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Ryowyn – Tome 1 : L'Académie · Ellie Bellini
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La cité brûlait d’une couleur orangée.
Des odeurs de fumée et de chairs brûlées imprégnaient l’air. L’atmosphère était devenue irrespirable. La scène était atroce. La foule hurlait à la mort en périssant sous les coups des soldats. Des cadavres jonchaient le sol. Le sang ruisselait dans les rues.
Saphlyr avait été un si bel endroit avant le drame. Un endroit heureux. Un endroit tombant en ruine sous les yeux impuissants du couple royal qui ne savait plus quoi faire pour éviter l’inévitable.
La reine Olympe regardait, comme hypnotisée, la garde royale essayer de faire sortir les citoyens des remparts qui entouraient la cité. Au loin, elle pouvait voir son peuple courir entre les arbres colorés par le début de l’automne, fuyant la mort et la destruction. Elle en distinguait d’autres, immobiles au sol, victimes d’une guerre qui aurait pu être évitée.
Elle ne bougeait pas. Elle ne bougeait plus depuis de longues minutes déjà. Dans ses bras, son bébé s’accrochait en gémissant aux cheveux sombres de sa mère. Ilaria Cyn’i. Ilaria, âgée de quatre mois. La petite princesse, en danger de mort à cause d’une stupide, stupide femme qui s’était lancée dans une quête de destruction que rien ne semblait vouloir arrêter.
Aux côtés d’Olympe, son mari, Goldrych. Il avait passé un bras autour des hanches de la jeune reine, comme pour essayer de la protéger du danger qui approchait tout en sachant très bien que cela était impossible. Olympe ne sentait plus sa présence. Son corps tout entier était anesthésié. Ce bonheur qu’elle avait pensé avoir enfin trouvé était en train de s’écrouler devant ses yeux et elle ne pouvait rien faire d’autre que d’attendre la suite de la catastrophe.
Avant de prendre la terrible décision qui s’imposait à eux, ils devaient s’assurer qu’il n’y avait plus d’autre alternative envisageable.
Derrière le couple royal se tenait Christian, le frère cadet du roi. Il serrait contre son cœur son amant, Jules, qui tremblait de tout son corps. Car Jules savait très bien ce qui était sur le point de se passer. Il allait perdre l’amour de sa vie. Christian avait été désigné comme protecteur de la princesse. Christian avait juré de donner sa vie pour la petite Ilaria. Mais Christian n’avait aucune chance contre l’armée de Virsia.
Virsia, le royaume voisin. Le royaume dirigé par une reine cruelle qui avait décidé de croire à une prophétie vieille de plusieurs centaines d’années. Tout le monde avait pensé que ce présage, trouvé dans un livre de la bibliothèque du palais de Virsia, n’était rien de plus qu’une simple légende gribouillée dans un grimoire par un vieillard mort d’ennui depuis bien trop longtemps. Mais la reine Sophia en avait décidé autrement. La reine Sophia, qui avait élevé sa nièce Olympe jusqu’à l’adolescence de celle-ci et qui s’attaquait à présent à sa propre famille de peur de tomber dans l’oubli.
Olympe pleurait en silence en observant l’armée de son royaume natal se dresser contre celle de sa maison d’accueil. Elle n’avait jamais voulu en arriver là. Elle n’avait jamais rien fait pour en arriver là. Sophia avait simplement basculé dans la folie et elle avait été incapable d’endiguer la vague de haine que sa tante avait décidé de déverser sur elle.
Tout ça à cause d’une prophétie idiote qui n’avait probablement rien de vrai.
Olympe aurait voulu pouvoir descendre de la tour où elle se retrouvait obligée de se cacher. Elle aurait voulu pouvoir venir en aide à son peuple qui hurlait de terreur, son peuple qui lui avait fait confiance et qu’elle trahissait en se dissimulant ainsi. Mais Ilaria la regardait de ses deux grands yeux sombres sans comprendre ce qu’il se passait là en bas, dans les rues baignées de sang, et Olympe savait qu’elle devait protéger sa fille avant tout.
La jeune femme avait vécu ce moment des milliers de fois déjà dans ses rêves. Elle le revoyait jouer en flashs douloureux devant ses yeux, son pouvoir de divination refusant de l’abandonner dans ce moment crucial, comme pour essayer de la prévenir du danger qui arrivait. Elle savait déjà ce qu’il allait se passer ensuite. Et pourtant, elle refusait d’y croire. Accepter la vérité aurait fini de l’achever.
Alors elle attendait. Elle attendait, parce qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de prier pour que sa propre tante décide de l’épargner.
— Je t’aime, dit-elle brusquement en se retournant vers son mari.
Goldrych tourna ses beaux yeux bleus dans sa direction. Ils étaient baignés de larmes. Dans la lumière des flammes qui ravageaient la cité, ses boucles blondes semblaient presque blanches.
— Moi aussi. On va s’en sortir.
— D’accord.
— On va s’en sortir, répéta-t-il en prenant la petite main d’Ilaria, comme pour se convaincre de ses propres paroles.
Un fracas épouvantable retentit dans leurs dos, les faisant sursauter. Pendant une seconde de panique intense, Olympe eut peur de voir sa tante débarquer dans la pièce et tuer sa famille tout entière sous ses yeux impuissants. Mais il était hors de question qu’une telle chose se produise. Ses visions ne mentaient jamais. Les mêmes la hantaient depuis l’adolescence. Ilaria serait saine et sauve. Elle allait tout faire pour sauver la vie de sa fille.
Gideon, un des responsables de l’armée de Saphlyr, fidèle conseiller du couple, débarqua dans la pièce en crachant ses poumons. Il avait des traces de brûlures sur le visage et ses vêtements étaient recouverts de sang. Il fallut un instant à Olympe pour se rendre compte qu’il n’était pas blessé et que ce sang n’était pas le sien. Christian quitta les bras de l’homme qu’il aimait pour aller soutenir leur ami, qui leva les yeux vers la famille royale pour leur annoncer la nouvelle qu’il était venu leur porter :
— Sophia a passé les remparts du château. Elle arrive.
La respiration d’Olympe se bloqua dans sa gorge. Une larme silencieuse roula le long de sa joue. Goldrych la tint un peu plus fort dans ses bras et ils échangèrent un regard.
Ils savaient exactement ce qu’ils avaient à faire. Cela faisait des semaines qu’ils s’y préparaient. Le moment était venu.
Sans un mot, ils s’approchèrent de Christian pour mettre la princesse dans ses bras. Ilaria les observait de ses grands yeux, semblant comprendre que tout était sur le point de basculer. La paisible bulle de bonheur que la famille royale de Saphlyr avait réussi à construire venait de voler en éclat. Goldrych déposa un baiser sur le front de sa fille et il mit une main rassurante sur l’épaule de son frère cadet.
Ils se retrouveraient rapidement. Après la bataille. En attendant, Christian et Ilaria seraient en sécurité.
Olympe prit la petite main de sa fille dans la sienne. Elle observa ses yeux sombres, ses joues rebondies et imagina un sourire qui s’était effacé depuis longtemps s’étendre sur ses lèvres minuscules.
— Sois courageuse, Ilaria, murmura-t-elle. Maman va venir te chercher.
Christian tenait sa nièce fort contre son cœur, comme pour la protéger. Il ne leur restait plus beaucoup de temps pour agir, mais il s’approcha de l’homme qui partageait sa vie et échangea un long et doux baiser avec lui. Le frère cadet du roi refusait de croire que lui et Jules se voyaient pour la dernière fois, cela ne pouvait pas être possible, mais au cas où... Au cas où, au moins, le jeune homme saurait qu’il l’aimait.
— Sois prudent, dit Jules, le front posé tout contre le sien.
— Toi aussi.
Puis, sachant qu’il n’était plus temps pour les au revoir, Christian disparut par une porte dérobée pour mettre Ilaria en sécurité, loin de Sophia, de sa folie et de ses envies de meurtre qu’elle ne parvenait plus à contrôler.
Olympe laissa échapper un sanglot. Ce ne sont pas des adieux. Tu vas la revoir. Dans quelques heures, nous serons tous réunis. Elle savait très bien ce qui allait se passer ensuite et elle se tourna vers la porte principale de la pièce, une seconde avant que celle-ci ne s’ouvre à nouveau à la volée.
Elle avait vécu cette scène des centaines de fois dans ses visions.
Sophia se dressait là, un sourire cruel étirant ses lèvres minces.
Elle aurait pu être belle. Elle l’avait été avant toute cette folie. Mais ses yeux sombres, les mêmes que ceux de sa nièce, avaient perdu toute étincelle de vie depuis bien longtemps.
Olympe se redressa de toute sa hauteur pour tenter de dissimuler sa terreur. Tant qu’Ilaria était en sécurité, tout irait bien. Sauver sa fille était le plus important et elle voulait croire que tout n’allait pas voler en éclats, qu’une chance d’arranger la situation existait encore quelque part. Sa tante l’avait élevée pendant des années après la mort de ses parents. Elle avait un jour été sa seule et unique famille, sa confidente, elles s’étaient sincèrement aimées. Sophia ne lui ferait pas de mal.
Elle voulait le croire. Elle devait le croire.
— Olympe.
— Sophia.
Les deux femmes se toisèrent pendant un long moment en silence. L’image d’une Sophia plus jeune et plus douce se superposa une seconde à celle de la femme méconnaissable qui se tenait dans l’encadrement de la porte. Olympe et elle avaient été heureuses pendant un moment. La jeune reine espérait toujours que sa tante finisse par s’en souvenir. Sophia pouvait faire marche arrière, revenir sur sa cruauté, se faire pardonner. Il n’était pas trop tard.
Olympe savait pourtant que ces espoirs étaient vains. Encore une fois et aussi cruel que ce fût, ses visions ne se trompaient jamais.
— Où est ta fille ?
— En sécurité, répondit Goldrych, qui se tenait aux côtés de sa femme, la mâchoire serrée.
— J’imagine que l’absence de ton frère cadet a un lien avec celle de la jeune princesse.
Jules sanglotait dans un coin. Gideon, dont la quinte de toux s’était calmée, essayait de le réconforter comme il le pouvait tout en observant la scène d’un œil horrifié.
— Ce n’est qu’un bébé, Sophia, dit Olympe en essayant d’empêcher sa voix de trembler. Un pauvre bébé innocent qui n’a rien demandé.
— La prophétie dit tout le contraire.
— Tu es la seule à croire à cette foutue prophétie !
— Une enfant naîtra, dont les pouvoirs réuniront les terres dans la paix la plus profonde. Un royaume tombera, une reine disparaîtra, sous la magie la plus puissante que Ryowyn ait jamais connue.
— Je l’ai assez entendue de ta bouche pour la connaître par cœur, tu le sais bien.
— Cette enfant est Ilaria.
— Tu n’en sais rien ! Tu as d’abord cru qu’il s’agissait de moi ! C’est pour cela que tu m’as envoyée ici, tu ne t’en souviens pas ?
— Tes pouvoirs de devineresse ne sont pas assez puissants pour que la prophétie parle de toi.
— Ilaria n’a jamais manifesté la moindre trace de magie.
— Oh, mais elle le fera. Elle le fera tôt ou tard et elle causera ma perte.
— Tu causeras ta perte toute seule, Sophia. Tes actions ne sont dictées par aucune prophétie. Seulement par ta cruauté.
— Où est Ilaria ?
— Je ne te le dirai pas.
— Gardes !
Olympe ne put rien faire d’autre que d’observer les soldats qui avaient un jour été chargés de la protéger se mettre à la recherche de sa fille. Sophia était aveuglée par la rage. Elle voulait retrouver Ilaria à tout prix. Elle laissa Olympe, Goldrych, Jules et Gideon avec certains de ses gardes alors qu’elle partait à la poursuite du bébé pour la tuer de ses propres mains.
Goldrych profita de l’absence de leur rivale pour lancer une offensive contre les soldats censés les maintenir prisonniers. Cela donna l’occasion au couple royal de quitter le palais déjà en feu, les capuchons de leurs capes rabattues sur leurs têtes pour ne pas risquer de se faire reconnaître par les troupes ennemies.
Olympe ne put rien faire pour empêcher le château d’être détruit, la cité entière de terminer en cendres. Elle n’eut pas d’autre choix que de fuir Saphlyr avec Goldrych, Jules et Gideon, les domestiques du château et quelques citoyens, afin d’essayer de trouver un abri au bord de l’océan du Sud.
Des larmes brûlantes continuaient à couler sur ses joues, intarissables. Dans sa tête, comme une prière, elle répétait les mêmes paroles en boucle.
Tiens bon, Ilaria. Maman arrive.
Le corps sans vie de Christian fut découvert le lendemain matin, sur la route qui liait Saphlyr à Virsia, aux abords de la forêt de Frésir. Autour de lui, les cadavres d’une dizaine de gardes témoignaient de la bataille féroce qu’il avait menée avant de sombrer.
Sophia eut beau chercher, le corps d’Ilaria resta introuvable.
Chapitre 1 Vingt ans plus tard
Comme tous les matins, Nelri Larsk se réveilla en souriant.
La lumière du soleil traversant les volets de bois de sa chambre et les bruits du village commençant à se réveiller en bas de ses fenêtres l’avaient sortie de son doux sommeil. Tant mieux. Elle ne voulait certainement pas risquer d’être en retard au boulot.
Elle sourit plus largement à cette pensée. Nelri était la meilleure employée de la taverne. Elle n’arrivait jamais en retard.
Elle se leva en s’étirant et s’installa vivement sur l’unique tabouret de la petite chambre qu’elle habitait. La pièce était très modestement meublée : un vieux lit en bois qui craquait sous son poids dès qu’elle s’allongeait sur le fin matelas, une table branlante, un miroir fêlé accroché au mur, une armoire qui ne contenait que deux tuniques et un pantalon en cuir et une cheminée dans un coin où elle pouvait se préparer de modestes repas. Nelri affectionnait tout particulièrement cet endroit, malgré le manque de luxe dans lequel elle vivait. La petite chambre était bien plus chaude et chaleureuse que les rues sombres de la cité d’Emeralde dans lesquelles elle avait passé son enfance.
Elle observa attentivement son reflet en peignant ses longs cheveux bruns, les attachant en une queue de cheval haute pour qu’ils ne risquent pas de la gêner pendant son service. Elle regarda ses yeux sombres, ses taches de rousseur, sa taille fine. Elle ne s’était jamais trouvée particulièrement jolie, comme elle ne s’était jamais vraiment souciée de son apparence. Les quinze premières années de sa vie avaient été passées à tenter de survivre. Et depuis lors, elle travaillait d’arrache-pied pour s’offrir cette vie modeste et faire oublier une mauvaise réputation qui lui collait à la peau depuis l’adolescence.
Elle pouvait se vanter d’y être enfin arrivée. Elle n’était plus Nelri la voleuse. Elle n’était plus Nelri l’orpheline. Elle était Nelri, la serveuse de la taverne de Paebia, qui s’arrêtait souvent pour échanger des plaisanteries avec les habitués du lieu ou écouter les clients lui parler de leurs états d’âme.
Nelri Larsk. Larsk, le nom de famille donné à ceux qui n’en avaient pas. Une identité en construction et toujours ce beau sourire ne quittant jamais son visage rond aux traits encore enfantins.
Elle se dirigea vers l’armoire et se débarrassa rapidement de sa chemise de nuit pour enfiler la tenue réglementaire de la taverne. Elle travaillait sept jours sur sept, du matin au soir, afin de pouvoir rester dans cette petite chambre sous les toits. Elle ne s’en plaignait pas. Elle avait passé son adolescence seule et pouvait enfin se convaincre qu’elle ne l’était plus. Elle était importante, à présent.
Elle était jeune. Elle avait une vie entière à vivre, toute une histoire à écrire et elle se réjouissait de ce futur qui semblait lui tendre les bras.
Elle sortit sous le soleil du début de l’automne, s’arrêtant un instant pour observer le village qui était devenu sa maison.
Elle habitait aux pieds des remparts de la cité d’Emeralde, située à l’extrême nord de Ryowyn. La ville ne se dressait qu’à quelques kilomètres de Paebia et elle était particulièrement heureuse de se retrouver hors de portée des extravagances des gens de la cité. Dans ce petit village de pêche construit au bord de l’océan Ralphique, la vie était paisible. Les habitants étaient chaleureux, ouverts et souriants. Tout le monde la connaissait.
Les jours de beau temps, rares dans cette partie du continent, elle aimait passer ses soirées sur la plage la plus proche. Elle regardait alors le soleil se coucher sur la mer en écoutant le bruit des vagues s’écrasant sur le sable. Elle n’avait pas beaucoup d’amis, mais pas d’ennemis non plus. Elle menait une vie ordinaire qui serait oubliée dès le moment où elle pousserait son dernier souffle, mais elle était fière de la jeune femme qu’elle était devenue. Elle avait après tout réussi à survivre à tous les obstacles que le destin avait essayé de placer sur son chemin.
Certains habitants la saluèrent en l’apercevant, la plupart se rendant au petit marché du village pour faire les provisions de la semaine, d’autres partant au travail pour aller nourrir leur famille. Pourtant, Nelri ne put s’empêcher de constater que les sourires des villageois étaient moins francs que d’habitude. Cela faisait un moment que les choses étaient différentes à Paebia.
Une menace planait dans l’air.
Nelri ne voulait pas se risquer à trop y penser, mais elle savait aussi très bien que tout était sur le point de changer dans ce bel endroit qui était devenu le sien.
— Nell ! Nell ! Tu nous racontes une histoire ? s’écria une petite voix à ses côtés.
Elle baissa la tête pour rencontrer les visages curieux d’une petite bande d’enfants, des sourires remplis d’espoir dessinés sur leurs lèvres. Il s’agissait pour la plupart de fils et filles de travailleurs, qui se retrouvaient à courir les rues du village pendant la journée alors que leurs parents trimaient au boulot. Ils n’étaient pas malheureux pour autant, leur joie était sincère, leurs vêtements propres et à leur taille. Ils allaient probablement passer leur après-midi sur la plage à jouer dans l’eau glacée ou sous les arbres à se raconter des histoires.
Ils vivaient une belle jeunesse.
Les enfants du village adoraient Nelri. Elle n’avait jamais très bien compris la raison de cette affection, mais cela n’était pourtant pas difficile à deviner pour un œil extérieur. La jeune femme était sincèrement gentille avec eux. Elle leur prêtait toujours une oreille attentive et prenait plaisir à leur raconter ces histoires qu’ils aimaient tant. En vérité, Nelri était appréciée de tous dans ce petit endroit où rien ne se passait jamais. Et cela la rendait profondément heureuse de se sentir acceptée pour la toute première fois de son existence.
Elle sentait pourtant au plus profond d’elle-même qu’elle n’était pas à sa place dans ce lieu qu’elle affectionnait tant. Quelque chose de différent bouillonnait en elle, quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore, mais qu’elle sentait s’agiter dans son ventre les nuits où elle n’arrivait pas à trouver le sommeil. Elle était consciente que son destin ne se trouvait pas là, à travailler au comptoir de la taverne pour le restant de son existence. Elle avait une autre voie à suivre. Et si ces pensées l’intriguaient, elles lui faisaient également un peu peur.
— Nell ? insista un des enfants devant le silence de la jeune femme.
Nelri sourit et se força à chasser ces pensées étranges de son esprit. Elle posa affectueusement la main sur les cheveux blonds du petit garçon d’une dizaine d’années qui avait parlé, les ébouriffant au passage. Il protesta tout en souriant et elle répondit d’une voix douce :
— Pas maintenant, Lyro. Je dois aller travailler.
— Ce soir, alors ? demanda une des fillettes du groupe avec un sourire rempli d’espoir.
— Bien sûr. Rendez-vous sur la plage à la fin de mon service.
Les enfants poussèrent des cris de joie et s’en allèrent en se bousculant gentiment. Nelri vit Lyro se pencher vers son amie et dire d’un air enjoué :
— Tu vois, Mila, je t’avais bien dit que Nell ne refusait jamais une histoire.
— Tu crois qu’elle nous racontera celle de la princesse disparue ?
— Elle sait bien que c’est notre préférée. Il suffit de lui demander.
Le sourire de la jeune femme ne la quitta pas alors qu’elle se dirigeait vers son lieu de travail d’un pas léger. Elle aimait passer du temps avec ces enfants, elle aussi. S’imaginer qu’ils vivaient des moments heureux, bien différents de ceux qu’elle avait connus plus jeune dans le froid et la peur, perdue dans les ruelles sombres de la cité, lui donnait de l’espoir. Elle passait sa vie entière à s’assurer que personne ne connaîtrait jamais la douleur qu’elle avait elle-même dû traverser.
Timh, le patron de la taverne, la salua d’un geste de la main amical alors qu’elle enfilait son tablier. Comme tous les matins depuis ses quinze ans, elle lui répondit chaleureusement et attrapa le plateau qu’il lui tendait pour aller servir les clients qui commençaient déjà à arriver.
Une belle journée s’annonçait.
***
L’optimisme de Nelri était une des choses dont elle était le plus fière. Elle était d’ailleurs connue à Paebia pour sa bienveillance et sa joie sincère. Nelri était d’humeur égale et avait toujours un sourire ou un compliment à offrir à ceux qu’elle rencontrait.
Cela cachait autre chose, bien entendu. C’était une façade qu’elle avait appris à afficher dès son plus jeune âge afin d’essayer de survivre. Elle souriait pour ne pas se faire remarquer, pour faire oublier son ancienne réputation de voleuse et pour se convaincre elle-même qu’elle était heureuse.
Et ce jour-là, il lui fut particulièrement difficile de garder ce sourire bien en place devant les mines déconfites des habitués de la taverne. Parce que Nelri, comme tous les habitants de Paebia, de la cité d’Emeralde et des villages alentours, était inquiète. Elle aurait été stupide de ne pas l’être.
— La guerre arrive, déclara le vieux Ben en hochant la tête d’un air grave.
— J’ai entendu dire que le roi Béphir a commencé à rassembler ses troupes, enchérit Olga, assise à la même table. Apparemment, l’armée est partout dans la cité. Elle se prépare à la bataille. C’est pour bientôt. Et si vous voulez mon avis, Béphir aurait dû se réveiller il y a bien longtemps. Les soldats ne sont pas prêts. On risque de se faire écraser.
— Nous n’échapperons pas à Sophia, nous le savons depuis des années, répondit une femme dont Nelri ignorait le nom. Elle a pris tous les royaumes, du sud au nord, à l’exception des terres maudites où personne n’ose mettre les pieds. Toutes les cités sont tombées les unes après les autres. Il serait idiot de penser que nous allons nous en sortir.
— Nos troupes n’ont aucune chance contre l’armée de Virsia, soupira Ben en se prenant la tête dans les mains. Sophia va réduire Béphir en petits morceaux et créer son empire avec ce qui restera d’Emeralde et des villages qui entourent la cité. Les dieux seuls savent ce qui va advenir de nous lorsque cela sera fait…
— Tout ça pour le corps d’un bébé mort depuis vingt ans que personne n’a jamais retrouvé, cracha Olga d’un air méprisant. Tout ça pour ça…
Nelri écoutait les clients tout en passant distraitement un chiffon sur le comptoir du bar. Le petit groupe avait raison, Béphir avait été idiot. Il avait toujours été un dirigeant profondément bon pour son peuple, mais il avait nié la menace que Sophia représentait pendant bien trop longtemps. La guerre avait d’abord éclaté au sud, vingt ans plus tôt jour pour jour, et personne n’avait pensé que le conflit pourrait un jour arriver jusqu’au nord du continent. Saphlyr était tombé, la reine Olympe et le roi Goldrych avaient été vaincus. La légende de leur fille disparue avait voyagé de royaume en royaume, devenant un conte incontournable à raconter autour du feu lors des longues soirées d’hiver. L’histoire était triste, mais elle s’était déroulée bien trop loin pour que les citoyens d’Emeralde se soucient d’une quelconque menace.
Sophia s’était cependant mise en tête que deux royaumes n’étaient pas assez et que la princesse Ilaria, qui était pourtant probablement morte en ce jour maudit, se cachait quelque part, toujours bien vivante. Sa quête pour la retrouver s’était changée en excuse pour bâtir un empire qu’elle voulait gouverner dans la dictature la plus totale. D’année en année, elle avait pris tous les royaumes du sud au nord, détruisant, brûlant, tuant, jusqu’à ce que plus personne ne puisse résister à sa soif de pouvoir.
Le roi Béphir avait cru à tort qu’elle n’arriverait pas à s’approcher.
Mais Sophia avait pris un an plus tôt le royaume voisin au leur, Zarya, et Emeralde restait la dernière partie indépendante de Ryowyn. La dernière avec les terres maudites, bien entendu, dont Sophia n’osait pas s’approcher. Elle n’était pas la seule. Personne ne savait réellement ce qui se trouvait derrière les montagnes de l’Oubli et personne ne voulait non plus se risquer à le découvrir.
Les troupes de Virsia s’approchaient donc dangereusement. Personne ne savait si Paebia serait épargné des flammes et du sang qui allaient jaillir à l’intérieur des murs de la cité, mais leurs vies étaient sur le point de basculer et ils étaient tous terrifiés.
— Ça va, petite ? demanda Timh en remarquant le regard inhabituellement sombre qu’affichait la jeune serveuse.
— Que va-t-il advenir de nous lorsque la guerre éclatera ? demanda-t-elle d’une petite voix.
— Je l’ignore, Nell, avoua-t-il. Et pour être honnête, je n’en ai strictement rien à faire de ces histoires de politique. Tout ce que je veux, c’est que ce village reste sain et sauf.
— Moi aussi.
— Tout ira bien, dit-il en lui offrant un clin d’œil rassurant. J’en suis persuadé.
Nelri lui sourit en retour, un sourire un peu triste, mais profondément reconnaissant. Timh l’avait sauvée d’un avenir sombre, d’une existence passée à errer dans les rues et à voler de l’argent dans les poches des bourgeois ou du pain sur les étals des marchands. Une vie passée à avoir faim, froid et peur.
C’était Timh qui lui avait fait confiance alors qu’elle était une adolescente renfermée et froide dont tout le monde se méfiait. C’était Timh qui lui avait offert un job dans cette taverne, en la voyant un jour traîner le long de la plage de Paebia, guettant un passant innocent qu’elle pourrait détrousser. Il lui avait tout appris, comment prendre soin d’elle, comment accepter un amour qu’elle n’avait jamais vraiment reçu. En échange, elle travaillait dur et l’estimait plus que quiconque. Elle le considérait comme le père qu’elle n’avait jamais eu.
L’échange avait mis un peu de baume au cœur de la jeune femme. Elle reprit son travail avec plus d’entrain et se força à arrêter de penser à l’avenir incertain qui s’ouvrait devant elle.
Oui, la guerre allait éclater. C’était inévitable. Mais elle ne pouvait rien faire pour changer ce destin qui leur tombait dessus. Elle pouvait simplement espérer que cette vie qu’elle avait réussi à construire n’allait pas voler en éclats à cause d’une reine cruelle dont elle se fichait éperdument.
***
— Très bien, commença la jeune femme, assise sur le sable face à la mer. Quelle histoire voulez-vous entendre, aujourd’hui ?
Les enfants qu’elle avait croisés ce matin-là lui faisaient face et leurs sourires fendaient leurs visages dans une expression de joie profonde. Ils semblaient miraculeusement protégés de la peur qui habitait leurs parents. Nelri eut un pincement au cœur en pensant que leur vie allait être chamboulée par Sophia, mais elle chassa rapidement cette idée de son esprit.
Elle était bien décidée à profiter de cette douce soirée face à l’océan. Elle n’allait pas laisser sa peur gâcher ce beau moment.
— Mila voulait que tu nous racontes l’histoire de la princesse disparue ! s’écria Lyro avec un grand sourire.
— Encore ? Vous êtes sûrs ?
— Tu sais bien que c’est notre préférée ! dit la plus jeune du groupe avec une petite moue. Et puis, ça fait vingt ans aujourd’hui que la guerre a éclaté et que la princesse a disparu. C’est le jour parfait pour raconter cette histoire !
— Très bien, alors.
Nelri laissa un silence s’installer avant de débuter son récit. Les enfants l’observaient avec des yeux ronds en attendant qu’elle leur conte cette histoire qu’ils connaissaient pourtant par cœur et elle reprit alors d’un ton rempli de mystère :
— Tout a commencé il y a très longtemps. Avant que la guerre n’éclate, avant que le continent ne soit envahi par Sophia, Ryowyn vivait dans une paix profonde. Là, dans le royaume de Virsia, régnaient un roi, une reine et leur jeune fille. La princesse Olympe.
Olympe était enfant unique. Elle était choyée par ses parents et adorée par son peuple. Dans le château, cependant, il n’y avait pas que la petite famille. Là vivait aussi la sœur cadette de la reine Camille. La princesse Sophia Hevin.
Sophia avait toujours été plus sombre et renfermée que sa sœur. Camille était la préférée de ses parents et des citoyens depuis sa naissance. Elle était plus lumineuse, plus souriante. Elle était promise à un noble de Youlaksie. Elle allait un jour gouverner Virsia et Sophia était destinée à rester dans son ombre jusqu’à la fin de son existence. Malgré cela, la jeune princesse aimait profondément sa sœur aînée. Camille était la seule qui la considérait comme plus qu’un poids pour cette famille royale autrement parfaite. Les deux sœurs étaient très proches et l’amour de la future reine était probablement la seule chose qui aidait l’adolescente à ne pas sombrer dans une douleur qui avait été construite depuis son plus jeune âge par des parents pas assez aimants qui l’avaient depuis toujours fait se sentir de trop.
La reine Camille se maria à Udon, l’homme qui lui avait été promis, tomba enceinte, et la princesse Olympe naquit. Un magnifique bébé au sourire éclatant qui devint immédiatement la personne préférée du peuple de Virsia. Contre toute attente, la naissance d’Olympe fit sortir Sophia du chemin sombre qu’elle risquait d’emprunter à tout moment. Si une jalousie était bien présente, car Olympe représentait tout ce que Sophia n’avait jamais pu être, elle aimait sa nièce d’un amour profond.
Puis il y eut le drame.
Avant de parler de l’incident, nous devons parler des Sklars, les détenteurs du pouvoir. Ils sont séparés en huit guildes depuis la nuit des temps et vivent dans des endroits restés secrets à travers le continent. L’existence des Sklars a basculé il y a des centaines d’années lorsque le mage noir, Linan Manaf, était encore en vie. Vous connaissez son histoire. Vous savez qu’il a perdu le contrôle de ses pouvoirs et a tué par accident le roi de Kaftar pour lequel il travaillait. Une méfiance est alors née entre les Sklars et le reste des habitants de Ryowyn, qui n’ont jamais réussi à comprendre la magie. Mais, malgré tout, malgré cette animosité qui commençait à prendre racine, les pouvoirs des Sklars étaient d’une grande aide pour les familles puissantes du continent. Des télépathes et des devins apportaient leur aide aux bourgeois lors de batailles, des guérisseurs et des mages étaient souvent chargés de la sécurité des familles royales lors de leurs voyages à travers le continent.
C’était le rôle du mage qui accompagnait la reine Camille et le roi Udon ce jour-là, alors qu’ils se rendaient chez la famille de ce dernier en Youlaksie. Personne ne pensait qu’un drame pourrait éclater durant le trajet. Le mage était censé protéger le couple, quoi qu’il arrive. Mais pendant le voyage, leur carrosse fut attaqué au détour d’un chemin par des brigands qui espéraient voler l’or de la famille royale. Le mage eut beau tout faire pour tenter de les sauver, Camille et Udon furent égorgés par les dagues des voleurs. Ils trouvèrent la mort au bord de la route.
L’annonce de leur disparition fut un choc profond pour les Virsiens, qui avaient toujours adoré le couple royal. L’avenir de la cité reposait à présent entre les mains de Sophia, une princesse que le peuple n’avait jamais appréciée et en qui il n’avait aucune confiance.
Olympe était alors âgée de treize ans. La légende raconte qu’il lui a fallu des semaines pour réagir à la nouvelle. La jeune fille ne comprit pas directement que ses parents étaient partis pour toujours. Dans son esprit, ils allaient bien finir par revenir. En attendant, elle resterait avec sa tante Sophia et ses domestiques. Elle était en sécurité. Tout irait bien.
Sophia fut complètement bouleversée par la mort de sa sœur aînée. Non seulement elle se retrouvait à la tête d’une cité où elle se savait mal-aimée sans jamais y avoir été préparée, mais le seul lien qui l’avait toujours maintenue sur le droit chemin venait de lui être arraché.
Sans que personne ne remarque quoi que ce soit, elle sombra lentement dans une terreur de la magie qui frisait l’obsession. Elle mit la faute de la mort de sa sœur sur le mage qui aurait dû réussir à la sauver. Elle devint paranoïaque, pensant que le Sklar avait souhaité la mort de Camille et qu’il était de mèche avec les brigands qui l’avaient assassinée.
La nouvelle reine se plongeait des heures durant dans des ouvrages obscurs que seuls peu d’individus osent ouvrir encore de nos jours, de peur d’attirer des malédictions. Elle étudiait la légende du mage noir, elle finissait par en rêver la nuit. Plus elle lisait et plus sa peur et sa rage augmentaient. Tout était de la faute des Sklars. Elle se jura que, un jour, elle leur ferait payer la mort de Camille.
Dans un premier temps cependant, le désir de vengeance de Sophia resta contrôlable. Le mage qui avait échoué à protéger le couple royal était reparti dans sa guilde et la nouvelle reine ne voyait la magie que comme un problème lointain dont elle s’occuperait plus tard, lorsqu’elle en saurait plus sur ces Sklars qu’elle étudiait en secret. Jusqu’à ce qu’elle entre malgré elle en possession d’un livre ancien de plusieurs centaines d’années, caché dans la bibliothèque du palais. Un livre qui recensait des dizaines de légendes que certains s’amusent à appeler prophétie.
Une de ces pages changea sa vie à tout jamais et celle de la pauvre Olympe par la même occasion.
La mort de ses parents avait en effet semblé faire naître quelque chose chez la jeune princesse. Elle se mit à avoir des rêves prémonitoires sous forme de visions, qui la laissaient toujours terrifiée et complètement impuissante. Il fut très vite évident pour Olympe qu’elle possédait un pouvoir de divination. Elle avait entendu parler de la guilde des devins, comme tout le monde en Ryowyn, mais jamais de mémoire d’homme un membre d’une famille royale n’avait manifesté la moindre magie. Ses visions lui montraient des cités en feu, des gens qui hurlaient. Elle voyait Sophia, le visage déformé par la rage et la folie. Elle se voyait elle, un bébé dans les bras, pleurant à chaudes larmes en lui disant au revoir.
Olympe n’aurait probablement pas dû en parler. Elle n’aurait pas dû ébruiter ses visions, mais elle ne savait pas la terreur que l’annonce de ses pouvoirs allait provoquer chez sa tante. Elle n’était après tout qu’une adolescente terrifiée en recherche de réconfort. Elle se tourna donc vers la seule adulte en qui elle avait confiance pour parler de ce qui l’horrifiait tant qu’elle n’osait plus s’endormir la nuit venue.
Et Sophia parvint à se convaincre que la jeune Olympe avait le rôle principal dans la prophétie qui la hantait à présent jour et nuit.
Nelri marqua une pause. Le soleil s’était couché et il commençait à faire froid, mais aucun des enfants ne bougeait. La bouche entrouverte, ils buvaient les paroles de la jeune femme. Nelri était bien consciente de ce qu’elle faisait en s’arrêtant à un moment aussi crucial de l’histoire, mais elle aimait faire durer le suspense. Après quelques secondes de silence, ce fut Mila qui prit la parole :
— La prophétie, qu’est-ce qu’elle racontait, Nell ?
— Vous êtes sûrs que vous voulez savoir ? demanda-t-elle en haussant un sourcil.
Elle savait que les enfants avaient entendu ladite prophétie des centaines de fois depuis leur naissance, mais elle aimait les taquiner.
— Oh, oui !
— Ça pourrait être dangereux. On ne sait jamais ce qui peut se passer avec ce genre de magie, vous savez.
— On est courageux, nous ! protesta Lyro. Nous n’avons pas peur !
— Bon, d’accord, dit-elle en poussant un soupir théâtral qui tira quelques éclats de rire à son auditoire.
Elle s’éclaircit de nouveau la gorge et sourit en voyant les yeux écarquillés des enfants qui l’entouraient. Si elle perdait un jour son boulot à la taverne, elle savait au moins qu’elle pourrait se reconvertir en conteuse de légendes.
— Une enfant naîtra, dont les pouvoirs réuniront les terres dans la paix la plus profonde. Un royaume tombera, une reine disparaîtra, sous la magie la plus puissante que Ryowyn ait jamais connue.
Quelques exclamations émerveillées s’élevèrent du petit groupe. La prophétie semblait toujours capable de faire frissonner les habitants du continent. Nelri, elle, n’avait jamais ressenti quoi que ce soit pour cette simple phrase qui avait pourtant tout changé. Un vieux fou l’avait probablement écrite des centaines d’années plus tôt en riant intérieurement du chaos qu’il finirait par provoquer.
Non, pour Nelri, les mots n’avaient aucun pouvoir. Sophia, en revanche, était celle qui avait tout détruit. C’était d’elle qu’elle avait peur.
— Voyez-vous, une idée était née dans l’esprit de Sophia dès qu’elle avait lu ces mots écrits par un auteur anonyme dans ce livre que personne n’avait consulté depuis des générations. Elle ne se sentait pas apte à gérer la cité et elle s’était elle-même convaincue qu’elle n’était pas la reine que le peuple attendait. Elle était persuadée que les Virsiens finiraient par se retourner contre elle et que son règne cesserait brutalement pour être passé à Olympe lorsqu’elle serait en âge de gouverner.
Olympe était donc sa première ennemie, celle capable de lui faire du mal afin d’atteindre le trône. La pauvre princesse n’avait aucune idée de ce qui agitait secrètement sa tante. Elle n’aurait pas fait de mal à une mouche si on l’y avait forcée et elle aimait profondément Sophia. Seulement, l’annonce de l’apparition de ses pouvoirs eut deux conséquences majeures. Premièrement, Sophia fut confortée dans l’idée qu’Olympe était l’enfant annoncée par la prophétie, que le royaume qui tomberait serait Virsia et qu’elle était la reine qui finirait par être tuée. Ensuite, la réaction de rage que Sophia eut lorsqu’Olympe osa lui parler de ses visions instaura une méfiance entre les deux femmes qui se terminerait plus tard en une rivalité mortelle.
Sophia perdait petit à petit la raison, mais était toujours assez consciente pour savoir que tuer sa nièce sur la base d’une prophétie en laquelle personne ne croyait réellement signerait son arrêt de mort. Sa terreur envers les Sklars ne faisait qu’augmenter et elle les haïssait profondément. L’amour qu’elle avait un jour porté à sa nièce n’existait plus et la pauvre Olympe, déjà privée de ses parents, se retrouvait à présent rejetée par sa tante qu’elle avait jusque-là profondément admirée et dont elle commençait à avoir peur.
Sophia mit alors au point un plan pour essayer de se débarrasser d’Olympe, qui devenait de plus en plus encombrante. Car le règne de la reine ne se passait pas sans encombre. Elle était sans pitié, pleine de rage, particulièrement envers les Sklars qui vivaient aux alentours de Virsia et qui se retrouvaient obligés de fuir vers leurs guildes pour éviter de se faire tuer. La cité basculait dans la pauvreté et une armée que Sophia entraînait elle-même se mit à circuler dans les rues, tuant tous ceux qui osaient s’opposer à la nouvelle dirigeante. Virsia se transformait en dictature et le peuple attendait avec impatience qu’Olympe atteigne la majorité afin de monter sur le trône. La princesse était pure et gentille. Elle allait sans aucun doute remettre le royaume sur les rails.
Mais Sophia avait finalement pris goût au pouvoir. Elle voulait éradiquer les Sklars pour leur faire payer la mort de sa sœur et elle savait que sa position de reine lui permettrait un jour de réussir. Elle refusait de laisser son titre lui glisser aussi facilement entre les doigts.
Un accord fut passé avec le royaume voisin, Saphlyr. Olympe fut promise au fils cadet du roi, Christian Cyn’i. C’était un plan parfait. La princesse perdait ainsi ses droits de succession sur le royaume que Sophia tenait entre ses griffes et elle ne risquerait pas d’être reine de sitôt, vu que le prince Goldrych était celui qui devait succéder à son père. Christian n’était pas destiné à monter sur le trône de Saphlyr. Olympe ne réaliserait jamais la prophétie et Sophia pourrait tout oublier de la menace que sa nièce représentait, tout en continuant la chasse aux Sklars dans laquelle elle s’était impitoyablement lancée.
Le jour de son dix-huitième anniversaire, Olympe fut envoyée de force vers le royaume voisin pour épouser Christian, laissant Virsia aux mains de sa tante.
Mais le répit de Sophia fut de courte durée. Car Olympe, malgré sa douceur naturelle, avait également une force de caractère qu’on ne lui soupçonnait pas. Elle rencontra Christian, qui menait une histoire d’amour passionnelle avec un jeune homme prénommé Jules Eswith et qui n’avait aucune envie d’épouser la jeune femme. Et elle tomba profondément amoureuse de Goldrych Cyn’i, le roi en devenir, qui lui aussi fut pris d’amour pour la jeune femme dès le moment où leurs regards se croisèrent pour la première fois.
Le roi de Saphlyr voulait le bonheur de ses fils avant tout et ne s’opposa pas à l’union. Lorsque Sophia apprit la décision de sa nièce, il était trop tard. Olympe et Goldrych étaient déjà mariés.
La nouvelle la fit définitivement sombrer dans la folie.
Elle observa de loin, avec de plus en plus de haine, sa nièce mener une vie paisible et heureuse aux côtés de son nouveau mari. Elle apprit la nouvelle de la mort du roi de Saphlyr lors d’un accident de chasse et le couronnement du nouveau couple royal sans pouvoir rien faire pour empêcher l’inévitable de se produire. Son plan tombait à l’eau. Olympe représentait toujours une menace et sa haine envers sa jeune nièce augmentait de jour en jour, alimentée par sa terreur.
Pourtant, il fut très vite évident pour la reine de Virsia qu’Olympe n’était pas celle dont parlait la prophétie.
Les pouvoirs de la jeune femme n’étaient pas assez développés, bien loin de ceux manifestés par les membres de la guilde des devins. Olympe n’était pas celle qui finirait par la tuer. Mais alors, de quoi parlait la prophétie ? Et surtout, de qui devait-elle se méfier ?
La nouvelle de la grossesse d’Olympe tomba peu après le couronnement du couple. Elle donna naissance à une petite fille, Ilaria Cyn’i. Le bonheur des nouveaux parents était à son paroxysme et Sophia décida que la jeune princesse était sans aucun doute celle dont la prophétie parlait. Ilaria n’était alors qu’un bébé. C’était le moment parfait pour agir.
Alors que la petite princesse n’avait que quatre mois, Sophia passa à l’attaque.
Nelri s’interrompit d’un air un peu plus sombre. Elle ne voulait pas mentionner devant ces enfants les murs en feu de la cité, les corps qui jonchaient les rues, le cadavre de Christian qui avait été retrouvé et la douleur de Jules en apprenant la mort de celui qu’il aimait. Elle songea avec tristesse que ces pauvres innocents risquaient de connaître une douleur similaire à ceux que les habitants de Saphlyr avaient vécue à l’époque, tout comme le reste du continent. Tout ça à cause de la cruauté d’une femme qui avait perdu pied, emportée par la terreur d’une menace qui n’existait que dans sa tête.
Elle secoua la tête. Ce n’était pas le moment de penser à tout ça. Son audience attendait avec impatience la fin de son histoire et elle termina simplement :
— Si Christian, à qui Ilaria avait été confiée, trouva la mort dans la bataille avec l’armée Virsienne, la jeune princesse ne fut jamais retrouvée. Personne ne sait ce qu’il s’est réellement passé ce jour-là. Certains pensent qu’Ilaria est morte avec le pauvre Christian, d’autres qu’elle est toujours vivante et vit sous une autre identité. Et nous n’aurons probablement jamais la réponse à nos questions.
Les enfants restèrent silencieux pendant un long moment. Ils se jetaient des regards émerveillés, heureux d’avoir entendu pour la énième fois cette histoire qui les passionnait tant. Même Nelri, qui ne croyait pas à cette prophétie, ressentait une drôle d’excitation au creux de l’estomac dès que quelqu’un mentionnait la princesse disparue. Il était pourtant difficile de séparer les légendes de la réalité dans ce conte vieux de vingt ans. Et Nelri faisait avant tout partie des sceptiques du continent. Pour elle, une chose était sûre : la pauvre petite Ilaria était morte ce jour-là et Sophia continuait en vain à la chercher en détruisant tout sur son passage.
Comme toujours, les enfants se mirent alors tous à parler en même temps, brisant le silence qui s’était installé.
— Où sont Olympe et Goldrych, à présent ? demanda Mila.
— Personne ne le sait vraiment, répondit Nelri. La légende raconte qu’ils ont survécu le jour où Saphlyr a été attaqué. Leurs corps n’ont jamais été retrouvés, donc cela est plus que probable. Certains pensent qu’ils ont réussi à s’enfuir avec Jules, leurs domestiques et certains Saphlyriens. D’après ces gens-là, ils auraient trouvé refuge au bord de l’océan du Sud, dans un lieu qu’on appelle la Zone Neutre. Des mages auraient fait partie du groupe de rescapés et ils auraient construit un dôme de protection autour de leur village improvisé afin de rester invisibles. Ils vivraient là à présent, attendant le jour où la guerre se terminera et où on apprendra enfin ce qui est arrivé à Ilaria.
— Donc la magie existe ? demanda un petit garçon. Pour de vrai ?
— Tu le sais bien. Les Sklars et les guildes dont ils font partie ne sont pas des légendes, mais ils vivent reclus depuis le début de la guerre. L’armée de Virsia s’est donnée pour mission de les exterminer un par un et ils sont obligés de se cacher pour ne pas être tués. Avant tout ça, les Sklars travaillaient très souvent pour les puissants de ce monde, mais à mesure que l’armée s’est emparée de tous les royaumes, ils sont rentrés dans leurs guildes respectives pour ne plus jamais réapparaître. Les Sklars existent, mais je les plains. Ils ne doivent pas mener une existence facile.
— C’est bizarre, dit Lyro en fronçant les sourcils. Pourquoi a-t-on aussi peur de ce qui est différent ?
— Parce que la magie est imprévisible. Tout a commencé avec le mage noir, la peur envers les Sklars est née à cet instant, mais elle a réellement éclaté avec cette guerre que nous vivons à présent. Les Sklars se cachent et n’ébruitent plus leurs pouvoirs de peur de se voir condamnés à mort.
— Toi, tu as peur de la magie, Nell ?
— Non, répondit-elle sincèrement. Je ne la comprends pas, mais je n’en ai pas peur.
— Parce que tu as des pouvoirs, toi aussi ? demanda Mila en ouvrant de grands yeux.
Nelri ne put s’empêcher d’éclater de rire. Elle, des pouvoirs ? L’idée semblait absurde. Depuis qu’elle avait trouvé une vie à Paebia, son existence avait été des plus ordinaires. Elle n’avait même jamais vu un Sklar de ses propres yeux. La jeune femme n’en avait pas peur, cependant. Elle n’avait pas peur de grand-chose, en réalité, et certainement pas de pauvres gens qui avaient pour la plupart été chassés de chez eux à cause de leurs pouvoirs et qui avaient été obligés de se cacher depuis le début de la guerre pour échapper à une mort certaine.
— Oh, non, dit-elle en secouant la tête. Je n’ai pas de pouvoirs, crois-moi.
— Mais ça s’est passé il y a vingt ans tout ça, n’est-ce pas ? demanda Lyro.
— C’est ça, répondit Nelri en sachant très bien où le petit garçon voulait en venir.
— Et toi, tu as quel âge, Nell ?
— Je suis née l’année où la guerre a éclaté, répondit-elle d’un air un peu las.
— Donc tu pourrais très bien être la princesse disparue ! s’exclama-t-il avec un grand sourire.
Nelri soupira. Le petit garçon revenait toujours sur cette idée et il entraînait souvent les autres enfants à penser comme lui. Le fait que Nelri soit une orpheline née la même année qu’Ilaria était pour l’enfant la preuve ultime qu’elle était en réalité la princesse disparue.
— On en a déjà parlé, répliqua-t-elle. Il y a des centaines d’orphelines qui sont nées la même année que la princesse. Je n’ai pas de pouvoirs magiques. Et comment Ilaria se serait-elle retrouvée à l’autre bout du continent ? Non, Lyro. Je ne suis pas la princesse disparue. Je peux te l’assurer.
Il eut une moue peu convaincue et croisa les bras, mécontent que la jeune femme refuse une énième fois d’écouter sa théorie. Nelri rit à l’expression qu’il affichait, ce qui finit par faire sourire l’enfant. Il y eut un nouveau silence puis une petite voix demanda :
— Nell ? C’est vrai ce que les adultes racontent ? Est-ce que la guerre va venir jusqu’ici ?
La jeune femme sentit une profonde tristesse l’envahir. Elle voulait rassurer les enfants, mais elle refusait également de leur mentir. Elle choisit donc d’éviter la question.
— Il commence à se faire tard. Vous feriez mieux de rentrer.
Le groupe d’enfants protesta un peu, mais certains s’étaient déjà mis à bâiller. Nelri salua les petits un par un et Mila lui offrit un sourire éclatant en demandant :
— Tu nous raconteras l’histoire d’amour entre Christian et Jules, la prochaine fois ?
— Demain soir. Promis, répondit la jeune femme en la regardant s’éloigner.
Nelri resta un instant immobile à observer les vagues s’écraser sur la plage. À présent seule, la tristesse qu’elle avait commencé à ressentir s’accentua encore un peu. Au fond d’elle, elle avait peur de ne pas pouvoir tenir cette promesse faite aux enfants de leur raconter une nouvelle histoire le lendemain. Tout était sur le point de changer et elle ne pouvait strictement rien faire pour l’éviter.
Elle ne savait pas encore que cette belle journée allait être le dernier instant de prétendue normalité qui lui serait offert avant un long moment.
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Commentaires (1)
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L'histoire semble prometteuse, j'attend de voir plus pour vraiment poser un avis.