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Quatre filles et un toit · Julie Lezzie

Lire Quatre filles et un toit en ligne gratuitement Chapitre 1

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Au bout d’un chemin de terre s’élevait un grand portail rouillé, ouvert sur un terrain en friche aux herbes gigantesques, derrière lesquelles on pouvait deviner quelques bâtiments en mauvais état.

— Ça promet, marmonna Maëlle depuis la place du conducteur, observant les alentours accrochée à son volant.

— Allez, hop ! Dehors ! intima Alex avant de pénétrer dans la propriété abandonnée en se frayant un chemin dans la végétation.

Maëlle s’extrait mollement de la voiture, faisant la grimace devant les herbes jaunies qui lui arrivaient à la taille. L’après-midi était bien avancée, et sous le soleil voilé de nuages de plus en plus menaçants, l’air était étouffant. Bientôt, Maëlle ne vit plus que les épaules et la queue de cheval cuivrée de sa compagne dépasser des herbes hautes. Elle s’empressa de la suivre, en levant les pieds le plus haut possible, afin d’éviter de se faire piquer par les orties sournoisement entremêlées aux herbes folles.

Devant elle se dressaient de vieilles bergeries tombant en ruine. Alex avait disparu dans l’une d’elles. Maëlle parvint à son tour devant le vieux bâtiment. Après avoir inspecté d’un air méfiant une énorme araignée sur la porte vermoulue prête à s’effondrer, elle entra précautionneusement. Il y faisait noir. Une toile d’araignée s’étirait sur son front. Alors qu’elle faisait demi-tour, un objet volant non identifié prit son envol d’une poutre et manqua de peu la percuter. Elle poussa un grand cri lorsqu’une aile la gifla. Alex accourut aussitôt.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-elle, s’attendant à tout de la part de sa moitié hystérique.

Celle-ci balbutia :

— Je me suis fait attaquer par un monstre volant !

— L’effraie que j’ai vu s’envoler, elle venait de là ? Mais il est génial, cet endroit !

— Je me prends une chouette dans la gueule et toi, tu trouves ça génial ?

Maëlle n’en croyait pas ses oreilles. Elle sortit un élastique à cheveux et fit rapidement un chignon de ses cheveux blonds bouclés entremêlés aux toiles d’araignée. Alex lui prit la main et l’entraîna dans la bergerie attenante. Celle-ci donnait également de l’autre côté de l’édifice, ce qui y faisait entrer davantage de lumière. Maëlle leva les yeux vers les poutres pour vérifier qu’aucune chouette ne s’y trouvait. Le toit était éventré : un tas de tuiles jonchait le sol en terre battue.

— Attends de voir ça ! s’exclama Alex au comble de l’excitation.

D’un geste brusque, elle tira sur le bras de Maëlle pour la faire sortir de l’autre côté.

— Mais calme-toi, tu as failli me déboîter l’épaule !

Mais une fois dehors, cette dernière fut frappée par la beauté du lieu : dans un vieux verger, d’innombrables arbres fruitiers partageaient la vedette avec les chênes séculaires gardant la propriété.

— Paradisiaque, non ? demanda Alex tout sourire.

— Je dois dire que je ne m’attendais pas à ça, répondit Maëlle en s’approchant d’un vieux pommier, avant de bifurquer vers un abricotier ployant sous le poids des fruits.

— Allez, viens ! la rappela Alex. On va jeter un œil à la maison !

De retour dans la cour envahie d’herbes, les filles observèrent la maison de ferme qui se dressait devant elles. En pierre calcaire, aux volets bleus dont la peinture patinée s’écaillait, elle était de bonne taille. Deux chiens-assis laissaient deviner un étage aussi grand que la longère elle-même, coiffé de tuiles courbes. Entre les fenêtres grimpaient des rosiers rouges et jaunes.

— Regarde ça ! s’exclama Maëlle, à son tour gagnée par l’euphorie. De la vigne !

Sur une bonne moitié de la façade, entre les deux étages, courait une treille aux feuilles caractéristiques. Deux piquets dépassaient du mur, entre lesquels des fils de fer supportaient une vigne devenue sauvage. Tout comme le reste du jardin, elle n’avait pas été domestiquée depuis des années.

— C’est fabuleux… marmonna Alex, s’approchant d’une des fenêtres à grand peine, se frayant un passage entre les ronces avec ses longues jambes.

Arrivée devant la vitre surplombée de lierre, elle courba son mètre soixante-dix-huit, mit ses mains au-dessus des yeux, et les appuya sur le carreau pour mieux voir à l’intérieur. Maëlle, sur ses talons, la fit sursauter en poussant un cri perçant.

— Un serpent !

— Quoi ?

Maëlle dansait littéralement sur place, piétinant le sol de ses baskets en poussant des cris suraigus.

— J’ai failli marcher sur un serpent, là-bas ! gesticula-t-elle, tout en continuant à sautiller.

— Je ne vois rien… T’es sûre que c’était un serpent ?

— Je te dis qu’il y avait un serpent juste là ! Il était vert foncé, comme ces grosses couleuvres qu’on a vues en Corse ! Enorme !

— De ce diamètre, à peu près ? lui demanda Alex, en formant un rond entre son pouce et son index.

— Oui ! Exactement ! Tu l’as vu ?

Alex fouilla les hautes herbes, avant de faire sursauter une dernière fois sa compagne en exhibant triomphalement un morceau de tuyau d’arrosage vert débusqué dans les herbes.

— La voilà, ta couleuvre ! Allez, viens, qu’on jette enfin un coup d’œil à l’intérieur.

La pièce – manifestement la cuisine – était vide, à l’exception d’une petite table en bois et d’un vieux seau posé près d’un évier fiché dans le mur. Une vieille cheminée en pierres et en poutres noircies dominait la pièce. Un escalier en bois grimpait au deuxième étage.

— C’est sûr qu’il y a du boulot en perspective, mais quelle merveille ! s’exalta Alex le nez collé à la vitre. Regarde-moi, ça ! T’imagines un peu les repas autour de la cheminée ?

C’est alors que l’orage qui grondait depuis un moment éclata. De grosses gouttes de pluie tombaient de plus en plus dru sur le jardin assoiffé par la sécheresse des dernières semaines. Maëlle se précipita vers le portail, levant les jambes pour se piquer le moins possible. Elle se réfugia dans le vieux break bordeaux et ouvrit la portière pour Alex, qui arrivait en courant, arborant un sourire d’une oreille a l’autre. Celle-ci se jeta sur le siège et se tourna toute exaltée vers sa compagne :

— Notre rêve va se réaliser, Chérie : on va enfin devenir propriétaires !

Puis elle posa délicatement sa main sur la cuisse dénudée de Maëlle, pour recueillir une chenille rampant sur son short en jean.

— Dire que j’ai cru que tu me faisais des avances…

Alex sourit en déposant délicatement la chenille sur une herbe avant de refermer la portière.

— Je crois qu’on a trouvé notre paradis ! jubila-t-elle.

— Tu crois que ça va plaire aux filles ?

— Il y a intérêt ! Elles pourraient s’installer à l’étage ; les soupentes et les chiens-assis satisferont sûrement le goût d’Estelle pour la déco originale !

— Tu la vois vraiment vivre en pleine campagne ? T’oublies que c’est une citadine pure souche, qui grimpe sur la table dès qu’elle aperçoit une araignée.

— Eh bien si elles ne veulent pas l’acheter en copropriété, ce sera tant pis pour elles ! Même si je dois m’endetter pour toute ma vie, je veux cette maison !

— Comment tu peux être aussi sûre de toi ? On ne l’a même pas visitée !

— Il n’y a rien de plus à voir ! La couverture est en bon état, la bâtisse a l’air saine. Il est évident qu’il y aura de gros travaux. Il n’y a pas de voisins immédiats, c’est retiré de la route, calme et tranquille ; cette maison serait parfaite pour nous quatre. Ce n’est pas évident ?

— Je sais pas, je ne voudrais pas qu’on fasse une bêtise en se décidant trop vite.

— Ça n’a rien à voir avec les filles, là. C’est toi qui doutes. Elle ne te plaît pas ?

— Si… C’est vraiment le rêve. Mais je crois que ça me fait peur d’acheter.

— Ça fait longtemps qu’on attendait ça !

— Je sais… Mais ça signifie y rester, ne plus bouger. Et si ça ne va pas ?

— Si ça ne va pas ? répéta Alex sans comprendre.

— Eh bien je ne sais pas… Si on ne s’entend pas avec les voisins, par exemple. On fait quoi ?

— Ecoute chérie, je sais que tu n’aimes pas te décider sur un coup de tête, mais il faut faire vite. Si ça tombe dans les oreilles des anglais, c’est foutu. Ils achètent tout ce qui se trouve sur le marché et font flamber les prix. Je te connais, je sais que ça te plaira et je pressens qu’on y sera très heureuses ! Réfléchis-y. En attendant, je te propose de la faire voir aux filles !

— Oui, tu as raison. Allons-y !

Les filles foncèrent chez Fred. Enfin foncer, c’était vite dit : le vieux break faisait de son mieux pour suivre l’allure générale.

En arrivant, il ne pleuvait plus, le soleil tapait à nouveau. Elles trouvèrent l’intéressée dans la cour, glissée sous une voiture. Seules les jambes dépassaient du bas de caisse. Alex donna un coup de pied dans un des pneus et déclara :

— Elle a l’air en piteux état, ta bagnole ; ce n’est pas ça, la merveille dont tu parlais l’autre jour, j’espère – celle que tu devais aller chercher dans le sud-ouest...

— Moi, j’ai jamais pigé pourquoi tu choisis des voitures aussi pourries à retaper, continua Maëlle. Je pensais qu’en tant que mécano, t’aurais eu des bagnoles de collection.

Les jambes jusque là immobiles s’animèrent d’un coup. Après s’être extirpée de sous la caisse en rampant telle une chenille, Fred se releva d’un bond. Une trace de cambouis courait depuis l’arcade sourcilière jusque dans ses cheveux bruns désordonnés. Elle regardait Maëlle comme si elle voyait un extra-terrestre.

— Mais qu’est-ce que tu crois que c’est, ça ? C’est une Peugeot 504 cabriolet ! Pour une voiture de collection, c’est le fin du fin !

D’un même mouvement de tête, Maëlle et Alex abattirent leurs regards sur le tas de ferraille à la carrosserie terne et poncée. Alex souleva délicatement la bâche qui recouvrait la capote déchirée.

— Ben y a encore du boulot… laissa-t-échapper.

— Vous n’y connaissez vraiment rien, les filles ! J’ai fait quatre cent cinquante bornes aller-retour, pour aller la chercher ! Une occasion pareille, ça ne se loupe pas !

— Parce qu’elle roule encore ?

— Non… Je l’ai ramenée avec la remorque d’un collègue. Mais son moteur ronronne comme un chaton ! Attendez que j’en ai fini avec elle, et vous verrez ! Après, vous me supplierez de vous emmener en balade pour frimer, cheveux au vent !

— Pour me faire monter là-dedans, faudra déjà me garantir que le moteur ne risque pas de tomber sur le macadam !

— J’espère que tu ne transformeras pas notre belle ferme en casse automobile… s’inquiéta Maëlle.

— De quoi tu parles ?

— On a trouvé ce qu’il nous faut ! s’écria Alex. C’est à vingt-cinq bornes d’ici, c’est pile-poil ce qu’on cherchait !

— Z’êtes sérieuses, les filles ?

Fred alluma sa cigarette en leur jetant un regard par en-dessous. Avec ses cheveux ébouriffés et son débardeur blanc, elle avait un air de James Dean.

— On t’y emmène sur le champ.

— Attendez, faut prendre Estelle au vol. La médiathèque ferme à 17h le samedi. Elle aura fini dans une demi-heure.

— Génial ! Comme ça, on y va toutes, déclarèrent Alex et Maëlle d’une même voix.

Au bout de huit ans de vie commune, il leur arrivait souvent de dire la même chose au même moment.

— Bon, juste le temps de me changer, les jumelles et on y go, marmonna Fred la cigarette entre les lèvres, en frictionnant ses mains pleines de cambouis avec du savon-pâte. En attendant, il doit y avoir du jus de fruits et de la bière dans le frigo.

Dix minutes plus tard, Fred ressortit toute propre, toute fraîche. Le débardeur avait fait place à un polo blanc déboutonné, dévoilant son grigri fétiche : une cordelette en cuir à laquelle pendait une dent de requin. Ses cheveux en pétard, aux mèches de toutes les longueurs, étaient plus en désordre qu’avant sa douche. Paradoxalement, c’était sur sa coiffure qu’elle passait l’essentiel de son temps devant la glace.

Maëlle huma l’air.

— Avec cet après-rasage, tu vas attirer toutes les minettes du quartier !

— Ça va pas ? C’est de l’eau de toilette !

— Bon, t’es prête ? On t’emmène voir la maison de tes rêves ?

— C’est moi qui vous emmène, sinon Estelle aura le temps de prendre racine avant qu’on n’arrive !

— T’as intérêt à conduire de manière civilisée ! la prévint Alex en ouvrant la portière de la 207 sport gris métallisé. Sinon je te jure que je n’hésiterai pas à vomir sur tes tapis de sol tout neufs !

— T’as pas intérêt, ou tu finis à pinces !

— Bon, c’est fini, les enfants ? demanda Maëlle du siège arrière. Si vous voulez vous disputer, venez le faire ici, et je prends le volant.

— Eh ! La dernière fois que j’ai dû réparer votre tacot, c’est après que tu sois rentrée dans un camion A l’arrêt – tu te rappelles ? Je ne te passerais pas le volant même si j’étais mourante !

— Va pas si vite, ou c’est moi qui vais mourir ; rappelle-moi comment tu ouvres les vitres dans ton bolide ? J’ai déjà la nausée avec ton after-shave. On dirait de l’eau de mer citronnée !

A 16h59, Fred se gara devant l’entrée de la médiathèque.

— Vous voyez, on est pile à l’heure, alors imaginez un peu où on serait si on avait pris votre tas de boue !

— Ferme-la, ou je te vomis dessus ! siffla Alex entre ses dents.

Une jeune femme menue aux cheveux châtains courts vêtue d’un tailleur couleur crème, sortit de la médiathèque. Après avoir extirpé un portable du sac à main assorti à ses escarpins, elle écoutait ses messages tout en se dirigeant vers la 207.

— Faudra la porter sur tes épaules, ta petite femme, Fred, parce que là où on va, elle filera ses collants…

— Bas.

— Hein ?

— Elle ne porte pas de collants, elle porte des bas. C’est plus sexy !

Maëlle eut un léger mouvement de tête sur le côté, reluquant les jambes d’Estelle sous un jour nouveau. Voyant l’œil noir de Fred dans le rétro, elle se ressaisit immédiatement.

— Ouais, ben j’avais déjà du mal dans cette jungle en short et baskets, alors j’imagine ce que ça donnera en jupe et talons hauts…

— Bonsoir poussin ! Salut les filles ! Ça fait longtemps qu’on s’est pas vues – vous m’avez manquées !

— Ça ne fait pas une semaine : il est grand temps qu’on emménage ensemble ! répondit Alex en riant, tandis que Maëlle se poussait pour lui faire de la place sur la banquette.

Arrivée à destination, la voiture n’était pas encore arrêtée, qu’Alex ouvrit la portière pour se jeter dehors. A genoux sur le chemin de terre, elle tentait de maîtriser ses nausées en prenant de grandes bouffées d’air frais.

— Alors quoi ? Tu fais une prière pour que personne n’achète ces ruines à notre place ? la provoqua Fred, tout en faisant des bonds, essayant de voir au-dessus des herbes ce qui avait bien pu plaire aux filles.

— Je ne remonterai plus jamais en voiture avec cette folle du volant ! déclara Alex à Estelle.

— C’est dommage : tu vas pas te coucher de bonne heure, ce soir… répliqua Fred.

— Je m’en fous ! Plutôt mourir que de remonter avec toi.

— Bon, les filles : voici le paradis ! Le seul inconvénient, c’est que pour le coup, c’est vraiment en pleine cambrousse ; vous arriverez à vous faire aux occupants des lieux ? demanda Maëlle, repensant à ses aventures avec la chouette et le tuyau d’arrosage.

— C’est-à-dire ? demanda Estelle, le regard inquiet.

— Tégénaires, lérots, pipistrelles et autres représentants de la faune sauvage, répondit Alex, encore accroupie.

— Traduction ? demanda Fred.

— Araignées, rongeurs, chauves-souris, et autres…

Fred lui coupa la parole :

— Il n’y a qu’à balancer de l’insecticide, de la mort-aux-rats, de la...

— Ça ne va pas ? On n’est pas encore installées que tu veux déjà intoxiquer tout ce qui vit ? C’est hors de question ! Tu ne sais même pas ce que c’est, un lérot !

— Oh toi, remets-toi sur tes quilles et descends de tes grands chevaux ! Ce n’est pas parce que tu bosses dans une association de protection de la nature que t’es obligée de parler comme tes naturalistes maniérés. Ce n’est pas ça qui va les protéger, tes bestioles ! Si c’est un rongeur, ça fait des dégâts dans l’isolation et donc, ça mange de la mort-aux-rats…

— Mais c’est super mignon, un lérot ! intervint Maëlle. C’est comme un hamster avec un masque de Zorro sur les yeux.

— Tu vois, elle a même la dégaine d’un criminel, ta souris !

Une demi-heure plus tard, les deux têtes de mules étaient à nouveau les meilleures amies du monde et bouillonnaient de projets à long terme.

— Regarde-moi ces visionnaires… se moqua Maëlle, les voyant faire des plans sur la comète pour chaque dépendance que comptait la ferme.

— Vous seriez gentilles de nous inclure dans vos projets, les filles ! cria Estelle de l’entrée d’une des bergeries, où elle était à l’abri des ronces, orties et autres éléments incompatibles avec sa tenue.

Fred lâcha l’épaule d’Alex et se dirigea vers sa petite femme, un grand sourire aux lèvres.

— Ça te plaît, bébé ?

— Franchement, je ne sais pas si je survivrai dans un environnement pareil ! Le seul luxe de cet endroit, c’est l’espace ! La maison n’est même pas habitable ! Et regarde un peu cette végétation plus qu’hostile, c’est une vraie jungle ! Il faudrait des années avant d’arriver à faire pousser des fleurs !

— Ce n’est rien, ça ! un coup de débroussailleuse, de désherbant, de motoculteur et il n’y aura plus qu’à semer du gazon et à planter des rosiers ! Pour la maison, l’avantage de la restauration, c’est qu’on refera tout à notre goût ! Je ne crois pas qu’il y ait l’électricité, mais il y a l’eau. Il faudra toutes cohabiter en bas, le temps de la rénovation.

— Quoi ? Pas d’électricité ? s’écria Estelle. Tu voudrais qu’on vive au milieu de la poussière et des termites à la lueur d’une bougie ? Ce n’est pas de la cohabitation, ça, c’est du camping !

— Toutes ces vieilles pierres doivent attirer les serpents… déclara alors Maëlle, en pensant tout haut, ce qui précipita Estelle dans la cour, où elle faillit s’étaler lorsqu’une herbe s’enroula autour de son talon aiguille.

Fred la rattrapa au vol et l’entoura de ses bras protecteurs.

— Imagine-toi plutôt par là-bas, en train de te prélasser sur une chaise longue à côté de la piscine, pendant que je bricolerais le cabriolet dans mon atelier…

Les regards d’Estelle et de Maëlle se portèrent d’un même élan vers l’endroit indiqué, où les ronces rivalisaient avec des orties de deux mètres de haut. Alex arriva auprès d’elles.

— Ecoutez, les filles : cet endroit a un potentiel monstre. La maison, une fois rénovée, sera géniale ! Et les dépendances peuvent être reconverties en ce que vous voulez : cuisine d’été, garage, jardin d’hiver…

— C’est bien de ces ruines dont tu parles ? demanda Maëlle, n’étant pas dotée d’une imagination aussi débordante que sa moitié.

— Je te verrais bien en train de lire dans le coin douillet d’une véranda… murmura Fred à l’oreille d’Estelle. Qu’est-ce que t’en dis, bébé ?

— Je ne sais pas… Il doit y avoir des centaines d’araignées au mètre carré ici. Rien que d’y penser, j’ai des frissons partout !

— Il faut que ça aille avec le style de la maison, quand même, rectifia Alex. On ne peut décemment pas installer des baies vitrées sur une longère en pierres. Il faut respecter l’ensemble.

— Mais moi j’adore le moderne ! s’écria Estelle. Ne me dis pas qu’en plus de vivre recluse au milieu de nulle-part, je vais devoir tout décorer à l’ancienne, parce que là, ce n’est pas la peine de compter sur moi ! Il me faut un minimum de confort, tout de même !

— C’est quoi, un minimum de confort pour toi ? demanda Alex, la dévisageant les bras croisés.

— Cuisine équipée, chauffage central, des meubles fonctionnels, un éclairage décent…

— Je doute que la cheminée suffira à chauffer la maison, même en installant un récupérateur de chaleur qui la disperserait, remarqua Fred.

— On installera un chauffage solaire combiné ! s’enthousiasma Alex. Des panneaux solaires pour l’eau chaude et le chauffage sur un des toits attenants à la maison, où ça ne sera pas trop voyant. S’il ne fait pas assez beau, il suffit de basculer sur l’installation d’appoint !

— Pour ce qui est de la cuisine équipée, rajouta Maëlle, je demande juste qu’elle ne soit pas en inox… Je n’aime pas ça : on se croirait dans une morgue !

— De toute manière, on n’aura que la cuisine en commun, le reste vous l’aménagez comme vous voulez, continua Alex. Je vous demanderais juste de ne pas dégommer les chiens-assis.

— Des animaux errants ? Mais il ne nous viendrait jamais à l’idée de les tuer ! On appellera la fourrière ! s’exclama Estelle.

— Mais non, bébé ! Les chien assis, ce sont ces fenêtres en saillie, là, sous la toiture !

Fred montra la maison du doigt à sa dulcinée, trop heureuse de pouvoir lui apprendre quelque chose pour une fois. La plupart du temps, elle se sentait totalement inculte face à sa petite femme intello. Mais il existait des domaines où Estelle ne connaissait rien, et là, les rôles s’inversaient en sa faveur.

— C’est une chance d’en avoir et ce serait un crime de mettre des velux à la place ! rajouta Alex.

— Et la piscine, elle pourrait être couverte ? demanda Estelle.

— La piscine ? Quelle piscine ? s’étrangla Alex, l’air ahurie.

— Fred a eu l’idée géniale de construire une piscine dans le jardin, s’enthousiasma Maëlle, se voyant déjà barboter les jours d’été caniculaires. On pourra inviter toute la bande a se rafraîchir avant de faire des grillades au barbecue ! Super, non ?

— Mais ça défigurerait totalement l’endroit ! s’exaspéra Alex.

— Ça défigurerait quoi ? Les ronciers ?

— Mais vous n’y êtes pas ! Une mare naturelle, oui, mais une piscine… Ce serait une vraie verrue dans un environnement pareil !

— Une mare ? s’écria Estelle dégoûtée. On ne va pas se baigner dans la vase, au milieu des grenouilles et des moustiques !

— Non, j’y verrai plutôt des canards… rectifia Alex.

— Des canards ? s’étonna Fred. Attends, ce n’est pas parce qu’on s’installe dans une vieille ferme qu’on va jouer aux fermières !

— Juste quelques volailles, pour avoir des œufs ! suggéra Maëlle.

— Parce que je te connais, toi : écolo comme t’es, tu serais fichue de nous faire un retour aux sources, continua Fred.

Estelle, pendant ce temps, arborait un air horrifié, s’imaginant en train de rejoindre sa voiture pour aller travailler le matin, suivie d’une basse-cour affamée, filant ses bas à coups de bec dans les mollets.

— Et pour la piscine ? demanda-t-elle.

— Bon, j’ai une idée… commença Maëlle, aussitôt interrompue par Fred :

— Ah, ben nous v’là sauvées ! Tes idées sont toujours catastrophiques !

Maëlle ne se laissa pas impressionner.

— Et si on « cachait » la piscine derrière un bâtiment, ou même une haie ?

Mais avant que quiconque ait pu donner son avis, Estelle poussa un cri suraigu, faisant sursauter Alex, avant de se mettre à donner des coups de pied dans tous les sens.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Maëlle, reculant pour ne pas se prendre un coup.

— Une araignée ! Elle est horrible, grosse et velue – une vraie mygale !

Fred attrapa alors sa petite femme par la taille, et la souleva pour la mettre à l’abri sur un muret. Dans l’action, elle reçut un talon aiguille dans le tibia, qui la fit lâcher une salve de jurons.

— Putain, Estelle ! Je vais te les confisquer, tes saloperies de grolles ; ça devrait être interdit de porter des armes pareilles !

— Tu es en train de parler de chaussures de luxe importées d’Italie qui coûtent une fortune !

— Parfaitement ! Payées avec ma carte bleue, alors si j’ai envie de m’en servir pour ramoner mes durites…

— Ne m’oblige pas à choisir entre toi et mes chaussures, poussin…

— Bon, les filles, vous avez fait le tour ? Parce que je commence sérieusement à avoir la dalle, intervint Maëlle.

— Ouais, c’est vrai que ça creuse, l’air de la campagne ! A ce sujet, vous ne trouvez pas que ça schlingue le fumier dans le coin ? Viens, bébé : je vais t’aider à descendre.

— Et si cette horrible mygale se jetait sur moi ? Elle est peut-être encore dans le coin…

— Elle ou une de ses nombreuses congénères… ajouta Maëlle.

— Tu peux pas la fermer ? grogna Fred. Allez, bébé, on va rentrer.

— Il est hors de question que je descende d’ici ! Cet endroit grouille d’araignées. Tu ne veux pas me porter jusqu’à la voiture, poussin ?

Maëlle, sourcils froncés, observait le couple en se demandant comment diable Fred arriverait à convaincre Estelle de vivre à la campagne.

Pendant ce temps, Alex, perdue dans ses pensées, essayait de concilier le désir de cohabitation avec ses meilleures amies avec l’idée saugrenue de construire une piscine. Les incompatibilités d’intérêts des unes et des autres semblaient méchamment menacer le projet.

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