Chapitre 1 — Sixty-Nine under the moon – Chapitre...
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Sixty-Nine under the moon · Alice Lipsey
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SIXTY-NINE UNDER THE MOON
Dès que je fais mon apparition, les têtes se tournent, quelques sourires ravis se dessinent sur les lèvres, des coupes de champagne sont brandies dans ma direction. Sans aucun doute, cette soirée est celle de ma consécration.
— Enfin ! s’exclame Phil en se précipitant à ma rencontre. Tu es là.
Il m’embrasse affectueusement et serre mon bras.
— Chérie, tu t’es fait désirer, mais tu es divine.
C’est vrai, j’ai pris mon temps. Même si je me savais attendue, je me suis accordé le luxe d’un bain, de lisser mes cheveux d’un rouge flamboyant et de choisir une tenue des plus séduisantes : une robe turquoise au décolleté plongeant qui laisse entrevoir la naissance de mes seins. On peut être lesbienne et très féminine ; je me bats chaque jour pour le prouver.
— Si le résultat te plaît, c’est que ça en valait la peine, n’est-ce pas ? répliqué-je en lui faisant un clin d’œil.
— Si je n’étais pas aussi gay que tu es lesbienne, je serais sous le charme.
Un rire cristallin s’échappe de mes lèvres et secoue mes épaules.
— Maya, permettez-moi de vous complimenter, nous interrompt une femme qui n’a d’yeux que pour moi. Vos œuvres sont à couper le souffle.
— Félicitations, entends-je venir de quelque part sur ma gauche. C’est exceptionnel.
— Quel talent ! On ne s’en lasse décidément pas.
Ils sont tous séduits, absolument conquis. Leur enthousiasme ravit Phil et le soulage. Il ne le montre pas, mais ce vernissage est d’une importance cruciale pour lui. La galerie est en grandes difficultés financières, il a besoin de publicité, de bouche-à-oreille et de vendre des tableaux pour renflouer les caisses.
— Qu’est-ce que j’aime votre travail, me lance quelqu’un en opinant de la tête. Je trouve que cette collection est la plus aboutie de toutes.
— Ils te mangent tous dans la main, murmure Phil, très excité.
J’acquiesce sans exulter. J’ai bataillé dur pour en arriver à ce que mes peintures soient qualifiées d’art, à ce que je sois reconnue comme une artiste à part entière. Pendant des années, j’ai été critiquée, vilipendée, rejetée. Menacée même. Avec Phil, nous avons lutté pour avoir ne serait-ce que le droit d’exposer mes tableaux sans risquer le cocktail Molotov dans la vitrine ou l’appel au boycott dans les médias.
De quoi ont-ils donc si peur ? La contagion par le regard ? La banalisation de pratiques qu’ils jugent obscènes bien qu’elles aient toujours existé ? Je n’ai jamais compris. Pourtant, l’art fonctionne ainsi, il dérange, il irrite, il horrifie, et puis sans trop savoir pourquoi, il est encensé. J’attends le moment où mon travail aura sa place dans les plus prestigieux musées et galeries. Dans l’intervalle, je me contente de ces petites victoires et de la visibilité que des audacieux et courageux comme Phil m’offrent.
Ce soir, en les découvrant aussi enthousiastes, je me plais à penser que ce jour n’est plus si loin. Je ne vais pas tarder à récolter les fruits de mes efforts. La reconnaissance est à ma porte.
— Maya !
Un homme d’une élégance sans pareille me tend la main
— Vous êtes absolument sublime, et que dire de vos toiles ? Quelle sensualité ! D’un seul coup de pinceau, vous nous faites frissonner. C’est le signe des plus grands.
— Merci, Damien.
Son sourire s’élargit tandis qu’il s’approche, créant une intimité entre nous.
— Je vous ferai une excellente critique, je vous le promets.
Chroniqueur dans une émission culturelle à la radio, Damien a, comme la plupart des gens présents à ce vernissage, répondu à l’invitation de Phil. Sur la trentaine de curieux, plus de la moitié sont des journalistes, des blogueurs, et des professionnels dont la voix compte dans le monde de l’art. Certains sont ouvertement acquis à la cause lesbienne, d’autres pas du tout. Phil a vu grand. Il sait que je suis peut-être la seule parmi tous ceux qu’il expose, à attirer autant l’attention, alors, il en profite. Il veut qu’on parle de moi, qu’on raconte mes peintures et mon histoire, qu’on pousse les gens à venir jusqu’ici voir de leurs propres yeux de quoi il est question. Il espère une couverture médiatique importante avec de belles retombées à la clef. Mon but à moi est un peu différent. Si je comprends et partage ses préoccupations, je cherche surtout à combattre à coups de pinceau l’homophobie, les préjugés et les clichés sur les femmes.
— Phil appréciera, lui assuré-je en souriant.
Il me dévore des yeux, ce qui me met aussitôt très mal à l’aise. Par bonheur, mon ami s’échappe du petit groupe qui l’avait accaparé pour nous rejoindre.
— Maya, m’interpelle-t-il en me tirant par le bras… Pardon, Damien, je vous l’emprunte une seconde… Maya, vois-tu cette femme là-bas ?
Je suis son regard et m’arrête sur une silhouette postée devant l’œuvre maîtresse de ma collection : Sixty-Nine Under The Moon, un titre provocateur pour un tableau qui ne l’est pas moins.
— Qui est-ce ?
Perchée sur des talons aiguilles qui allongent ses jambes et les rendent interminables, les bras croisés, le dos bien droit, elle a beaucoup d’allure et l’air songeur.
— C’est Mathilde Garret. La Mathilde Garret.
Les yeux de Phil pétillent, je secoue la tête. Je ne vois absolument pas de qui il parle.
— Maya, quand même ! Ne me dis pas que tu ne connais pas Mathilde.
— Désolée de te décevoir, mais en effet, j’ignore qui est cette personne. Dans le cas contraire, tu peux me croire, je m’en souviendrais.
À nouveau mon attention se reporte sur elle. Elle n’a pas bougé de sa place, elle est toujours devant mon tableau, comme figée, ou fascinée peut-être ? J’avoue que je préférerais et de loin, cette seconde option.
— Mathilde Garret est le genre de personne que tu voudrais avoir pour amie. Elle tient un blog très populaire qui parle de peinture et de photographie. Elle peut lancer une carrière… comme ça, rien qu’en mobilisant les gens de sa communauté. Sérieusement, je n’arrive pas à croire que cette femme soit là est extraordinaire.
— Encore une qui juge sans jamais mettre les mains dedans, grincé-je, pour le coup, refroidie.
Je n’aime pas ces faiseurs de miracles, ces briseurs de rêves. Un artiste investit tout ce qu’il a dans son travail, son temps, sa sueur, ses tripes. Et certains se contentent de critiquer et de répandre leur bonne parole. Écrire un avis n’a rien de commun avec créer, mais ce sont eux qui comptent et nous, nous plions. Genoux à terre, nous sommes à leur merci. Je déteste ça, même si ce sont les règles d’un jeu auquel j’ai accepté de jouer.
— Elle a un goût très sûr, insiste Phil. Je lui ai envoyé une invitation sans grande conviction, mais elle est là, ce qui est bon signe. Et qu’elle fasse ainsi le pied de grue devant Sixty-Nine Under The Moon est excitant.
— Ah oui ?
— Ce tableau est vraiment à part, Maya. Il ne laisse personne indifférent.
— Elle est lesbienne ?
Phil rit.
— Navré, mais non. Ceci dit, qu’il captive une hétérosexuelle montre à quel point tu as tapé fort. Et juste.
— Tu penses qu’une critique d’art aussi populaire que tu le prétends, qui plus est hétéro, n’aurait rien de mieux à faire que s’extasier devant ma peinture ? commenté-je, dubitative.
Je trouve ça déroutant. Intéressant, mais très perturbant. Elle a dû avoir d’autres sollicitations pour la soirée, alors, pourquoi avoir choisi notre exposition ? Ma curiosité piquée, j’abandonne Phil pour aller le découvrir. J’entends mon ami me mettre en garde, me supplier même de bien me comporter ; je l’ignore. Je suis Maya Damon, je suis l’artiste-peintre à l’honneur et n’ai peur de froisser personne.
— L’art lesbien vous inspire ?
Elle sursaute avant de quitter mon tableau pour plonger ses yeux dans les miens. Ils sont d’un superbe vert, mais ce qui m’attire le plus sur ce visage pâle aux traits parfaits, c’est sa bouche. Rouge carmin. Pulpeuse. Sensuelle. Envoûtante.
— M’inspire, non, me retourne-t-elle d’une voix où percent autorité et assurance, m’intrigue plutôt. Vous êtes Maya Damon, n’est-ce pas ?
— On ne peut rien vous cacher.
Elle porte sa coupe de champagne à ses lèvres, je n’en perds pas une miette.
— Que pensez-vous de mon travail ? De cette toile en particulier ?
Je lui désigne Sixty-Nine Under The Moon, les yeux rivés sur cette bouche qui m’affole presque.
— Je ne suis pas particulièrement prude ou facilement déstabilisée, mais je la trouve à la limite de la provocation.
— La représentation de deux femmes qui font l’amour heurte toujours un peu la morale, répliqué-je en guettant sa réaction.
Ses joues se colorent, ses lèvres tremblent légèrement. Serait-ce que madame Garret est, malgré ce qu’elle affirme, plus impressionnable qu’il n’y paraît ? J’aime cette idée. Je l’aime beaucoup.
— La plupart du temps, les gens sont choqués. Outrés. Dégoûtés. Les bien-pensants hypocrites qui se croient mieux que tout le monde ont vite fait de cataloguer ces œuvres comme pornographiques. Trouvez-vous que cela en est ?
Mathilde se retourne sur la toile.
— Je ne le qualifierais pas ainsi, même si ce n’est pas à mettre devant tous les yeux. Il est particulièrement sulfureux, admettez-le.
Je hausse distraitement les épaules.
— Je suis lesbienne et peintre. Mes œuvres reflètent qui je suis, mes expériences et mes combats. Je peins des corps de femmes parce que c’est l’une des plus belles choses qui soient. Les femmes sont magnifiques, sexy, délicieuses. Elles font l’amour divinement bien. Elles sont dans le partage, dans l’émotion, dans la sensualité… ce tableau leur rend hommage.
— Vous considérez-vous comme une artiste engagée ?
— Absolument ! La cause lesbienne est mon moteur depuis toujours. Nous n’avons pas à nous cacher ou à avoir honte de qui nous sommes. C’est ce que j’essaie de dire au travers de mon travail. Et ce n’est pas en peignant des natures mortes que j’y parviendrai, n’est-ce pas ?
— Non, admet-elle, visiblement troublée. Non, en effet. J’ai fait quelques recherches sur vous et vos œuvres avant d’accepter l’invitation de monsieur Warner. Je voulais savoir où je mettais les pieds.
— Donc, vous étiez préparée. Je suis un peu déçue.
— Vous pensez réellement qu’on peut l’être ? C’est une chose que de lire des articles, ou voir des images sur un écran d’ordinateur, c’en est une autre que d’être face à l’original.
Elle se détourne à nouveau vers ma peinture. Mes lèvres s’étirent alors en un sourire un peu moqueur.
— Il paraît que vous êtes hétéro. Je vous avoue que je suis encore plus curieuse de connaître le fond de votre pensée.
Je l’observe tandis que son visage devient cramoisi.
— Est-ce qu’être face à deux femmes dans une position aussi explicite ne vous donnerait pas des idées ? On ne sait jamais, vous pourriez nourrir un fantasme…
— Bien sûr que non !
Pour éviter d’éclater de rire, je me mords l’intérieur de la joue. Mathilde ne se rend pas compte que je suis en train de la taquiner.
— Dommage, vous passez à côté du vrai message de ce tableau. Pour vous, ce ne sont que deux femmes, chacune la tête entre les jambes de l’autre, se livrant à un acte purement sexuel, alors qu’en réalité, c’est une célébration, des corps, du plaisir, et de la femme. Faire l’amour n’est pas qu’une rencontre mécanique, c’est une quête permanente de sensations.
Mathilde me dévisage avec une certaine gravité. Tout doucement, elle acquiesce.
— Je partage ce point de vue. J’irais même plus loin, ce que vous venez de décrire transpire littéralement de votre toile. Vous avez du talent, Maya, c’est indéniable. Vous suscitez les émotions y compris de la part de ceux qui ne sont pas forcément votre cible. Sixty-Nine Under The Moon est un hymne à la sensualité comme à la libération de la femme. Débarrassées de leur pudeur, ces deux-là se montrent telles qu’elles sont. Du moins, est-ce ce que je perçois si je fais l’effort d’aller au-delà de la première impression.
Je suis sans voix. Comment est-elle parvenue à ressentir autant alors qu’elle vient d’un univers si différent du mien ?
— Elles donnent autant qu’elles reçoivent. Et même si cela fait cliché ou qu’il est évident que je prêche pour ma paroisse, je vous assure que vous ne trouverez jamais un tel degré de complicité entre un homme et une femme. Seule une femme sait comment en satisfaire une autre.
Mes yeux dans les siens, je sens une vague de chaleur m’envahir. Est-ce le champagne et les compliments qui me montent à la tête, ou me retrouver à discuter amour et plaisir de la chair avec une critique d’art particulièrement séduisante ? Je l’ignore, mais mon corps bout au point que ma gorge est soudain très sèche. Mathilde semble également un peu troublée.
— Maya ! Maya ! Jen, une journaliste et tiktokeuse acquise à ma cause, nous interrompt comme une tornade et me saisit par le bras.
— Comment fais-tu pour être aussi douée ? Honnêtement, cette nouvelle collection est extra, et Sixty-Nine Under The Moon est un chef-d’œuvre. Waouh ! Il est si… excitant ! Rien qu’à poser mes yeux dessus, j’ai envie de faire l’amour.
J’éclate de rire tout en lançant à la dérobée des regards vers Mathilde.
— Bravo !
— Merci, Jen, murmuré-je avant de me pencher à l’oreille de Mathilde. Vous aussi vous êtes excitée ? C’est pour cette raison que vous êtes restée scotchée devant depuis si longtemps ?
Elle est cramoisie. Pas autant que le superbe rouge sur ses lèvres, mais on s’en approche. La voir réagir de cette manière me fait beaucoup d’effet.
— Maya, venez, je vais vous présenter une youtubeuse qui est suivie par deux cent mille personnes…
J’aurais voulu refuser, mais la laisse à contrecœur m’emmener.
— Le devoir m’appelle, soufflé-je à Mathilde.
Elle balaie mes excuses d’un petit mouvement d’épaules.
— Aucun problème, c’est vous la star de la soirée. Vous vous devez à vos invités. Je vais poursuivre ma visite.
— Vous vous sentez de taille ?
Vous avez aimé ? Vous voulez soutenir les refuges ?
« Sixty-Nine under the moon » est une lecture solidaire : les ventes sont intégralement reversées à des refuges pour animaux.

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