Chapitre 0 — Prologue
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Requiem d'une Reine déchue · Kyrian Malone
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Clémence Marchand n’avait pas encore joué une seule note dans les salles de New York, mais sa vie allait prendre un tempo que même elle n'aurait jamais imaginé.
Depuis cinq jours, son violon dormait dans un étui. Sa sœur Lauren lui avait prêté les clés du Velvet, un piano bar déserté en journée, parfait pour répéter sans déranger personne.
Lundi matin, elle descendit Warren Street à pied, son instrument à la main. Derrière les portes de service, un couloir de béton l’accueillit avec une odeur d’alcool âcre, comme si la nuit agitée refusait de disparaître. Elle traversa rapidement, poussa la porte menant à la salle principale et alluma.
Les rideaux tirés plongeaient le bar dans la pénombre. Sous les faisceaux lumineux fixés au plafond, les tables paraissaient impeccables et tout était propre. Pourtant, près de la scène, quelque chose clochait.
Elle approcha, curieuse. Des chaises étaient renversées, des bouteilles brisées et… son souffle se bloqua soudain quand ses yeux glissèrent vers l’estrade où trônait le piano.
— Merde ! lâcha-t-elle. C’est pas vrai…
Elle se précipita vers la silhouette allongée sur le sol, les cheveux blonds, mi-longs, emmêlés, les manches relevées sur des poignets lacérés.
Son sang se glaça quand elle réalisa que la femme était inconsciente, son hémoglobine se répandant lentement par terre en traînées brunâtres.
Son cœur cogna si fort qu’elle eut l’impression qu’il martelait ses tempes. Ses mains, moites, glissèrent sur son sac comme si son propre corps refusait d’obéir. Elles cherchèrent son téléphone à la hâte.
911… les chiffres s’affichèrent et elle entendit :
# 911 quelle est votre urgence ?
Clémence serra le téléphone contre sa joue, incapable de calmer le tremblement de ses mains.
— J’ai besoin d’une ambulance, vite ! Une femme… elle est inconsciente. Elle saigne énormément. Je suis au Velvet Bar, à Tribeca, Warren Street… Elle s’est ouvert les veines.
# Les secours sont en route. Est-ce que la victime respire ?
Clémence se pencha, chercha un souffle contre son oreille. Une haleine fétide d’alcool lui frôla la peau.
— Oui… mais faiblement.
# Alors écoutez-moi bien, madame. Vous devez appuyer fermement sur les plaies pour ralentir l’hémorragie.
Clémence se précipita derrière le bar, en quête de quelque chose et trouva des serviettes blanches en tissu, revenant en courant vers la femme pour lui enrouler les poignets entaillés. Le sang poisseux et chaud imprégna aussitôt le tissu.
— Ç’est fait, mais… les serviettes s’imbibent !
# C’est normal. Ne retirez pas la pression, même si le sang passe à travers. Les secours sont tout proches. Restez au téléphone avec moi.
— D’accord… d’accord…
Sa voix tremblait, étranglée.
Elle était à genoux sur l’estrade, les mains tremblantes. Ses yeux refusaient de lâcher ce visage, mais plus elle la regardait, plus l’évidence s’imposait. Perturbée, elle écarta quelques mèches dorées de son visage et le souffle lui manqua soudain. Un vertige la saisit soudain.
Elle connaissait ces traits… même creusés, ravagés, il était impossible de se tromper en voyant ces pommettes hautes, cet arc de la mâchoire carrée.
— Non… c’est pas possible…
Et pourtant ça l’était.
Il s’agissait bel et bien de Cate Whittaker, la cheffe d’orchestre que la presse spécialisée évoquait comme un génie, et un nom que tout musicien digne de ce nom, connaissait.
Cette femme, Clémence l’avait écoutée des nuits entières, elle incarnait l’art musical absolu, l’autorité souveraine sur les plus grandes phalanges. Ses yeux se brouillèrent, comme si la musique qu’elle avait écouté se fracassait en elle.
Clémence avait rêvé de la voir en concert, mais Cate Whittaker avait disparu des circuits depuis plusieurs années déjà.
Jamais elle n’aurait imaginé la trouver ainsi, ici, allongée sur le sol visqueux d’un bar désert, dans une mare de sang et d’alcool. Sa gorge se serra au point qu’elle dut inspirer par à-coups pour ne pas perdre pied.
Sa main resta fermée sur ses poignets ouverts, sous le choc, baignée dans cette réalité sordide.
L’opératrice du 911 la sortit de sa stupeur :
# Madame ? Les secours sont là.
Un coup sourd retentit contre la porte fermée du Velvet et Clémence sursauta. Elle se leva d’un bond et courut l’ouvrir, la gorge serrée. Trois pompiers en uniforme pénétrèrent aussitôt, suivis de deux brancardiers.
— Elle est sur l’estrade ! prévint Clémence, la voix brisée.
Les professionnels se précipitèrent vers le piano et prirent le relais, posant garrots et perfusion d’urgence, parlant un jargon qu’elle ne comprit pas.
Le corps de la Maestro fut hissé sur le brancard, sanglé, les perfusions de soluté fixées.
— Nous l’emmenons à l’hôpital Mercy, dit le chef. Vous pouvez la rejoindre là-bas si vous voulez.
Clémence acquiesça, encore sidérée tandis que les pompiers sortaient et la laissaient soudain seule dans le silence du bar.
Elle resta plantée au milieu de la salle, le souffle court, les yeux écarquillés comme si la scène venait de s’imprimer au fer rouge dans sa mémoire.
Elle regarda autour d’elle, le piano taché de sang, les serviettes abandonnées encore sur le sol, puis elle baissa les yeux sur ses mains rouges, tachées jusqu’aux poignets tandis que dehors, le bruit des sirènes s’éloignait dans les rues de New York.
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