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📖 Extrait gratuit — 1 - Journal de bord de Sydney Jones. à 3 – SARA : 2 juillet 2416
Chapitre 1 — 1 - Journal de bord de Sydney Jones.
  1. 1 - Journal de bord de Sydney Jones.
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Shadows · Robyn Blake

Lire Shadows en ligne gratuitement 1 - Journal de bord de Sydney Jones.

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Shadows jour 1 : 12 septembre 2061

Hier, dimanche 11 septembre 2061, la fin du monde a eu lieu.

Je m'appelle Sydney Jones. Je dois expliquer ce qu'il s'est passé ces onze dernières années aux générations futures qui grandiront dans cet abri, Shadows, et qui est maintenant la demeure de plus de six mille personnes.

On vient de me nommer Première. Nouveau titre pour désigner la personne qui prend en charge la survie de l'abri.

Des milliards d'êtres vivants, hommes, animaux, végétaux sont morts. Toute notre civilisation s'est effondrée, anéantie par la collision d'un astéroïde avec la Terre. Cela fait pourtant onze ans que la NASA l'a détecté, et ce, grâce au méga télescope spatial lancé l'année précédente, le Stephen Hawking. On disait qu'il était capable de voir le passé et l'avenir. Il a surtout vu notre avenir proche, trop proche. Il a vu la fin du monde arriver.

Quelques mois après son arrivée sur son orbite, située à mi-chemin entre la Terre et Mars, le télescope observa la collision d'une planète naine et d'un astéroïde non répertoriés de la Ceinture de Kuiper. Peu de temps après, la NASA découvrit un objet transneptunien dont l'orbite s'avérait erratique. Celui-ci quitta la Ceinture de Kuiper.

Les ingénieurs missionnés pour l'étudier se rendirent compte qu'il s'agissait d'un des débris de la planète naine. Durant les mois que durait son étude, les astrophysiciens réussirent à lui définir une orbite de plus en plus précise. Lorsqu'ils se rendirent compte des résultats, au lieu des cris de joie et des clameurs de félicitation, ils se regardèrent, effarés par leur découverte. Le TNO fut requalifié en astéroïde et baptisé D4N73.

Il était presque aussi gros que celui qui a causé la disparition des dinosaures, il y a soixante-cinq millions d'années.

Le directeur de la NASA, Caleb Maverick, contacta en urgence la Maison-Blanche où siégeait à l’époque le Président Wilson.

Mon père, alors Secrétaire à la Sécurité Intérieure, était présent durant l'appel.

C'était le mardi 5 juillet 2050.

Wilson écouta attentivement Maverick et lui promit d'en faire part à l'État-Major. Malheureusement, le dossier transmis par la NASA ne fut guère convaincant. En effet, comment prévoir une collision avec la Terre lorsque l'orbite de l'astéroïde est erratique ? Wilson promit alors à Maverick de laisser une équipe d'ingénieurs dédiée à l'observation de cet astéroïde potentiellement dangereux pour la Terre. Puis, il raccrocha au nez du directeur.

Mon père riait quand il me l'a raconté, le dimanche suivant pendant notre repas dominical, lorsqu'il retournait les hamburgers sur son barbecue flambant neuf. Il doit moins rire, maintenant qu'il est mort des suites de l’impact de D4N73.

Peu satisfait de l'implication du président, Maverick se tourna vers ses homologues de tous pays, mettant en péril sa carrière. Mais Wilson avait étouffé l'affaire et personne ne voulut écouter le directeur, arguant qu'un astéroïde n'ayant pas d'orbite stable avait peu de chance de percuter la Terre. Personne ne sut ce qui allait arriver. Et pour cause : Maverick avait été limogé. Un autre directeur, plus malléable, Steven Ridge, avait été nommé avec pour ordre de dissimuler l’existence de D4N73 au monde entier. Les ingénieurs, tenus au secret, avaient continué de surveiller ce mastodonte de glace, de métal et de roches. Leurs études se rendaient directement à la NASA puis à la NSA et enfin, sur le bureau de mon père.

Je venais d'être élue plus jeune femme d'affaires de l'année, étant à la tête d'une fortune estimée à plus de cent vingt milliards de dollars, grâce à mes ventes et reventes d'industries de recyclage de déchets nucléaires et à mes logiciels informatiques.

Un jour, alors que je passais voir mon père à la Maison-Blanche, intriguée par cette histoire d'astéroïde, je profitais qu'il m'ait laissée seule dans son bureau quelques minutes pour installer un programme-espion sur son ordinateur. Je pus récupérer tous les dossiers en rapport avec D4N73. En les lisant tranquillement chez moi, je découvris avec effroi qu'il ne s'agissait pas d'un vulgaire caillou, mais d'une masse rocheuse dans laquelle on pouvait mettre Manhattan dans toute sa longueur ! Je décidai alors de contacter Maverick et de l’engager. Il m'aiderait à sauver l'humanité !

Dès notre premier rendez-vous, il me confirma que l'orbite de D4N73 croiserait la Terre avec une forte probabilité d'entrer en collision. Mais je lui demandais de refaire les calculs avec les nouvelles données que je continuais de pirater. Et la conclusion restait sans appel : l'angle de l'orbite de l'astéroïde indiquait que celui-ci percuterait la Terre d'ici une dizaine d'années.

Maverick voulait en informer aussitôt le nouveau directeur de la NASA, mais je l'en empêchai en lui rappelant qu'il risquait plus qu'un limogeage. Une peine de prison pour n'importe quel prétexte au mieux, un accident mortel, malencontreux, au pire. La NSA trouverait bien.

Je n'avais que faire de mes milliards. Facile à dire pour quelqu'un comme moi, née avec une cuillère en or dans la bouche. Mais cet argent n'allait pas me sauver de l'inévitable, sauf si…

Je décidai de les dépenser dans la construction d'un abri suffisamment grand pour six mille personnes, solide pendant au moins trois siècles, le temps que l'atmosphère se soit assainie. J'avais les ressources financières, logistiques, matérielles, informatiques et humaines à disposition. La première année, j’engageai les meilleurs géologues afin de trouver l'endroit approprié, des architectes et des ingénieurs pour les plans de l'abri. Maverick s'occupait de compiler les données sur D4N73. J’engageai également des archivistes, car il fallait conserver nos connaissances. Enfin, nous aménageâmes une ancienne mine à ciel ouvert, profonde d'un peu plus d'un kilomètre pour une superficie approchant les seize kilomètres carrés, désaffectée, car ses filons de cuivre et d'argent étaient taris. Cette mine se trouvait à Shadow's Canyon, non loin d'une nappe phréatique assez profonde. Maverick et moi donnerions logiquement le nom de Shadows à notre projet.

Les neuf années suivantes, l'abri se construisit. Mon argent fondait comme neige au soleil, mais j'étais toujours aussi riche, car je travaillais sans relâche pour en gagner plus encore. Je ne voulais pas attirer l'attention sur moi et je devais rester cette femme d'affaires dure et impitoyable. Les millions gagnés étaient réinjectés sans arrêt dans Shadows. Notre projet, à Maverick et moi, demeurait un secret bien gardé. Les ingénieurs, techniciens, ouvriers, tout le monde travaillant pour et sur Shadows devait respecter une clause de confidentialité. Ils étaient prioritaires pour faire partie des personnes acceptées dans l'abri. Et même si beaucoup me prenaient pour une illuminée, ils respecteraient leur contrat de confidentialité, grassement payés pour leurs contributions.

Enfin, le projet Shadows fut mené à terme, tout comme les vies insouciantes de la population atteindraient bientôt leur délai de péremption. Car l'orbite de D4N73 ne dévia pas de sa trajectoire et entra dans notre système solaire.

Shadows était équipé d'un réacteur nucléaire le moins polluant et le plus performant de notre génération. Son espérance de vie était de trois cents ans. J’espérais que d'ici là, nos descendants pourraient sortir et revivre à la surface. Des stations de recyclage d'eau, d'air, ultra performantes, avaient été installées. Des fermes hydroponiques n’attendaient que les ingénieurs agronomes. Des fermes d'animaux étaient prêtes également, avec une banque d'embryons cryogénisés afin de garder nos espèces animales et végétales en mémoire. J'ai également ordonné, malgré les protestations des généticiens et médecins engagés, que des semences humaines soient cryogénisées. On ne sait jamais, nos descendants devaient pouvoir avoir accès à la procréation médicalement assistée.

Le directeur de la NASA, Ridge, était toujours en fonction malgré le changement de Président. Le nouveau dirigeant de notre beau pays, un Républicain aux idées très arrêtées, nommé Vic Duffy, avait été mis au courant, par son prédécesseur, du dossier brûlant D4N73. Duffy avait choisi la même stratégie que Wilson : ignoré l'existence de l'astéroïde. Mais les rapports qui continuaient d'affluer de la NASA montraient l'arrivée et surtout la collision imminente de D4N73 avec la Terre. Je continuais d'espionner la NSA, même si mon père n'y officiait plus, celui-ci convoitant le poste de Secrétaire d'État du nouveau gouvernement.

Je me souviendrai toute ma vie de ce jour du 1er décembre 2060. J'étais dans mon bureau, à Manhattan, dos à la grande baie vitrée de ma tour, en train de travailler sur de nouveaux recrutements pour Shadows, lorsque Maverick est entré en trombe dans la pièce. Durant ces dix dernières années, nous nous étions rapprochés, étions devenus amis, moi admirant son esprit intelligent, lui, ma détermination à sauver cette humanité qui ne le méritait peut-être pas. Nous n'avions jamais franchi l'étape ultime de la relation charnelle. Je n'étais pas attirée par ses charmes. Malgré le fait qu'il était bel homme, je n'en aimais pas moins les femmes. Ce jour-là, il m’annonça que des fuites venaient d'avoir lieu à la NASA et que je devais écouter les informations.

J’attrapai la télécommande de la grande télé tapissant le mur de mon bureau et allumai la chaîne d'informations en continu. L'air hagard, je lisais le bandeau ininterrompu qui défilait en bas de l'écran : un ingénieur de la NASA avait dévoilé sur Internet les dernières données de D4N73 et, avant même que l'information ne soit enrayée, les dossiers ultraconfidentiels avaient été téléchargés des millions de fois.

La population savait, désormais.

Elle savait qu'elle allait mourir et qu'il ne lui restait plus très longtemps avant la collision.

Dehors, la neige tombait, recouvrant ma ville d'un magnifique manteau blanc.

Une vague de suicides balaya la Terre entière. Partout, des sectes prônant l'Armageddon virent le jour. Les gens se tournaient, inquiets, vers leurs dirigeants qui se rendaient compte de la vacuité de leurs préoccupations précédente au nom de l’argent et du pouvoir.

Des moyens colossaux furent débloqués pour la NASA afin de trouver un moyen de sauver l'humanité.

Hélas, c'était trop tard.

Aucune bombe, aucune fusée ne seraient assez puissantes pour détruire ce colosse. Des journalistes découvrirent alors l'existence de Shadows et révélèrent le projet. Heureusement, j'avais fait construire des murs hauts d'une vingtaine de mètres et épais de trois mètres autour du périmètre. Les portes, en acier blindé, épaisses d'une cinquantaine de centimètres, aussi hautes que les murailles, protégeaient le site. J'avais engagé une police privée afin de protéger les lieux. Je me dépêchai de remplir l'abri et de pouvoir le mettre en fonction rapidement. Les gens, qui avaient travaillé dessus ces dernières années, révisèrent leur jugement à mon égard et acceptèrent de faire partie des habitants de Shadows. J'en étais secrètement ravie, car ils connaissaient notre futur lieu de vie mieux que personne.

New York, à l'instar des autres villes du monde, se dépeuplait. Les gens, apeurés, partaient se réfugier à la campagne, à la montagne. Les villes ressemblaient de plus en plus à des champs de bataille. Des révoltes éclatèrent dans le monde entier, des gouvernements furent renversés, des institutions démantelées. Une sorte d'anarchie s'installa. Les gouvernements encore en place essayèrent tant bien que mal de construire ou renforcer des abris déjà existants afin de sauver une partie de la population et, surtout, se sauver eux-mêmes.

Au début du mois de mars 2061, la NASA annonça que D4N73 percuterait la Terre d'ici quelques mois.

Ridge fut l'invité du journal télévisé du lundi 14 mars et confirma les données. Je finalisai la liste des survivants de Shadows qui commençait à se remplir. On ne s'y rendait plus qu'en hélicoptère, désormais. La route était barrée en amont. Beaucoup de personnes désespérées s'y rendaient à pied et frappaient au portail d'acier, hurlant à l'aide, nous implorant de les laisser entrer, criant que nous étions leur dernier espoir.

L'hystérie gagnait la population. Les résidents de Shadows n'osaient plus sortir de l'abri, qui pourtant était encore grand ouvert afin de laisser les hélicoptères entrer et sortir, amenant des provisions, des matériaux de toutes sortes, des familles ainsi que leurs biens. Maverick me demanda si je désirais de l'aide dans la sélection, mais je refusai. Je voulais être la seule à porter ce fardeau, le poids de cette responsabilité. Après tout, qui étais-je pour décider de qui devait vivre ou mourir ?

En juin 2061, Shadows fut fonctionnel à cent pour cent. Pratiquement tous ses habitants étaient là, s'installant dans les profondeurs de l'abri. Les animaux, encore parqués à l'extérieur, profitaient de leurs derniers instants à l'air libre. Bientôt, ils seraient comme nous, enfermés définitivement dans cet abri qui nous sauverait tout en nous emprisonnant. Car il ne fallait pas se bercer d'illusions. Sitôt les plateformes fermées, les sas clos hermétiquement, sitôt le dernier morceau de ciel bleu aperçu par l'ouverture béante de Shadows qui se refermerait inexorablement sur nous, nous savions tous en notre for intérieur que nous y mourrions ainsi que nos descendants directs.

Ridge fit une dernière allocution à la télévision, en ce mois de juin. Il expliqua les conséquences de cette collision : destruction de toute forme de vie dans un rayon de plusieurs milliers kilomètres du point d'impact, incendies gigantesques, déstabilisation des plaques tectoniques avec un probable réveil de Yellowstone, un éclatement de la faille de San Andreas et de tous les volcans aux alentours, des nuages de cendres, de poussières et autres éléments envahiraient l'atmosphère terrestre pendant des dizaines d'années, sinon des siècles, une pollution de l'eau, de l'air et un probable changement de l'orientation de l'axe terrestre, perturbant ainsi les saisons et sans doute la vie à venir.

Dans le cas où D4N73 tomberait dans l'océan, le tsunami qu'il engendrerait serait tel que toutes les villes côtières seraient englouties en l'espace de quelques heures et l'eau monterait dans les terres de plusieurs centaines de kilomètres. L'onde de choc provoquerait des éruptions volcaniques sous-marines, tuant la faune marine inexorablement.

Le journaliste qui interviewait Ridge se mit à pleurer et quitta l'antenne aussitôt, laissant derrière lui les techniciens, en disant qu'il voulait profiter de ses derniers moments avec sa famille. Ridge, lui, sortit une arme de service et, après avoir accusé les gouvernements de meurtres de masse, se tira une balle dans la tête. Après la diffusion, une recrudescence de suicides fut à déplorer.

La mort de Ridge en direct me secoua et j'en fus profondément perturbée. Je me trouvais dans mon bureau et mon téléphone sonna. C'était mon père qui voulait que je lui réserve une place dans mon abri. Je refusai tout net, en lui disant qu'il était trop vieux et qu'il n'avait aucune utilité au sein de Shadows, à part peut-être vouloir prendre le pouvoir et créer de nouveau une société inégalitaire.

Il m'insulta, me supplia, me culpabilisa, mais je tins bon. Je lui raccrochai au nez lorsqu'entra Maverick, bouleversé d'avoir vu Ridge se faire sauter la cervelle. Alors, sans un mot, nous nous approchâmes l'un de l'autre, nous nous embrassâmes et, avec toute l'énergie du désespoir, nous fîmes l'amour toute la nuit. Le lendemain, en sortant de ma tour afin de nous rendre dans son appartement préparer ses affaires pour rejoindre définitivement Shadows, Caleb Maverick fut assassiné par un illuminé qui prônait la fin du Monde et le Repentir au nom de Dieu. Sa mort manqua de me faire abandonner mon projet, mais Caleb n'aurait jamais voulu cela.

En août, je quittai définitivement mon bureau. En sortant de cette pièce où j'avais travaillé pendant des heures, je me retournai une dernière fois et je pleurai. Pleurai sur ma vie qui allait changer, pleurai sur Maverick, pleurai sur les gens qui ne seraient pas sauvés.

Dehors, les scènes de pillage étaient légion. La chaleur estivale s'était installée sur New York. Dans le ciel, on voyait une masse tremblotante à la chaleur du Soleil. D4N73. La plupart des gens se résignaient à l'inéluctable, d'autres continuaient le combat et aménageaient les sous-sols de New York, Washington, Boston, Chicago, Dallas et tant d'autres encore.

Toutes les villes possédant des métros souterrains, des centres commerciaux en sous-sol voyaient la population locale les transformer en abris sommaires, capables peut-être de les protéger un temps. Les vagues de suicides se suivaient, inexorablement. Mon père me harcelait, ainsi que ma belle-mère, sa seconde épouse.

Mes demi-frères et sœurs, qui n'avaient jamais fait cas de moi, se rappelaient à mon bon souvenir afin d'obtenir une place dans mon abri qu'ils avaient pourtant moqué pendant des années, m'accusant de jeter mon argent par les fenêtres.

Je ne répondais plus.

Depuis l'assassinat de mon amant d'un soir, une partie de moi était morte aussi. Une part de mon humanité s'était envolée. Je ne voulais sauver que des personnes de valeur, et j'en avais déjà perdu une. Lorsque je sortis pour la dernière fois de mon bureau, mon téléphone portable sonna, encore. Mon père, sans doute. Je ne le saurai jamais, car l'appareil resta posé sur mon bureau, près d'une photo de ma mère, morte en me donnant naissance.

Je montai sur le toit du building pour la dernière fois. Un Blackhawk m'attendait, avec le restant de mes affaires. Nous partions pour Shadows. Lorsque le magnifique appareil prit son dernier envol, je regardai le paysage. Je m'abreuvai de cette vue de Manhattan que j'aimais tant, son parc, ses immeubles, ses grandes avenues. Dehors, les rues étaient désertes. Puis, nous entamâmes notre route pour Shadows. Les villes se succédèrent, avec ce même paysage de désolation. Enfin, nous survolâmes les campagnes et les forêts. Ces arbres, ces animaux, qui allaient rapidement disparaître dans une grande souffrance.

Perdue dans ces tristes pensées, je laissai mon esprit vagabonder et je me noyai dans ces magnifiques couleurs de fin de journée, le Soleil se couchant pour une des dernières fois sur notre humanité. Nous arrivâmes rapidement à destination. L'hélicoptère se posa sur la plateforme et avant que cette dernière n'amorce son ultime descente, je me rendais sur les remparts de Shadows. J'entendais derrière les plaintes, les hurlements, les clameurs des gens qui cherchaient un abri. Je montai tout en haut et je les regardai, tous, en bas, désespérés, levant les bras vers moi, me suppliant, me menaçant, me maudissant, me cajolant. J’éclatai en sanglots et je leur demandai pardon, pardon de ne pas pouvoir les sauver, pardon de les abandonner. Puis, je m’enfuis en courant vers la plateforme qui n'attendait que moi. Je pleurai à chaudes larmes pendant que nous descendîmes dans les profondeurs de Shadows, en son sein, dans son ventre, je ne saurais dire.

Arrivée dans les hangars, la majorité des survivants était là. Ils savaient que Shadows se refermerait définitivement aujourd'hui. Ils étaient tous présents, les yeux au ciel, le regardant une dernière fois par l'ouverture béante. Je levai alors les yeux et regardai moi aussi pour cette ultime fois ce ciel que j'aimais tant et que je n'avais pas su apprécier à sa juste valeur. Je voyais au-dessus de moi la masse menaçante, grandissante de D4N73 et je me mis à le maudire.

Enfin, je donnai l'ordre de refermer les sas. Les grandes portes se mirent alors en mouvement, définitivement, obstruant ce ciel si beau de notre vue, tandis que les rampes de lampes s’allumaient tout autour de nous, remplaçant la lumière du Soleil. Lorsqu'enfin les sas furent fermés, les gens repartirent dans leurs logements, leurs lieux de travail, certains en pleurs, d'autres en colère.

Mes différentes sociétés possédaient de nombreux satellites et mes ingénieurs informaticiens en piratèrent beaucoup d'autres. Nous constations alors la progression inéluctable de notre destructeur.

Vingt-quatre heures avant l'impact, les animaux fuirent dans tous les sens, à la recherche d'un abri qui n'existait malheureusement pas. Nous pouvions suivre, de notre nouveau chez-nous, à la télévision, le monde agoniser. Les journalistes filmaient les dernières heures de notre Terre, espérant que, quelque part, ces images seraient conservées pour servir aux générations futures.

Dehors, les gens regardaient la masse grossir de plus en plus. Ils avaient abandonné tout espoir de survie. Ils se réunissaient dans des parcs et priaient ensemble, sachant leur fin inéluctable. Des perturbations électromagnétiques interféraient les communications et les transports.

Une heure avant l'impact, la masse rouge qu'était D4N73 obstruait totalement le Soleil. Les banquises se mirent à fondre à une vitesse incroyable. La montée des eaux fut brutale. Le changement de masse dans l'atmosphère dérégla le mouvement des marées. Mes ingénieurs et moi-même observions via les satellites la trajectoire de D4N73. Toutes les images furent enregistrées et sauvegardées.

Cinq minutes avant l'impact, les gens fuyaient, effrayés, pourtant conscients que courir ne les sauverait pas de l'inéluctable. L'entrée de D4N73 dans l'atmosphère ne lui fit rien. C'est à peine si sa vitesse fut ralentie. Il se dirigeait droit sur la Méditerranée. Certaines personnes, résignées, observaient cet ennemi commun que personne ne pouvait arrêter. Un bruit strident commença à déchirer leurs tympans.

Lors de l'impact, la mer Méditerranée fut soufflée. Les volcans italiens entrèrent alors en éruption, rejetant dans l'atmosphère du soufre qui se propagea dans l'atmosphère. Le nord de la plaque africaine explosa sous le choc. L'onde de choc se propagea jusqu'aux États-Unis. Yellowstone se réveilla et entra en éruption. Il détruisit une bonne partie du pays. La Californie fut rayée de la carte en un battement de cils. Un tsunami géant ravagea les villes côtières et les îles. Des nuages de poussières, de gaz irrespirables et de débris rocheux montèrent à plusieurs centaines de kilomètres dans l'atmosphère. Les satellites de Shadows devinrent alors totalement aveugles, ces nuages se propageant à toute vitesse autour de la Terre, la plongeant dans une nuit froide. Les trois quarts de la population mondiale moururent en quelques secondes pour les plus chanceux, en quelques heures pour les autres, et ce, dans d'atroces souffrances.

Le choc fut ressenti dans l'abri.

Plusieurs alarmes se mirent en route, mais les techniciens veillaient et tout rentra dans l'ordre en peu de temps. Un bruit assourdissant régna alors. Les réfugiés pleuraient, priaient pour être épargnés. Je passai énormément de temps à leur parler, les rassurer, en leur disant que Shadows nous protégeait. À l'extérieur de l'abri, la population qui espérait être sauvée fut tuée. Les gens qui n'avaient pas pu intégrer un abri se réfugièrent dans les bouches de métro ou dans des centres commerciaux souterrains. Certains furent sauvés, d'autres écrasés par l'effondrement des structures qui n'étaient pas adaptées.

Une semaine après l'impact, les feux de forêt, non maîtrisés, s'éteignirent d'eux-mêmes, faute de combustible. Les océans se calmèrent peu à peu, les vagues géantes s'étaient atténuées malgré les centaines de répliques. Certains animaux et des personnes survécurent à la collision. De D4N73, il ne restait rien. Il avait explosé lors de l'impact. Les bruits avaient disparu. Les satellites de Shadows étaient toujours aveugles.

Dans l'abri, la vie reprenait difficilement. Certaines personnes furent victimes de crises d'angoisse et d'oppression. Mes médecins et psychologues arrivèrent à gérer les mouvements de paniques qui se généraient un peu partout.

Il fallait que je reprenne les choses en main. Il fallait désormais survivre pour les générations futures. La population de l'abri était de six mille trois cents personnes. Il ne fallait pas dépasser la barre des six mille cinq cents.

Avant que Shadows ne soit fonctionnel, je voulais que Maverick en soit le dirigeant. Après tout, il fut directeur d'une grande structure, il savait mener des hommes. Moi, je n'étais qu'une machine à fabriquer du fric. Pendant que je continuai d'alimenter financièrement notre projet, Maverick, en excellent gestionnaire, réfléchissait aux modalités de fonctionnement de notre futur lieu de vie. Il établit les fondements d'une nouvelle forme de société, basée sur la continuité et l'entretien de Shadows. Les générations futures devaient être autonomes et savoir se débrouiller avec les moyens du bord. Il recruta des administrateurs compétents et ils élaborèrent une charte que chaque habitant devait signer avant d'entrer définitivement dans l'abri. Elle limitait le nombre d'enfants par couple, entre autres.

Les enseignements dispensés désormais seraient en rapport avec le fonctionnement de Shadows et le bon déroulement de la vie en son sein.

Debout dans mon nouveau bureau, le regard rivé sur les écrans de contrôle, je regarde la vie reprendre peu à peu. La main posée sur mon ventre, le protégeant instinctivement, je pense à Maverick, Caleb, dont je porte l'enfant.

Une nouvelle vie commence.

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