Piste Rose - Cy Jung · Cy JUNG
Lire Piste Rose - Cy Jung en ligne gratuitement Chapitre 1
Vues : 4 303 vues
Le gros 4x4 noir Mercedes immatriculé en « 75 » prit sa place au ralenti dans la file des quelques véhicules qui attendaient au péage de Chambéry Nord, vitre électrique baissée côté conducteur. Un bras en sortit, une cigarette à demi consumée entre index et majeur. Le geste suffit à ce que la bise disséminât la cendre avant que le bras ne regagnât très vite l’habitacle. Le manège recommença à plusieurs reprises jusqu’à ce que le véhicule tout-terrain atteignît la guérite et qu’une carte Premier et un ticket magnétique se substituassent à la cigarette.
— Bonjour ! lança joyeusement la conductrice à l’attention de l’employé des autoroutes. Il fait frisquet, chez vous.
L’homme répondit d’un sourire convenu, effectua les opérations de paiement et rendit sa carte de crédit à la conductrice du GLK 350 Diesel en se faisant la réflexion qu’il y avait bien que les Parisiens pour rouler dans des engins si destructeurs pour l’environnement. Si elle avait eu accès à sa pensée, Agnès Dullion, surnommée la banquière eu égard à ses fonctions à la direction du Patrimoine de la BPF (la Banque aux Profits frauduleux), lui aurait sans doute rétorqué qu’elle n’avait de leçons à recevoir de personne en matière de sauvegarde de la planète, elle qui faisait un don annuel de 1000 euros à la Fondation Nicolas Hulot, triait avec application ses emballages et avait adopté, pour Pierre-Jean, l’usage de couches-culottes lavables.
Elle salua son interlocuteur, baissa la vitre, enclencha la première et, avant de s’inquiéter de l’emplacement du prochain radar, jeta un œil maternel à travers le rétroviseur sur le siège-auto où son fils avait fini par s’endormir à grand renfort de biberons d’eau sucrée et de menaces de privations alimentaires. Un sourire chargé d’amour éclaira son visage. Elle l’avait tant désiré, cet enfant, tant attendu, celui qui ferait d’elle une mère pleine et entière, celui à qui elle pourrait tout donner et qui saurait le lui rendre, craignant au fil des ans en être à jamais privée par l’âge — elle avait passé cinquante ans — et par les problèmes techniques liés à sa conception. Et il était là. Elle lui envoya un baiser du bout des doigts puis se concentra de nouveau sur sa conduite.
Elle roulait à présent à quatre-vingt-huit kilomètres à l’heure très exactement sur la N201 qui allait lui permettre de récupérer l’A41 après le tunnel des Monts. Son GPS annonçait un radar automatique à moins de trois kilomètres de là au niveau de l’ouvrage souterrain. Elle sourit derechef : elle échapperait, cette fois, au racket d’État, car elle n’avait pas l’intention de dépasser la vitesse autorisée sur cette portion du parcours. Sur l’A6, elle avait eu le plaisir de tester les performances de son 4x4 flambant neuf au grand dam d’un motard qui avait cru bon de lui donner la réplique. Sa CBF 600 n’avait pas été à la hauteur ; Agnès Dullion s’en était altièrement ébaudie, autant parce que son auto lui avait coûté une petite fortune que parce qu’elle était convaincue que son sexe n’était pas étranger à la bravade du motard.
En plus de gagner la course, elle avait presque miraculeusement échappé au flash de la gendarmerie nationale, réduisant sa vitesse à quelques encablures à peine du satané appareil. Ne pas tenter le diable était une troisième raison à son accès de prudence, la quatrième pouvant être la crainte de trop contrarier sa compagne Béatrice Sanchez qui ne partageait pas son goût pour les sensations fortes. À l’instar de Pierre-Jean, celle-ci avait les yeux fermés, sans qu’Agnès ne s’y trompât : la mère biologique de son enfant ne dormait pas ; sa léthargie tenait avant tout d’une torpeur volontaire destinée à amoindrir les effets des bouffées d’angoisse que six cent cinquante kilomètres de route ne pouvaient que provoquer chez un sujet phobique de la vitesse et de l’asphalte.
La banquière regrettait parfois de ne pouvoir partager ces plaisirs-là avec sa passagère : elles en avaient tant d’autres en commun, principalement ce projet d’enfant qui, après un long et trop difficile parcours, avait vu naître Pierre-Jean, don de Dieu, peut-être, de la procréation médicalement assistée, surtout. Agnès Dullion était si heureuse d’avoir croisé le chemin de Béatrice Sanchez, aide-soignante en disgrâce qui se dévouait chaque jour depuis trois ans et demi à l’éducation de son fils, mère biologique exemplaire qui choyait sa progéniture d’un amour piaculaire quasi marial, femme diligente et maîtresse docile.
Ah ! Béatrice ; quelle pauvre petite personne c’était ! Derrière son allure de femme forte et posée — elle était blonde et gironde —, elle n’était qu’une petite chose fragile incapable de gouverner seule sa vie tant celle-ci lui semblait, depuis ce jour où elle avait commis l’irréparable, fade et sans issue. Cette découverte avec le temps de la personnalité dépressive de sa compagne n’altérait pas la joie de la banquière chaque fois qu’elle se remémorait leur rencontre lors d’une après-midi speed-dating « Don d’ovules et de sperme » organisée dans le sous-sol d’un bar gay connu pour ses soirées noKpot par l’Association pour le droit à l’enfant pour tous et par n’importe quel moyen, l’incontournable APDEPTPNQM.
Béatrice Sanchez avait tout de suite emporté sa conviction tant son désir d’enfant était pur, son jeune âge — trente-deux ans —, ses tests de fertilité et sa qualification professionnelle propices à la maternité en dépit de l’erreur médicale qui avait brisé sa carrière. Aucun donneur de sperme n’avait malheureusement séduit les deux femmes ni lors de cette soirée ni lors des quelques suivantes. Ainsi, le Thalys, ce train qui les menait en deux heures en Belgique, pays de la PMA libre et onéreuse, était devenu leur lot jusqu’à ce jour béni des zélateurs de l’homoparentalité où le miracle de la procréation avait atteint son terme, à peine une semaine avant celui d’ordinaire assigné par la nature.
Ah ! Pierre-Jean. Agnès Dullion enveloppa son fils d’un regard aimant à travers le rétroviseur avant de goûter, l’esprit en fête, aux délices des derniers kilomètres en ligne droite sur l’A430 : bientôt, quand elle quitterait les voies protégées de l’autoroute pour rejoindre la station de Combette-en-Savoie par une longue suite de lacets en épingle, ce serait une autre affaire. Elle s’en tirerait haut la main, elle en était certaine, mais elle devrait néanmoins redoubler d’attention.
Au péage de Saint-Vital, elle téta une dernière cigarette vitre grande ouverte, formant l’hypothèse qu’il valait mieux pour la santé de Pierre-Jean qu’il eût un peu froid plutôt qu’il respirât la fumée de tabac. Quid des échappements automobiles accumulés aux abords du péage ? Quid ? En effet : la conscience environnementale d’Agnès Dullion atteignait ici sa limite, autant qu’elle voulait ignorer que rouler l’œil rivé sur le GPS afin de ne pas rater l’embranchement était contraire aux règles élémentaires de sécurité.
La quinquagénaire, née l’année de l’invention du moulin à café électrique, avait une confiance absolue en la technologie et elle faisait bien puisque l’appareil de guidage la mena sans encombre au pied de la petite route de montagne tant attendue. Ce que celui-ci ne lui avait pourtant pas indiqué, c’était que des chutes de neige matinales avaient rendu la chaussée très glissante et, si son 4x4 et ses pneus contact la dispensaient de la corvée des chaînes, ils ne lui épargneraient pas un type de pilotage qu’elle craignait car elle en maîtrisait fort mal la technique — ce qu’elle n’avouerait jamais, bien sûr.
Stationnée sur le bas-côté au pied de la fameuse montée, Roberta Paulin, que tous appelaient Bobie considérant que Roberta n’était pas un prénom qu’elle appréciait, comptait à l’inverse se délecter de la conduite sur neige, elle dont le métier était d’apprendre aux habitants du Mâconnais à se servir congrûment d’une automobile.
La tâche était immense, la mission désespérée. Mais pour l’heure, il n’était pas question d’y songer : Bobie était en vacances, pleine d’allant face à cette montée très technique jusqu’à la station de Combette-en-Savoie, ce d’autant que la neige était suffisamment abondante sur la route pour amoindrir l’effet char d’assaut que parfois conféraient les chaînes.
— Tu me promets d’y aller mollo, implora sa première passagère Dene Manduakila, en la regardant équiper les roues avec science.
— Je te promets, ma cocotte, la rassura la jeune conductrice aguerrie à toutes les formes de conduite. Tu arriveras entière en haut, il en va de ma vie !
— Je confirme, renchérit Élisabeth Khir, sa deuxième passagère et néanmoins vieille copine de vingt ans en posant une main rassurante sur l’avant-bras de Dene, sa compagne, puis un rapide baiser sur ses lèvres.
Bobie interrompit l’étreinte naissante des deux amantes en demandant à Élisabeth de se mettre au volant et de desserrer le frein à main. Avec souplesse, elle poussa alors le véhicule afin qu’il s’installât bien en ligne sur les chaînes.
— Stop ! cria-t-elle en levant le bras.
Les deux femmes, habituées à partager des séjours aux sports d’hiver, étaient rodées à l’exercice. Élisabeth serra aussitôt le frein à main et Bobie termina son installation. Elle fit ensuite un dernier tour du véhicule, invitant ses amies à reprendre place dans l’habitable pour l’ultime montée vers la station. Élisabeth Khir et Dene Manduakila n’en étaient pas fâchées. En dépit de leurs vêtements et chaussures de montagne, elles trouvaient le fond de l’air un peu frais et la dégustation des glacés-minces, ces fameux biscuits au pain d’épice fabriqués à Dijon, arrosés de thé encore chaud n’y avait rien changé.
Chacune boucla sa ceinture. Bobie tourna la clé de contact. Le moteur réagit immédiatement. Avant de passer la première, la conductrice émérite vérifia avec précaution qu’aucun véhicule n’arrivait derrière elle. Bien lui en prit ! Un gros 4x4 noir Mercedes conduit par une femme entre deux âges tournait justement dans la petite départementale, faisant gicler au passage quelques gravillons laissés là lors de la dernière opération de réfection de la chaussée.
— Salope ! ne pût s’empêcher de jurer la conductrice de la 207 en regardant le véhicule tout-terrain s’engager dans la montée aux vingt-trois lacets à une allure trop rapide pour être sûre. Je vous parie une fondue qu’elle se plante avant l’arrivée.
— Tu ne devrais pas médire de ton prochain, la gronda Dene Manduakila, toujours prompte à donner quelques leçons de morale et de savoir-vivre ensemble. Tu vas lui porter la poisse !
— Ce n’est pas moi qui lui porte la poisse, se défendit Bobie, c’est sa façon de conduire !
Dene savait que Bobie avait raison. Elle regrettait d’ailleurs sa réplique.
— Excuse-moi, c’était idiot de te dire ça. Ce sont ces lacets, qui me stressent.
— Ne t’inquiète pas ! On y va tout doux.
En arrivant en haut des vingt-trois virages en épingle, le trio venu de Bourgogne n’avait croisé aucun véhicule accidenté et Bobie, pas si méchante fille qu’elle s’en donnait l’air, fut soulagée d’avoir perdu son pari. Elle fut par contre contrariée de reconnaître le GLK Diesel noir garé sur le parking de l’Étoile des neiges, la résidence hôtelière où elles avaient loué deux chambres contiguës dans l’un des petits chalets qui la composaient. Bobie savait, par expérience, que la manière de conduire révélait beaucoup de choses du caractère du conducteur et, d’emblée, cette femme lui avait fait mauvaise impression.
— Tu vas peut-être un peu vite en besogne ? remarqua Élisabeth Khir en débouclant sa ceinture. Elle a juste fait voler trois gravillons.
— C’est son 4x4 nouveau riche immatriculé en 75 qui m’agace, aussi, renchérit Bobie. Il est très tapageur et contradictoire avec la vie urbaine !
— Tu es jalouse, oui ! la railla gentiment Dene Manduakila soulagée d’être arrivée à destination.
— Même si tu me payais, je n’en voudrais pas de son gros tas ! mentit Bobie qui regrettait parfois son sens du devoir écologique dans le choix de ses véhicules. Bah ! j’espère qu’on ne la verra pas trop, ce sera déjà ça.
— L’hôtel est grand et la montagne encore plus ! la réconforta Élisabeth en dégageant ses longues jambes de l’habitacle, mettant ainsi fin à cette conversation qui ne menait nulle part.
« Et le monde si petit, rumina intérieurement Bobie qui avait croisé cinq fois en trois mois son ex qui habitait à deux cents kilomètres de chez elle ! Si je la rencontre ici, je lui pète sa gueule. »
Forte de ses pensées va-t-en-guerre à l’égard de celle qui lui avait durablement brisé le cœur, elle accrocha les clés de la Peugeot 207 bleu montebello — magnifique ! — au mousqueton suspendu à un passant de son pantalon de randonnée et sortit de la voiture, la contournant pour ouvrir le coffre et en extraire les bagages. Dene Manduakila, de son côté, mit pied à terre et se pencha par-dessus la banquette arrière afin de rassembler les affaires éparpillées par le voyage.
Debout derrière la large baie vitrée qui jouxtait la réception de l’Étoile des neiges, Agnès Dullion, la banquière, Béatrice Sanchez, sa compagne, et Pierre-Jean, l’unique, le grand, ne pouvaient rien manquer de l’arrivée du trio bourguignon, surtout la banquière, Béatrice étant occupée à dégager le nez encombré de sécrétions jaunâtres de l’enfant qui avait eu la mauvaise idée, l’avant-veille de leur départ, d’attraper à l’école le dernier virus à la mode.
— Tu as vu cette beauté ? se délita Agnès Dullion, un peu de salive au coin des lèvres. Une vraie panthère qui aura du mal à se fondre dans le manteau blanc…
Béatrice Sanchez alla jeter le mouchoir en papier dans la poubelle près du comptoir de la réception et attrapa la main de son fils, sans un commentaire pour la réplique de sa compagne dont la goujaterie — à laquelle elle ne se faisait décidément pas — n’avait d’égale que la suffisance bourgeoise. À quoi aurait-il servi de protester ? Agnès Dullion n’était pas une poissarde dans l’âme ; elle aimait simplement se donner des airs de rustaude, convaincue que cela augmentait son charme.
C’était drôle finalement, ce d’autant que son succès était loin d’être garanti. La jeune maman n’avait néanmoins pas en permanence le cœur d’en rire ; la lassitude, peut-être… Pour l’heure, elle avait surtout envie de prendre possession de leur chambre : Pierre-Jean donnait de légitimes signes d’ennui ; il devenait urgent de l’emmener gambader dans la neige.
— Viens, suggéra-t-elle à sa banquière quinquagénaire et fieffée croqueuse dont l’œil luisait de plus en plus face au spectacle du corps particulièrement gracile de Dene Manduakila, quarante-quatre ans, un mètre soixante-dix pour cinquante-neuf kilogrammes, cheveux frisés ramenés en chignon. Le bagagiste nous attend.
Agnès Dullion lui emboîta le pas à contrecœur. Elle aurait volontiers poursuivi son observation mais son petit doigt lui disait que l’occasion se représenterait bientôt. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu une femme pareille, si… si… féline ? Oui, féline mais plus que ça encore : animale, presque ; brute de terre et d’humus. Oh ! qu’il serait bon de respirer cette chair qui devait exsuder les senteurs sapides de la faune et de la flore du Tsavo, légendaire parc national kenyan sis sur la partie bourguignonne du plateau de Langres. Oh ! que…
— Maminka, miaula Pierre-Jean d’une voix d’enfant sage, ce qu’il n’était évidemment pas. Tu m’emmènes à la luge ?
— Tout de suite, mon chéri, se reprit sa maminka, à deux doigts de prendre un avion pour un safari en Afrique de l’Est sans conscience aucune de ses fadeurs racistes. On pose les bagages dans la chambre et on y va. Tu as faim ?
L’enfant ne répondit pas. Il lâcha la main de Béatrice Sanchez et trottina derrière le bagagiste en lui donnant des tapes sur les fesses sans qu’aucune de ses mamans — elles étaient pourtant deux ! — ne s’en souciât. Béatrice se sentait trop fatiguée pour intervenir et Agnès Dullion était concentrée sur le nouvel objet de son désir.
Elle était malheureusement trop loin de la baie vitrée pour assister au premier vol plané du séjour alpin des trois Bourguignonnes et d’en rire, à coup sûr, puisque, fort heureusement, la victime de cette chute — Bobie, pour ne pas la nommer — ne se blessa pas. Par contre, la lourde et solide valise de la Mâconnaise, que le verglas et la légère pente menant à la réception avaient transformée en boulet meurtrier, s’était ouverte en s’écrasant contre un arbre, éparpillant son contenu sur un large cercle.
Après s’être enquis de la santé de Bobie — que la pratique régulière des arts martiaux avait préparée à gérer les chutes —, Dene Manduakila et Élisabeth Khir l’aidèrent à reconstituer son bagage, sans un mot pour la quantité astronomique de compléments alimentaires qu’il contenait. Cette discussion-là, elles l’avaient eue trop de fois déjà et leur jeune amie ne voulait rien entendre des risques qu’elle prenait à avaler tout ce qu’Internet et les marchands d’illusions lui proposaient de vitamines jeunesses et autres minéraux vivifiants, pour n’évoquer que les molécules aux effets présumés les plus ordinaires.
Par contre, Dene ne put retenir une exclamation à la vue d’une boîte de préservatifs qui avait volé jusque de l’autre côté de l’arbre.
— Oh !
Que pouvait donc signifier ce « Oh ! » assez sonore ? Élisabeth Khir et Bobie attendirent la suite qui ne se fit pas attendre.
— Mais qu’est-ce que tu fais avec ça ? se récria Dene Manduakila en brandissant l’objet de son indignation. Tu comptes coucher avec un mec ?
— Je…, s’étrangla Bobie aussi quinaude que contrariée que Dene pût imaginer une abomination pareille alors qu’elle n’avait jamais, au grand jamais, éprouvé la moindre attirance pour la gent masculine. Je…
— Je crois que cela va avec ça, inféra Élisabeth en agitant un magnifique godemiché émeraude sculpté en spirales enchâssé dans une ceinture de cuir noir cloutée.
L’honneur de Bobie était sauf et Dene se rasséréna en la couvant d’un regard miséricordieux.
— Je suis ravie de voir que tu ne perds pas le nord, ma belle, et je te souhaite que le contenu de cette boîte soit très rapidement épuisé !
Bobie, plus enluminée encore qu’elle ne pouvait l’imaginer, ne savait plus où se mettre. Élisabeth et Dene en gloussaient sous cape, enchantées de voir leur jeune amie recouvrer suffisamment de désir pour partir en vacances avec ce bel attirail. Cela faisait si longtemps qu’elle souffrait de sa rupture d’avec Joséphine, cette misérable impudente qui lui avait fait miroiter la vie commune pour la quitter par simple texto la veille de leur emménagement. Si elle pouvait rencontrer quelqu’une qui la réconcilierait avec l’amour, même pour quelques jours, qu’est-ce qu’elles en seraient heureuses !
En attendant, la valise avait retrouvé son contenu — dont quelques sous-vêtements défraîchis qui avaient valu à Bobie un commentaire réprobateur de la part d’Élisabeth Khir, qui tenait rue de la Liberté, à Dijon, une fort jolie boutique de lingerie — et il était temps que les trois Bourguignonnes prissent possession de leur chambre si elles voulaient, avant le dîner, louer leur matériel de ski et acheter leur forfait.
Les formalités de récupération des clés furent rapides et le bagagiste, qui venait juste d’en finir avec les deux Parisiennes et leur saligaud de fils prodigue, les aida à transporter leur barda en leur indiquant au passage les différents équipements de l’hôtel : restaurant gastronomique, bar, salon home cinéma, spa, salle de musculation et de massage où un kinésithérapeute tenait permanence toutes les fins d’après-midi, local à ski, …
— À ce propos, l’interrompit Élisabeth Khir. Vous pouvez nous conseiller un loueur ?
— Allez Chez Jean-Claude. C’est un ancien champion olympique. Son matériel est bien entretenu et il est d’excellent conseil. Présentez-vous de ma part, il vous fera une ristourne.
Élisabeth le remercia et prit la carte qu’il lui tendait, convaincue que tous les loueurs se valaient mais que ce jeune saisonnier avait bien mérité sa commission. Ils arrivaient enfin aux chambres. Elles étaient spacieuses, avec vue imprenable sur la montagne, décoration alpine en prime. Le bagagiste leur désigna la brochure contenant un plan de l’Étoile des neiges et les tarifs des services proposés puis retourna à la réception, un agréable pourboire en poche.
Les deux chambres étaient identiques, à l’exception de la couleur du dessus-de-lit. Bobie choisit le bleu, Élisabeth et Dene prirent le vert. Elles se donnèrent ensuite une demi-heure pour se rafraîchir, défaire leurs valises et peaufiner leur tenue de citadines en villégiature aux sports d’hiver, tenue déjà composée d’un pantalon confortable et d’un bon pull : Moonboot argent et casquette rouge à rabats pour l’une, après-ski à poils longs et toque assortie pour la deuxième, cuir retourné et bonnet de laine tricolore pour la troisième. Côté parkas, l’éventail était moins large, les trois disposant de bonnes vestes de randonnée qui, doublées d’une polaire, faisaient parfaitement l’affaire.
Ainsi parées, elles se rendirent bras dessus, bras dessous chez le loueur de matériel, notant au passage les différents commerces et activités que proposait la station, dont un bar, le Piste rose, qui arborait un discret mais efficace drapeau aux couleurs de la communauté homosexuelle — l’incontournable rainbow flag — collé sur la porte d’entrée aux côtés des logos indiquant les moyens de paiement acceptés par l’établissement.
— Vous avez vu ça ? se réjouit Bobie qui l’avait repéré la première. Il y a même un bar homo !
— Ils sont partout ! blagua Dene Manduakila, également ravie de pouvoir boire un verre dans un lieu où elle pourrait câliner son Élisabeth sans devoir cacher sa tendresse derrière des gestes ordinaires.
— Mais c’est dégoûtant ! conclut cette dernière, tout aussi ravie que son amoureuse et pour les mêmes raisons.
Les trois femmes rirent de cette blague éculée — il est bien écrit « éculée » ! — et se promirent d’y aller dès le soir venu après leur dîner au restaurant de l’hôtel.
— Dîner ? s’enquit Dene en soupirant. C’est vrai qu’il commence à faire faim.
— Il est à peine 4 heures…
— Certes, mais les sandwichs de midi sont loin !
Une boulangerie, apparue fort à propos, régla la question. Les trois Bourguignonnes achevèrent leur tour des boutiques en grignotant quelques délicieuses viennoiseries puis revinrent sur leurs pas, le loueur de matériel se situant plus bas dans la rue.
Elles y furent accueillies par un jeune homme qui s’avéra aussi gentil que compétent et efficace. Sa tâche était facilitée par le peu de touristes présents en ce milieu de mois de janvier et la bonne humeur qui régnait dans le trio. Il en profita pour leur indiquer les meilleures pistes — avec une mention spéciale à La Douce, classée rouge mais avec un mur de bosses redoutable, ce d’autant que la neige était dure — et leur recommanda, pour la fondue, un petit restaurant à l’écart, La trempette, où, Élisabeth aurait pu le parier, l’apéritif serait offert si elles y allaient de sa part.
Elles notèrent l’adresse, le prénom du garçon, déposèrent un chèque de caution pour le matériel et reprirent d’un bon pas le chemin de l’hôtel, les skis sur une épaule, les chaussures dans l’autre main. L’exercice ne leur faisait pas peur, elles qui pratiquaient chacune un sport voire deux : le judo et le handball pour Bobie ; la course à pied — principalement le cross — pour Élisabeth ; la natation et la gym suédoise pour Dene.
Marchant sur une ligne comme les Dalton en plein milieu de la chaussée de la rue principale de Combette-en-Savoie, elles respiraient la force et le bonheur, la beauté aussi, pas celle des magazines mais celles des femmes qui sont fières de ce qu’elles sont. Elles dégageaient une telle énergie que même Pierre-Jean, pourtant peu enclin à être impressionné par son prochain, marqua un arrêt quand elles lui firent face alors qu’il sortait de la boulangerie, un énorme pain au chocolat dans les mains.
« Mazette ! arriva-t-il à penser bien que le mot ne fît pas encore partie de son vocabulaire d’enfant de trois ans et demi. Sacrées gonzesses ! »
Derrière lui, Agnès Dullion, sa maminka, dévorait déjà des yeux sa panthère alors que Béatrice Sanchez, d’ordinaire rétive à l’expression de son désir, ne put retenir un commentaire.
— J’adore les Moonboot argent ! s’encanailla-t-elle, surprise elle-même d’admirer des accessoires de mode.
— Je préfère le cuir retourné, saliva Agnès Dullion, qui parlait chiffons évidemment.
Les trois Bourguignonnes passèrent devant les Parisiennes à l’enfant sans ralentir. Elles échangèrent un salut de convenance et les unes poursuivirent leur route vers l’Étoile des neiges pendant que les autres visitaient la station.
— Je suis sûre que c’est la nana au 4x4, bougonna Bobie en jetant un œil par-dessus son épaule. Dommage qu’elle soit si vieille, elle a un très joli cul.
— Elle n’est pas si âgée que ça, argua Élisabeth Khir qui savait que son heure de sénescence viendrait toujours trop tôt. Par contre, elle t’a sacrément reluquée, Dene.
— Oui, j’ai remarqué aussi mais d’une façon qui risque de lui coûter cher si elle recommence.
L’agacement dans sa voix était perceptible. Élisabeth et Bobie le comprenaient. Dene Manduakila était souvent la cible de flagorneries sexuelles sur fond de colonialisme mal assumé et de racisme larvé qui avaient le don de la faire sortir de ses gonds au point de l’amener à prodiguer des menaces qui frisaient si nécessaire l’excès de pouvoir. Autrement dit, madame la vice-présidente de la sixième chambre correctionnelle du TGI de Dijon — c’était son titre exact — n’avait pas son pareil pour faire des rappels à la loi en matière de propos sexistes, racistes ou attentatoires à la dignité quels que fussent l’heure et l’endroit en menaçant de poursuites pour outrage qu’elle savait pertinemment abusives en l’espèce, elle qui avait conscience des excès de ses pairs dans l’application de l’article L433-5 du Code pénal.
Peu lui chalait ! L’importait en la matière que chaque citoyen sût que le temps où les femmes noires étaient des négresses corvéables et méprisables à merci était révolu, quitte à ce que le message passât un peu en force. Personne, à ce jour, n’avait eu le cran de contre-argumenter, la simple évocation d’un article de code, même erroné, ayant le don de placer le citoyen modèle en position de coupable pénitent. Dene Manduakila adorait ça, elle pouvait bien l’avouer, et elle savait que sa compagne Élisabeth Khir était capable de l’arrêter si elle allait trop loin.
— En plus, ajouta-t-elle d’un ton marquant l’étonnement, elle n’a pas honte de draguer devant sa fille et son petit-fils !
— Tu crois que c’est la mère de celle qui est un peu forte ? s’enquit Élisabeth, rassurée de la voir plus surprise que courroucée. La différence d’âge n’était pas si flagrante.
— Moi, je parie une pizza que c’est une quinquagouine qui entretient une petite jeune pour avoir l’enfant, trancha Bobie qui passait, à l’évidence, trop de temps à lire des romans roses sulfureux.
— Pari tenu ! lança Dene, qui ne jurait, elle, que par la Gazette du Palais. Il y a au moins vingt ans d’écart entre les deux ! Tu en connais beaucoup, des couples avec une telle différence d’âge, surtout chez des femmes ?
— Depuis combien de temps n’as-tu pas été dans une soirée lesbienne ? interrogea Bobie un sourire narquois aux lèvres.
— Je ne vois pas le rapport !
— Le rapport est que c’est pire qu’un cliché, vingt ans d’écart dans un couple lesbien.
Dene Manduakila haussa les épaules, heureusement sans faire tomber la paire de skis. Parfois, Bobie l’agaçait avec ses idées toutes faites sur l’homosexualité.
Un jour, elle lui avait expliqué que l’on reconnaissait une lesbienne à ses chaussures, les bouts ronds indiquant forcément une tendance aux amours saphiques. Après trois jours d’observation de ses collègues, Dene avait dû conclure que c’était vraiment n’importe quoi sauf à admettre que la procureure générale, en personne, … et les deux secrétaires du greffe, seraient… Impossible !
Le chalet qui hébergeait leur chambre n’était plus qu’à quelques pas. Élisabeth Khir partit en avant et composa le code d’accès du local à matériel. Deux casiers au numéro de leur chambre les y attendaient.
— Et les forfaits, on s’en occupe quand ? s’inquiéta Bobie qui avait l’intention de démarrer aux aurores le lendemain matin.
— On y va, la rassura Élisabeth. Tout le monde a sa photo ?
Tout le monde avait. Elles prirent soin de bien refermer la porte derrière elles et se dirigèrent cette fois vers le bas des pistes où un drapeau plus haut que les autres indiquait le bureau de la station. Les forfaits récupérés, Bobie s’enquit de l’endroit où elle pourrait s’inscrire à des leçons, non qu’elle ne sache pas skier mais parce qu’elle avait l’intention de progresser un peu.
Le chalet des moniteurs était juste à côté. Elle prit rendez-vous pour le lendemain, 10 heures, avec une certaine Stéphanie pour deux heures de cours individuel « Perfectionnement adulte ». L’addition était un peu salée mais Bobie n’en avait cure : elle était là pour profiter au maximum de ses vacances.
— Et qui sait ? ajouta Élisabeth Khir, de plus en plus ravie de voir sa copine de vingt ans aller de l’avant. Elle sera peut-être canon, ta monitrice.
— Et lesbienne et célibataire, rigola Bobie. Tu es pleine d’espoir !
— Pas toi ?
Eh bien ! si, Bobie l’était et pour fêter ça, les trois amies, en avance sur l’horaire, décidèrent d’aller tout de suite voir si le bar gay de la station ne recelait pas de belles proies.
La suite te tente ?
Tu viens de lire l'extrait gratuit de « Piste Rose - Cy Jung ». Découvre la suite de l'histoire sur la fiche du livre.

Commentaires (0)
Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.
Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.