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Quartier Rose · Cy JUNG

Lire Quartier Rose en ligne gratuitement Chapitre 1

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Ah ! Paris, les Champs-Élysées, le Louvre, la tour Eiffel, les quais de Seine, le Moulin rouge, Notre-Dame, le musée Carnavalet, la place des Victoires, l’Hôtel de Ville, l’Arc de Triomphe, la fontaine des Innocents, les Grands Magasins, la Sainte-Chapelle, le théâtre du Châtelet, en face, celui de la Ville, l’obélisque de la Concorde, le palais du Luxembourg, la Sorbonne, la Madeleine, le pont Neuf, les Chevaux de Marly, le Champ-de-Mars, Saint-Eustache, l’avenue Montaigne, les Buttes-Chaumont, l’île Saint-Louis, la tour Saint-Jacques, la Bibliothèque nationale de France, l’opéra Bastille, la place des Vosges, feu La Samaritaine…

On y trouvait tout, à La Samaritaine, comme à Paris : le Grand Palais, et le Petit, l’Olympia, la galerie Vivienne, le bassin de la Villette, l’hôtel de Soubise, le cimetière du Père-Lachaise, le jardin des Plantes, Beaubourg, les Invalides, le palais de Chaillot, le musée d’Orsay, le Panthéon, les Catacombes, la Grande Mosquée, l’horloge de la gare de Lyon, le périphérique, la Géode, le Sacré-Cœur, le pont Mirabeau, Chez Michou, la tour Montparnasse, sortir du métro, prendre le bus 49 sur la rue du Départ, attendre sous la pluie, dire bonjour au machiniste, valider son passe Navigo, faire sa place et descendre à l’arrêt Janissaires, aux confins des 14 et 15 arrondissements. Tourner le coin de la rue. Ah ! Paris et ces façades incarnadines délavées par le temps qui entouraient un petit coin de verdure infesté de pigeons et de vendeurs de drogue…

Marie Bonneuil doubla l’entrée du square fermé à la nuit tombée, trébucha dans l’une de ces crevasses cavées dans le bitume par les roues de la gondole mobile de la supérette, râla comme il se devait et présenta son badge devant le lecteur de la porte d’accès à l’escalier C. Elle était fatiguée. Sa journée au cabinet médical avait été longue de dossiers à remplir, de patientes à rassurer, de rendez-vous à fixer, de salle d’examen à nettoyer. Elle ne rêvait que d’enlever ses bottes, de retirer ses collants, son pull à col roulé et cette jupe de tailleur qui lui donnaient un air trop sage, puis d’enfiler la longue robe de coton brodée achetée aux puces de Clignancourt et de sombrer dans le canapé, l’œil vague, le temps que Éric rentrât du judo et qu’ils partageassent la soupe de Simone au frais dans une bouteille de lait.

L’odeur âcre du tabac mêlée de braillements aussi virils qu’hystériques lui arracha un profond soupir. Ils étaient donc là, toujours et encore là en dépit des nombreuses protestations écrites envoyées au bailleur de cet immeuble social de Ma Maison à Paris et Marie allait devoir traverser ce mur de corps soudés par l’ennui, la bêtise et la consommation de substances plus ou moins licites. Elle n’avait pas peur, non : elle savait que la plupart de ces jeunes gens n’étaient pas méchants et que leur présence massive et désormais quotidienne n’était que le symptôme d’une exclusion sociale contre laquelle personne ne semblait disposé à agir. Elle aurait simplement voulu rentrer chez elle sereine, tranquille, sans craindre celui qui, parmi eux, aurait ingéré plus de stupéfiants que les autres, sans devoir affronter cette masse humaine, mouvante comme ce sable qui engloutit le promeneur intrépide persuadé que ses gesticulations le sortiraient de là alors que chacun savait que grouiller, en de telles circonstances, ne pouvait que produire l’effet inverse.

Elle hésita un instant à prendre les escaliers où elle risquait de croiser un consommateur de stupéfiants en plein envol ou de mettre les pieds dans une mare d’urine ou le restant d’un sandwich huileux. Elle y renonça à la vue du compteur de l’ascenseur qui indiquait que, du deuxième, il descendait vers le rez-de-chaussée. Elle ne put, par le fait, s’épargner la sortie fracassante d’Amalia Dupez, sa voisine et néanmoins amie du troisième, la colère déjà au coin des lèvres, exaspérée comme tous d’être dans l’obligation de tracer son chemin là où la voie devrait légitimement être libre. Les deux femmes s’embrassèrent, échangèrent des mots amènes pour se dire bonsoir et, alors que Marie appuyait de nouveau sur le bouton de l’ascenseur pour que les portes se rouvrissent et qu’Amalia se frayait un chemin en renâclant quelques amabilités à l’intention des occupants du hall — ses préférées étaient « Bande de voyous » et « Petits cons » —, l’un de ces jeunes gens eut la mauvaise idée de cesser ses braillements et de tendre l’oreille.

— Qu’est-ce que tu dis, la vieille ! aboya-t-il le poing serré.

— Que tu es un petit con ! rétorqua Amalia qui pourtant n’avait rien consommé de dynamogène depuis son café en poudre d’après déjeuner.

— Salope !

Le petit con déplia le bras et leva plus haut le poing. La salope le gifla en retour. Un silence se fit, un silence lourd, grave, pesant, exactement du genre de ceux qui précédaient une énorme tempête. Le jeune homme poussa Amalia des deux mains au niveau des épaules. Son corps vint cogner violemment contre les boîtes aux lettres, la tête emboutissant celle de Karine Reinal qui, on s’en doute, ne lui en tiendrait pas rigueur. Ses genoux plièrent. Groggy, elle s’affaissa dans un sanglot, démunie, vaincue.

N’écoutant que son courage, Marie accourut pour lui porter secours, interpellant la masse des corps qui faisait désormais front telle une horde soudée par la vengeance avec autant d’autorité qu’elle en était capable.

— Ça suffit ! trompeta-t-elle en rejoignant son amie. Partez ou j’appelle la police !

Le mot magique : « police ». Chez certains, il déclenchait la peur, ou le respect. Chez d’autres, il rimait avec humiliations, affrontements, défis. La horde fit masse un peu plus. Amalia était toujours au sol, le mètre soixante-cinq et cinquante-cinq kilos de Marie Bonneuil en guise de rempart. Les deux femmes n’en menaient pas large. La dérouillée semblait garantie, celle qui couvait depuis des mois, celle que chacun savait inévitable à force de violences contenues et d’injures consommées.

— Et tu l’appelles avec quoi, la police ? ricana un plus intelligent que les autres en arrachant de la main de Marie le téléphone portable qu’elle venait de sortir de la poche de son manteau.

Il lâcha le téléphone qui explosa au sol.

— Avec ça ! tonna une voix masculine, forte et grave, depuis l’arrière de la scène.

La horde se figea, demeurant dos à une telle expression d’insolence, imaginant déjà un retournement à clouage de bec garanti. Qui osait ainsi leur jeter le gant ? Marie et Amalia le savaient, elles, et leurs cœurs battirent de concert la chamade. Elles étaient sauves, Éric allait les sortir de là.

— Alors, jeunes gens ? poursuivit toujours très calmement le sauveur de ces dames. Vous préférez attendre la police ou vous partez tranquillement ?

La horde se figea un peu plus, prête à bondir sur l’impudent. Un membre de la bande, plus petit et surtout plus âgé que la moyenne, leva contre toute attente le bras et donna le signal du départ. Ils sortirent sans que le bloc formé par leurs corps agglutinés ne se disjoignît, à l’exception du plus petit qui se plaça deux bons mètres derrière ses camarades et donna, en passant, un rapide mais efficace coup de pied dans la jambe d’Amalia avant de s’agréger de nouveau aux autres.

Leur sortie fut accélérée par le bruit d’une sirène qui arrivait au loin par la rue du Nord-Ouest. Leur éparpillement se fit alors à la vitesse de l’éclair et, quand les policiers de service entrèrent dans le hall C de la cité des Janissaires, ils y trouvèrent Marie Bonneuil et Éric, son époux, entourant une Amalia Dupez secouée par les sanglots de la peur, un mobile gisant à ses pieds.

La soirée canapé était foutue. Les pompiers furent mandés pour porter les premiers soins à la locataire du troisième puis son état de santé ne nécessitant aucune hospitalisation, tout le monde embarqua dans le fourgon de police secours en direction du commissariat.

Prévenue par Éric, Rachel Cerf, la présidente de l’association des Habitants de l’Îlette des Janissaires, les y rejoignit au plus vite en couvant l’espoir que le commandant Gabriel serait de service ce soir. Elle qui avait toujours été du côté des fauteurs de trouble et des contestataires de l’ordre établi était marrie d’avoir été contrainte de pactiser avec la police, fut-elle de proximité. Mais la sûreté des habitants de l’Îlette, leur tranquillité étaient à ce prix puisque ni Ma Maison à Paris, ni la mairie, ni l’État ne semblaient en mesure de régler le problème par la mise en œuvre d’un dispositif croisé de sécurité passive et de prise en charge socioéducative. Ah ! qu’il était difficile de défendre ses aspirations à un monde meilleur quand les autorités publiques ne savaient que parer au plus pressé.

Rachel chassa son dépit d’un revers de colère. Amalia était à bout de nerfs en dépit de la médication des pompiers et de l’attention que tous lui portaient. L’heure était grave. Le commandant Gabriel avait été prévenu et, à l’annonce de cette agression qui marquait un cap dans l’engrenage de la violence qui sévissait aux Janissaires, avait abandonné femme et enfants — ainsi qu’un épisode inédit des Enquêtes de Murdoch — afin de prendre en personne la déposition de ces locataires délaissés par tous.

Lui aussi, il en avait gros sur la patate. Depuis des mois, il interpellait sa hiérarchie pour qu’elle lui donnât les moyens de circonscrire ce trafic de stupéfiants et autres marchandises chères à l’économie souterraine, afin d’endiguer la spirale criminogène dans laquelle s’enferrait ce quartier. Il ne voulait pas grand-chose, juste une surveillance pour interpeller en flagrant délit quelques fournisseurs et l’intervention des services du ministère de la Justice pour une prise en charge des mineurs avant que ceux-ci ne fussent définitivement conquis par les sirènes de l’argent facile. Et il était là, ce soir, face à ces braves gens qui eux non plus ne réclamaient pas grand-chose. Et il le savait : la solution était dans leur courage ; avait-il le droit de les mettre en danger ?

— Si vous en êtes d’accord, commença-t-il d’une voix moins assurée qu’il ne l’aurait voulu, je vais commander que la brigade anticriminalité interpelle dans l’heure les individus que nous connaissons. Il vous faudra les identifier et porter plainte, M Dupez, pour l’agression, et vous, M. et M Bonneuil, pour des voies de fait au titre de l’article L123-3 du Code de la construction et de l’habitation. Si d’autres locataires ou vous, MCerf, voulez vous joindre à la procédure, nous pourrons organiser dans quelques jours une seconde identification sur la base des faits que vos témoignages avéreront.

— Je ne comprends pas, l’interrogea Rachel qui avait toujours du mal avec le jargon judiciaire. Comment pouvons-nous porter plainte si nous ne sommes pas personnellement visés ?

— Si ces individus occupent votre hall et vous empêchent de circuler librement, vous avez légitimité à agir. C’est la fameuse loi à l’initiative du ministre Sarkozy et… Ne vous emballez pas, s’interrompit-il à la vue de la mine déconfite des quatre locataires de l’Îlette choqués à l’idée de servir la cause de celui contre qui ils avaient tous voté, on fait ce que l’on peut avec ce que l’on a. Si vos adhérents s’unissent pour corroborer la présence de ces individus, voire pour porter plainte en cas de voies de fait, d’injures ou de menaces, je peux en parallèle faire procéder à des contrôles réguliers et monter une procédure où vos témoignages et nos procès-verbaux nous mettront en position de force devant le juge.

Le désespoir gagna Rachel : les termes du pacte viraient à la collaboration et…

— On doit le faire, trancha Marie Bonneuil qui partageait pourtant les mêmes convictions que Rachel, ou alors, cela va mal finir. M. Lagarce parlait hier de sortir son fusil et Karine semblait trouver que c’était une bonne idée.

Amalia acquiesça. Marie ramassa les débris de son téléphone et se mit en peine de les assembler.

« Alea jacta est, songea intérieurement Éric tel Jules César passant le Rubicon, inquiet par-dessus tout de la tournure que prenaient les événements. »

Une barre verticale marqua son front plus profondément que les circonstances ne l’exigeaient. Que se passait-il ? Savait-il quelque chose que les autres ignoraient ? Marie l’interrogea du regard. Il lui sourit, pour la rassurer, et lui prit la main. Il la serra fort, si fort que sa conjointe comprit que sa décontraction était feinte.

* * *

Le vendredi d’après, la réunion hebdomadaire des Habitants de l’Îlette des Janissaires fut l’occasion de faire le point sur la situation, de saluer la mobilisation des locataires et d’organiser la suite de l’action. De coups de fil amicaux en voisins croisés dans l’ascenseur, Rachel Cerf, la présidente de l’association, et Marie Bonneuil, la secrétaire, avaient réussi à rassembler une quinzaine de plaignants putatifs : elles deux, bien sûr, son mari Éric, Amalia Dupez et son époux — qui ne le souhaitait pas vraiment mais n’avait guère le choix s’il voulait la paix dans son ménage —, Karine Reinal, M. Lagarce, M N’Tonga, l’architecte du quatrième et la discrète locataire du deuxième dont Rachel oubliait toujours le nom.

À l’escalier B, dont les parties communes étaient également occupées de manière régulière par les mêmes jeunes gens, Simone Pastisse et Juliette Grognon, cent cinquante-quatre ans à elles deux, s’étaient aussitôt portées volontaires, bien décidées par ailleurs à convaincre les deux dames du septième de se joindre à la procédure. Celles-ci étaient périodiquement l’objet d’insultes et de menaces, certes en réaction à leurs propos racistes, mais il n’était pas l’heure de faire la fine bouche, ce d’autant moins que leur peur de rentrer la nuit tombée ou simplement de descendre chercher leur courrier était aussi respectable que n’importe quelle autre.

Les adhérents de l’association qui habitaient l’escalier A auraient également voulu témoigner et porter plainte, surtout Jules Poitevin, toujours prompt à en découdre avec ce qui pouvait troubler l’ordre public ou privé mais leur hall n’était jamais occupé. La présence de la loge de M. Lepic, homme qui savait faire respecter son territoire, n’y était certainement pas étrangère. Simone Pastisse, par ailleurs, trouvait le gardien particulièrement à son goût. Cela était sans importance dans l’affaire qui mobilisait les discussions du jour mais elle était comme ça, Simone : elle aimait les hommes beaux en toutes circonstances au point, parfois, de perdre les pédales et de succomber à des démarcheurs aux manières d’escroc. Mais c’était là une autre histoire…

— Tu es trop vieille pour faire ta mijaurée ! lui balança son amie Juliette Grognon qui ne manquait jamais une occasion de dire son amour de son prochain. Et trop grosse !

— Et toi, tu es aussi moche que les chauves-souris poilues qui hantent le château de Dracula ! se vit-elle rétorquer par une Simone d’ordinaire plus courtoise mais qui, ce jour-là, avait envie qu’on la laissât rêver, elle qui lisait en ce moment un livre de vampires où monseigneur Dracula des Carpates lui paraissait encore plus beau que M. Lepic. C’était dire !

Rachel Cerf interrompit leur passe d’armes en proposant que l’on découpât le gâteau aux pommes et fruits secs apporté par Germaine Poitevin et que l’on servît les fameuses crêpes de Simone Pastisse, crêpes pour lesquelles d’aucuns auraient traversé tout Paris pour les déguster et, en courant, pour les éliminer. Pendant que la présidente procédait à la distribution, Germaine offrit thé et café alors que son conjoint, Jules, dispensait sucre ou sucrette selon le taux de glycémie de chacun. Une fois que les convives eurent attaqué leur goûter, ne ménageant ni leurs compliments, ni leurs « Miam ! », ni leur mine réjouie, Marie Bonneuil demanda le silence afin de leur faire le compte rendu de ses échanges avec Ma Maison à Paris.

— Sur les conseils de M. Lepic, j’ai d’abord appelé la gérante qui m’a renvoyée sur la responsable de la sûreté, M Qinq, commença-t-elle en sortant d’une chemise en plastique les notes qu’elle avait prises. La joindre n’a pas été une mince affaire ; je lui ai laissé trois messages sans réponse. J’ai fini par lui envoyer un mail et elle a daigné me rappeler aujourd’hui en début d’après-midi. Je…

— Tu n’as pas l’air de l’aimer, ricana Karine Reinal.

Le regard réprobateur de Rachel Cerf la fit arrêter le commentaire, laissant Marie Bonneuil poursuivre.

— Au téléphone, donc, je lui ai raconté notre soirée mouvementée puis lui ai indiqué la procédure que nous avons engagée avec le commandant Gabriel. Elle m’a dit que Ma Maison à Paris nous soutenait, bien sûr, qu’elle nous trouvait très courageux mais je n’en crois pas un mot ! Elle avait l’air d’ignorer totalement les textes que j’invoquais, rechignant à comprendre le fondement de nos parties civiles, tout en se gaussant d’être en contact permanent avec le commissaire en personne meilleur interlocuteur, d’après elle, que le commandant Gabriel.

— Mais ils vont faire quoi, concrètement, Ma Maison à Paris, à part encaisser nos loyers ? rouspéta Jules Poitevin qui, en son for intérieur, se disait qu’il tenait là la preuve que chef de la sûreté n’était pas un métier de bonne femme mais qui s’abstint d’en faire le commentaire.

— Elle m’a expliqué que notre bailleur porte régulièrement plainte dès qu’il y a une dégradation sur les parties communes au préjudice du propriétaire qu’il est. Le commandant Gabriel nous a laissé entendre l’autre soir que ce n’était pas vrai et j’aurais plus tendance à le croire lui. Pour finir, elle m’a assuré que si la procédure aboutissait, Ma Maison à Paris se portera partie civile.

— Tu parles ! fulmina Jules Poitevin.

— Foutaise ! renchérit Juliette Grognon la bouche encore pleine de gâteau aux pommes et fruits secs à moins que ce ne fût de crêpe.

— Et si l’on faisait une grève de loyer ? demanda si timidement Simone Pastisse que personne ne l’entendit, ce qui tombait finalement bien car la chose était délicate à mener sans que les effets ne fussent garantis.

— Lepic ne peut pas nous aider ? lança, vindicative comme elle savait l’être, Amalia Dupez qui voyait en le gardien un homme corvéable à merci.

— Il est avec nous mais il ne peut pas agir à l’encontre des intérêts de son employeur, répondit Marie Bonneuil. Et il nous soutient déjà beaucoup en transmettant systématiquement des rapports sur les dégradations et ce que les locataires lui disent. Il…

— Mes fesses ! tonna Juliette Grognon qui avait la bouche toujours pleine. Un capon, oui !

— Tu ne peux pas dire ça, le défendit immédiatement Marie qui avait autant de vocabulaire que Juliette.

— Tu préfères fiotte ?

— Juliette !

— Je m’excuse…

— M. Lepic n’a pas une position facile, poursuivit Marie dont l’exaspération face à la vox populi stérile commençait à monter dangereusement.

— N’empêche ! enchaîna Karine Reinal. L’ancien gardien, il faisait des rondes la nuit et l’on n’avait pas tous ces nuisibles dans nos immeubles…

— Ni dans les parkings ! renchérit Jules Poitevin. Si au moins ils n’étaient pas tous noirs, on pourrait les reconnaître et…

— Jules ! le fit taire énergiquement son épouse Germaine qui ne voulait pas que la conversation dérapât. Il est l’heure que tu ailles chercher le pain.

L’homme s’exécuta, pas honteux, juste conscient qu’elle ne faisait là que le protéger d’une imméritée volée de bois vert. Il aimait bien Rachel Cerf et Marie Bonneuil ; mais franchement, leurs idéaux de soixante-huitardes attardées étaient nocifs pour l’association. Ah ! si seulement on le laissait faire… Que ferait-il ? Il mettrait à cette racaille, Ma Maison à Paris compris, un bon coup de pied au derrière et hop ! tous dans l’avion. Voilà ce qu’il ferait.

En attendant, il allait chercher le pain, sans mot dire, laissant le regard d’ordinaire si bleu de Rachel Cerf virer au noir et celui de Marie Bonneuil devenir d’encre tant ce type de débordement raciste était justement ce qu’elles voulaient éviter. Il ne fallait surtout pas que ces occupations de hall, produits de l’économie souterraine et de l’exclusion sociale, tournassent à l’affrontement xénophobe et à la lutte de territoire ou alors, cela se finirait dans un bain de sang.

Marie Bonneuil but son thé le temps que Jules Poitevin sortît. Elle était fière d’avoir su rester calme ; il aurait été vain de répondre même si elle était toujours partagée entre se taire et la crainte que son silence ne cautionnât de tels propos. De son côté, Rachel Cerf connaissait Jules depuis si longtemps qu’elle avait renoncé : il s’exprimait plus par défi que par conviction ; du moins, l’espérait-elle. Elle calma définitivement le jeu avec une tournée de thé bien chaud et de café lyophilisé aidée par Simone Pastisse qui rêvait d’un monde où toute bagarre serait inutile. Puis Marie distribua à chacun des modèles de formulaire où compiler leurs témoignages.

— Vous notez donc bien les faits que vous constatez, avec le jour et l’heure : les cris dans la rue ou les scooters, quand cela vous gêne, bien sûr ; quand ils sont dans le hall, les escaliers ou le parking ; s’ils vous insultent, vous menacent ou vous empêchent de passer d’une façon ou d’une autre. Et chaque fois, vous appelez la police ou la Troupe de soutien.

— Ces vigiles de mes fesses ? Ils ne viennent jamais, maugréa Simone Pastisse qui commençait à en avoir marre de ces histoires. Ou alors, ils restent dans leur voiture.

Elle voulait bien participer mais de là à ce que les bavardages du local ne tournassent plus qu’autour de ce sujet, il y avait une marge ! N’y avait-il pas moyen de rire un peu dans la vie, même quand les temps étaient difficiles ? Elle retint sa pensée philosophique du jour, laissant Marie poursuivre ; elle l’aimait bien, cette petite, et c’était peut-être là le seul moyen de se débarrasser de ces emmerdeurs qui lui gâchaient ses veillées estivales sur sa terrasse.

— Ce n’est pas grave, insista justement la secrétaire de l’association. Vous leur téléphonez et, ensuite, vous nous donnerez une copie du détail de vos appels établi par votre opérateur. Nous pourrons ainsi mettre Ma Maison à Paris devant sa propre incurie. Quant à la police, le commandant Gabriel m’a promis qu’ils feraient le maximum de patrouilles en fonction de nos appels afin que nos témoignages soient concordants.

— Et le grand tapissage, il a lieu quand ? s’enquit Karine Reinal qui voulait bien abandonner l’idée du fusil de M. Lagarce mais à la condition que cela saignât un peu tout de même.

L’arrivée de M Pâquerette, la doyenne des locataires qui fréquentaient le local de l’association des Habitants de l’Îlette des Janissaires et tricoteuse émérite, permit à Marie Bonneuil d’ignorer la question : elle avait eu son lot de propos populistes à visées xénophobes et sécuritaires pour aujourd’hui. Elle vérifia une dernière fois qu’elle avait noté les coordonnées de tous les volontaires et laissa Jules Poitevin, revenu chercher l’argent du pain qu’il avait oublié, brocarder avec Karine Reinal l’inefficacité des services de police.

Le reste de l’assistance, fort heureusement, ne s’en mêla pas, trop occupé sans doute à échanger des expériences sur les nuisances subies en fonction de la localisation de son logement ou de ses horaires d’entrée et sortie. Lasses de ces babillages qui ne faisaient que mettre de l’huile sur le feu sans avancer de solution, Marie Bonneuil et Rachel Cerf déclarèrent que le local allait fermer et qu’il était temps de faire la vaisselle.

De propos de dernière minute en interminables au revoir, ce ne fut pourtant qu’une heure plus tard que Marie Bonneuil put rejoindre son appartement du sixième étage de l’escalier C où son époux l’attendait en peaufinant le programme d’entraînement de judo de ses trois groupes du lendemain. Elle s’effondra dans le canapé, épuisée, recrue de ce qu’elle avait entendu et encore plus de tout ce qu’elle avait à faire pour que l’action engagée arrivât à son terme. Éric, avenant comme à son habitude, lui apporta le petit verre de sauvignon qu’elle aimait boire à l’apéritif. Il prit place à ses côtés.

— C’est prêt, annonça-t-il de sa voix douce et rassurante. Soupe de légumes moulinée, salade d’endives, betteraves et noix accompagnée d’une petite boîte de ces sardines à l’huile d’olive que nous avons rapportée de Bretagne. Souhaites-tu dîner maintenant ?

Non. Marie n’avait pas envie de manger, pas plus qu’elle n’avait envie de trinquer avec celui qui partageait sa vie depuis quinze ans ni d’engager une quelconque discussion avec lui. Elle voulait juste se mettre au lit, seule, et pleurer sur la misère du monde sans que personne ne se dévouât pour la consoler. La présence de Éric, aussi tendre et affectueuse fût-elle, l’indisposait autant que ce constat la plongeait dans la plus immense des tristesses. Comment était-il possible que l’amour de celui qu’elle chérissait lui fût à ce point insupportable ? N’était-ce pas contraire à l’entendement ?

Car oui, Marie aimait Éric, et réciproquement : aucun doute n’était permis sur leurs sentiments respectifs. Mais cet état affectif semblait de moins en moins suffisant pour rendre leur vie commune plaisante et harmonieuse. Plus les jours allaient, plus Marie ressentait la présence de son mari comme un poids, une contrainte, un boulet, presque, là où il redoublait d’attention et de gentillesse. Était-ce le désir qui était mort ? Non, ils faisaient l’amour encore, souvent même, dans un acte peut-être trop complice après tant d’années ; trop convenu ? Le plaisir y était, en tout cas, et l’abattement de Marie grandissait tant elle ne pouvait concevoir qu’amour et désir ne produisissent pas naturellement une vie de couple heureuse.

— Je vais prendre une douche, bâilla-t-elle, l’air le plus fatigué qu’elle pût arborer. Je suis rincée.

Elle but d’un trait son verre, le posa sur la table basse et se leva, laissant un Éric affligé sur le canapé. Pendant que son épouse cherchait dans l’eau brûlante et la mousse odorante à se débarrasser de ces questions dont elle pressentait des réponses forcément désagréables, lui, il méditait déjà sur l’issue : en dépit de tout l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre, leur couple était fichu, usé par le temps, décati comme un vieux vêtement que l’on avait tant porté. Ni l’un ni l’autre ne le souhaitait mais les faits étaient sans équivoque : Marie ne le supportait plus ; et lui, il souffrait trop de la voir s’éloigner sans être capable de la retenir. Il savait par ailleurs qu’il allait lui appartenir de la quitter, qu’elle en serait un temps contristée, beaucoup, tant elle avait construit sa vie avec l’idée que leur amour durerait toujours, et leur couple, avec.

Leur amour, oui, il en était certain. Mais la relation, elle, ne pouvait survivre. Ils s’étaient rencontrés alors qu’elle avait vingt-sept ans et lui vingt-quatre. Ils avaient bâti ensemble un quotidien confortable sans plus de soucis que la moyenne. Et ils avaient été heureux, longtemps, en dépit de cet enfant qu’ils n’avaient pu avoir — lui était stérile —, comblant le manque par une vie sociale bien remplie.

Qu’est-ce qui avait dérapé, alors ? Éric n’aurait su le dire mais cela faisait quelque temps déjà qu’il sentait Marie s’éloigner, comme si leur couple n’avait plus de sens, tout simplement. C’était là une chose bien étrange qui l’avait poussé à aller consulter un professionnel de la parole. Celui-ci l’avait invité à venir avec sa conjointe. Éric n’avait pas osé lui en parler. Il savait aujourd’hui qu’il avait eu tort. Tout était fini désormais et il n’avait rien fait pour qu’il en fût autrement.

Quartier Rose

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