l’attaque de la veille, qu’elle avait un peu oubliée en se concentrant sur la confection des baumes, revint à son esprit. La violence de l’agression la faisait encore trembler, mais surtout, elle revoyait les deux marques rouges sur son cou qui avaient disparu quasiment sous ses yeux. Et ce n’était pas l’effet de l’alcool ; en demoiselle bien élevée, elle n’en buvait pas.

La porte de la boutique s’ouvrit et elle accueillit avec un grand sourire la femme blonde et séduisante qui entra :

— Madame Layton, quel plaisir de vous revoir !

Elle continua à voix basse en lui saisissant la main, consciente des oreilles aux aguets de la vendeuse de légumes installée devant son commerce :

— Jemima, ma douce, je suis heureuse…

Jemima Layton posa ses yeux d’un bleu intense sur Abigail et leva vers elle le panier qu’elle tenait à son bras.

— Abby, mon cœur, dit-elle dans un murmure, je t’ai apporté quelques provisions. Comme je te connais, avec ton père absent, tu as travaillé sans t’arrêter depuis ce matin. Alors, je viens t’obliger à faire une pause. Pour ta santé…

Abigail rit, le cœur soudain plus léger. Jemima savait toujours comment la soutenir. Non seulement la jeune veuve était belle et compatissante, mais elle comprenait Abigail, son désir d’indépendance, sa curiosité et sa soif d’apprendre. Et elle savait également comment lui plaire, quelles caresses intimes la feraient haleter, perdre la tête et oublier tout ce qui n’était pas son corps voluptueux et ses lèvres pulpeuses.

— Tu as raison, dit-elle. Je vais fermer la boutique pour un petit moment. As-tu le temps de partager mon déjeuner à l’arrière ?

Jemima acquiesça et, une fois les volets clos, les deux jeunes femmes se prirent par la main pour passer derrière le comptoir.

***

À l’approche du crépuscule, Abigail commença à se sentir nerveuse, pas vraiment inquiète, mais un peu sur le qui-vive néanmoins. Elle sursautait au moindre son et se fit la réflexion que la boutique était bien bruyante ce jour-là. Elle n’entendait d’ordinaire jamais autant de craquements dans les boiseries ni de crissements sous le plancher, à croire que tous les habitants minuscules de ces lieux avaient décidé de danser une farandole endiablée. Elle remarqua également qu’elle n’avait pas encore allumé les chandelles malgré l’heure qui avançait. La pénombre grandissante ne la gênait pas non plus. Elle voyait comme en milieu de journée. Étrange…

Abigail secoua la tête. Assez avec ces idées bizarres ! Il était temps de fermer la boutique. Jemima avait promis de venir à nouveau avec quelques provisions et les plus récents fascicules évoquant les merveilles du Nouveau Monde. De quoi passer une soirée en bonne compagnie, et puis, pourquoi pas, la prolonger par des baisers et des câlins, voire plus… Elle sourit. Oui, voilà un programme intéressant…

Quand la porte s’ouvrit sur une imposante silhouette noire, elle sentit un grand froid la transpercer et, en même temps, comme une flamme jaillir soudainement. L’agresseur de la veille était revenu.

L’homme entra d’un pas décidé. Il était immense, très grand et très maigre, le visage décharné, de la couleur d’un vieux parchemin racorni et bruni au soleil. Abigail recula instinctivement avant de se ressaisir. Sa main droite se referma sur le lourd pilon en pierre avec lequel elle venait de réduire en poudre du poivre arrivé des Indes orientales.

— Sortez tout de suite ou je hurle !

L’inconnu ricana et avança avec détermination. Il écarta les bras, les paumes ouvertes.

— Je viens sans haine ni mauvaise intention. Notre rencontre d’hier s’est mal passée…

Abigail l’interrompit d’un rire hystérique.

— Mal passée ? Vous m’avez agressée dans un couloir obscur, chez moi, et vous dites n’avoir aucune mauvaise intention ? N’approchez pas ou j’appelle le guet !

L’inconnu s’arrêta et fixa Abigail d’un regard à la profondeur insondable. Il soupira.

— Mademoiselle, vous êtes encore vivante ; mieux même, vous êtes en forme et je vous parie que tous vos sens sont plus aiguisés depuis ce matin.

Il hocha la tête d’un air satisfait en voyant le sursaut qu’Abigail ne put réprimer, avant de continuer :

— Vous êtes une de ces rares humaines qu’attend une destinée exceptionnelle, celle d’une éternelle jeunesse, d’une quasi-immortalité. La destinée d’une vampire ! Je reconnais que telle n’était pas mon intention originelle en arrivant dans votre ville. Franchement, comment me serais-je douté que je tomberais sur un tel trésor dans ce port malodorant ?

Il ricana. Ses canines s’allongèrent.

— Mais je vous ai trouvée, j’ai goûté à votre sang…

Il rugit tout d’un coup et son haleine fétide donna un haut-le-cœur à Abigail.

— Vous êtes à moi ! À moi !

Il bondit et se précipita vers Abigail, qui se réfugia derrière le comptoir et brandit son pilon encore imprégné de poivre moulu. La poudre s’envola vers l’agresseur au moment où ses mains se tendaient vers le cou d’Abigail. Il recula en poussant un cri déchirant, ses paumes essayant de protéger ses yeux qui devinrent rouge sang et se mirent à pleurer. Il éternua violemment et trébucha contre une caisse encore pleine arrivée le matin même avant de s’effondrer à genoux sur le plancher en hoquetant. Ses cris de rage étaient entrecoupés de piaillements de douleur.

Éberluée, Abigail resta indécise, le pilon à la main, avant de s’approcher avec prudence de l’inconnu. Elle ne savait que faire. L’individu était dérangé, indubitablement, mais en même temps, le doute rongeait l’esprit de la jeune femme : les marques rouges s’étaient effacées comme par miracle. Il disait vrai. Son audition et sa vision étaient beaucoup plus affutées depuis le matin, son odorat aussi, à y bien réfléchir.

Quand elle vit l’une des mains de l’agresseur avancer sur le plancher en direction de son pied, elle décida que des précautions s’imposaient. Elle fit un petit saut de côté pour échapper aux doigts – des vraies griffes ! – et abattit de toutes ses forces le pilon en pierre sur la tempe de l’inconnu.

— Me voilà bien ! Que faire ? Appeler le guet ? Ces types sont des ivrognes et des fainéants, juste bons à lutiner les filles. Et ils seraient capables de m’accuser d’avoir attaqué ce malfaisant.

Elle repensa au lieutenant du guet qui, pas plus tard que la semaine précédente, s’était montré très insistant à son égard. Il avait quitté la boutique en furie, des menaces à la bouche, quand elle l’avait rembarré sèchement. Non, rien à attendre de ce côté-là…

Elle repartit vers le cagibi récupérer un rouleau de corde de chanvre et se mit en devoir de ligoter son attaquant. Elle le tira ensuite, toujours inconscient, vers l’arrière-boutique.

L’inconnu reprit peu à peu connaissance. Il gémissait sans discontinuer, comme si ses souffrances étaient épouvantables. Abigail poussa un soupir. Elle était apothicaire, sa vocation était de soulager les maux, elle ne pouvait laisser un malheureux, même fou ou possédé, être ainsi éprouvé.

Un linge mouillé à la main, elle s’approcha doucement de lui, tout en gardant le pilon dans la poche de son tablier, à tout hasard.

— Monsieur, je vais vous laver les yeux, dit-elle en tamponnant délicatement les paupières rougies.

Elle ne put s’empêcher de remarquer que les pupilles étaient d’un noir intense et que le blanc des yeux avait une coloration rougeâtre qu’elle n’avait jamais vue jusqu’ici chez des malades.

Au bout de quelques secondes, l’homme la fixa. Il inspira fortement et, soudain, sous le regard terrorisé d’Abigail, brisa les cordes qui le maintenaient prisonnier.

Elle recula d’un bond et, sans comprendre comment, elle se retrouva perchée sur la plus haute étagère, après un saut prodigieux. L’attaquant rugit et tenta de lui attraper les jambes, mais un coup de pied en plein visage l’envoya valdinguer.

— Vous êtes à moi ! À moi ! Je dois finir le travail ! Je dois te terminer ! Si seulement je n’étais pas si faible…

Le vampire haletait et bavait, mais ses forces semblaient à nouveau l’abandonner. Abigail saisit son pilon et décida de quitter son perchoir. Elle allait sauter souplement sur le sol quand elle entendit un carillon et comprit que la porte de la boutique s’ouvrait.

— Abby, tu es là ?

Jemima !

Le vampire sursauta et se retourna tout d’un coup. Ses canines blanches brillèrent dans la pénombre. Avec un grondement rauque, il se leva en un éclair, et se précipita dans la boutique.

Abigail bondit à terre et se lança à sa poursuite.

— Jemima, attention !

Un cri déchirant lui répondit.

— Abby !

— Non !

Le vampire avait saisi Jemima à la gorge et plongea ses canines dans le cou fragile. Alors qu’Abigail attrapait l’homme, d’un geste de la main, il broya la nuque de Jemima en une seconde. Abigail entendit le craquement des os et vit le corps de son amante s’affaisser comme une poupée de chiffons.

— Non ! hurla-t-elle.

Elle tendit la main vers le comptoir et sentit le bistouri qui servait à inciser certaines plaies. Elle le saisit et, sans réfléchir, sauta sur le vampire pour l’enfoncer dans son cou. Sous l’impact, celui-ci tomba en arrière sur le sol, lâchant le corps de Jemima. Abigail leva le bras et planta le bistouri dans la gorge du vampire avec une force telle qu’il s’enfonça dans le plancher en vibrant. Un geyser de sang jaillit de l’artère complètement tranchée et l’arrosa droit dans sa bouche. Sous le coup de la surprise, elle ne put s’empêcher d’avaler une bonne dose du liquide poisseux avant de se rejeter en arrière. Elle essuya son visage avec ses mains afin de mieux voir. Le sang dégoulinait de ses doigts. Contrairement à la veille, elle ne ressentit aucun dégoût lorsqu’elle lécha le nectar rouge. Que se passait-il ? Qui était cet homme ? Un sorcier ? Soudain, elle se souvint. Jemima !

Abigail se précipita vers elle et agrippa le corps sans vie dans ses bras, le berçant en pleurant contre sa poitrine.

— Non, non… Jemima, reviens, ce n’est pas possible…

Elle sanglota, éperdue. Sa douce Jemima était morte…Jamais plus elle n’entendrait son rire joyeux, jamais plus elle ne caresserait sa peau douce et ses cheveux soyeux, jamais plus elle ne rêverait avec elle à un avenir commun loin des médisances, des jalousies et des interdits religieux. Jemima n’était plus…et ses espoirs d’une vie heureuse avaient disparu avec elle.

Après quelques secondes d’une détresse totale, Abigail redressa la tête et reposa doucement Jemima. Elle se rapprocha avec détermination du vampire dont la blessure saignait toujours et qui avait fermé les yeux. Un râle épouvantable se mêlait aux gargouillis de sa gorge. Abigail arracha le bistouri de la plaie et, appuyant de toutes ses forces décuplées par le chagrin et la haine, mue par un instinct qu’elle ne s’expliquait pas, elle décapita le vampire en hurlant de désespoir sur son amour perdu.

Les yeux de l’homme virèrent au rouge avant que ses paupières ne se ferment et que son visage tout entier ne se racornisse. En quelques minutes, sous le regard épouvanté d’Abigail, la tête et le corps de la créature se desséchèrent, d’abord comme une de ces momies égyptiennes dont la poudre formait un puissant remède, puis comme une outre vide et de plus en plus petite. Bientôt, il ne resta plus que deux tas d’une cendre noire et malodorante sur le sol en bois.

Abigail déglutit et se retourna vers le cadavre de Jemima, toujours aussi immobile. Elle la prit avec délicatesse dans ses bras pour une dernière étreinte.

— Oh, ma douce Jemima, sanglota-t-elle. Ma Jemima… Non ! Non !

Elle n’aurait su dire combien de temps passa tandis qu’elle pleurait son amour mort. Le crépuscule arriva peu à peu, puis la nuit tomba et la pénombre envahit la boutique.

Abigail sentit Jemima se refroidir et se raidir dans ses bras, bien différente de la jeune femme chaude et vivante qu’elle avait tant aimée. Elle avait versé toutes les larmes de son corps, elle avait mal partout et une soif intense commençait à la tenailler. Il était temps de bouger.

Elle saisit la dépouille de Jemima et, sans même s’étonner d’en être capable, la souleva et la porta à l’étage, dans ses quartiers. Avec tendresse, elle la coucha sur son lit et la recouvrit d’une courtepointe verte, la plus belle étoffe qu’elle avait dans ses affaires.

— Adieu, ma Jemima. Je ne t’oublierai jamais…

Tout à sa douleur et au souvenir du passé, Abigail mit un long moment avant d’entendre des plaintes en provenance du rez-de-chaussée. Un frisson de peur monta dans son dos. Elle le chassa. Que pouvait-il lui arriver de pire que de perdre sa bien-aimée ? Au contraire, la mort serait une délivrance. Mais comme elle avait soif ! Elle attrapa le broc posé sur sa table de nuit et commença à avaler le liquide. Soudain, elle s’étouffa et se mit à cracher. Les bruits venant du bas s’intensifièrent. L’escalier craqua sous des pas inconnus.

— Qu’avons-nous donc là ? dit doucement depuis le seuil un homme brun et velu en habit de bourgeois. Quelle vilaine apparence vous avez, mademoiselle !

Un rictus se dessina sur son visage poupin tandis qu’il avançait dans la chambre d’un air menaçant. Abigail se souvint qu’elle était couverte de sang séché, ce dont elle se moquait éperdument.

— Sortez de chez moi ! hurla-t-elle en se précipitant sur l’inconnu qu’elle poussa de toutes ses forces dans l’escalier.

Elle descendit à la suite de l’homme qui s’était déjà relevé et s’arrêta net. Cinq personnes vêtues de sombre, positionnées en cercle autour de la poussière noire, la fixèrent.

— C’est toi qui as fait ça ? demanda l’un des étrangers d’une voix choquée.

— Sortez de chez moi !

Les crachements qui accueillirent ses propos figèrent le reste de ses mots dans sa gorge. Une main lui attrapa l’épaule, mais elle s’en débarrassa sans peine.

— Gaius, arrête. Elle est des nôtres, tu le vois bien. Kheti a dû la créer, dit une femme d’une voix dure.

— Et elle l’a tué ? hurla un autre homme en pointant le tas de cendres. Il était mon mentor, ma lumière…

— Louis, tais-toi ! ordonna la femme sèchement.

Sa haute taille et sa chevelure d’un roux flamboyant ajoutaient à son autorité naturelle. Louis se tut, les poings serrés.

Abigail ne comprenait rien sauf que ces personnes connaissaient l’assassin de Jemima. Son sang ne fit qu’un tour.

— Il s’est introduit chez moi, m’a attaquée sauvagement et a tué ma bien-aimée. Ce barbare ne méritait que ce qu’il lui est arrivé. Sortez d’ici avant que je ne vous réduise en cendres vous aussi.

Elle était hors d’elle, la douleur et la rage supprimant toute prudence face aux dangers que représentaient les intrus.

— C’est toi qui te retrouveras réduite en cendres ! Emparez-vous d’elle, ordonna Gaius.

Alors que les quatre hommes du cercle agrippaient Abigail qui se débattait avec l’énergie du désespoir, la seule femme du groupe s’interposa :

— Qui t’a nommé notre chef, Gaius ? Maintenant que Kheti est mort, cette décision doit être unanime.

— Enora, tu n’es pas sérieuse. J’étais le bras droit de Kheti, c’est donc moi qui…

— Il ne t’a jamais désigné comme son successeur, contra Enora du tac au tac. Tu es ambitieux et je ne te fais pas confiance. Qui vote contre Gaius ?

Gaius rougit. Il détestait Enora depuis des siècles, sentiment amplifié par leur expérience quasiment jumelle puisque Kheti les avait créés tous les deux à peu près à la même époque. De plus, il se méfiait de sa puissance et de son charisme. Il avait déjà vu de près comment elle arrivait à persuader les indécis du bien-fondé de ses avis… à son plus grand déplaisir.

Enora se tourna vers les autres.

— Vitto ?

— Je ne veux pas prendre parti, dit l’intéressé, un homme grand et solide, au teint mat piqueté de petite vérole, en lâchant Abigail.

— Louis ?

— Enora a raison, nous devons désigner un successeur à Kheti avant de décider de son sort, confirma Louis. Elle doit être jugée suivant les règles.

Les deux derniers vampires lâchèrent eux aussi la jeune femme. Gaius serra les lèvres, dépité.

— Très bien, tu ne perds rien pour attendre, grogna-t-il en direction d’Enora avant de se tourner vers les hommes qui le regardaient calmement. Peter, Erik, vous êtes responsables de cette criminelle jusqu’à son jugement.

Sans réellement comprendre comment la situation avait basculé, Abigail se retrouva libre. Qui étaient ces gens ? Quels étaient leurs étranges pouvoirs ? Et elle ? Comment avait-elle pu bondir en haut des étagères ? Avoir la force de trancher la tête d’un homme ? Un sentiment de puissance enivrant coulait dans ses veines, mais une soif intense menaçait de la submerger.

— Regardez la, il faut qu’elle boive et vite, reprit Enora. Sinon, elle va foncer dehors et attaquer la première personne qu’elle va rencontrer.

— Où est le problème ? ricana Gaius. Nous sommes les maîtres, même si Kheti n’a jamais voulu l’accepter. Nous sommes sur Terre pour vivre un destin grandiose, pour changer le futur de cette planète et soumettre les humains à nos visions et à notre volonté !

Enora soupira. Maintenant que Kheti n’était plus là, Gaius serait incontrôlable. Il allait les perdre avec sa soif de pouvoir. Elle vit soudain une opportunité.

— Je vais m’occuper d’elle, lança-t-elle en direction d’Erik et de Peter, pendant que vous prenez soin des cendres de Kheti. Je vous retrouve dans notre quartier général.

Gaius ricana en haussant les épaules, mais ne protesta pas. Sous son regard méprisant, Enora saisit Abigail par un bras et l’entraîna à l’étage.

— Lave-toi et change ta robe. Tu es couverte de sang.

Abigail tenta de protester, mais dès qu’elle se vit dans le miroir, elle comprit que la femme avait raison. En bas, le silence était revenu. Une faim intense lui tenaillait l’estomac, pourtant, elle ôta sa tenue souillée, se nettoya le visage et les mains avant de se glisser dans un vêtement propre.

Immédiatement, Enora la propulsa hors de la boutique avec une poigne de fer. Elle l’entraîna dans les ruelles sombres sans qu’Abigail songe même à réagir ou à se débattre. Sa soif devenait de plus en plus intense.

— Tu vas boire, mais pas n’importe qui. Tu dois choisir tes proies avec soin afin de ne pas attirer l’attention sur nous.

Au bout d’une centaine de mètres, Enora s’arrêta.

— Regarde.

Abigail reconnut le quartier malfamé du port. Jamais elle ne s’aventurait là seule. Même son père évitait d’y aller. Enora indiqua une silhouette titubante qui sortait d’une taverne quelques dizaines de mètres devant elles.

— Celui-là sera parfait pour te désaltérer.

Enora s’élança à la vitesse de l’éclair, si bien qu’Abigail eut un instant du mal à la suivre, même avec ses capacités physiques décuplées depuis l’attaque. Lorsqu’elles s’arrêtèrent deux rues plus loin dans un recoin sombre, Enora tenait par le cou l’homme qu’elle lui avait désigné. Il était inconscient.

— C’est un malfrat qui ne manquera à personne. Bois son sang jusqu’à le tuer. Si tu t’interromps trop tôt, il deviendra l’un d’entre nous.

— Tu veux dire que si je m’abreuve juste de quelques gouttes de son sang, il agira comme toi ?

Enora sourit et secoua la tête.

— Non. Bois, je t’expliquerai plus tard. Nous devons nous dépêcher. Tu dois apprendre qui tu es. Le Mayflower part demain et nous serons à bord toi et moi.

Abigail n’écoutait plus. La veine qui palpitait au cou de l’homme l’attirait irrésistiblement malgré la petite voix épouvantée qui essayait de se faire entendre au fond de son esprit. Boire du sang ! Quelle horreur ! Mais quel délice ! songea-t-elle quand elle enfonça ses canines sans coup férir, mue par un instinct inconnu.

Le liquide coulait dans sa gorge, plus doux qu’un sirop, plus délectable que du miel. Elle but à grandes goulées, surmontant sa répulsion initiale, étanchant enfin la soif qui la tenaillait depuis le matin. Elle en oublia toutes les infamies de la journée, effaçant pour un instant de sa mémoire le souvenir de Jemima.

Quand elle releva la tête de longues minutes plus tard, le sang ruisselait à la commissure de ses lèvres et ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire. Elle regarda autour d’elle : la lune nimbait le corps de sa victime d’un reflet bleuté et les crissements des pattes des rongeurs résonnaient entre les murs de la ruelle.

— Viens, nous devons nous installer à bord avant que les autres passagers n’embarquent. Une nouvelle vie nous attend toutes les deux.

— Les autres ?

— Ne seront plus notre problème. Tôt ou tard, Gaius les entraînera à leur perte. Comment t’appelles-tu ?

Abigail réfléchit un moment. Elle pensa à sa bien-aimée, à son père. Sa vie basculait.

— Jaimie.

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Lectrice il y a 1 semaine

Mouais...

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