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Profilage à Vancouver · Alice Ajar
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Vancouver – 1h47
Magdalena posa maladroitement sa main sur la cuisse de la jeune femme blonde à côté d’elle, dont les yeux prirent immédiatement une lueur plus ardente. Sans attendre, la dénommée Flora mordilla sa lèvre inférieure d’un air aguicheur, tout aussi entreprenante. Motivée par cette visible invitation, Magda fit lentement remonter ses doigts sur sa cuisse dénudée, observant l’effet qu’elle produisait sur elle. Tandis qu’elle atteignait le tissu de son short en jean, Flora sourcilla, défiante, et Magda se perdit un instant dans son regard océan, se demandant si elle apprécierait de la revoir après cette soirée, ou si elle préfèrerait s’en tenir à cette rencontre fortuite.
Quelques jours auparavant, Magda avait vivement refusé de participer à cette soirée organisée par ses amis. Sa meilleure amie de toujours l’avait invitée à les rejoindre dans l’un des clubs les plus huppés de la métropole canadienne afin de célébrer la reprise de l’université. Mais Magda était trop harassée par les journées de stage qu’elle enchaînait et n’avait aucunement l’envie de passer la nuit à échanger avec des personnes qu’elle ne connaissait pas et ne reverrait, de toute manière, sans doute jamais. Elle était sortie première de sa classe d’une prestigieuse école de cuisine du pays, sept mois auparavant et elle avait obtenu un stage dans l’un des restaurants étoilés de la ville, nommé The Other Side. Cette période d’apprentissage était censée l’amener à un poste permanent par la suite et ajouter une expérience exceptionnelle sur son curriculum vitae. Après un tel apprentissage, elle pourrait d’ailleurs voyager aisément et trouver sa place dans d’autres enseignes de renom, aux quatre coins du monde. Mais le patron de ce restaurant étoilé n’était pas des plus tendres avec la jeune femme de vingt-trois ans. Il l’obligeait à enchaîner les services du midi et du soir, six journées par semaine. Aussi, Magda se sentait plus épuisée qu’enrichie par ce stage dont elle rêvait tant quelques mois plus tôt.
Néanmoins, plus la soirée avançait, moins elle regrettait d’avoir suivi les conseils de ses amis. Une jeune femme blonde aux cheveux courts, Flora, avait immédiatement jeté son dévolu sur elle après qu’elle soit arrivée. Et Magda s’était laissé aller au flirt sans hésiter. L’inconnue faisait une tête de moins qu’elle, mais son sourire et ses yeux bleu océan étaient des plus irrésistibles. Après quelques minutes, les deux femmes s’étaient éloignées du groupe pour discuter tranquillement sur une des banquettes, à l’arrière du club. Rapidement, leurs corps s’étaient rapprochés et la conversation avait dépassé la simple courtoisie. Tandis qu’elle observait Flora avec attention, Magda se sentait brûlante de désir. Elle approcha sa main de sa gorge pour entreprendre un rapprochement plus intime, quand une violente détonation se fit entendre.
Le bruit venait d’une des principales salles du club, proche de l’entrée. Il fut rapidement suivi d’une dizaine d’autres coups de feu. La musique s’était interrompue et des cris effrayés résonnèrent dans les murs de la discothèque. Sans vraiment réfléchir, Magda attrapa immédiatement le poignet de Flora et se jeta sous la banquette. Le cœur battant dans ses tempes, il lui sembla se remémorer les sensations d’une autre époque. L’inconnue la suivit en silence, les yeux humides et la respiration haletante. Les deux se retrouvèrent ainsi dissimulées dans la pénombre, sous l’imposant divan de la petite salle du club. À quelques mètres d’elles, un couple d’hommes avait eu la même initiative.
Suivant son instinct, l’apprentie cuisinière attrapa son téléphone dans la poche de son jean et composa les trois chiffres d’appel d’urgence. Mais quand sa compagne d’un soir saisit son propre appareil, Magda lui fit signe de le mettre sur silencieux. Pendant ce temps, les détonations et les cris se multipliaient dans les autres salles du bar, presque en sourdine. Bientôt, elles ne purent percevoir que de lourds pas de bottes. Une seule personne, songea Magda alors que les pas se rapprochaient de leur petite salle secondaire. De nouvelles détonations suivirent, et on ne put bientôt percevoir que la vibration de certains téléphones dont les messages et appels resteraient à jamais sans réponse. Si l’instant avait paru durer des heures, Magda avait conscience que quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis la première détonation.
Quand la personne approcha de leur emplacement, Flora commença à respirer avec plus de difficulté. Très vite, son souffle se fit court, bien qu’elle essayait de garder son calme. Habituée à gérer ce genre de situations, Magda lui intima en silence de prendre de plus longues inspirations. Elle serra sa main dans sa paume et tâcha de se rapprocher le plus possible de son corps. La chaleur pouvait toujours aider lorsqu’une personne était en proie à une crise d’angoisse. Cependant, les pas du tueur ralentirent légèrement lorsqu’il entra dans la petite salle du club, comme s’il était à la recherche de quelque chose. Ou plutôt en chasse, pensa l’apprentie cuisinière, qui s’efforçait de garder son calme. À l’inverse, Flora ferma les yeux de terreur et Magda eut l’impression qu’on pouvait entendre les battements saccadés de son propre cœur jusqu’à l’entrée du bar, tant ils résonnaient dans ses tempes. Soudain, la personne parut interrompue dans sa tuerie, puisque ses pas accélèrent vivement et un claquement de porte se fit entendre.
Les quatre jeunes gens s’immobilisèrent sous la banquette, tandis que le silence paraissait désormais prendre toute la place dans ce club de la métropole. Magda rouvrit ses yeux en essayant de se convaincre que c’en était fini, lorsque de nouveaux pas résonnèrent dans les salles. Cette fois, il s’agissait de plusieurs personnes. Leurs pas étaient rapides et on pouvait percevoir les bruits de froissement de leurs vêtements. Au bout de quelques minutes, une voix s’éleva dans la pièce et se présenta comme celle d’un membre de la police. Les lumières furent rallumées moins d’une seconde plus tard. Rassurée, Magda commença à percevoir des sons d’émetteurs radio et elle put enfin reprendre son souffle.
C’est à ce moment qu’elle réalisa que son corps s’était entièrement contracté sous la terreur. Elle parvint toutefois à s’extirper d’en dessous de la banquette, rampa sur près d’un mètre, afin d’être visible par les policiers, quand deux bras vinrent instinctivement se placer sous ses épaules. Une jeune femme vêtue d’un gilet pare-balles et d’un casque l’aida à se relever, alors qu’elle faisait signe à ses collègues de venir la rejoindre. D’autres agents s’occupèrent de Flora ainsi que des deux hommes, et de nombreuses voix s’élevaient de leurs émetteurs radio. Pourtant, ni Madga ni sa compagne d’un soir ne parvenaient à discerner réellement ce qu’elles entendaient. Magda percevait toujours les battements de son cœur dans son crâne. Brutaux, sourds et incessants.
Elles furent accompagnées à travers les différentes salles du club, désormais désertes. Titubantes, presque inconscientes, elles ne remarquèrent certainement pas la présence des autres danseurs, inertes, autour d’elles. Les deux femmes ne purent enfin reprendre pleinement leur souffle que lorsqu’elles sortirent dans l’air frais de la nuit. Très vite, d’autres bras les prirent en charge. Des couvertures furent placées sur leurs épaules et des personnes vêtues de jaune les accompagnèrent jusqu’à un véhicule dont les lumières rouges paraissaient danser dans la nuit glaciale. Alors qu’elle marchait comme elle le pouvait jusqu’à l’ambulance, Madga se retourna instinctivement vers Flora, juste derrière elle. Leurs regards se croisèrent et l’apprentie cuisinière sut que leurs destins étaient désormais scellés pour toujours.
2h10
Elena sortit de sa berline en claquant la porte et referma immédiatement les pans de son duffle-coat sur sa poitrine. Elle s’avança en soupirant, son expiration s’évaporant en une fumée légère. Cette année, l’automne était véritablement arrivé plus vite qu’à l’ordinaire. Le mois d’octobre débutait à peine, mais les températures avaient chuté en même temps que les premières feuilles colorées. Tandis qu’elle marchait vers le club, la rouquine à ses côtés lui tendit une cigarette, par habitude. Elena refusa poliment, se demandant si elle allait pouvoir tenir le coup. Kelly lui sourit néanmoins, avant de détourner ses magnifiques yeux verts et de prendre une première bouffée de nicotine.
Plus grande qu’Elena, la détective arborait de longs cheveux roux bouclés qu’elle attachait toujours à la va-vite, n’ayant jamais la patience de les coiffer en chignon serré ou en queue de cheval soignée. Elle se contentait généralement de les enrouler autour d’un crayon ou de simplement les rassembler à l’arrière de son crâne, insouciante. Et quand Elena lui faisait remarquer, un splendide sourire indifférent illuminait le visage de sa collègue, dont les pommettes saillantes et le nez retroussé lui donnaient des airs de véritable divinité. À l’inverse, Elena attachait toujours soigneusement ses cheveux de jais, pourtant plus courts, les soignant avec autant de minutie que sa tenue et son maquillage. Si elle n’estimait pas avoir un visage aussi attrayant que celui de sa meilleure amie, avec sa mâchoire carrée, son nez droit, ses yeux sombres et sa peau légèrement hâlée, elle prêtait une attention particulière à chaque détail de son apparence, comme à toutes les facettes de son existence.
Après quelques minutes, les deux détectives arrivèrent enfin au niveau du fourgon des forces spéciales et une jeune femme d’une vingtaine d’années les accueillit. Elle se présenta comme l’agente Prentiss et serra leurs mains avec respect.
— On n’a que cinq survivants, indiqua la policière. Deux femmes et trois hommes. L’un d’entre eux est un barman qui était sorti jeter des sacs de recyclage dans la ruelle derrière. Il est resté à l’extérieur dès qu’il a entendu les coups de feu...
— Et les quatre autres ? demanda la détective.
— Simplement des clients du bar, mais on n’a pas encore récolté leurs informations.
— Demandez aux paramédicaux de le faire, comme ça je vais pouvoir les questionner, ajouta Kelly en prenant une nouvelle bouffée de sa cigarette.
À ses côtés, Elena lui adressa un regard sombre.
— Pas la peine, souffla-t-elle. Ils viennent de vivre une véritable boucherie et ils n’auront rien à nous dire de plus. Ils pourront passer au poste dans les prochains jours pour leur témoignage, mais je ne pense pas que ça nous serve à grand-chose. L’essentiel, pour le moment, c’est de retrouver le tueur.
— Le tueur ? questionna l’agente Prentiss d’un air intrigué.
Elena lui adressa un sourire quelque peu méprisant.
— La majorité des terroristes de ce genre sont des hommes, agente Prentiss, rétorqua-t-elle. Si vous voulez mon avis, j’opterais même pour un suspect caucasien entre 25 et 40 ans, certainement assez isolé et n’ayant pas de compagne ou de compagnon. Il s’est attaqué à un club réputé pour être l’un des plus prisés de la communauté LGBTQ+ de la ville, donc je vous laisse imaginer ses motivations. Contentons-nous de le retrouver et de le mettre derrière les barreaux. Même si nous savons tous que ses jours, voire ses heures, sont à présent comptés.
— C’est assez... direct... admit la policière d’un air surpris.
— Les terroristes ne font pas partie de ma catégorie de criminel. Et dans la majorité des cas, ce type de tueur est imprévisible et finit sa vie sous les balles des policiers. Il est inutile de faire quelque profilage que ce soit sur ce genre d’individu. L’important est plutôt de savoir où il a pu se procurer de telles armes et éviter que des personnes de son genre puisse en acheter aussi facilement.
Kelly acquiesça en souriant, comme pour confirmer les propos de sa collègue. Aussitôt, elle finit sa cigarette et l’écrasa sous sa chaussure à talon avec détermination. Saluant la policière, Elena prit tout de même le parti d’entrer dans le club pour observer la scène de crime. Il était clair qu’elle ne pourrait rien faire de plus que la cellule antiterroriste ne ferait. Mais elle devait tout de même passer par différentes étapes afin d’analyser la scène et peut-être voir des détails que l’identité judiciaire ne percevrait pas. Toutefois, lorsqu’elle pénétra dans le club, rien ne lui parut anormal. La seule chose qui la troubla fut le profond haut-le-cœur qu’elle ressentit lorsque l’odeur des cadavres pénétra enfin ses narines. Elle indiqua à sa collègue qu’elle devait s’absenter et courut jusqu’aux toilettes du club, qu’elle connaissait par cœur, pour pouvoir vomir. Génial, ça s’annonçait assez mal finalement...
2h35
— Je t’ai connue plus résistante que ça, ricana Kelly pendant qu’elles rejoignaient la voiture d’Elena. Me semble que d’habitude, les cadavres ne te font ni chaud ni froid.
— Ouais, soupira sa collègue. J’imagine que c’est la fatigue ou le fait que ce soit si sordide. Je suis rarement appelée pour des scènes de ce genre...
— Ce n’est pas comme si on vivait souvent ce genre de choses non plus, remarqua Kelly en refermant la porte de la berline.
Elena acquiesça et démarra sans lui donner de réponse. Alors qu’elle entendait d’autres appels sur son propre émetteur radio, elle songea qu’il lui fallait vraiment adopter un mode de vie plus sain. Elle ne pourrait décemment pas continuer à ne dormir que deux ou trois heures par nuit ou sauter des repas. Il fallait vraiment qu’elle sache mieux gérer sa vie professionnelle et arrêter de lui donner toute la place dans son existence...
9h11
Elena refusa poliment la tasse de café que lui tendait l’homme aux cheveux bruns avant de saisir un petit sac de tisane dans la boite métallique. Elle saisit un mug à l’effigie de l’insigne de police de la ville et plongea le petit élément dedans, avant de verser de l’eau brûlante dans le contenant. Tandis qu’elle songeait à la longue journée qui l’attendait, une main familière vint se poser sur son épaule.
— On a bien dormi, Sergent Miller ? ironisa Kelly en attrapant à son tour une tasse.
À côté d’elles, dans la salle de relève, un de leurs collègues sirotait son propre café en silence. Des cheveux bruns et courts soigneusement coiffés, une barbe faussement négligée et des yeux clairs, Adam Myers semblait toujours en parfait contrôle de tous les aspects de sa vie, de son travail à son apparence, jusqu’à l’air nonchalant, presque séducteur, qu’il aimait toujours se donner. Mais dès l’arrivée de Kelly, son visage parut s’illuminer un peu plus.
— Longue nuit, Hogarth ? demanda-t-il d’une voix amusée.
— M’en parle même pas, soupira-t-elle. On a à peine eu le temps de finir un dossier, que le téléphone a sonné pour un attentat...
— Oh, ouais ! C’est la tuerie de la Green Room, c’est ça ? demanda-t-il d’un air détaché.
Peu impressionnée par son attitude, Elena observa ses traits et se demanda s’il allait un jour essayer d’avouer ce qu’il ressentait à sa partenaire.
Adam était arrivé au poste de police quelques mois plus tôt, suite à un transfert. Ce sergent détective de 35 ans se spécialisait dans le crime organisé et sa réputation le précédait. Il avait des sources dans toute la métropole, mais avait également conduit à l’arrestation de bien des criminels. Aussi, lorsque son prédécesseur avait été arrêté pour trafic d’êtres humains, il avait rejoint le district 4 suite aux recommandations de son commandant. Elena ne l’appréciait guère, mais elle reconnaissait qu’il était un enquêteur hors pair. D’ailleurs, elle se demandait s’il pouvait faire un bon compagnon pour Kelly, puisqu’il semblait l’apprécier tout particulièrement. De son côté, elle était une personne plutôt volage, qui ne s’attachait généralement pas aux hommes qu’elle fréquentait. Et si Elena n’approuvait pas nécessairement son mode de vie, elle appréciait Kelly comme une véritable sœur. Depuis l’école de police, les deux jeunes femmes étaient les meilleures amies du monde. Kelly avait d’ailleurs pu aider Elena à se relever à chaque fois qu’elle avait touché le fond ces dernières années. Et Dieu savait qu’elle n’avait pas connu que de beaux jours dans sa vingtaine. Alors qu’elle venait d’avoir trente-deux ans, elle espérait simplement que sa vie serait plus joyeuse qu’auparavant.
Soudain, une jeune femme se présenta devant la salle de relève du poste. Les trois détectives interrompirent leur conversation pour la dévisager. Visiblement intimidée, la nouvelle venue leur indiqua qu’elle cherchait le sergent détective Miller, spécialisé dans les homicides.
— Tu l’as devant toi ! s’exclama Kelly en faisant un geste en direction d’Elena.
Toujours aussi réservée, la jeune femme s’approcha en silence pour lui serrer la main. Elena remarqua ses yeux bleus perçants, ses pommettes enfantines et quelques taches de rousseur. Évidemment, elle paraissait aussi candide que sa timidité le laissait deviner. Elle se présenta comme une enquêtrice qui venait tout juste d’être promue par son commandant, au district 12. Elle avait ainsi été transférée pour pouvoir apprendre le métier sous les conseils d’une personne de renom.
— Mon nom est Mary O’Neill, bredouilla-t-elle en osant enfin regarder la Portoricaine dans les yeux.
À son attitude réservée et son air insouciant, Elena devina que cette apprentie lui donnerait bien du fil à retordre. Elle se doutait d’ailleurs que la jeune femme risquait de l’agacer au plus haut point si elle ne changeait pas rapidement de comportement. Mais elle lui présenta tout de même ses deux collègues avant de l’entraîner vers son bureau en bougonnant. Elle avait l’habitude de travailler seule ou en partenariat avec Kelly et l’idée de devoir prendre une simple agent enquêtrice sous son aile ne lui plaisait certainement pas. Elle avait d’ailleurs oublié le fait que sa commandante lui ait confié une nouvelle recrue à former. Alors qu’elle lui présentait rapidement les autres membres du poste, elle se demanda même si elle ne pourrait pas rapidement la laisser travailler avec Kelly ou Adam...
11h14
Elena étira ses bras au-dessus de son crâne d’un geste las, alors qu’elle observait la pluie battante depuis la fenêtre de son bureau. Face à elle, la jeune agente semblait perdue dans la contemplation d’un rapport d’enquête. La Portoricaine avait décidé de commencer par lui apprendre les bases du métier. Cela débutait nécessairement par le fait de comprendre toute la paperasse qui était associée à un tel poste. Néanmoins, l’enquêtrice de vingt-sept ans semblait particulièrement perspicace. Depuis son arrivée, elle traitait des rapports d’enquête et des déclarations sous serment sans aucun problème. Son côté trop insouciant et timide serait peut-être compensé par son efficacité, finalement...
Le téléphone sonna, interrompant la détective dans ses pensées. Elena décrocha sans hésiter et s’annonça directement à la personne qui la contactait.
— Sergent détective Miller, ici le gendarme Fitzgerald Jones de la Gendarmerie royale.
— Euh... bonjour ! hésita Elena, pas vraiment sûre de comprendre pourquoi un homme d’une autre autorité la contactait.
La police et la Gendarmerie royale ne communiquaient généralement pas, sauf quand leurs territoires étaient impliqués dans une histoire complexe. Et l’idée de devoir travailler avec des gendarmes ne l’enchantait guère.
— Je vous contacte concernant une affaire d’homicide assez sérieuse, déclara l’homme d’une voix assurée. On a découvert une grosse scène de crime ce matin et... euh... mon commandant m’a dit qu’il nous fallait une experte dans ce domaine pour se mettre là-dessus.
— Est-ce que c’est sur mon territoire ? soupira Elena en songeant que les gendarmes étaient de véritables incapables.
— Non... admit son interlocuteur. Mais mon commandant a directement contacté le vôtre pour que vous preniez l’affaire. C’est quelque chose de très grave et il faudrait que vous nous rejoigniez sur place dans les plus brefs délais...
— Grave comment ? interrogea la détective en se demandant si elle pourrait au moins dîner au poste avant de partir sur une nouvelle affaire.
— On pense qu’il s’agit d’un tueur en série, Sergent Miller, lâcha le dénommé Fitzgerald. On a retrouvé douze corps près d’un chalet dans une forêt et on pense qu’il y en a d’autres...
En écoutant le constat de l’homme, Elena comprit qu’elle ne pourrait pas échapper à une telle affaire. Surtout si sa commandante avait déjà pris les devants pour la lui confier. Elle fit signe à Mary d’interrompre ce qu’elle faisait et se leva en silence.
— Envoyez-moi l’adresse sur mon téléphone portable, souffla-t-elle sans hésiter. Mon numéro est le 604 - 555 - 2314. Je pars du poste dans quelques minutes.
— Merci Sergent Miller, à tout à l’heure, parvint à articuler le gendarme avant qu’elle ne raccroche.
Aussitôt, Elena enfila sa veste et expliqua à son apprentie ce dont il s’agissait. Mary mit également son manteau et observa sa supérieure alors qu’elle s’équipait de son revolver et attrapait son gilet pare-balles. Si les scènes de crime n’étaient généralement pas dangereuses, on n’était jamais assez prudent. Aussi, Elena quitta le poste en toute hâte en indiquant à ses collègues qu’elle ne serait sûrement pas disponible d’ici la fin de l’après-midi...
17h49
— Bon, Sergent Miller, éclaire-moi sur la situation, déclara la quinquagénaire d’un air las.
Ingrid Länders était la commandante du poste de police du district 4, dans la métropole de Vancouver. Ancienne spécialiste du crime organisé, elle était reconnue pour s’entourer des meilleurs détectives de la ville. Aussi, elle appréciait particulièrement le fait qu’une enquêtrice comme Elena fasse partie de son district. Elle avait d’ailleurs attendu son retour avant de pouvoir songer avec elle à la marche à suivre pour procéder à cette enquête. En fin d’après-midi, Elena était revenue de la scène de crime déclarée par les gendarmes en compagnie de son apprentie du moment, l’enquêtrice O’Neill. Ingrid les avait invitées à la rejoindre dans son bureau pour en savoir plus sur la situation.
— La réserve autochtone de Lax Kw’allams a récemment réussi à obtenir la protection exclusive de la forêt de Manahawinn, qui entoure leur site. Ils ont donc engagé de nombreux gardes forestiers pour assurer la sécurité du domaine et éviter l’affluence touristique. Ce matin, une de leurs nouvelles recrues a découvert un chalet inhabité sur la route 448. Son chien s’est alors mis à fouiller dans la petite clairière qui l’entoure et le garde a vu une main enterrée dans le sol. Il a tout de suite appelé la Gendarmerie royale qui a contacté l’identité judiciaire. Au final, ils ont retrouvé dix-sept corps autour du chalet. Tous étaient réunis par groupes de trois cadavres et à divers endroits autour de la maison, expliqua Elena d’un air légèrement troublé.
— Dix-sept cadavres ?! répéta Ingrid comme pour elle-même. J’imagine qu’ils ont fouillé le chalet ?
— Un véritable lieu de torture, assura Elena. Chaises électriques, chaines de suspension, scies, couteaux... On se croirait dans le film Saw...
— Vous avez des pistes ?
— Tout a été entièrement nettoyé à la Javel, souffla la Portoricaine. Quoi qu’il se soit passé dans cet édifice, il est clair qu’il ne reste aucune trace d’ADN. L’identité judiciaire n’a d’ailleurs trouvé aucun effet personnel, aucune trace de pneus sur le chemin ni rien. Un vrai travail de professionnel...
— Et tu penses que c’est lié aux ind...
— Aux autochtones ? la corrigea Elena d’un ton autoritaire. Non, parce que la majorité des cadavres sont des personnes de type caucasien.
— Ça pourrait justement être un acte discriminatoire, avança Ingrid d’un ton de défi.
— Les tueurs en série ne changent généralement pas d’ethnie dans leurs crimes, rectifia la détective. Sauf en cas de crimes racistes. Mais dans ce cas-là, les victimes seraient toutes issues de minorités. Il n’y a aucune chance pour que le tueur soit autre chose que blanc.
— Tu as déjà décidé de son genre ? ironisa sa supérieure.
— Tu sais comme moi que la majorité des tueurs en série sont des hommes, répliqua Elena. Si c’était une femme d’ailleurs, toutes ses victimes seraient certainement des hommes. Du moins, tout porte à croire que le responsable de ces crimes est de genre masculin ou s’identifie à ce genre-là.
— Bien, soupira Ingrid en réalisant qu’elle n’aurait pas le dernier mot. Tu peux rester sur cette affaire, avec O’Neill. Mais il vous faudra un profileur, vu le nombre de victimes, la situation géographique et la gravité du problème...
— C’est ce que je me disais, assura Elena. Je vais contacter Walsh dès ce soir pour qu’il puisse prendre le premier avion depuis Edmonton...
— Non, Elena, la coupa sa supérieure d’un air mesquin. Je ne veux pas un profileur, je veux la meilleure dans le domaine.
Instinctivement, Elena déglutit et eut un léger mouvement de recul. Elle se redressa et sentit les muscles de ses épaules se tendre face à la suggestion. Son regard changea immédiatement et sa commandante n’eut pas de mal à deviner qu’elle savait à qui elle faisait allusion.
— Walsh est un excellent profileur, se défendit-elle. Il a même aidé le FBI dans ses jeunes années. C’est lui qui a réussi à retrouver le meurtrier de la jeune fille au Québec, qui a su tracer la piste de....
— Elena, insista Ingrid d’un air amusé. Soit tu la contactes, soit je refile l’enquête au district 8, mais tu pourras dire adieu à tes concours pour passer lieutenant d’ici deux ou trois ans, trancha-t-elle.
Irritée, la brunette fit claquer sa langue d’un air agacé avant de soupirer. Ingrid remarqua qu’elle paraissait bien moins assurée qu’auparavant et observa un instant ses traits pour essayer de cerner ses émotions. Était-elle en colère ? Déçue ? Ou appréhendait-elle seulement ?
— OK, céda la Portoricaine. Je vais essayer de l’appeler demain matin...
— Humm... Je pense que les cours à l’université finissent vers 18h45, non ? suggéra Ingrid. Tu ferais mieux d’aller la voir ce soir. Je suis sûre qu’elle sera agréablement surprise de te voir...
— Vos désirs sont des ordres, mon commandant, rétorqua Elena, sarcastique.
Elle quitta le bureau d’un air déterminé, sans même prendre la peine de saluer sa supérieure. Intimidée, Mary la suivit en silence. Alors qu’elle trouvait ce stage de plus en plus intéressant, elle se demandait tout de même ce qui pouvait autant troubler la jeune femme...
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