🧪 Aperçu desktop en essai — visible uniquement dans ton navigateur · désactiver
Ton livre sur Lez Fix ? · 🧪 Bêta V08.279
i
L'application peut contenir des erreurs, n'hésitez pas à nous écrire pour nous envoyer vos commentaires.
📖 Extrait gratuit — 1 - Gilet pare-balles à 2 - Kitty
Chapitre 1 — 1 - Gilet pare-balles
  1. 1 - Gilet pare-balles
  2. 🔒 2 - Kitty
Ce livre vous plaît ? 🌐 Site officiel Acheter sur Amazon

Quand la nuit tombe · Mélina DICCI

Lire Quand la nuit tombe en ligne gratuitement 1 - Gilet pare-balles

Vues : 3 819 vues

Je suis la première à m’avancer sur le perron. Arme à la main, je retiens ma respiration. La pluie a cessé de tomber, mais je suis trempée de la tête aux pieds, de mes cheveux coiffés en queue de cheval, mon gilet pare-balles, le tee-shirt dessous, mon jean et jusqu’à mes chaussettes dans mes bottines. Pas très étonnant, on poirote depuis une heure sous la flotte, à attendre les renforts qui ne se pointent toujours pas. Je n’ai pas le droit de râler bien que j’en meure d’envie. Le devant de cette maison en bois baigne dans les ténèbres. Ceux qui se trouvent à l’intérieur ne tiennent pas à ce qu’on remarque leur présence. Tu m’étonnes ! Un coin bien tranquille dans un quartier résidentiel, la planque idéale. Je me tourne vers Andrew, mon coéquipier qui se tient juste derrière moi. Je ne vois pas l’entièreté de son visage dans cette pénombre, pourtant je comprends à son regard sombre qu’il s’inquiète. Des interventions musclées, nous en avons connues en un an et demi de collaboration. Celle-ci est différente. Andrew et moi, nous filons ce groupe de trafiquants depuis six mois. Une enquête sous haute tension, de multiples arrestations, sans pour autant mettre la main sur le chef de gang. Ce soir, la chance a tourné. Il est là, c’est certain, dans cette petite bâtisse de banlieue sans prétention. Lui et tout le reste du groupe. Ils se préparent à fuir de l’autre côté du pays, se fondre dans la masse et disparaître des radars. Un classique, une fois qu’ils auront refourgué toute leur drogue, ils deviendront indétectables. Ce sera sans moi, hors de question que cet enfoiré s’en sorte. Andrew me fait signe que son oreillette grésille. La mienne également. Probablement la pluie qui brouille les ondes. À l’autre bout de la communication, Ed Pullman. Resté près de la voiture, il nous fait part de son désaccord sur ce que nous avons l’intention de faire.

— Brady a dit d’attendre !

Je lève les yeux au ciel et me mords le poing. Quel salopard celui-ci. Dans le genre lâche, on ne fait pas mieux sur le marché. Ce Texan, au regard vert et à la mâchoire carrée, a la fâcheuse tendance à jouer des coudes au poste, mais sur le terrain : plus personne ! Déjà certaine que je n’allais pas m’entendre avec lui dès son premier jour dans notre équipe, j’étais loin du compte. Il aurait mieux fait de rester dans son ranch de bouseux ! Andrew m’adresse un sourire amusé et porte son poignet à sa bouche afin de lui répondre.

— Arrête de faire ta fillette et ramène-toi !

Je jubile. Qu’est-ce que je ferais sans lui ? Nous nous concertons du regard, puis je pose la main sur la poignée. Nouveau grésillement.

— Spinoza, fais demi-tour ! Vous attendez les renforts !

Cette fois-ci, c’est la voix rauque de Brady qui résonne dans mon oreille. Je bous intérieurement.

— Ils vont se faire la malle si on n’entre pas maintenant !

Je peste car je sais. Par deux fois nous avons perdu leur trace à cause d’une intervention hasardeuse. Attendre, toujours et encore. Je ne tiens pas à ce que les choses dérapent ce soir, je veux seulement les coincer pour de bon.

— Fais pas chier, d’accord ! Les stups sont là dans moins de dix minutes !

Je serre les dents. Mes rapports avec Brady sont bons de manière générale, mais quand il s’agit de sortir du cadre, les choses se compliquent. Lui est très conventionnel, moi pas du tout. Je suis une forte tête comme il aime dire aux autres, tout en les encourageant gentiment à prendre exemple sur moi. Au fond, je sens bien qu’il est fier de me compter parmi son effectif, malgré mes frasques. Être une flic exemplaire ne m’intéresse pas, mon seul but est de coffrer les salopards qui rendent la vie cauchemardesque à ceux qui se tiennent tranquilles. Finalement, Pullman nous rejoint, ventre à terre. Andrew le taquine du regard. À trois, on parviendra peut-être à en arrêter quelques-uns. Je réfléchis à mille à l’heure, il s’agit de ne surtout pas merder. La vie des collègues en dépend aussi, je ne suis pas seule. Inutile de se pencher plus longtemps sur la question, je n’attends pas ici complètement gelée pour faire demi-tour maintenant.

— On entre !

— Sofia !

Brady gronde, moi je tourne la poignée et pousse le battant avec prudence. Premier constat, tout est noir dans le vestibule. Andrew se rapproche de moi, arme au poing, regard vissé sur le moindre mouvement. Je sens le parfum musqué d’Ed dans mon dos. Nous pénétrons dans la cuisine. Rien. Idem pour la pièce principale. Malgré un fabuleux bordel, personne à l’horizon. Andrew se penche dans l’escalier qui mène à l’étage. Nous devons rester silencieux, alors nous parlons avec des signes, nous marchons doucement. Le parquet craque très légèrement sous nos pas. Ed m’interroge du regard. Je sais ce qui le tracasse. Les trafiquants ne sont pas là. Soudain, j’entends des voix. Sous l’escalier, je remarque une porte fermée avec un filet de lumière au niveau du sol. J’indique à Andrew que nous allons devoir descendre au sous-sol.

— Spinoza ! Rapport ! braille Brady dans nos oreilles.

— R.A.S dans la maison, ils sont dans la cave !

— OK, laissez tomber, on ne sait pas combien ils sont… faites gentiment demi-tour !

Je grimace et retire frénétiquement mon oreillette. Merde, à trente-trois ans, j’ai passé l’âge qu’on me parle comme à une gamine. Dans mon for intérieur, je sais qu’il a raison. On ignore ce qu’on va trouver en bas, on ne connaît même pas leur nombre exact. Je consulte silencieusement une dernière fois Andrew, il acquiesce d’un signe de tête, puis j’appuie sur la clenche. Une forte odeur de tabac remonte depuis les bas-fonds de la maison. Des rires gras, des voix. Ils ne nous ont pas entendus. J’ordonne à Pullman de se tenir prêt et de rester à l’étage au cas où. Personne ne doit s’échapper. Face à moi, un escalier en bois qui s’enfonce dans les entrailles de la demeure. La pièce paraît bien éclairée. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour nous. Je suis incapable de connaître la disposition des lieux, ni même de savoir où sont véritablement les ennemis. Je vais être obligée de me mettre à découvert. Mais quelle idée à la con ! Pourquoi je ne suis pas restée devant la télévision ce soir ? Je retiens mon souffle et descends deux marches. Par chance, l’escalier ne fait pas de bruit. Je sens Andrew se tendre derrière moi. Je me penche jusqu’à pouvoir observer ce qui se passe. Six hommes – bien plus que prévu –, mais ils sont de dos, assis, face à une table en train de ranger des billets de banque et d’emballer des sachets de cocaïne. Je reviens rapidement sur mes pas.

— Six mecs, de dos. L’escalier fait un coude à sa base, on longe le mur en crabe, marche par marche et on attend d’être en bas pour les interpeller !

Je chuchote les instructions à mon coéquipier qui répond par l’affirmative sans ouvrir la bouche. Si ça fonctionne aussi bien entre nous, c’est surtout parce qu’on se fait confiance. Une fois encore, nous allons plonger tête baissée dans la gueule du loup. Ça passe ou bien ça casse. Je décompte avec les doigts trois secondes avant que nous entamions notre longue et angoissante descente. Le moindre faux mouvement, le moindre son feraient basculer toute l’opération. Je découvre les recoins de la cave, prenant le temps d’enregistrer chaque détail. Il y a des armes à feu sur l’établi juste derrière eux. Un peu loin s’ils veulent les atteindre. Les mecs sont en confiance pour avoir placé leur moyen de défense à plus d’un mètre d’eux. Un soupirail est grand ouvert sur la droite. Celui qui se trouve le plus proche, pourrait sans doute tenter de s’enfuir par-là. Je crispe le visage. Ce n’était peut-être pas une si bonne idée. J’atteins la première le sol en béton du sous-sol. Je me décale pour laisser Andrew se positionner et nous pointons nos armes dans leur direction. Encore une seconde, juste le temps de faire taire toutes mes émotions. Passer à l’action dans ce genre de situation requiert du sang-froid et moi, je n’en manque pas.

— Police ! Tout le monde à terre !

Je beugle pour les impressionner, ils se retournent brusquement. J’ai senti l’air se charger en électricité aussitôt qu’ils ont remarqué notre présence. Ils ne s’y attendaient pas du tout. Deux d’entre eux ne résistent pas et s’étalent à même la poussière du sol, mains sur la tête. Je me suis mise entre eux et l’établi rempli d’armes. Ce sont des gosses pour la plupart. L’un d’eux s’avance, gonflant le torse, je le repousse en lui assénant un coup de pied dans le poitrail.

— À terre, j’ai dit !

Andrew se jette dans la mêlée, fauchant durement le pied d’une des chaises. Le dernier assis s’effondre à son tour. Nous sommes fous. Tout se passe en une fraction de seconde, je vois Pullman du coin de l’œil qui nous rejoint. Avec Andrew, ils passent les menottes au trois qui leur font face, moi j’ai déjà immobilisé les deux autres. Mais le dernier, le plus âgé de tous a trouvé la faille. Il se hisse jusqu’au soupirail, et se faufile tel un rat qui quitte un navire en perdition. Je tire, et rate ma cible de peu.

— Putain !

En poussant ce cri de frustration, je m’engage dans l’escalier en courant.

— Sofia ! Attends !

J’entends Andrew hurler, le sang me monte à la tête. J’ai déjà rejoint la cuisine, poussé d’un coup d’épaule la porte pour sortir en trombe. Dehors, les renforts sont là. Le trafiquant a fait le tour, il stoppe net sa course en voyant tous ces agents, et se propulse dans le jardin voisin. Je le suis sans hésiter, cet enfoiré ne m’échappera pas ! Je saute par-dessus la barrière, le talonnant avec fureur. Il court très vite, je compte sur mes longues sessions d’entraînement et mon intrépidité pour le rattraper. Derrière moi, un peu plus loin je reconnais la voix d’Andrew. Lui aussi s’active. Le sol est glissant, je décide de bifurquer par la gauche pour rejoindre la rue qui longe les habitations. J’ai dans l’idée de lui barrer la route, un peu plus haut. La poitrine en feu, j’arrive à accélérer dans un ultime effort, et le dépasse pour le prendre à revers. Je mets tout le poids de mon corps et toute la force qu’il me reste pour me jeter sur lui. Le choc est rude, il s’écroule sur le gazon, moi avec. Allongée sur lui, j’en perds mon arme. Il est vivace et pas tout à fait décidé à se faire arrêter. Il m’assène un coup de poing, je sens ma lèvre inférieure s’ouvrir. Je l’enjambe, écrasant mon coude sur son nez. Sonné, il se plaint. Heureusement, il n’a pas le temps de se rebeller une fois de plus, stoppé par le viseur d’Andrew qui nous a rejoints.

— Bouge plus ! hurle l’homme.

Pendant qu’il le tient en joue, je le retourne sur le ventre, et lui passe les menottes.

— Allez vous faire foutre !

Il crache ces mots plus pour faire survivre sa fierté que pour nous intimider. Je le relève sans ménagement et l’emmène.

— Attends, laisse… je m’en occupe !

Andrew m’adresse un regard bienveillant. En effet, j’ai besoin de souffler un peu, alors je suis heureuse qu’il prenne la suite. Il l’empoigne et l’entraîne au loin. Les mains sur les cuisses, je tente de faire rentrer de nouveau l’air dans mes poumons. Je manque d’entraînement cardio, il faut que je reprenne la course à pied. Heureusement, l’air frais de la nuit me fait du bien. Je prends une minute, juste le temps de sentir mon téléphone vibrer dans ma poche. Je soupire.

— Oui Brady !

— Putain de merde, Spinoza qu’est-ce que tu n’as pas compris dans « laisse tomber » ?

— Tu devrais le savoir, je n’aime pas qu’on me donne des ordres, ricané-je.

— T’es complètement inconsciente ! Tu aurais pu te faire tuer !

— Je ne suis pas morte ! Alors, détends-toi un peu, tu veux ?

— T’as intérêt à me pondre un super rapport si tu ne veux pas prendre une mise à pied !

Je bascule la tête en arrière.

— Tu abuses un peu là ! On les a arrêtés ces enfoirés ! Ça compte quand même !

— Pas du tout !

— OK… Je serai sage, chef !

Je raccroche sans lui laisser le temps de répliquer. J’ai eu ma dose pour aujourd’hui. À pied, je retrouve les voitures de mes collègues. Toute une palette de couleurs bleues et rouges qui scintillent dans le jour naissant. La nuit se termine avec quelques douleurs pour ma part. Andrew s’avance vers moi. Ce brun coiffé d’une petite crête, au physique sec et musclé, m’observe un moment de ses yeux noirs.

— Ouh… il ne t’a pas loupée.

Il pointe du doigt ma lèvre abîmée. Je touche furtivement. J’ai mal.

— C’est rien. Je vais m’en remettre.

Il rit franchement.

— Ça, c’est sûr ! Et puis, ça te donne un petit côté dure à cuire !

Je souris à mon tour. Il est sept heures du matin, le jour se lève et notre service s’achève. Andrew passe sa main sur son bouc bien taillé.

— Je t’offre un petit-déjeuner ?

— Oh, que oui !

Enroulant son bras autour de mes épaules, il m’entraîne jusqu’à notre véhicule. J’ai terriblement envie d’un café et d’œufs brouillés.

*

Notre petit-déjeuner après le service se déroule toujours au Long Lunch. Je prends des œufs, des toasts, un demi-citron et un grand café. Andrew lui se contente d’une part de cheese-cake au chocolat et d’un café crème. J’ai l’impression d’être un ogre en le voyant déguster son unique gâteau. Le Long Lunch est le rendez-vous de toutes les équipes de nuit. Le seul ouvert d’aussi bonne heure. Il faut dire que Berwyn est une petite ville qui souffre de la proximité de Chicago. Située à dix kilomètres de la troisième ville des États-Unis, Berwyn attire de plus en plus de délinquants. J’étais flic à Chicago. La ville avec le taux de criminalité le plus élevé du pays. Rentrer dans la police, c’était un rêve et bosser à la criminelle, une consécration pour moi. Puis, tout s’est effondré en une minute. Une sombre affaire qui m’a touchée personnellement. J’ai tenu quatre années, puis j’ai demandé ma mutation ici à Berwyn. Je pensais que mon quotidien serait plus calme dans cette banlieue tranquille. Un peu de plénitude afin de me reconstruire. Finalement, c’est dans le travail que je me noie. Mon ancien coéquipier n’a pas tenu, rattrapé par le stress intense qu’occasionne ce métier. Il y a un an et demi, Andrew Hoover a débarqué au poste avec son sourire charmeur et son attitude bienveillante. Lui, c’est mon gilet pare-balles, et je suis le sien. Nous ne faisons rien l’un sans l’autre, j’ai pris une balle pour lui, il en a pris une pour moi. Bien plus qu’un collègue, il est mon ami, presque un frère. De quoi regonfler un peu ma vie sociale, qui traverse un véritable désert aride depuis quatre ans.

— Eh ! Tu fais la gueule ? me lance Andrew en essuyant sa bouche.

Il pointe mon assiette du doigt. Je n’ai pas mangé grand-chose.

— Je n’ai pas très faim, j’ai dû me fêler une côte !

Il se cale lourdement dans son siège.

— C’est ça de vouloir faire des cascades sur le gazon !

J’ai envie de rire, mais mon visage me fait bien trop souffrir. Il avale une gorgée de sa boisson avant de prendre un air grave. Je sens que je vais passer un sale quart d’heure.

— À ce propos, plus jamais tu te lances à la poursuite d’un criminel comme ça !

Il semble sérieux, malgré mon sourire malin. Ses yeux sombres m’envoient la foudre, je me ravise alors que je voulais riposter.

— Je n’avais pas envie qu’il échappe à l’arrestation. Pas après tout ce qu’on a fait pour les coincer !

Andrew dodeline de la tête. Je sais bien qu’il désapprouve mon comportement.

— Ouais… tu aurais pu te faire tuer.

— Oh non, s’il te plaît ! On dirait Brady !

Mon coéquipier rit aux éclats. Il ne paraît pas vexé que je le compare à ce vieux bougon.

— Lui et moi, on a ça en commun !

— Vous êtes chiants ?

Ma plaisanterie lui provoque à peine un rictus.

— Non, on s’inquiète pour toi.

Je fais la moue, me voilà moqueuse.

— C’est mignon.

— T’es pas en titane, Sofia. Un jour, tu vas tomber sur plus fort que toi, alors même si tu veux faire chier Brady, reste près de moi quand même !

Je promets en levant la main droite, il me jette sa serviette, amusé. Son inquiétude est légitime. Ma fâcheuse tendance à me jeter dans la mêlée sans réfléchir me jouera forcément des tours un jour ou l’autre. Je scrute de nouveau mon plat. J’ai horreur de gaspiller, cependant mon estomac se tord ce matin. Je ne termine pas mon assiette, nous payons et sortons. Le jour est levé, la ville s’anime doucement. Le mois de juin est beaucoup plus clément qu’annoncé, de quoi me donner un peu de baume au cœur.

— Je te dépose ? propose Andrew.

— Si ça ne t’ennuie pas, je suis à bout de force.

Nous montons à bord de notre véhicule de police, une Dodge Charger qu’Andrew met un point d’honneur à entretenir. Durant le trajet, je reste silencieuse, observant les rues défiler. Par moments, je sens son regard sur moi. Il respecte mon mutisme, mais brûle de me demander à quoi je pense. Il serait bien mal avisé de vouloir entrer dans ma tête à ce moment-là. Après chaque intervention, j’ai ce même blues qui revient, comme une petite musique lancinante et désagréable. Personne ne voudrait être dans ma peau lorsque je rumine de la sorte, pas même moi. Si seulement je n’y étais pas obligée. Il se gare devant la maison que j’occupe, un vrai soulagement après cette journée harassante.

— Bonne nuit. Essaie de voir un médecin.

— Promis, dis-je en souriant.

Il me scrute et ricane.

— C’est ça… je vais te croire.

Je me détache pour sortir. Tous mes muscles souffrent.

— Rentre bien !

— N’oublie pas, on ne bosse pas demain !

Ce rappel est là pour me signifier que je dois me reposer. Je lui envoie un signe amical et rejoins le parvis de chez moi en trottinant. Il fait une chaleur douce, je le sens sur ma peau, pourtant je frissonne. Abattue, je rêve d’une douche bien chaude. En rentrant, je grimace. Je vis ici depuis deux ans et je n’ai encore engagé aucune décoration. Les murs sont blancs, les ampoules au plafond sont nues, rien de transcendant. C’est mon ancien supérieur qui m’a obtenu cette maison lorsque j’ai demandé ma mutation. Une manière pour lui de me soutenir. Après une nuit comme celle-ci, je plonge rapidement dans mon lit pour dormir d’un sommeil lourd et profond. Mais pas cette fois. Je suis comme sous tension. L’eau chaude m’aide à oublier mes courbatures. Je profite de cet instant pour remettre de l’ordre dans mes idées. Dans le miroir de la salle de bains, je détaille les cicatrices sur mes bras, celles que je porte au niveau de la clavicule. Un vieil impact de balle. Mes longs cheveux noirs mouillés retombent sur mes épaules, c’est là que je remarque que j’ai encore perdu du poids. Toute ma musculature ressort plus qu’à l’accoutumée. Mes yeux noirs semblent fatigués, et même mon teint d’ordinaire légèrement brun fait pâle figure ce matin. Un bref examen de ma lèvre confirme l’inquiétude d’Andrew. Cette blessure superficielle me donne un air de dure à cuire. J’enfile un bas de survêtement, un tee-shirt et pieds nus, je rejoins le salon où je m’affale dans le canapé. En allumant la télévision, je songe à m’endormir ici. Je zappe, tombe sur des émissions de téléshopping, puis les informations. La météo, la situation du trafic, je commence à me détendre doucement. Soudain, la voix de la présentatrice change, j’ouvre les yeux.

— Nous avons appris tôt ce matin la mort de Charles Joseph Sharp. L’un des plus terrifiants tueurs en série du pays a succombé à un cancer au Joliet Correctional Center où il purgeait une peine de trois fois la perpétuité pour le meurtre de trente jeunes femmes…

Le reste, je ne l’entends pas. Mon esprit s’est brouillé, mon corps tremble. Je me redresse lentement dans le canapé, le cœur tambourinant contre mes tempes. Il est mort… C’est tout ce que je peux penser. Charles Joseph Sharp – aussi appelé l’égorgeur à la rose – est mort. Ce fou a assassiné en tout trente-cinq femmes dans la ville de Chicago sur une période de dix ans, semant la terreur dans la ville. Trente-cinq, dont celle qui partageait ma vie. Le plus lourd et périlleux combat de mon existence. Celle qui enquêtait à l’époque, c’était moi, j’avais tout pour le confondre, tout pour l’envoyer en prison. Lui, c’était un chirurgien brillant et reconnu. Personne n’aurait soupçonné ce type bien sous tous rapports d’avoir égorgé ces filles. Personne sauf moi. Après l’interrogatoire, je me souviens avoir hurlé en le voyant repartir libre du poste de police. Et puis… il l’a tuée, elle… Ce fut sa seule erreur. Pour une raison encore inconnue, il a laissé une orgie de preuves sur place, le lendemain, mes collègues procédaient à son arrestation et à son inculpation. J’essuie mes joues pour les débarrasser des quelques larmes qui commençaient à dévaler ma peau. Mon téléphone sonne, le numéro d’Andrew s’affiche.

Allô…

Ma voix déraille en premier lieu. Il faut que je reste forte.

— Ah ! Merde… tu as vu les infos…

Il semble désolé, moi je suis heureuse de l’entendre.

— Ouais…

La gorge nouée, je ne peux rien dire de plus.

— Tu veux que je vienne ?

Je prends une minute afin de retenir mes larmes une nouvelle fois.

— Non… c’est gentil d’avoir appelé.

— T’en fais pas. Appelle-moi si tu te sens mal…

— Merci…

Je raccroche sans attendre. Je sais qu’il ne m’en voudra pas. J’ai besoin d’être seule, de pleurer un peu, d’évacuer. J’enrage en regardant le visage de Sharp s’afficher à l’écran. Finalement, cet enfoiré aura eu une fin de vie plus douce que sa dernière victime et rien que pour ça, j’ai mal.

Curieuse de la suite ?

Continue à lire ou découvre où acheter « Quand la nuit tombe » en entier.

Voir où lire la suite →

Commentaires (0)

Connecte-toi ou crée un compte pour laisser un commentaire.

Aucun commentaire pour le moment. Sois la première à en laisser un.

Ouvrir dans un nouvel onglet ↗

📅
Quand as-tu lu ce livre ?

Même approximatif, ça nous aide à avoir des statistiques plus justes.

Installer LezFix sur iPhone/iPad