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Serial Killer, tome 1 (gratuit) · Kyrian Malone

Lire Serial Killer, tome 1 (gratuit) en ligne gratuitement Serial Killer (début)

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— Post-mortem… Il l’a d’abord étranglée.

Sarah observa le cadavre : une femme de taille moyenne, blonde, svelte, de race blanche. La présence de coups portés au visage indiquait l’évidence d’un combat, d’un court affrontement. Pourtant, les lieux étaient en ordre : la victime connaissait son agresseur et avait été surprise au dernier moment.

— Elle s’appelle Jennifer Davis.

Sarah prit le portefeuille que lui tendait l’inspecteur et scruta la photo d’identité ; Jennifer Davis était une jeune femme de trente ans, plutôt jolie.

Faith Ryan, sa partenaire de travail et détective à la Police de Los Angeles ne fut pas étonnée du silence de sa collègue. Elle avait pris l’habitude de la voir ainsi, impliquée, attentive à chaque détail. Quand Sarah Leary étudiait la scène d’un crime, elle pouvait rester près de deux heures sur les lieux, sans un mot. Qu’elle soit profiler, qu’ils soient inspecteurs ou simples flics, découvrir pareille scène ne laissait personne indifférent.

Elle observa le corps. Jennifer Davis avait été dénudée, allongée sur le dos, la tête tournée vers la gauche, les lèvres entrouvertes. Son regard vide présentait les stigmates de sa peur lors de sa mort, ses cuisses étaient écartées. Elle regarda aux alentours. Quelle arme l’assassin avait-il utilisée pour étrangler Jennifer Davis ? Le premier meurtre accusait le fil du combiné téléphonique soigneusement remis en place une fois le forfait accompli. Les yeux de Sarah se plissèrent sur une porte ouverte en face d’elle. Elle fit quelques pas vers la chambre et trouva une ceinture sur le lit. Le meurtrier avait pris soin, cette fois, de bien laisser en évidence l’arme du crime appartenant à la victime. Elle fit signe à Faith d’approcher et cette dernière récupéra l’objet qu’elle glissa dans un sachet en plastique.

— J’imagine que c’est l’arme du crime, dit Faith. Je l’envoie au labo ?

— S’il te plaît.

Faith constatait Sarah concentrée, imperturbable. Cette dernière retourna dans le salon, près de la table où le corps gisait inerte sur un tapis. Les lieux paraissaient chaleureux dans l'ensemble, comme chez la première victime, Lisa Hailey.

Sarah restait intriguée. Au cours des trois dernières années, ses études, son travail et les profils psychologiques dressés, avaient permis l’arrestation de plusieurs meurtriers, tous Serial Killers. L’important dans ce genre d’enquête était de lier chaque information trouvée. Les inspecteurs devaient interroger les voisins de l’immeuble, réunir les emplois du temps, celui de la victime et élaborer le degré de criminalité du quartier. Il y aurait d’autres pièces dont Sarah aurait besoin : le rapport d’autopsie, les analyses toxicologiques et sérologiques du laboratoire, la liste des suspects, l’enquête sur la victime, sa famille, ses amis... Autant de paperasse longue à établir dans les détails, mais importante au plus haut point. Sarah resta debout devant le cadavre et examina la pièce pour la énième fois. Elle devait s’imprégner de l’ambiance des lieux, se mettre à la place de l’assassin. Le trouver impliquait plusieurs choses : elle devait le comprendre, faire preuve d’empathie et découvrir ce qu’il cherchait à assouvir…

A chaque meurtre en série correspondait un fantasme, un besoin d’assouvir des pulsions. Comprendre ce fantasme permettrait à Sarah d’établir la genèse exacte de l’enfance du responsable. Ses antécédents sociaux étaient la clef.


Une semaine plus tard.

Faith frappa à la porte du bureau de Sarah et entra en silence. Elle devinait que Sarah avait passé son week-end à travailler sur les deux crimes. En théorie, un serial killer était nommé comme tel à partir de trois forfaits, trois meurtres commis avec un certain intervalle de temps et dans des lieux différents. La presse et les journalistes s’étaient empressés de trouver un surnom à l’assassin : L’Étrangleur.

Sarah rageait de constater les fuites de certains services à l’intérieur même du commissariat ? Elle savait que les policiers étaient mal payés, mais le fait d’accepter des pots-de-vin dans ce genre d’affaire l’agaçait au plus haut point. Ce type d’appellation et médiatisation ne faisaient qu’encourager leur meurtrier à renouveler ses crimes et affirmer sa toute puissance.

En théorie, ce genre de meurtrier ciblait un type unique de victimes selon le sexe, l’âge ou encore la profession. Les médias pouvaient être utiles dans certains cas, mais leur aide s’avérait parfois être une arme à double tranchant. Sarah leva les yeux sur l’inspecteur et ôta ses lunettes.

— Salut Sarah. Je voulais savoir si on pouvait discuter, savoir où t’en étais...

Ce qui indiquait à Sarah que l’enquête stagnait pour l’inspecteur Ryan. Les raisons en étaient simples : manque de lien entre les victimes, quantité importante d’informations, absence de témoin. Quand Faith n’avait pas de piste précise, Sarah intervenait et pouvait ainsi l’aiguiller à l’aide des siennes. Etablir un profil avec si peu d’éléments était complexe et elle avait besoin d’au moins quinze jours pour laisser mûrir son étude. Elle avait relié quelques comportements au vu des éléments psychologiques trouvés, mais ceux-ci en étaient déconcertants de similitudes.

— Tu peux t'asseoir Faith, je vais te dire ce que j’ai, mais ce n’est qu’une ébauche.

Faith s’exécuta sans quitter Sarah des yeux. Elle appréciait particulièrement ce genre de moments, même anodins, pendant lequel elles se retrouvaient toutes les deux, seules dans les bureaux. Il était tard et comme tout bon fonctionnaire d’Etat, la plupart des agents étaient rentrés chez eux. Ceux qui restaient étaient considérés comme impliqués dans leur travail et leur grade, proportionnel à leur dévotion.

Sarah ramena les documents devant elle et reprit depuis le début, comme si répéter chaque information lui permettait d’approfondir son étude :

— Pour les victimes... Âge similaire, la trentaine, dates de naissance différentes, jeunes femmes blanches, blondes, entre un mètre cinquante-cinq et un mètre soixante, hétérosexuelles. Jugées charmantes par leur entourage, célibataires, professions libérales ; l’une est médecin, l’autre avocate. Femmes carriéristes, indépendantes, peu d’amis, amants de passage, peu de loisirs.

Elle fixa Faith et continua :

— Tout laisse supposer que le meurtrier est un homme de race blanche entre trente et trente-cinq ans. Il a longuement étudié ses victimes, il les a approchées et mises en confiance puisque les appartements ne présentent aucun signe d’effraction. Il a un quotient intellectuel normal ou supérieur à la moyenne et a il a surtout réussi à susciter l’intérêt de ces jeunes femmes…

Elle glissa le rapport des analyses d’autopsie devant Faith et expliqua :

— L’étude A.D.N. des prélèvements de sperme ne correspond à aucun homme enregistré dans nos bases de données. L’analyse des corps précise qu’aucune trace de peau, de cheveux ou de poil pubien n’a été retrouvée sur le corps des victimes. L’agresseur s’est caressé avant d’éjaculer dans la bouche de chacune des deux jeunes femmes.

Son regard se porta de nouveau sur Faith

— Il fréquente peut-être le corps médical voire la police. Il est informé des procédures destinées à le retrouver. Il est d’apparence arrogante, charmeuse, bel homme et discret, il semble sûr de lui, calme et ne craint pas l’autorité…

Jusque là, Faith comprenait les déductions de Sarah qui restaient pour l’instant assez basiques. La victimologie – l’étude des victimes – était tout aussi importante que la criminologie – l’étude de l’acte du meurtrier. A travers les traits de personnalité des deux jeunes femmes, leurs trains de vie, leurs habitudes et professions, Sarah parvenait à juger des caractéristiques physiques et intellectuelles de l’assassin. Faith admettait ne pas toujours saisir les conclusions parfois tirées par les cheveux de Sarah, mais elle n’était pas la diplômée en psychologie et Sarah n’avait jamais fait d’erreur jusqu’à maintenant. Faith restait attentive, continuait de l’écouter et prenait quelques notes.

— Les rapports d’autopsie présentent les mêmes marques de strangulation. Ceux de toxicologie prouvent qu’elles ne buvaient pas, ne fumaient pas et ne se droguaient pas. Leur hygiène de vie était normale. Elles sont mortes un samedi matin entre huit et neuf heures. Le meurtrier travaille la semaine, ce qui explique l’acte matinal du forfait. Il est très organisé, ponctuel et tout laisse à croire que ces deux meurtres ne sont pas les premiers. Aucun des voisins n’a remarqué de visites chez les concernées durant les trente derniers jours. L’assassin venait chez ses victimes pour la première fois. Pour seul kit, il a une paire de gants, ce qui explique l’absence d’empreinte sur le corps des victimes, les armes et lieux des crimes.

Elle se servit un verre d'eau et but quelques gorgées. Faith la vit prendre une pause, son regard sur les feuilles.

— Sarah ? Ça ne va pas ?

Sarah hésita. Elle se sentait troublée, quelque chose la dérangeait. Elle se pinça les lèvres et releva les yeux sur Faith.

— Il y a une incohérence dans les rapports, expliqua-t-elle. L’autopsie déclare que les marques de strangulation sont légères, peu appuyées, comme si l’assassin n’avait pas de force.

— Il a peut-être pris son temps pour les tuer, suggéra Faith. Ils le font tous en général.

Mais Sarah rajouta :

— Six pourcents des hommes tuent par strangulation, contre quarante sept pourcents chez les femmes.

Perplexe, Faith demanda :

— Tu crois que c’est une femme ?

— La présence de sperme prouve le contraire…

— Alors ça pourrait être un couple ?

— Non…répondit Sarah. Il n’y a pas deux meurtriers et celui qu’on cherche n’est pas non plus un jeune homme ou un adolescent.

Faith ne la quitta pas des yeux et croisa les bras, intriguée par les remarques de sa collègue et amie.

— Tu en déduis quoi ?

Sarah leva les sourcils et se frotta le front du bout des doigts. Même si son étude se basait sur des faits, des preuves, des rapports scientifiques, son instinct lui criait que son profil comportait un défaut. Seulement, elle ne le voyait pas, n’avait pas assez de recul. Elle finit par répondre :

— Soit j’ai manqué un détail, soit c’est une femme. Conclusion illogique puisqu’il y a le sperme. Ou alors c’est un jeune homme dont la morphologie n’est pas développée… Vous avez pourtant interrogé leurs anciens amants et tous ont une carrure sportive et une certaine musculature.

— Il les a peut-être assassinées parce qu’elles ne voulaient pas de lui…

Sarah plissa les yeux. Elle avait songé à cela mais reprit :

— Les voisins n’ont pas entendu de dispute… Jennifer Davis et Lisa Hailey étaient des femmes de caractère, elles savaient ce qu’elles voulaient et il n’était pas question de négocier, que ce soit dans leur vie professionnelle ou leur vie privée. Le Tueur n’avait pas de relation intime avec elles et n’en voulait pas. Leurs relations étaient davantage basées sur de la confiance…

Agacée par le désordre de ses propres réflexions, Sarah se cala dans son fauteuil avant de croiser les bras.

— En clair, poursuivit-elle, tout ce que j’ai fait pendant une semaine ne nous avance pas plus. Je ne parviens pas à définir le mobile et je ne suis même pas sûre que ma genèse soit exacte.

Faith resta bras croisés, le regard posé sur Sarah.

— Dis toujours, insista-t-elle, intéressée.

— C’est assez contradictoire… En somme, tout laisse supposer que le meurtrier a été délaissé par sa mère pendant son enfance. Une mère carriériste qui détestait les hommes et son fils par la même occasion. Il n’avait pas de figure paternelle et voyait certainement défiler les amants de sa mère. Les deux filles sont mortes asphyxiées, réduites au silence, du sperme dans la bouche… Il était témoin forcé des ébats de sa mère et la voyait se soumettre au désir des hommes. Elle exerçait une domination sur son fils et ses amants en même temps. Maintenant, il prend le rôle de ces hommes et à chaque victime, il tue sa mère, lui faisant payer d’avoir nourri sa propre excitation.

Elle remplit son verre d’eau et continua :

— En tout cas, je suis certaine d’une chose : il souffre d’un complexe d’Oedipe exacerbé et à travers chacune de ces femmes, il voit sa propre mère qui ne lui a jamais donné l’amour qu’il attendait. La violence et le sexe ont été ses repères en grandissant et ses fantasmes se sont développés. Il n’a jamais pu être un de ses amants, la morale ou la religion l’en empêchaient et sa mère est morte quand il était jeune, le laissant abandonné et frustré.

Ces déductions de Sarah n’aidaient pas Faith à comprendre le profil du tueur…Ici, elle n’était que détective et n’avait pas autant de compétences que Sarah en terme de profilage. Pourtant, elle avait l’habitude de l’écouter dans ses analyses, de l’aider à approfondir ses recherches. Incertaine, elle demanda :

— Et s’ils agissaient à deux ?

Chose peu probable songeait Sarah, mais elle répondit :

— S’ils sont deux, la compagne du meurtrier regarde. Elle regarde le crime tel que le tueur le faisait quand il était enfant. Elle prend la place de l’enfant soumis et il serait alors question de transfert sur chaque protagoniste.

Elle secoua la tête et baissa les yeux sur ses notes avant de continuer :

— Mais ils ne sont pas deux, crois-moi ! Notre homme est célibataire, il vit seul, j’en suis sûre… Il agit seul… J’ai bien trop d’éléments alors que nous ne disposons que de deux cadavres. Il a laissé des traces volontaires, son schéma est parfait, pensé à la lettre… Je n’ai jamais vu deux crimes aussi similaires dans les détails. Un meurtrier laisse habituellement sa signature mais ne répète pas un crime de façon aussi calculée.

Elle fixa Faith qui ne la quittait pas des yeux, comme à son habitude et celle-ci changea complètement de sujet.

— Ça te dit que j’aille chercher deux salades à côté et qu’on fasse une pause dîné ?

Sarah afficha un léger sourire. Faith avait toujours le don de la pousser en dehors de ses analyses afin de prendre du recul un moment. Après tout, peut-être était-il temps de faire une pause, de libérer son esprit de ce dossier. Elle lança un coup d’œil sur sa montre ; il était neuf heures passées.

— Oui, tu as raison, il est tard.

— J’en ai pour dix minutes, lança Faith en se levant.

Sarah la suivit des yeux jusqu’à la voir sortir et se cala dans son fauteuil. Elle soupira en silence et bascula sa tête en arrière. Ses mains sur son visage, les yeux fermés, elle ne contrôlait pas les flashs suggestifs des scènes de crimes qui se bousculaient dans son esprit, tentaient de lui faire comprendre quelque chose. Elle ne pouvait l’empêcher et son esprit se perdait dans des réflexions incessantes. Qu’avait-elle manqué exactement ? Ce crime n’était pas qu’une simple répétition comme elle avait déjà pu en voir. Les similitudes, ou signatures, semblaient si flagrantes, si nombreuses, que Sarah se demandait si le tueur ne se jouait pas d’elle. Elle savait d’expérience que chaque serial killer répétait plusieurs actes lors d’un crime, ce que tous appelait « rituel ». Qu’il s’agisse du procédé, de l’arme du crime, du cérémonial pre-mortem ou post-mortem, chaque serial killer laissait une marque personnelle après son passage. Et Sarah était là pour la trouver afin de confirmer à ses collègues s’ils avaient à faire, ou non, au même meurtrier. Elle considérait que le tueur en série était un humain comme les autres. Comparable à une jeune femme s’exerçant à la cuisine, le criminel récidiviste tentait de nouvelles recettes, de nouvelles méthodes et n’oubliait jamais sa touche personnelle et indélébile de façon consciente ou inconsciente. Deux scènes de crime ne pouvaient donc porter deux fois les mêmes indices, sauf si l’auteur du forfait suivait à la lettre une recette déjà écrite par ses soins… ou par ceux d’un autre artiste ? Sur cette dernière analogie, Sarah se redressa et pianota sur son clavier. Si son travail était de faire preuve d’une grande logique, son intuition la guidait souvent vers des pistes intéressantes. Elle accéda à un programme, entra son mot de passe et une fenêtre officielle s’afficha. Le V.I.C.A.P. (Programme d'appréhension des criminels violents) lui permettrait d’identifier tous les meurtres similaires perpétrés depuis 1979. Qu’il s’agisse d’agressions sexuelles, de personnes disparues, de tentatives d’homicide ou d’homicides, chaque dossier important, résolu ou non, était archivé dans ce programme. Elle pianota sur son clavier, entra quelques mots dans les critères de recherche et la lança. Après quelques secondes, une fiche apparut sur son écran.

Ses lèvres se pincèrent, les yeux sur la photo d’un meurtrier arrêté le 3 juin 1989. Elle avait vu juste : Dixon Anszczak, homme de trente et un ans, d’origine polonaise et résidant à New York, avait assassiné dix-huit jeunes femmes blondes par strangulation entre 1981 et 1989. Il avait écopé de quatre cent dix-neuf ans de prison. Elle accéda au profil, vérifia ses antécédents familiaux et sa genèse qui se rapprochait de celle dressée à Faith quelques minutes plus tôt. Elle se rassit dos à son fauteuil, son regard dans le vide. Elle était agacée, agacée de ne pas avoir fait ces vérifications plus tôt et d’avoir perdu deux semaines à réaliser ses études pour établir son profil. L’erreur venait d’elle cette fois. Les deux forfaits étaient une imitation, une « recette » appliquée et suivie à la lettre, un « copycat ». Pourtant, l’assassin avait obligatoirement commis une erreur. Imiter était déjà une erreur en soi. Peu importait la recette, Sarah savait qu’il y avait sur ces clichés ou sur les lieux du crime, une trace, une marque propre au meurtrier. Elle devait se concentrer sur le fantasme de ce nouveau tueur. Hormis provoquer les enquêteurs, quel était son but ? Pourquoi reprenait-il le coup de pinceau d’un autre ? Continuerait-il son imitation en tuant seize femmes de plus ? Pourquoi avait-il choisi d’imiter Anszczak ? Souffrait-il des mêmes fantasmes ? L’auteur de ces forfaits était une personne passionnée pour en venir à reprendre le procédé d’un autre serial killer. Il n’avait pas choisi Anszczak par hasard. Par son égo démesuré, il ne doutait pas un seul instant d’être capable de leur faire face. Il était renseigné, éduqué, organisé et avait peut-être même accès au V.I.CA.P. Sarah ne devait rien laisser au hasard, devait être neutre et lister toutes les possibilités. Le but du Tueur était d’être découvert et de les provoquer, de montrer son intelligence, son pouvoir sur eux. L’arrestation de cet Anszczak remontait à trente ans. Celui qui lui rendait hommage semblait bien informé. Etait-ce alors un mobile ? Faire revivre un ancien meurtrier ? Sarah en doutait… Si l’agresseur et la victime avaient un lien qu’elle devait découvrir, en existait-il un entre Anszczak et le meurtrier ? L’homme qui imitait ce polonais n’était pas le premier imitateur dans l’histoire des serial killers, ce qui pouvait amener Sarah à se tromper dans toutes ses conclusions. En clair, elle repartait à zéro et la difficulté résidait désormais dans sa capacité à distinguer les deux tueurs.

La porte s’ouvrit sur Faith qui revint s’asseoir en face d’elle et sortit les deux salades d’un sac.

— Je t’ai pris celle que t’adores, commença-t-elle, aux quatre fromages.

Sarah lui adressa un sourire amusé et récupéra sa part.

— C’est la pizza aux quatre fromages, pas la salade, mais tu as de la chance, j’aime le fromage.

Faith plissa les yeux sur cette remarque et se reprit.

— Ouais, en fait y’avait plus que ces deux là…

Sarah saisit la fourchette en plastique et tourna l’écran vers Faith.

— Regarde ce que j’ai trouvé, lui annonça-t-elle.

Quand Faith comprit que l'homme sur l'écran était un ancien serial killer emprisonné depuis trente ans, son expression refléta toute sa perplexité. Sarah expliqua :

— C’est un imitateur.

Faith la fixa, incertaine face à ses propres analogies et ce qui pouvait en découler. Devant sa mine confuse, Sarah reprit :

— Oui, je sais ce que tu penses, qu’on a perdu du temps et que le coupable a été minutieux.

Elle piocha un peu de salade au bout de sa fourchette, apprécia le goût juteux des quartiers de tomates et reprit son explication :

— Les probabilités qu’il soit flic ne sont pas négligeables… A cela, tu rajoutes les bibliothèques qui renferment les archives intégrales des différentes coupures de presses, sans oublier évidemment Internet qui te donne en quelques secondes une liste détaillée des sites énonçant tous les crimes commis par Etat, bien avant la création du V.I.C.A.P…

L’inspecteur Ryan dégustait son dîner, attentive aux explications de Sarah.

— Un flic, ça collerait, admit-elle.

— Et je prie pour qu’il ne le soit pas, suivit Sarah.

Parce qu’elle était consciente qu’un homme de leur bureau aurait accès à toutes les informations, ce qui ralentirait l’enquête de façon considérable. Elle continua de manger, pensive comme à son habitude ; cette pause repas n’impliquait pas celle de son esprit. Faith l’observait, appréciait de se retrouver seule avec Sarah. Certes, elle n’oubliait pas cette enquête, ni les autres qu’elle avait en charge, mais pouvoir profiter d’un moment seule avec Sarah Leary était une chose rare. Celle-ci termina son repas et jeta son récipient en plastique dans la poubelle. Elle imprima le profil de Dixon Anszczak, prit son sac à main sur ses cuisses et y rangea un premier dossier.

— Je vais terminer de regarder ça chez moi…fit Sarah en se levant, les documents à la main. Il est tard et j’imagine qu’on est encore les dernières à quitter le bureau...

Faith se leva afin de suivre Sarah hors de son bureau. Elle glissa ses mains dans les poches de son pantalon tailleur et en sortit ses clefs de voiture. Elle jouait d’instinct avec le trousseau et faisant tourner l’anneau métallique autour de son index. La plate-forme principale laissait apercevoir quelques inspecteurs qui travaillaient, penchés sur leurs dossiers. Elle aimait ce moment de la journée où un calme rare régnait dans le bâtiment. Elle suivit Sarah dans l’ascenseur, se cala contre la paroi et ne la quitta pas des yeux.

— Tu sais que tu nous dis de faire des trucs que toi-même tu n’appliques pas ?

Sarah sourit sur cette question gentiment accusatrice. En théorie, ce qu’elle demandait aux inspecteurs était simple : une fois hors des bureaux, il ne devait plus y avoir d’enquête, de meurtre, de victime ou de parents de victimes. Pour leur bien-être psychologique, ils devaient mettre un rideau entre leur vie privée et le commissariat. Parce que Sarah ne se chargeait pas seulement des enquêtes impliquant des meurtres en série. Elle était aussi une aide précieuse pour tous ses collègues et leur apprenait à gérer le stress et la pression de leur quotidien.

— C’est la notion du « faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais », répondit Sarah.

Les portes s’ouvrirent et Sarah sortit, suivie de l’inspecteur Ryan. Elle n’appliquait pas ses propres conseils pour deux raisons : la première, elle vivait seule, n’avait ni enfant, ni amant et pouvait se permettre de poursuivre ses études une fois chez elle ; la deuxième, même si elle s’obligeait à prendre du recul, son esprit restait en éveil constant, à l’affût de la moindre idée qui lui permettrait d’approfondir les profils des meurtriers. Sarah s’arrêta devant sa voiture garée à côté de celle de Faith et ouvrit la portière. Elle ramena sa main sur l’arête métallique du toit et reporta son regard sur Faith.

— On se voit demain… Merci pour la salade et reposes-toi.

Faith la dévisagea d’un regard pétillant comme souvent. Sur les idées qui la traversaient, son cœur s'affolait dans sa poitrine. Aurait-elle l’audace de faire ce qu’elle ne s’autorisait pas depuis des mois ? Le silence qui régnait traduisait son hésitation, la pression qui s’abattait sur elle. Pourtant, avant que Sarah ne se recule, elle ramena sa main sur sa joue et vint goûter à ses lèvres.

Sarah manqua une inspiration mais ne fut pas surprise… Faith avait osé faire ce qu’elle redoutait. Bien que professionnelle et plongée dans son travail, Sarah demeurait lucide et faisait parfaitement la différence entre un regard amical et amoureux. Et elle avait constaté certains regards insistants de la part de sa partenaire. Sur ce contact intime, Sarah aurait dû se reculer, mais la douceur des lèvres de Faith qui prenaient possession des siennes, la rendait plus faible, tentée de se laisser aller à un instant de tendresse. Cela faisait si longtemps qu’on ne l’avait pas embrassée… Les effluves de la brune étaient agréables, enivrants et Sarah percevait tant de douceur émaner de ce simple baiser. Elle y répondit, sa main sur celle de l’inspecteur mais se recula lorsqu’un soupçon de raison lui cria de ne pas se laisser aller. Ses paupières se levèrent et ses yeux émeraude se plongèrent dans le regard brillant de Faith Ryan. Pourquoi avait-elle répondu ? Pourquoi l’inspecteur la détaillait-elle de façon si intense ? Pourquoi avait-elle failli ce soir alors qu’elle faisait mine d’ignorer l’attirance de Faith depuis des mois ? Elle sentit le pouce de cette dernière esquisser une légère caresse sur sa joue, puis ses doigts lui repousser quelques mèches dorées. Elle devait parler, devait mettre un terme à ce malentendu. Mais était-ce vraiment un malentendu ? Sarah se sentait perdue… De façon paradoxale, sa voix se fit plus basse, plus discrète et teintée d’incertitude.

— On ne doit pas, Faith…

L’inspecteur ne fut pas étonné par ce recul, et ce qu’elle ressentait lui hurlait le contraire. Ses émotions mêlaient excitation, euphorie et ravissement. Elle avait osé embrasser Sarah Leary et celle-ci avait répondu.

— On ne fait rien de mal, lui répondit-elle.

Le son rocailleux de la voix de Faith fit réagir Sarah qui savait les émotions qu’une telle tessiture véhiculait. Elle se maudissait. Pourquoi ne s’éloignait-elle pas plus vivement ? Pourquoi n’entrait-elle pas dans sa voiture ? Pourquoi ne se montrait-elle pas plus catégorique ? Elles ne faisaient rien, non, pas pour l’instant… Mais Sarah pouvait prévoir les évènements qui suivraient probablement ce baiser : surviendraient d’autres baisers, des rendez-vous, des relations plus charnelles. Sarah n’avait jamais été intime avec une autre femme, mais peu importait. Homme ou femme, elle ne pouvait pas sortir avec un collègue. Elle sentit malgré elle les lèvres délicieuses de Faith revenir posséder les siennes. Les réactions de son corps n’étaient pas anodines et, là encore, elle s’en maudissait. Elle voulut repousser Faith, sa main sur son torse, mais ses doigts s’y fermèrent dans un autre signe paradoxal. Faith l’enlaça, la porte de la voiture claqua et Sarah se retrouva plaquée contre la carrosserie. Elle perçut alors le corps de Faith se presser au sien et accentuer cette douce chaleur qui naissait à travers ce baiser. Elle le poursuivit… Pourquoi faiblissait-elle ? Pourquoi son autre main venait-elle se glisser sur la nuque de Faith ? Pourquoi y refermait-elle ses doigts ? Autant de questions dont elle connaissait maintenant les réponses. Faith était attirante, ténébreuse, charismatique et Sarah était si obnubilée par son travail que sa vie sociale s’avérait inexistante depuis sa rupture avec son dernier amant un an plus tôt. Les assauts de Faith lui rappelèrent alors qu’elle était une femme, qu’elle avait des besoins, non pas sexuels mais de tendresse, un besoin primordial de retrouver cette sensation de vivre à travers l’autre. La langue chaude et humide de Faith s’immisça entre leurs lèvres, vint caresser la sienne et provoqua, cette fois, la naissance de ce désir que Sarah devait refuser de façon catégorique. Elle se recula de nouveau, emprise par des vertiges significatifs et dérangeants.

— Non Faith… A… Attends…

Ses paupières s’étaient de nouveau fermées. Elle les rouvrit, le regard plus pétillant sur Faith et se voulut convaincante.

— On ne peut pas, ajouta-t-elle.

Faith frissonnait. Elle ne recula pas, refusa même toute distance avec Sarah. Son pouce remonta sur les lèvres rosées de Sarah puis y effaça la légère marque humide. Un petit sourire charmé et charmeur dansait sur les siennes.

— Et je t’ai dit qu’on ne faisait rien… Rien de mal en tout cas.

Sarah gardait ses yeux émeraude sur Faith, l’expression plus confuse.

— On travaille ensemble, tu le sais, tenta Sarah dans une explication désordonnée… Et je ne suis pas…

Sarah avait tendance à se perdre dès l’instant où un sujet délicat l’embarrassait.

— … Je ne suis pas comme toi et même si je l’étais… Ce n’est pas la question… On ne peut pas.

Faith sourit, sous le charme des couleurs rosées qui teintaient les joues de Sarah. Elle lui repoussa quelques mèches dorées d’un geste attentionné et se recula.

— On se voit demain, finit-elle par conclure.

Sarah demeura immobile. Elle la vit contourner sa voiture et pénétrer dans la sienne, avant qu’elle ne lui lance un autre de ses sourires charmeurs et provocants. Quand le véhicule s’éloigna, son regard se perdit dans le vide. L’expression de son visage révélait une certaine confusion, un trouble né de ces deux baisers auxquels elle avait répondu. Sarah n’aimait pas se sentir ainsi : bercée par des émotions paradoxales et euphoriques, cela la dérangeait profondément. Elle avait bien trop de choses en tête pour se laisser aller à une relation, surtout interne. Elle ne s’était pas attendue à cette approche de la part de Faith et la situation lui avait totalement échappé. Elle se répétait qu’elle avait été faible, probablement en raison de sa fatigue et qu’elle y verrait donc plus clair le lendemain. Elle serait alors en mesure de discuter avec Faith et de clarifier la situation.


Le lendemain, Sarah compléta les feuillets de son rapport d’analyse de la scène de crime pendant près de trois heures. Chose qui se révélait éreintante. Chaque crime, dans la mesure du possible, devait être ainsi identifié et le dossier envoyé au F.B.I. afin d’étayer la base de données du V.I.C.A.P. Une fois ce dossier reçu, les agents fédéraux pourraient alors comparer les données avec d’autres similaires. Restait à voir si le meurtrier poursuivrait les forfaits du polonais et s’il avait agi dans d’autres circonscriptions. Les statistiques prouvaient qu’un imitateur copiait son modèle dans les moindres détails. Les modes opératoires – ou modus operandi – étant similaires, Sarah devrait donc centrer son étude sur les différences entre les scènes de crime. Les analyses A.D.N. n’ayant montré aucun résultat, elle en concluait que leur homme était soit novice dans ses forfaits, soit assez intelligent pour demeurer discret. Cela signifierait-il la découverte d’autres cadavres dans les jours à venir ? Tout semblait possible. Sarah savait que certains meurtriers, une fois arrêtés, passaient aux aveux et listaient les lieux où leurs victimes étaient dissimulées. Cet imitateur ne les cachait pas. Elle réunit les clichés couleurs imprimés du dossier informatique d’Anszczak et prit ses clefs de voiture. Elle devait retourner dans l’appartement où Jennifer Davis avait été retrouvée morte une semaine plus tôt.

Une demi-heure plus tard, elle pénétra dans le salon et y fit quelques pas. Elle balaya du regard chaque recoin de la pièce, s’imprégna de l’ambiance des lieux, cherchant déjà le détail qui aurait pu lui échapper. Mais outre cela, Sarah tentait de se mettre dans la peau du tueur. Découvrir son fantasme était la clef de tout, celle qui permettrait de définir son profil avec exactitude. Sarah savait qu’il était entré par la porte puisqu’aucun signe d’effraction n’avait été relevé ; il avait donc été invité.

Comme Anszczak, il avait mis ses deux victimes en confiance avant de les tuer. Il n’avait certainement pas perdu de temps et avait sûrement échangé quelques mots avec la jeune femme, avant qu’un combat ne s’ensuive. Les traces de griffures et les ecchymoses sur les corps étaient identiques. Aucune des deux victimes ne présentait d’échantillons de peau sous leurs ongles et aucun cheveu ni fibre similaire n’avait été trouvé dans les deux logements. Rien ne liait ces femmes à leur agresseur, rien hormis le procédé de mise à mort. Sarah se confrontait à un homme intelligent, minutieux, qui ne laissait rien au hasard.

Jamais elle n’avait trouvé deux crimes aussi semblables dans le modus operandi. La première motivation d’un tueur était d’exercer un contrôle sur ses victimes et de montrer son pouvoir. Evidemment, la présence de sperme confirmait déjà le fantasme sexuel. Après avoir tué sa victime, il s’était masturbé devant ses lèvres, avant d’y éjaculer sans provoquer de fellation. Aucune particule de peau n’avait été retrouvée dans la bouche des victimes lors des analyses, mais cet acte confirmait pourtant les penchants nécrophiles du meurtrier.

L’était-il ou s’était-il excité à l’idée de respecter avec précaution le rite de son prédécesseur Anszczak ? Anszczak avait pourtant pénétré ses victimes par derrière, avant d’éjaculer dans leur bouche. La nécrophilie dénotait un état d’esprit bien particulier et récurrent chez les tueurs en série. Violer leurs victimes après les avoir tuées, confirmait leur pouvoir et les libérait de leurs frustrations sexuelles.

Sarah s’assit sur le canapé, face aux marquages au sol où Jennifer Davis avait été retrouvée. Si son métier – ou talent – se basait sur sa réflexion, sa logique et sa capacité à mettre en rapport plusieurs éléments concrets, Sarah accordait un intérêt tout particulier à se retrouver seule sur le lieu du crime. Les murs, les meubles, l’atmosphère et l’ambiance pouvaient parfois répondre à des questions qu’aucune analyse ne donnerait.

Dans cette approche pour le moins particulière de son profilage, Sarah avait bien expliqué à ses collègues qu’il n’y avait pas d’implication surnaturelle, qu’elle n’était pas médium et n’avait pas de flashs divins qui lui renverraient l’image du tueur.

Ce qu’il se passait relevait davantage de la métaphysique et Sarah elle-même, ne l’expliquait pas. Elle n’avait pas fait d’étude scientifique malheureusement, mais ses recherches révélaient une application complexe de la physique quantique : dans un lieu X ou Y et selon des évènements, des énergies rentraient en conflit, créaient un champ magnétique d’ondes et d’atomes qui rayonnaient pendant un temps T.

Pour Sarah, capter ces dites ondes était nécessaire. Elle parvenait à les traduire en idées qui aboutissaient ensuite à des conclusions parfois étonnantes. Quand son esprit s’y ouvrait, elle pouvait approfondir le profil de l’assassin, en usant de détails déconcertants. Mais cette méthode était aussi à double tranchant. Quand Sarah ouvrait son esprit à ces images, elle l’ouvrait également au meurtrier et la porte ne se fermait alors qu’une fois l’homme derrière les verrous. Cette faculté d’être reliée à un autre esprit restait un mystère pour elle, mais une nouvelle fois, elle n’y accordait pas d’explication surnaturelle. Tout s’expliquait bien qu’elle n’eut pas en main les connaissances requises pour le faire.

Elle se cala contre le dossier du canapé et scruta une nouvelle fois les lieux du regard. Le détail… Elle devait trouver le détail, la différence, la signature inconsciente de ce tueur imitateur. Quelle était, dans l’inconscient de son tueur, la marque récurrente des deux assassinats ? Ces deux crimes n’étaient sans doute pas suffisants pour qu’elle soit capable de la déterminer. Les signatures des meurtriers n’étaient parfois pas évidentes, surtout dans le cas d’un imitateur.

Sarah se repassa la supposée scène du meurtre en mémoire ; il était entré, avait tué Jennifer Davis et avait copié le rituel de mise à mort d’Anszczak, déjà perpétré sur Lisa Hailey… Sarah se leva, s’approcha des marquages au sol, se baissa et se releva comme l’aurait fait le tueur après avoir terminé son rituel. Mentalement, la ceinture – ou l’arme du crime qui appartenait à la victime – était dans sa main.

Elle partit vers le chambre, la roula sur elle-même et la posa soigneusement sur le lit. Elle détailla la chambre. Prendrait-elle un objet, un souvenir ? Anszczak dérobait toujours un bijou appartenant à l’une de ces femmes blondes qu’il assassinait. « Prendre un bijou, selon le choix de ce bijou, pourrait permettre à la police de traduire un symbole de mon inconscient. Je suis plus intelligent qu’eux, je ne ferai pas cette erreur. Je ne prends rien de la victime, je ne laisse rien qui m’appartienne. Je suis un tueur organisé mais le corps de ma victime restera sur le lieu de mon forfait comme pour ce Polonais. Je dois vérifier que tout est en ordre. Personne ne viendra me déranger, je peux prendre mon temps. »

Sarah retourna dans le salon et observa les traces sur le sol. Quand elle se concentrait, qu’elle ouvrait son esprit au déroulement d’un meurtre, son analyse mentale suivait toujours le point de vue de l’assassin. Elle porta son regard sur la porte. Son tueur était sorti comme il était entré, sans perdre de temps après ses dernières vérifications. Elle marcha donc dans ses pas, sortit sur le palier, referma et regarda les portes voisines.

Cette résidence semblait chic, habitée par des gens actifs dont la profession rapportait suffisamment pour payer un loyer minimum de mille cent dollars. Chacun des meurtres avait été perpétré le samedi matin, à une heure où ces mêmes personnes profitaient de leur week-end. Le tueur savait donc que les probabilités de croiser un voisin étaient minces.

Dans des pas lents, elle descendit les marches, arriva au rez-de-chaussée et sortit de la résidence. Les interrogatoires du voisinage n’avaient révélé aucun fait étrange ou inhabituel dans le quartier. L’assassin devait avoir une voiture de taille moyenne et probablement de marque similaire à celles garées sur les parkings. La distance entre les deux crimes était conséquente, il ne pouvait pas se déplacer à pied ou user des transports en commun. Un deux roues s'avérait tout aussi envisageable bien que davantage repérable.

Sarah revint sur ses pas. Elle voulait retourner dans l’appartement en songeant à un nouvel élément. « Jennifer Davis est une jeune femme qui se lève tôt, je le sais… Elle se lève tôt parce que… »

Elle entra dans l’appartement. Les deux jeunes femmes avaient été retrouvées nues, leurs vêtements pliés dans un coin de leur chambre, des vêtements de sport… « … parce qu’elle se lève pour aller courir… »

Cette idée qui venait de naître dans l’esprit de Sarah était de celles qu’elle ne pouvait pas expliquer de façon logique, mais qui lui permettait de tirer une conclusion importante : si ces deux femmes allaient courir tous les matins, peut-être que le tueur les rencontrait à l’endroit où elles le faisaient. Il connaissait leurs emplois du temps et là était la différence d’avec Anszczak… Anszczak choisissait ses victimes dans des grandes surfaces. Leur tueur n’avait peut-être pas eu accès à cette information. Elle prit son portable en vitesse et numérota.

— Ryan.

— Tu as une carte de la ville sous les yeux ?

Elle entendit un court silence.

— Maintenant j’en ai une…

— Bien… Dis-moi quel est le parc le plus proche de l’appartement de Jennifer Davis sur Tilden avenue.

— Tellfson Park est à moins d’un kilomètre.

Sarah afficha un sourire satisfait et demanda de nouveau.

— Et celui de Lisa Hailey ?

— Hum… Blanco Park…

Deux lieux différents où les victimes avaient pu rencontrer leur assassin. Cette déduction n’était pas fiable à cent pour cent mais tout laissait croire que Sarah était sur la bonne piste. La victimologie n’avait pas établi ce lien entre les deux jeunes femmes, un lien important. Malgré elle, elle entendit la voix de Faith.

— Sarah, j’aimerais qu’on discute, mais pas aux bureaux… On peut se voir ?

Sur cette demande, Sarah songea à leurs baisers de la veille. Elle avait croisé Faith le matin même mais sans prendre le temps de discuter. Devaient-elles le faire ? Sarah se savait troublée par ces baisers échangés et y avait songé une fois chez elle. Elle travaillait avec Faith depuis quatre ans et ce genre de rapprochement intime arrivait parfois entre collègues. Elle soupira et lança un regard sur sa montre.

— Il est sept heures Faith… Je dois rentrer chez moi, on se verra demain.

Un court silence retomba et Faith répondit d’une voix déçue.

— Comme tu veux… A demain alors… Et bonne soirée.

Le signal sonore de fin de communication retentit sans que Sarah n’ait le temps de répondre. Elle rangea son portable dans sa poche et quitta l’appartement de Jennifer Davis. Cette journée avait été longue, éprouvante aussi. Sa conclusion ne ferait pas avancer son dossier autant qu’elle l’espérait, mais lui redonnait toutefois confiance en elle.

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