Chapitre 1 — 1 – ÉPHÉMÈRE PARADIS
- 1 – ÉPHÉMÈRE PARADIS
- 🔒 2 – INSTALLATION
- 🔒 3 – MEGAN
Protection rapprochée · Alexandra Mac Kargan
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Loch Druidibeag, South Uist, Écosse.
Enfin, je vais pouvoir faire le cliché du siècle ! Plus exactement, mon cliché du siècle. Encore un peu de patience… Les poneys sauvages se rapprochent doucement de mon affût de fortune : derrière un rocher, en équilibre précaire sur la pente d’une colline. Surtout ne pas faire de bruit : brouter ne les empêche pas d’écouter avec beaucoup d’attention le moindre craquement suspect. Leurs longues oreilles très mobiles témoignent de leur vigilance. Un seul ridicule petit son et ils s’égailleront comme une volée de moineaux, ruinant ainsi toute une matinée de jeu de piste !
Je vérifie encore une fois que j’ai bien mis le déclencheur en silencieux. Voilà, ils ont fait quelques pas supplémentaires vers moi, je vais commencer à les mitrailler. Photo d’ensemble, gros plans, tout y passe. Concentre-toi, Xandra ! Le cadrage, la lumière, les attitudes originales : ne loupe rien ! Mon cœur bat la chamade et risque de me faire trembler sur les prises de vue. Heureusement que mon smartphone a un stabilisateur efficace !
Les clichés sont dans la boîte, je profite à présent avec mes propres yeux de ce moment exceptionnel. Un poulain lève la tête vers ma cachette. M’a-t-il repérée ? Il avance lentement. Je ne respire plus. Arrêté à un mètre cinquante, les naseaux au vent, il essaie d’identifier cette étrange créature qui se trouve devant lui. Son poil est dru et il reste par endroit son pelage hivernal, plus long, plus bouclé. Je ne le quitte pas des yeux. Il tend son cou et fait mine de m’approcher quand un hennissement déchire l’air. Il repart au triple galop vers sa mère et toute la troupe s’enfuit en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire !
Je m’assieds et visionne mes photos avec le sourire. Une vraie réussite ! Depuis le temps que je les cherche… Un bonheur simple. Je lève la tête et les larmes me montent aux yeux : la beauté de ce pays me submerge toujours d’émotions, après toutes ces années de courts séjours et ces derniers mois à demeure. Un quotidien tranquille, loin des turpitudes de mon métier. Mon ex-métier ? Je n’ai pas encore tranché. J’ai bossé dur pour me faire une place dans la garde rapprochée de célébrités. J’ai passé des années à façonner mon corps et mon esprit pour être la meilleure. Ma dernière affectation a bien failli me coûter la vie : une balle près du cœur, grosse opération, longue convalescence et cinq mois de repos et de cogitations dans cet endroit paradisiaque et propice à la réflexion.
Me voilà à la croisée des chemins. Je pourrais devenir photographe animalier. Pendant toutes ces années, j’ai accumulé tous mes cachets en ne dépensant que le strict minimum. Investir dans cette bicoque à Lochboisdale a été une idée de génie. Non seulement j’ai pu m’y ressourcer entre deux missions, mais aujourd’hui, j’ai bien envie de m’y installer complètement. Ici, je vis à la bonne franquette et mon petit pécule suffira, même sans rentrées supplémentaires.
Allez, ce n’est pas encore l’heure du choix, je ne m’y sens pas prête. Ni dans un sens ni dans l’autre. Sur le chemin du retour, je m’enivre de ces paysages sans fin de landes et de lochs. Immuables et pourtant, à chaque instant, différents. À l’aller, un soleil généreux, pour ces latitudes, donnait aux couleurs une luminosité particulière et gonflait mon cœur d’allégresse. De noirs nuages ont pris sa place et je retrouve une ambiance typiquement écossaise : mystère et mélancolie. Peut-être est-ce pour cela que j’aime tant ce pays : chacune des composantes de mon âme s’y sent chez elle. Loin des vicissitudes du monde moderne…
La pluie menace. Les habitants du coin ont un don pour « détecter » cette atmosphère si particulière qui la précède. Ma moto n’est plus très loin, j’accélère le pas. Dès mes premiers séjours, j’ai opté pour un engin capable de faire du tout terrain : la boue et les flaques s’invitent souvent sur les chemins. Ma Honda est parfaite : peu d’entretien, robuste, aussi à l’aise sur la route que sur la terre ! J’enfile mon casque intégral et me réjouis à l’avance des trente minutes à venir. Suis-je amoureuse de ma machine ? Sans nul doute ! En plus, elle est beaucoup moins capricieuse qu’une femme. Xandra ! Tu vires macho, là ! Oui, on va dire que j’ai des raisons pour ça. Bref… une grande inspiration pour chasser les mauvais souvenirs, un coup de kick, le doux bruit du moteur et je vole sur les ailes de mes addictions : la moto, ce pays, ma solitude.
*
Le vent s’est levé. Quelques grosses gouttes s’écrasent sur le sol. Ce n’est pas ça qui va m’empêcher de savourer mon café, face à la mer. Installée au centre de ma terrasse, sur le banc qui accompagne une table en bois massif, les deux mains sur mon mug, je résiste à cette nature capricieuse que j’adore. Le ballet des nuages noirs, sublimé par quelques rayons de soleil facétieux qui profitent de la moindre brèche, et le vent, tout en bourrasques, jouent un son et lumière fabuleux sur les flots qui se précipitent sur les rochers et la plage. L’ensemble est époustouflant : presque une photo en noir et blanc. Magnifique !
Dix minutes de pur bonheur plus tard, me voilà obligée de rentrer : une grosse et subite averse a noyé mon café et moi avec ! Loin d’être contrariée, je me sens pleinement vivante, en harmonie avec les éléments. C’est le sourire aux lèvres que je me déshabille à toute vitesse pour me réchauffer avec une douche rapide. Je ne peux m’empêcher de toucher ma cicatrice. Un réflexe qui s’accompagne de souvenirs douloureux. Je me force à revenir à la sensation de l’eau chaude sur mon corps, au doux parfum de miel et de lavande de mon savon. Des plaisirs simples… J’y ai toujours été sensible mais depuis ma convalescence bien plus encore. Je me réjouis à l’avance d’une petite soirée au pub local : une pinte, un mot pour chacun ou de plus longues conversations selon l’humeur du moment. N’hésitant pas à rendre des services à droite à gauche, je suis bien intégrée maintenant. Tous ont également compris mon besoin de solitude et ça, c’est inappréciable.
Comme chaque fois que je sors de la douche, je ne manque pas de jeter un œil à cette fichue cicatrice dans le miroir. Elle est beaucoup moins enflammée à présent : un rond de peau fripé et un peu plus foncé que ma carnation naturelle. Puis le trait de scalpel de l’opération. Je l’ai échappé belle ! Mon cerveau contrôle négligemment le reste de mon corps : les randonnées et mes séances de krav maga ont bien redessiné mes formes et je me trouve plutôt pas mal pour mes tout récents trente-six ans. C’est amusant, mes cheveux poussent beaucoup moins vite depuis l’hôpital : pas de racines et ma couleur argentée à légers reflets mauves est toujours parfaite. Quand je repense à la tête de Maddy, la coiffeuse du village, la première fois que je lui ai demandé cette couleur ! « Purple girl », c’est ainsi que les locaux me surnommaient à l’époque. Aujourd’hui, c’est simplement Purple, je ne suis même pas sûre qu’ils se souviennent de mon vrai prénom. Et c’est très bien comme ça. J’y vois une preuve d’acceptation.
Avant de me poser devant le poêle à bois, je remets en route mon smartphone. Tiens… Jen a essayé de m’appeler. Elle continue à prendre régulièrement de mes nouvelles. Patronne et amie, ce n’est pas courant ! C’est une femme exceptionnelle, je n’ai pas peur de le dire. Et qui décroche à la première sonnerie !
— Hi, Jen ! Comment vas-tu ?
— Bonjour, ma belle ! Très bien, mais c’est à toi qu’il faut poser la question.
— Moi, je suis au paradis, figure-toi. Mon paradis sur terre. Je profite un max.
— Et tu ne t’ennuies pas ? Ça commence à faire long quand même.
Ah, ah ! Inquiétude typique de citadine !
— Oh, non ! J’ai plein de choses à faire entre les randonnées, la moto, la photo, les bains…
— Tu plaisantes ? Tu ne te baignes pas, l’eau est glaciale !
— Pas faux ! Vive les combinaisons.
Un court silence, terriblement intrigant…
— Jen ? Ça ne va pas ?
— Si, si… C’est juste que…
— Lâche le morceau, ma belle ! Tu ne t’inquiètes pas pour moi, quand même ?
— Bien sûr que si ! Tu es loin, en convalescence, et je ne peux pas me faire une idée de ton état physique et mental.
Oui, enfin, je ne suis plus une enfant. Pas de raison de stresser pour moi. Non ? Je vais profiter de la situation :
— Viens donc passer quelques jours ici avec Alannah. Cela vous fera du bien.
— C’est tentant. Pourtant, je vais devoir assurer une mission urgente donc cela ne sera pas pour tout de suite.
Une « mission urgente » ? Et elle m’appelle…
— Jen ? Qu’est-ce que tu ne me dis pas ?
Son rire léger trahit son embarras. Elle finit par me répondre :
— Je me demandais si tu n’avais pas envie de reprendre du service.
Bingo !
— Pour une mission urgente ?
— Oui. Si cela ne t’intéresse pas, je la ferai.
— Et qui protégera Alannah ?
— Ne t’inquiète pas, elle est en studio avec les filles du groupe pour l’instant. Il n’y a pas de menace connue.
Et s’il lui arrive quoi que ce soit, je ne me le pardonnerai pas. Je me cale dans mon canapé, comme pour mieux supporter le choc :
— C’est quoi cette mission ?
— Une jeune chanteuse de métal symphonique. Déjà deux tentatives contre sa personne. Le leader du groupe est en panique. Elle les a rejoints sur leur dernier album et ils ont fait un carton.
— Ouais… Il ne veut pas perdre la poule aux œufs d’or.
— C’est plus que ça. J’ai eu l’occasion d’échanger avec lui. Je dirais que c’est un mec bien. Il s’inquiète vraiment pour elle.
— Tu as plein d’autres employés capables de faire le job, Jen. Pourquoi moi ? Pourquoi le ferais-tu toi-même ?
— Bonne question. Une intuition ? La fille est à peine majeure, elle découvre le succès. Il est possible qu’elle soit un peu difficile à gérer.
Elle essaie de me convaincre ? Ou de me dissuader ?
— Tu ne me donnes pas franchement envie, là.
— Je sais. Mais j’ai toujours été honnête, je ne vais pas changer. Et surtout pas pour une reprise ! Si tu ne te sens pas de le faire, si tu préfères te reposer plus, dis-le-moi. Simplement.
— Je crois qu’il faut que je réfléchisse. Elle est où ?
— À Orange, dans le Vaucluse. Par contre, j’ai besoin d’une réponse, maintenant. Si tu ne peux pas, je saute dans un avion.
Je souffle bruyamment. Au pied du mur… C’est comme si ce n’était plus ma vie. Et pourtant, il est impensable de la laisser tomber. Oh, elle comprendrait. Mais moi, non ! Fichue loyauté.
— Tu te rends compte qu’il me faut au moins quatorze ou quinze heures pour arriver à destination.
— Tant que ça ?
Il y a bien longtemps qu’elle est venue mais quand même ! Elle n’a pas pu oublier le périple. Je me sens obligée de lui rappeler le nœud du problème :
— South Uist est une île !
— Ça veut dire que tu es partante ?
Oh, le soulagement dans sa voix !
— Pas question que je te laisse tomber, ma belle. Par contre, c’est juste pour cette mission et te dépanner. Pour la suite, je n’ai pas encore pris de décision.
— Génial ! T’es un ange et tu m’enlèves une sacrée épine du pied. Je t’envoie le dossier avec toutes les infos que j’ai sur notre serveur sécurisé. Tu as toujours tes codes ?
— Gravés à jamais ! J’aurai sans doute un peu de disponibilité à Glasgow, avant l’embarquement, pour le récupérer et le potasser pendant le vol. Autre chose ? Parce que préparer mon voyage ne va pas être simple. Je suis quand même au milieu de nulle part !
L’organiser n’est pas si compliqué, mais essayer de gagner du temps sur le trajet, si !
— OK. Tu me donnes ton heure d’arrivée dès que tu l’as. Je vais voir avec Nikola, le leader, s’il vaut mieux que je me déplace en t’attendant.
— Je t’envoie ça dès que possible. Belle fin de journée, Jen.
— À toi aussi, Xandra. Et merci encore !
Je raccroche, partagée entre l’excitation familière qui accompagne le début de chaque mission et le désespoir de devoir quitter mon petit nid douillet et ma nouvelle vie bien tranquille. En même temps, c’est un bon test pour savoir ce que je veux vraiment pour mon avenir. D’abord, j’appelle Ewen. Si je dois voyager avec le ferry jusqu’à Oban, je vais perdre trop de temps.
— Hi, Ewen ! Tu vas bien ?
— Hey, Purple ! La pleine forme et toi ?
— Je dois partir en urgence. Tu as un avion disponible pour m’amener jusqu’à Oban demain matin ? Mon vol à Glasgow est à dix heures cinquante-cinq.
— Oh, rien de grave, j’espère ?
— Une amie dans la galère.
— Oh, OK. Ça attend pas les amies, c’est clair ! Ça va être chaud si je te pose à Oban, il vaut mieux que je pousse jusqu’à Glasgow. Ça te fera gagner une heure et je te fais un tarif super sympa.
Comme toujours, il n’hésite pas : rendre service est un sacerdoce bien ancré dans la mentalité de l’île.
— Ce serait super ! Le temps n’est pas trop mauvais ?
— Ça va brasser un peu, mais j’ai l’habitude. Donc rendez-vous à sept heures sur la piste.
— Merci, Ewen. À demain !
*
Comme prévu, la traversée jusqu’à Oban n’a pas été de tout repos ! Même si je ne crains pas l’avion, certaines turbulences m’ont vraiment donné l’impression qu’on allait s’écraser lamentablement. Bref, pas le temps de m’attarder et puis cela n’en vaut pas la peine. On est bien arrivés et j’espère qu’il n’aura pas de soucis au retour. D’autant qu’il sera plus lourd : il va en profiter pour ramener du fret sur l’île !
Je m’installe confortablement dans cet avion de ligne dernier cri qui va m’emmener en quatre heures trente à Marseille. Ensuite, j’ai loué une moto pour rejoindre Orange. Arrivée prévue vers dix-neuf heures trente. Le point de rendez-vous est le théâtre antique, je ne devrais pas le louper. Pour l’instant, voyons un peu ce qu’il y a dans ce dossier.
Wow ! Je m’attendais à protéger une diva du rock et je me retrouve avec une écolière trop sage ! En tout cas, c’est l’impression qui se dégage de la photo que m’a fournie Jen. Une rousse aux yeux bleus… Décidément, c’est à la mode chez les chanteuses de métal ! Charmante. Un regard qui pétille. Mais elle manque quand même de charisme. Pourtant, c’est bien elle la cible : Megan Storhis. Qui peut bien lui en vouloir ? Un petit ami éconduit ? C’est le plus probable. Je passe vite fait sur les autres membres du groupe : que des mecs avec des looks de métalleux classiques, cuirs et cheveux longs. Aucun intérêt. Sauf que, je vais quand même devoir mettre un peu d’eau dans mon vin pour les côtoyer un certain temps.
Ah, les rapports d’incident ! Je dévore les lignes, toujours plus perplexe. Deux maigres feuillets, ce n’est pas beaucoup. En résumé, la chanteuse a été visée deux fois alors qu’elle était avec un des guitaristes dont elle partage la vie. Déjà, en soi, c’est choquant ! Lui ne doit pas être loin de la trentaine. OK, Xandra, ce n’est pas le problème, concentre-toi. Donc, un jet de pierre tandis qu’elle était visible dans leur salle de répétition. Vitres ouvertes, pas de bris de glace, mais une revendication vocale : « Salope ! Touche pas à mon mec. Je vais te faire la peau ! ». Pour la deuxième tentative, une décharge de plomb à travers la fenêtre de leur chambre d’hôtel, lors de leur dernier déplacement. Les mêmes insultes par téléphone. Numéro inconnu. Et ils n’ont pas prévenu la police. Pourquoi ? Mystère.
À chaque attaque, elle était avec lui. Résumons : l’agresseur est une femme, elle connaît le mec et ne supporte pas qu’il soit avec Megan. Tu sais quoi ? Ce mec a un nom aussi et tu ferais bien de le mémoriser. Je reviens sur les portraits pour scruter celui du guitariste : Simon Hatrig. Une sale tête ! Je me demande bien ce qu’elle lui trouve. Évidemment, mon attirance exclusive pour les filles ne m’aide pas à lui découvrir un quelconque intérêt. Non, mais même… Il y a quelque chose de malsain dans son regard. Je sens que la cohabitation va être compliquée.
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