Chapitre 1 — Prologue
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Raffinement mortel · P. Nosepliers
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— Aaaah, NON !!!
Un cri hystérique déchira l'air suivi d'un long râle rauque... Edwina avait du mal à respirer, elle haletait tel un animal blessé, agenouillée sur le plancher... Son cœur se déchirait, sa vue s'altérait, son visage était déformé par la tristesse... Elle se sentait mourir, mourir de chagrin !
Une douleur fulgurante lui transperçait les entrailles, elle s'écroula d'un seul coup, face contre terre.
Elle reprit conscience dans une semi-pénombre, elle était allongée sur son lit, son grand-père la fixait d'un air anxieux. Il nota d'emblée le changement dans le regard de sa petite-fille, l'iris de ses yeux avait pris la couleur sombre d'un ciel d'orage, elle avait les traits tirés, le teint livide.
Il posa délicatement sa grande main calleuse et rêche sur les longs doigts fins d'Edwina et pressa légèrement sa main en un geste qui se voulait réconfortant, rassurant.
Il lui adressa un faible sourire, mais elle resta prostrée le regard voilé, assombri, vide, des larmes se mirent à couler en silence.
L'homme se sentait désemparé face à une telle détresse. Il se leva, posa sur la table basse la décoction déjà tiédie et sortit de la chambre le dos voûté.
Cela faisait bientôt treize ans que Douglass Pike avait recueilli ses deux petites-filles Edwina, neuf ans, et Nora, six ans, à la suite du décès accidentel de leurs parents.
Cela n'avait pas été simple pour un homme seul, assassin de surcroît, d'élever, de rassurer, de consoler deux petites filles traumatisées par la mort tragique de leurs parents. Aussi, les avaient-ils distraites, encouragées, éduquées dans son seul domaine de compétence, l'art du poison !
Ils avaient ainsi passé des heures dans son atelier, des jours dans les bois, les forêts, des mois à voyager, des nuits à disséquer, observer, distiller.
Edwina avait fait montre d'emblée d'un don naturel pour l'art de l'empoisonnement, elle était vive, curieuse, intelligente et surtout, elle avait l'instinct ! Elle pressentait, ressentait la dangerosité des plantes, des insectes, des champignons, des poissons, elle excellait dans la découverte de nouvelles toxines à tel point qu'à dix-sept ans à peine sa réputation dans un milieu accessible aux seuls initiés dépassa les frontières du pays.
Son grand-père fut contacté par le très sérieux « Conseil des Dix », une guilde d'alchimistes et d'empoisonneurs située à Venise. Ils offrirent ni plus ni moins de financer les études d'Edwina dans l'une des plus célèbres écoles d'empoisonnement d'Italie.
La décision avait été difficile à prendre surtout à cause du déchirement qu'engendrerait la séparation entre les deux sœurs !
En raison des activités de Douglass Pike ainsi que le décès prématuré de leurs parents, Edwina et Nora avaient passé leur enfance et leur adolescence en quasi-symbiose, l'une n'allant jamais sans l'autre. Cependant une telle opportunité ne pouvait se refuser et c'est avec beaucoup de diplomatie et force promesses de retrouvailles que Douglass parvint à les convaincre.
Depuis un peu plus d'une année, Edwina était de retour au pays, et à vingt-et-un ans seulement elle était Maître empoisonneur, une sommité à l'apogée de son art. C'était elle à présent qui concoctait, dosait, élaborait les poisons sous toutes leurs formes. Elle parlait couramment l'italien et le français en plus de sa langue maternelle. L'atelier était son domaine, elle se faisait discrète laissant affaires et pourparlers à son grand-père ainsi qu'à sa petite sœur Nora, ne rencontrant ses « clients » que lorsque c’était strictement nécessaire. Une chose avait changé cependant, pour des raisons éthiques, elle ne délivrerait plus désormais ses créations à l'emporte-pièce.
Donner la mort est une chose grave, il faut des choses graves pour donner la mort !
*****
— Il faut te nourrir Ed !
Après quelques coups discrets frappés à la porte de la chambre, Douglass, inquiet, apportait un dîner léger. La décoction, à présent refroidie, reposait encore intacte sur la table basse.
Edwina ne sembla même pas remarquer sa présence, elle se tenait debout devant la fenêtre, le regard perdu dans le lointain.
Dis Ed, quand est-ce qu'ils reviennent papa et maman ? demanda Nora tout en se glissant sous les couvertures et collant ses petits pieds froids contre les jambes de sa sœur.
— Ils ne reviendront pas Nora, ils sont partis pour toujours, il n'y a plus que toi et moi et Grand-Pa Douglass.
— Pourquoi ils sont partis ?
— Ils ne le voulaient pas Nora, ils ont eu un accident, ça arrive malheureusement les accidents.
— Ça nous arrivera aussi à nous un zaccident ?
— Jamais Nora, ça n'arrivera jamais ! dit Edwina en serrant fort sa petite sœur dans ses bras.
— Tu le promets ?
— Oui, je te le promets Nora.
— Je t'aime Ed.
— Je t'aime de tout mon cœur Nora.
Edwina se cacha le visage entre les mains, se laissa glisser sur le sol et étouffa un cri. Elle était dévastée, effondrée, anéantie.
Nora, ma petite sœur, mon amie, ma confidente, ma famille, que t'a-t-on fait ? Et pourquoi ?
Douglass s'agenouilla, prit sa petite-fille dans ses bras tout en caressant ses cheveux. Edwina posa sa tête sur l'épaule de son grand-père et se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Là, là il faut te reprendre Edwina, elle ne reviendra pas.
— ...
— J'ai besoin de toi Ed, elle me manque à moi aussi. C'est une terrible épreuve qu'il nous faut surmonter ensemble. Tu es tout ce qu'il me reste ma petite-fille, je vais être à tes côtés aussi souvent que possible. Tu verras Ed, le temps est une aide précieuse, il adoucira ta peine. Nous ne l'oublierons pas...
À ces mots, une étincelle de haine, une lueur assassine naquit dans le regard de Douglass.
— Nous n'oublierons jamais !
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