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Phil Caolan et le masque d'or · Kadyan

Lire Phil Caolan et le masque d'or en ligne gratuitement Chapitre 1

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Bénarès, mars 1935

L’atmosphère étouffante du temple hindou avec ses effluves d’encens gênait un peu ma progression. J’avais revêtu un punjabi afin de cacher mon statut de femme blanche aux yeux des pèlerins, nombreux à Bénarès en cette période de l’année. Ce vêtement pratique avec sa tunique, son pantalon et son foulard qui me permettait de dissimuler en partie mon visage, me donnait la discrétion nécessaire à la filature que j’avais entreprise. Tous les temples étaient interdits aux non-hindous, mais je n’avais pas pu résister à y suivre l’officiel britannique que j’avais filé pendant plus d’une heure dans les ruelles étroites. J’enquêtais sur lui depuis de nombreuses semaines et, lorsque je l’avais vu sortir de chez lui habillé en hindou, je m’étais empressée de lui emboîter le pas subrepticement. La foule dans les rues avait rendu ma tâche difficile, mais m’avait aussi permis de me dissimuler sans souci tout en restant assez proche. Depuis qu’une de mes sources m’avait mise sur sa piste, je passais mon temps à surveiller sa maison. Qu’un Anglais fricote avec le maharaja local pour augmenter sa richesse et son pouvoir pourrait faire la une des journaux français et enfin me donner un nom parmi les reporters internationaux. En tant que femme, j’avais constamment du mal à convaincre mon rédacteur en chef de m’accorder des fonds pour mes déplacements à l’étranger. Heureusement, mon dernier article avait eu assez de retentissement pour qu’il me fasse à nouveau confiance.

Vingt-cinq ans, célibataire et sans enfant, mes compatriotes commençaient à me regarder bizarrement. Comment leur faire comprendre que ce qui m’importait dans la vie était de parcourir le monde et d’enquêter ? En plus, l’idée de me marier me révulsait. Malgré l’évolution des mœurs de l’après-guerre, en cette année 1935, j’étais toujours perçue comme une anomalie : une femme journaliste qui entendait vivre de sa plume. C’était rare. À part quelques Américaines qui avaient défrayé la chronique, peu avaient cette chance. Que le rédacteur en chef du Petit Parisien m’ait finalement donné le feu vert pour aller en Inde et interviewer une nouvelle fois Gandhi alors qu’Andrée Viollis avait fait un superbe travail quelques années auparavant avait renforcé ma détermination de ne pas revenir les mains vides. Gandhi était pour l’instant inaccessible, mais un beau scandale impliquant un officiel anglais serait du plus bel effet.

Les cloches métalliques tintaient sur différentes cadences dans une salle proche. À toute heure, leur bruit rythmait la journée et leur petit son cristallin, à part à quatre heures du matin, n’était pas désagréable.

L’encens s’ajoutait à la chaleur pour amoindrir les sens et je devais faire attention de ne pas me faire repérer ni par l’Anglais ni par un pèlerin. À chaque fois que j’en croisais un, je baissais la tête pour cacher ma peau trop claire malgré le fond de teint que j’avais étalé. Heureusement, mes yeux noisette et mes cheveux châtains étaient communs parmi les autres Indiennes présentes. Une nouvelle fois, je louai ma morphologie passe-partout. Je m’étais entraînée au port du sari et du punjabi depuis mon arrivée en Inde afin de passer la plus inaperçue possible, mais je savais que ma démarche me trahissait à un observateur attentif. J’espérais juste que ce ne serait pas aujourd’hui.

L’Anglais entra par une porte située sur le côté de la salle principale. Je marquai une pause et grimaçai. Je ne savais pas ce qu’il y avait de l’autre côté, pourtant, je ne pouvais pas le laisser me distancer. Non, non, Philo, tu ne vas pas te ruer dans ce piège ! N’écoutant pas cette admonestation intérieure qui m’importunait à chaque fois que des choses intéressantes se passaient, je resserrai mon voile sur ma tête et entrai à mon tour. À ma surprise, je pénétrai dans une vaste pièce haute de plafond. Entendant des voix masculines droit devant moi, je me glissai précipitamment derrière une statue de Shiva et ses bras multiples. Les deux personnes parlaient en anglais et je tendis l’oreille.

— Si vous me fournissez cinq mille livres en lingots d’or, je peux vous assurer que nos troupes fermeront les yeux lors de votre prise de pouvoir. Pensez aux répercussions pour vous si elles intervenaient.

Je retins un hoquet de surprise. À l’accent britannique, je sus que celui qui conversait était l’homme que je suivais. Ce n’était pas un militaire. Comment pouvait-il promettre une chose pareille ? Il aurait eu besoin de complicité parmi les officiers de l’armée pour ce genre d’offre.

— Vous demandez très cher, mon ami, peut-être un peu trop. Je n’apprécie franchement pas ce chantage, pourtant mon oncle ne peut pas continuer à régner. Il écoute trop les réclamations du peuple et refuse la modernité. Une fois que je serai au pouvoir, vous et moi pourrons réaliser des choses grandioses, répliqua une voix à l’accent indien.

J’ouvris de grands yeux. Un complot ? Aucun de mes indicateurs n’avait parlé de ça. De trafic, oui, mais pas d’une conspiration. L’affaire était plus grave que ce que j’avais soupçonné. J’en eus le souffle coupé. Dans quoi t’es-tu fourrée, sœurette ?

La chaleur étouffante me faisait transpirer abondamment dans cette pièce close. J’avais besoin de me rapprocher afin de reconnaître avec certitude l’autre personne. Sois prudente !

Entre la voix et le ton condescendant, je me doutais cependant de son identité. Petit à petit, tout en restant derrière les tentures et les statues, je réussis à me glisser doucement vers les deux hommes qui parlaient de leur avenir riant une fois le pouvoir à eux. Qu’ils soient si facilement parvenus à un accord me révoltait. Le maharaja actuel était une personne bienveillante et sympathique.

Cachée derrière une sculpture en bois habillée de voilages safran, je voyais très bien l’officiel britannique. Mais l’autre était de dos et en partie dissimulé. Je ne pouvais apercevoir que son turban et le haut de sa tunique en tissu doré richement rebrodé. Si seulement il pouvait se retourner un peu. Et si seulement j’avais un appareil photo pour ajouter du poids à mes dires ! Je râlai en silence contre mon rédacteur en chef qui m’avait refusé cet achat. J’avais eu beau plaider qu’une photo de Gandhi pour illustrer l’article serait un plus pour le journal, il m’avait opposé le prix du dernier Leica.

Un complot satisferait certainement mon chef et le convaincrait peut-être qu’un appareil photo était indispensable. J’imaginais déjà le texte prouvant la perfidie des Anglais. Il ne manquait que le titre. Un sourire étira mes lèvres. Mais avant tout, confirmer avec certitude l’identité du deuxième homme. Voulant voir un peu mieux, prenant appui sur la table, je me penchai un tout petit peu en avant et… perdis l’équilibre. Désespérément, je tentai de me raccrocher au tissu habillant la sculpture qui se déchira dans un grand bruit. Je m’appuyai sur la table dont les pieds certainement vermoulus cédèrent sous mon poids. La statue de Ganesh posée dessus tangua, semblant hésiter, avant de s’écraser au sol dans un vacarme terrifiant qui fit l’effet d’une explosion dans cet espace fermé.

Complètement surpris, les deux hommes se retournèrent vers moi. Empêtrée dans la tenture, je m’efforçai de me relever. Le nuage de poussière qui m’enveloppait ne me dissimula pas vraiment à leur vue. Je toussai longuement. L’Anglais me reconnut aussitôt.

— Vous !

L’espace d’un instant, je regrettai d’avoir intrigué pour aller à la soirée organisée par le gouverneur britannique afin d’y rencontrer du beau monde.

Je ne pus retenir un éternuement qui acheva de faire glisser mon voile déjà bien mal en point.

Je me figeai une seconde. Mon regard croisa celui du neveu du maharaja. La surprise, l’effroi, la reconnaissance puis une chose qui ne me plut pas du tout, s’afficha dans ses yeux noirs : le désir de meurtre. Je n’avais pas apprécié son comportement déplacé envers moi lorsque je l’avais rencontré la semaine précédente et je le lui avais fait savoir. Ses mots de vengeance murmurés alors revinrent à mes oreilles. Traîner ici maintenant n’était certainement pas une bonne idée. Vite ! Sors de là !

Sans attendre, je tournai les talons et me ruai vers la porte. Le bruit de pas derrière moi m’indiqua que mon choix de ne pas m’éterniser était le bon. Je déboulai dans le couloir et continuai droit devant.

Courant aussi vite que je pouvais, évitant les obstacles humains ou non humains, je me dirigeai vers la sortie, ou ce que je supposai être la sortie. Dès que je franchis les portes intérieures du temple et débouchai dans la cour des pèlerins, je poussai un soupir de soulagement. Je n’avais plus que quelques mètres à faire pour quitter ce lieu et me fondre dans la foule de la ville. J’allais m’élancer sur l’esplanade lorsque j’entendis derrière moi :

— Arrêtez-la !

Immédiatement, devant moi, des hommes en uniformes de la garde du maharaja se redressèrent et commencèrent à se ruer à ma rencontre.

— Dix pièces d’or à qui l’attrape, hurla la voix.

Freinant brutalement sur les dalles de pierre, je bifurquai dans un dérapage à peine contrôlé vers le passage étroit sur ma droite. Je bondis par-dessus des sacs en toile qui barraient à moitié la ruelle. Mais que fais-tu, malheureuse ? Tu veux qu’ils t’attrapent ? C’est un cul-de-sac ! J’allais répondre à cette maudite voix lorsque mon foulard s’accrocha à un morceau de bois qui dépassait du mur et me bloqua dans mon élan. Je retombai brutalement en arrière, manquant m’étrangler au passage. Haletante, je perdis quelques secondes à me débarrasser du bout de tissu qui me serrait la gorge. Un frisson d’effroi me pénétra alors que j’entendis les hommes se précipiter dans le passage. Je tournai la tête pour vérifier la distance et vis les deux premiers soldats si pressés de m’attraper se cogner violemment en abordant la ruelle. Ils rebondirent en arrière, entraînant la chute de plusieurs de leurs collègues. Les sacs les ralentiraient un peu eux aussi.

Bénissant ma bonne étoile, je saisis ma chance et sautai sur mes pieds. Fonçant jusqu’au mur qui paraissait fermer le passage, je priai tous les Dieux hindous que je connaissais pour que ce ne soit pas une impasse. Je manquai tous les maudire devant l’absence d’issue offerte par le mur blanc lorsque j’aperçus la petite porte en bois dans une encoignure sur ma gauche. Elle semblait uniquement verrouillée par un loquet. Je me précipitai et l’ouvris d’un geste brusque. Une ruelle étroite au sol pavé de dalles inégales accueillit ma sortie inélégante. Je n’eus pas trop le temps de réfléchir en entendant à nouveau des cris derrière moi et surtout en voyant des hommes armés arriver dans la rue depuis ma gauche. N’ayant pas d’autre choix, je me précipitai vers la droite en évitant les quelques passants affolés.

À bout de souffle, je débouchai dans une ruelle plus large avec nettement plus de monde. Je ne savais pas où j’allais, mais je savais juste que si je voulais vivre, je devais me fondre dans la foule pour semer mes poursuivants. C’était mon unique chance. Haletante, je repris une course un peu moins rapide afin de chercher une cachette possible. Malheureusement, sans foulard et avec mon punjabi bleu, je ne passais pas inaperçue dans une région de l’Inde où les femmes s’habillaient surtout en sari. Une fuite en habit local aurait été inimaginable et je remerciai ma bonne étoile d’avoir eu la sagesse de choisir le punjabi et son pantalon ample. Derrière moi, j’entendais les gens bousculés injurier les soldats qui me poursuivaient, pourtant je n’osai pas me retourner. Ils se rapprochaient. Au détour d’un virage, un palanquin au milieu des marches me boucha le passage. Je n’eus pas le temps de m’arrêter et m’écroulai tête la première à l’intérieur des tentures alors que les porteurs montaient les escaliers.

Un petit cri aigu me signala que la femme à l’intérieur n’appréciait pas d’être traitée de cette manière. Surtout que j’avais maintenant le visage sur ses cuisses.

— Je suis désolée, excusez-moi, dis-je, haletante, en me redressant et serrant les paumes de mes mains l’une contre l’autre en signe d’excuses.

Les hurlements des soldats se rapprochaient dangereusement. Alarmée, je tournai la tête vers les sons et commençai à me relever pour descendre et poursuivre ma course.

Empêchant mon geste, une main saisit mon bras. Je plongeai mon regard surpris dans les yeux noir de jais de la femme que j’avais dérangée. Pensant y lire la colère, je ne trouvai qu’un petit sourire ironique et une interrogation. Elle me dévisagea puis secoua la tête avant de poser l’index sur ses lèvres pour m’indiquer le silence. Elle se pencha vers l’extérieur avant d’aboyer des ordres en hindi tout en replaçant soigneusement les voilages.

J’entendais des cris qui se rapprochaient à vive allure. Mon cœur battait comme un fou dans ma poitrine après cette course. Je tentai de reprendre un peu mon souffle alors que le palanquin avançait dans la direction d’où je venais. Allais-je me jeter dans un piège ? Cette femme qui me fixait de ses yeux de velours allait-elle me vendre aux soldats ? Son sourire enjôleur me disait que non. Je lui souris à mon tour.

— Je n’ai rien fait. Juste au mauvais endroit au mauvais moment.

Elle éclata d’un petit rire perlé.

— J’en suis persuadée, répliqua-t-elle dans un anglais parfait.

À mon grand étonnement, le bout de son index alla caresser tendrement ma joue. Le bruit de personnes courant à perdre haleine entoura notre véhicule. Les porteurs crièrent. Des insultes ? Une alerte ? Un brin distraite par ce qu’il se passait autour, je ne m’aperçus pas tout de suite que la femme s’était emparée de ma main et la posait sur son entrejambe. Je rougis et la retirai très vite. Balbutiante, je me défendis :

— Je… je suis… ce n’est…

Sa main fila vers ma poitrine, je reculai du plus que je pouvais sur la litière étroite sans réaliser que les voilages ne pourraient pas arrêter mon mouvement. Soudain, je basculai en arrière et m’écrasai douloureusement sur les dalles en pierre au milieu des passants. Un pot en terre explosa à côté de moi et m’aspergea de pickles de légumes variés. L’odeur de vinaigre se répandit. Les insultes fusèrent. Un peu dépitée, tout en me relevant, je balayai de mes mains les morceaux de carottes et de concombres maculant mon punjabi. Malgré l’homme qui me criait dessus en désignant le sol et en agrippant mon habit, un éclat de rire atteignit mes oreilles. Je redressai la tête pour voir la tête de la femme sortir des rideaux et me regarder alors que le palanquin continuait sa route dans un passage sur la gauche.

Des hurlements éclatèrent soudain sur ma droite. Avec horreur, je vis les soldats qui m’avaient dépassée lorsque j’étais dans le palanquin faire demi-tour et revenir vers moi au pas de charge. Je m’arrachai difficilement des doigts du marchand ambulant et repris ma course dans la direction du temple. Au moins, je connaissais un peu mieux les ruelles par là-bas. Derrière moi, le commerçant vociférait encore plus fort alors que les soldats le bousculaient.

Je n’avais pas parcouru plus d’une cinquantaine de mètres lorsqu’une vache surgit devant moi en provenance d’on ne savait où. La ruelle était étroite et ses cornes larges. Pourtant, je décidai de tenter ma chance, la vache me semblant préférable aux soldats. Dès qu’elle me repéra, elle baissa la tête. Ses cornes étaient réellement très longues et pointues. Je n’hésitai pas et attrapai les deux extrémités d’un sari qui pendait d’une fenêtre, espérant qu’il soit bien accroché. Relevant les jambes et les fesses, je me propulsai juste au-dessus des cornes alors que la vache fonçait devant elle, bien déterminée à m’embrocher. J’aurais même pu jurer que j’avais entendu une déchirure dans le tissu de mon pantalon. Ou bien était-ce le sari qui me lâchait ?

Je n’eus pas le temps d’abandonner ma prise que le sari se déchira et je m’étalai en pleine ruelle sous le regard médusé des passants alors que la cavalcade de ma vache parmi les soldats cassait pour un instant leurs velléités de me poursuivre.

— Vous allez bien, mademoiselle ? demanda un homme barbu en habit traditionnel élégant.

— Oui, merci monsieur, répliquai-je tout en frottant la fesse ayant réceptionné ma chute.

J’allais être couverte de bleus. Un bon bain chaud me ferait du bien. Il fallait que je retourne à mon hôtel. Arrête de faire des salamalecs et file d’ici !

Un peu plus loin dans la rue, les soldats semblaient retrouver leurs esprits et leur officier, vraiment très moustachu, pointa de nouveau son doigt vers moi. Même de loin, je perçus la rage dans leurs rangs. J’en avais un peu marre de cette course poursuite, mais repris vaillamment ma fuite. Il fallait que je les sème. Comment ? Claudiquant misérablement, je m’apprêtai à débouler sur le parvis du temple que je venais de quitter lorsque la vue du neveu du maharaja et de sa suite arrêta mes pas. Pas de chance, il me repéra aussitôt et lança à nouveau quelques gardes dans ma direction. Je jurai entre mes dents. Si ma mère était là, je me serais pris des réflexions à n’en plus finir. Mais elle n’est pas là, bouge !

Coincée entre ceux qui arrivaient devant et mes poursuivants, je cherchai frénétiquement une issue. Aucune ruelle, aucune vache en vue, rien pour venir à mon secours. J’allais passer un sale moment. Alors que je me résignais à mon sort, le grincement d’une porte attira mon attention. Un homme sortait de son logement juste à côté de moi. Sans prendre le temps de réfléchir, je le bousculai et entrai. Il faisait sombre et mes yeux mirent quelques secondes pour s’adapter. Je n’avais pas encore choisi où aller lorsque la porte s’ouvrit avec fracas derrière moi. Gagner du temps, gagner du temps, chantait une petite voix dans ma tête. Je m’emparai d’un grand candélabre et dans un magnifique arc tournant le projetai à la tête de l’individu qui pénétrait. Il s’écroula d’un bloc faisant trébucher ceux qui le suivaient. Mon regard tomba sur l’escalier. Je m’y engouffrai et montai les marches quatre à quatre. À l’étage, les cris de plusieurs femmes et d’enfants m’accueillirent.

— Désolée, désolée, criai-je sans m’attarder et continuai ma grimpette.

J’arrivai sur le toit plat qui offrait une magnifique vue sur d’autres toits tout aussi plats de la ville. Les cris à l’étage en dessous m’indiquèrent que je ne pouvais pas m’éterniser à contempler le paysage. Aux abois, je m’élançai et sautai le muret afin de passer sur le toit suivant. J’évitai de regarder derrière moi et enchaînai course et saut durant plusieurs minutes. Au fond de moi, je bénissais Caolan, mon regretté frère, avec qui j’avais fait les quatre cents coups pendant notre jeunesse. Dès que nous allions en Bretagne chez nos grands-parents, ce n’était que courses, sauts de murets, grimpées dans les arbres. Un sourire léger étira mes lèvres avant qu’un pressentiment me fasse stopper net. La ruelle en contrebas grouillait de monde et elle était trop large. Jamais je ne pourrais sauter de l’autre côté. Je me retournai. L’avance sur mes poursuivants bien qu’empêtrés dans leurs armes et uniformes s’amenuisait, car je devais chercher mon chemin alors qu’ils se contentaient de me courser. Je courus vers l’autre bord du toit plat. Une autre venelle, mais moins large avec un toit en léger contrebas. Ça pourrait passer. Ça devait passer, car les cris de colère se rapprochaient.

Contre toute attente, les soldats me virent courir vers eux et, surpris, ralentirent leur course. J’étais presque dans leurs bras lorsque je fis demi-tour et m’élançai de toute ma vitesse vers la ruelle repérée. Les bras au corps, les foulées longues, je refusai de penser au pire. Tu vas y arriver, Philo, rien ne peut nous arrêter, murmura la voix de Caolan dans ma tête. Mon pied prit appui sur le rebord, je sautai en donnant un coup de reins et volai un instant au-dessus du vide. La réception, fais attention à la réception ! continua mon frère. L’atterrissage en roulé-boulé fut tout sauf doux et artistique. Égratignée par la chute – des bleus en plus, certainement – je me relevai difficilement. Les cris de rage de mes poursuivants étaient musique à mes oreilles. Ils n’avaient pas sauté. Soulagement. Tout sourire, je leur adressai un petit mouvement de main moqueur avant de réaliser qu’ils descendaient afin de tenter de me rejoindre par la rue.

Malgré la douleur dans tout mon corps, je repris ma course sur les toits en direction du fleuve. Il y avait toujours des bateaux là-bas et je pourrais certainement en trouver un où me dissimuler. Une des jambes de mon punjabi était déchirée et la tunique ne valait pas mieux. J’aurais pu passer pour une mendiante tant j’étais sale. Et si… ?

Je secouai la tête. Non, je n’avais pas le temps de me déguiser. Il fallait que je retourne au niveau du sol si je ne voulais pas me retrouver bloquée par une rue que je ne pourrais pas franchir cette fois. Derrière moi, plus personne. Pourtant, aux cris que j’entendais en contrebas, je me doutais que le temps m’était compté. Ils allaient tenter d’encercler le pâté de maisons et me coincer. Jamais je ne pourrais renouveler l’exploit de sauter comme je venais de le faire.

Je pris un escalier qui descendait dans une cour intérieure. Heureusement, personne ne semblait être là. Arrivée en bas, je vis une vieille femme qui tissait, assise en tailleur sur une natte. Sans paraître étonnée, elle m’observa et m’adressa un sourire édenté. Je lui fis un signe de la main tout en me dirigeant vers une large porte.

— Pas par là dit soudain la vieille en bon anglais. Par là.

Son doigt pointa vers une autre porte en bois plus petite. Nous échangeâmes un regard intense. Devais-je lui faire confiance ?

— Merci, répondis-je en allant vers la sortie indiquée et en l’ouvrant tout doucement.

L’odeur qui m’accueillit faillit me faire retourner à l’intérieur. Le passage étroit était plus un dépôt d’ordures en tout genre qu’un lieu de circulation. Le petit canal en son milieu charriait je ne savais quoi et ne voulais surtout pas l’apprendre. Mais il n’y avait personne. Je m’y faufilai.

Entendant des cris, je me plaquai contre le battant en bois et vis des soldats courir dans la ruelle située sur ma droite. Pas bon. Suivre le passage dans la direction opposée me parut une meilleure stratégie. Je m’élançai et m’accroupis derrière des paniers de déchets dès que j’arrivai à l’entrée d’une courette. Quelques vendeurs ambulants avaient décidé que l’endroit était un bon point pour s’établir. Durant quelques minutes, j’observai la friture de samosas, de chaats, de pakoras et je salivai. Bon sang, qu’est-ce que j’avais faim ! Les jalebis oranges et dégoulinants de sucre me tendaient leurs bras croustillants. J’en avais découvert le goût à mon arrivée en Inde et ne pouvais y résister bien longtemps dès que j’en voyais.

Tête baissée, essayant de rester discrète, je rasai les murs du plus près possible malgré les paniers et poteries diverses appuyées contre eux.

— Là-bas ! Arrêtez-la !

Je fermai brièvement les paupières de dépit. Ils m’avaient retrouvée. Prête à les affronter, je me retournai pour découvrir un marchand à la poursuite d’une gamine dépenaillée. Elle me frôla avant de s’engouffrer un peu plus loin entre deux planches. Sans même m’en rendre compte, je tendis la jambe au moment où son poursuivant arriva à ma hauteur. Il s’étala de tout son long dans le caniveau sale. Je m’empressai de l’aider à se relever.

— Excusez-moi, monsieur, je ne vous avais pas vu.

Énervé, l’homme me repoussa brutalement avant de froncer les sourcils et de me détailler.

— Vous êtes une femme blanche, accusa-t-il.

Je tentai un sourire désarmant et ouvris la bouche pour répliquer.

— Elle est là-bas !

Les cris et l’attroupement de soldats pointant le doigt vers moi me convainquirent de ne pas rester là.

— Excusez-moi, un rendez-vous urgent, dis-je à l’homme couvert de salissures.

Sans attendre, je m’engouffrai dans le même passage que la gamine précédemment. C’était étroit, sombre. L’atmosphère était étouffante, mais, sans autre choix, je persévérai. Vas-y, fifille, avance, se moqua mon frère. Combien de fois m’avait-il traité de fifille pour me faire enrager. Mais, chaque fois, cela me permettait d’aller plus loin, de franchir un obstacle de plus. Sa voix sarcastique jouait encore dans ma tête lorsque, à ma grande surprise, dépassant un encadrement de pierre, je débouchai sur les ghats et m’arrêtai juste à temps sur la première marche. En contrebas, le Gange coulait tranquillement alors que, sur ses rives, des milliers de personnes faisaient leurs ablutions, lavaient leur linge ou prenaient un thé. Un instant médusée par le spectacle, je restai figée en haut des escaliers.

Un choc contre mon dos me projeta en avant et je roulai-boulai interminablement sur les marches sans pouvoir stopper ma chute. Un parvis intermédiaire interrompit ma descente. Horrifiée, meurtrie, je redressai la tête et vis les soldats dévaler les ghats à ma poursuite. Bouge ! Vite ! Je n’en pouvais plus. Je n’avais qu’une envie : me coucher là et mourir. Tu es bien une fifille à vouloir abandonner dès que tu as le moindre bobo. Que je maudissais cette voix ! Je rampai un instant avant de passer à quatre pattes et de me relever tout en courant sur les marches. Longer le fleuve était ma seule et unique possibilité et les soldats le savaient. En arrivant à Bénarès, j’avais pris le bateau pour visiter la ville et j’avais vu les crocodiles. Nettoyage du fleuve, m’avait expliqué mon batelier en désignant les bûchers funéraires. Je les apercevais au loin, leurs flammes s’élevant tout autour des cadavres enveloppés de leur blanc linceul.

— Arrête-toi, tu es prise, cria une voix un peu au-dessus de moi.

Devant, deux soldats en uniforme bloquaient mon chemin, je bifurquai vers la jetée de pierre qui s’avançait sur le fleuve et ralentis. J’étais coincée. Ma seule issue était barrée par cinq soldats haletants et en sueur qui me toisaient d’un air féroce, prêts à se jeter sur moi. Je levai les mains en signe de reddition.

— Combien vous voulez pour me laisser partir ? demandai-je d’une voix forte. J’ai de l’argent.

Je désignai ma montre et mentis :

— Une montre suisse aussi.

Les soldats se regardèrent. Le plus vaillant d’entre eux s’avança d’un pas vers moi et croisa les bras. Sa moustache vibra avec son rire.

— La memsahib pense nous acheter ? Nous sommes l’élite des soldats du maharaja.

Les autres moustachus rirent sous leur turban. Ils voyaient la femme en moi et il me fallait gagner du temps. Je leur souris.

— Cette histoire est un malentendu. Si vous alliez chercher votre chef, ce serait vite résolu. Je vais attendre là.

Du doigt, je désignai une pierre et reculai vers elle.

— La memsahib va venir avec nous sagement et nous offrir sa montre, dit le même moustachu en tendant la main.

Je pris un air de petite fille effrayée. Ça n’a jamais marché avec moi, ricana mon frère.

— La montre appartenait à mon défunt papa. Vous ne pouvez pas la prendre et ne rien me donner en échange. C’est tout ce qu’il me reste de lui.

Je supposai que mon père me pardonnerait de l’avoir fait mourir pour la bonne cause. Pas après pas, je me rapprochai du bout de la jetée. Il ne me restait qu’une échappatoire, mais je désirais vérifier qu’il n’y avait pas dix crocodiles ou des blocs de rochers avant de faire le saut. Les soldats me souriaient. Certains avaient sorti leur sabre et commençaient à venir vers moi. D’un coup, je relaxai les muscles de mon corps, affichai un sourire sur mon visage et m’avançai vers eux, mains en l’air.

— Vous avez gagné. Je me rends.

L’air stupéfait sur leur face burinée aurait valu tout l’or du monde. Au moment où je fus assez près pour qu’ils me touchent, je me retournai brutalement et courus à fond vers le bord. Maintenant, frérot, on va voir si la chance ne m’a pas abandonnée. Mon pied sur la dernière dalle, je poussai de toutes mes forces vers l’avant. Le bateau amarré défila sous moi, l’eau du Gange aussi pendant ce qui me parut un temps infini. Je priai pour qu’il y ait assez de fond et que je ne me fracasse pas. C’était pour cela que j’avais choisi de sauter et non pas de plonger. Il valait mieux une jambe cassée que le cou. Le choc contre l’eau tiède me coupa le souffle. Je m’enfonçai comme un roc puis remontai. Lorsque je sortis la tête de l’eau, je notai ma position par rapport à la rive et me mit à nager vers l’autre berge sous les cris de colère des soldats. Le courant m’entraînait assez rapidement vers l’aval et je devais sortir de là avant que les crocos ne me repèrent.

J’imaginai un instant que j’étais dans une compétition de natation. Caolan et moi avions l’habitude d’en organiser chaque été dans l’océan avec nos copains d’enfance en face de la maison de nos grands-parents. Heureusement pour moi, j’étais une des meilleures.

Malheureusement pour moi, le fleuve était large et, après ma course folle, je commençais vraiment à fatiguer. Pour récupérer un peu, je fis la planche et laissai le courant m’emporter. Tant pis pour les crocos.

— Taxi, memsahib ? entendis-je soudain.

Un adolescent avec sa barque s’approchait de moi. Il souriait de toutes ses dents blanches.

— Oui. Si tu es libre, répondis-je avec humour.

— Alors, memsahib se dépêcher avant de servir de repas.

Il pointa derrière moi. Ce que je vis m’encouragea à accélérer. Les crocodiles m’avaient finalement repérée. L’adolescent m’aida à grimper à bord juste à temps. Le claquement de mâchoires puissantes contre la coque du bateau me fit frissonner malgré la température chaude.

Un instant, nous nous regardâmes en silence. Je hochai la tête et lui tendis la main.

— Phil, enchantée de faire ta connaissance. Merci.

Il me sourit à nouveau et, hésitant, accepta ma main. Même si ce geste ne lui était pas familier, il le comprenait.

— Rajid, memsahib. Je n’aime pas les gardes du maharaja, expliqua-t-il en pointant vers les ghats où les hommes en uniformes nous observaient. Ils sont méchants.

Soulagée, je m’allongeai au fond de la barque et regardai Rajid reprendre ses rames.

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Même approximatif, ça nous aide à avoir des statistiques plus justes.

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