Chapitre 0 — Chapitre 1 : L'Île
- Chapitre 1 : L'Île
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Je me sentais un peu perdue. Le médecin m’avait préconisé du repos. Énormément de repos. Depuis combien de temps n’avais-je pas pris de vraies vacances ? À peine si je m’en souvenais. Jamais le temps pour ça, toujours bien trop à faire.
Ce fameux matin-là, j’étais partie au travail comme d’habitude, sans m’inquiéter de mon trajet, toujours identique jusqu’à mon bureau dans le centre de la petite ville de Chablis. J’avais roulé sans réfléchir et je m’étais retrouvée, deux heures et demie plus tard, sur une sortie d’autoroute à l’entrée de Besançon sans comprendre ce qui s’était produit. Burn-out… C’est comme ça que mon médecin avait expliqué cet « écart de conduite », en me gratifiant d’un arrêt de travail de trente jours.
— Et vu votre état, c’est non négociable ! m’avait-il devancée en me voyant ouvrir la bouche pour amorcer une protestation.
De retour chez moi et après avoir contacté mon employeur catastrophé, j’avais cherché des heures durant sur mon smartphone un lieu de villégiature calme et retiré. La Bretagne, pourquoi pas ? Cette région m’était inconnue, mais j’étais tombée sur des dizaines de photographies magnifiques ; et puis la température y était notablement moins élevée que dans le sud, et c’était à mes yeux un bonus déterminant.
Une chambre d’hôte toute simple avait retenu mon attention. La propriétaire, Madame Morvan, avait répondu favorablement à ma demande de réservation en consentant même un effort sur le prix. Je ne savais pas quand je pourrais reprendre le travail et un mois complet loin de tout allait sérieusement mettre à mal mon compte en banque. Les indemnités journalières de la sécurité sociale, elles, ne comprenaient pas de prime de panier ni autres rétributions liées aux concours remportés par mes vins.
Mais bon, après avoir tourné et retourné la question dans tous les sens, j’en étais venue à la conclusion que c’était un sacrifice indispensable. J’avais besoin de retrouver du tonus et la joie de vivre. Prendre un peu – beaucoup – de distance s’imposait. Un environnement et des gens nouveaux, ce serait parfait.
Et puis quoi qu’il en soit, je n’aurais pas été de bonne compagnie pour mes rares amis, tous bien accaparés par leur progéniture et leurs projets de carrière. Mes parents étaient âgés et je ne leur avais évidemment rien dit de ce qu’il m’était arrivé. Quant à une compagne, il y avait bien longtemps que j’avais cessé d’en chercher une. À force de déceptions de toutes sortes, je ne m’accordais plus que, de temps en temps, une aventure d’un soir en tentant de me convaincre qu’un jour je me réveillerais dans le lit de celle qui me serait destinée sans le savoir. La méthode Coué ne produisait pas d’effets miraculeux, mais au moins je restais positive…
Le taxi m’avait déposée sur le quai avec ma grosse valise en cette chaude journée d’octobre. Le soleil cognait déjà fort et j’attendais la navette qui assurait la traversée entre le continent et l’île de Forbann.
Je jetai un œil au cadran de la grosse montre qui s’étalait sur mon poignet. Treize heures. Voilà près d’une heure que je patientais là, en plein soleil. Je tirai ma valise jusqu’à un plot métallique pour m’y asseoir. J’en profitai pour tester l’application tensiomètre de mon smartphone.
Puisque le médecin l’a dit, c’est parti pour un journal de burn-out. Pas envie. 16/10. J’y noterai surtout ma tension, je pense. Puisqu’il me faut prendre l’air pour aller mieux, pourquoi m’infliger un carnet qui prend la tête ?
Je ne savais pas quel style de bateau s’occupait de la navette ni combien il embarquait de passagers par jour, je n’avais pas réussi à dénicher cette information. Une embarcation se rapprocha, dans un crachotis de moteur. Je profitai de la diversion pour refermer ce journal de malheur. À la barre, je distinguais maintenant une femme d’âge mûr qui paraissait vouloir accoster. Parvenue à ma hauteur, elle immobilisa son navire puis, quittant le poste de pilotage, lança un cordage dans ma direction. Je compris illico que l’endroit où je m’étais assise était justement celui où le bateau devait s’amarrer. Je me levai d’un bond en me confondant en excuses, qu’elle balaya d’un geste du bras accompagné d’un hochement de tête et d’un sourire avenant.
— Puisque vous êtes là, vous voulez bien passer l’haussière autour de la bitte, Mademoiselle Renaud ?
— Heu… Vous connaissez mon nom ? m’éberluai-je, oubliant pour le coup d’être surprise par les termes employés.
— Bien sûr ! Je suis le capitaine de ce rafiot, je sais qui je fais monter à bord ! Oui, c’est ça, vous prenez le cordage et vous me l’attachez au machin qui vous servait de siège, m’encouragea-t-elle. Si ça ne vous dérange pas, avant de repartir je dois passer faire quelques courses pour le père Salaün. Il a besoin d’œufs et de croissants pour demain matin.
— C’est que… J’ai ma valise, m’inquiétai-je tout en encordant avec application la large borne recourbée.
— Passez-la-moi, votre valise. On ne viendra pas vous la voler sur le Fest-Noz.
— Le … quoi ?
— C’est le nom du bateau, ma petite dame ! Ça veut dire fête nocturne, en breton.
Toujours souriante, elle tendait la main vers moi pour attraper mon bagage qu’elle souleva comme s’il n’était pas plus lourd qu’un tas de plumes. Elle le poussa dans sa cabine avant de sauter sur le quai d’un pied sûr.
— Moi, c’est Katell. Tout le monde m’appelle par mon prénom, ici. Si vous avez besoin d’un service, je suis toujours prête à aider. On y va ?
Elle agita devant moi des clés de voiture puis se dirigea tambour battant vers une vieille utilitaire dont la couleur improbable ne permettait pas de deviner si le véhicule avait été auparavant vert ou bleu. Elle ouvrit grand la portière du côté passager, m’invitant d’un geste à prendre place.
Je ne savais pas trop quoi dire, mais elle semblait impatiente d’en apprendre davantage à mon sujet, je le voyais dans les coups d’œil qu’elle me jetait de ses prunelles d’un bleu intense. À moins que ses œillades ne traduisent d’autres désirs.
Elle était svelte et encore attirante pour une femme à qui je donnais bien cinquante, voire cinquante-cinq ans. Autant dire pas loin du double de mon âge. Elle conduisait de façon agréable. Me concentrer sur sa conduite pour chasser les pensées déshonnêtes que son regard insistant insinuait en moi.
— Vous prenez vos vacances tard dans l’année... Je doute que les loisirs potentiels soient nombreux à cette période. Enfin, si ça vous intéresse, je possède un autre bateau pour la pêche au gros et les bains de soleil. Je ne vous vois pas tellement ferrer le thon ou l’espadon, mais pour la bronzette en mer, éventuellement…
Elle voulait me voir en maillot de bain ou je ne m’y connaissais pas.
— En fait je suis là pour prendre du repos.
— Ah… La santé ! Alors, pour le repos, l’île est parfaite ! Les boutiques touristiques sont fermées depuis une bonne huitaine déjà. C’est rare de voir des continentaux louer une chambre en cette saison. Vous ne serez que deux estivantes au milieu des rochers, les autres personnes habitent Forbann toute l’année.
— L’île ne me semble pas très grande...
— Oh, ça, vous en ferez vite le tour ! Pour vos repas, ne vous faites pas de souci. Le père Salaün prépare une tambouille, tous les jours à midi, samedi, dimanche et jours fériés compris. Il tient le pub. Il est un peu bourru, mais vous vous y habituerez.
— Madame Morvan m’avait prévenue qu’elle ne s’occupait pas des repas.
— Gwenola n’aime plus cuisiner depuis que son homme a été emporté par l’Ankou.
— L’Ankou ?
— Chez vous, c’est la dame à la faux. Chez nous c’est un bonhomme, c’est plus costaud. Et puis, en plus de la faux, il a une charrette pour sa moisson, c’est autrement plus commode !
— Ah ? D’accord.
La voiture s’immobilisa devant une boulangerie installée au rez-de-chaussée d’une maison à colombages d’aspect pluriséculaire.
— Je n’en ai que pour deux minutes. Vous devez être rudement fatiguée de votre voyage… La Bourgogne, c’est pas à côté !
Pour la seconde fois, je constatais qu’elle en savait infiniment plus long sur moi que moi sur elle. Je répondis par un sourire discret à celui, plein de charme, qu’elle m’adressait en refermant sa portière. Certes, elle se montrait assez déroutante dans sa conversation, mais je me dis qu’à part ça elle était plutôt pas mal, pour un pêcheur.
J’étais soulagée qu’elle ne me propose pas de l’accompagner lors de cette première escale. Je n’avais pas envie de me retrouver au centre des discussions ni d’avoir, à chaque présentation, à justifier ma venue hors saison dans ce trou paumé. Pas question d’alimenter la moindre rumeur ! Je ne m’étais pas exilée en Bretagne pour devoir affronter au quotidien les regards apitoyés des insulaires.
L’été avait beau être officiellement terminé, les rayons du soleil traversaient le pare-brise et je sentais la peau de mon cou rougir à vue d’œil. Mes grandes lunettes noires, dignes d’une starlette foulant le tapis rouge du festival de Cannes n’y pouvaient rien. Et je n’avais même pas pensé à emporter de crème solaire ! J’étais en train d’étouffer.
Mon regard se porta sur ma droite. Sauvée ! L’effet de serre ne m’aurait pas cette fois-ci : les vitres s’ouvraient manuellement. Une manivelle dans une voiture… Mais de quand datait ce tacot ? Qui disposait encore d’un tel système de nos jours ? Je bénis Katell d’appartenir à cette espèce rare. Même absente, cette drôle de bonne femme marquait des points. Je moulinai vigoureusement pour abaisser la vitre au maximum et passai ma tête entière à l’extérieur, en me disant que je n’étais pas près de faire la connaissance de l’Ankou. La consonance de ce nom me plaisait bien, au demeurant. Je fermai les yeux et profitai d’une petite brise fouettant mon visage quand une voix féminine me fit sursauter. Prise en flagrant délit de humage des embruns.
— L’odeur de la marée… Vaut mieux haute que basse ! commenta-t-elle en réveillant d’un tour de clé le moteur de la carriole et après avoir déposé ses emplettes dans le coffre. Vous, les continentaux, ça vous donne l’impression de vous évader, pas vrai ? Moi, c’est quand je bourlingue sur les vagues. Plus elles se déchaînent, et plus c’est excitant.
Je décidai de calmer ses ardeurs.
— Oh… je ne suis pas certaine de partager cet attrait pour les sensations fortes. Pour un baptême de l’eau, j’aime autant éviter la tempête.
Elle rit à gorge déployée, mais, étonnamment, je ne perçus aucune moquerie dans cet éclat. Au contraire, son rire un peu fort, sa voix enrouée de la femme qui a mené sa barque, tout dans ses attitudes m’enveloppait. Katell savait me mettre à l’aise. Elle se tut quelques instants pour observer la route. Mon regard suivit le sien. La côte s’avérait vraiment magnifique. Des prés jaunis par la chaleur estivale surplombaient des falaises se jetant à pic dans un océan bleu sombre. J’avais bien choisi ma destination. Mes épaules se relâchèrent, une partie de la tension accumulée ces dernières années se libéra. À ce rythme, je reviendrais radicalement détendue de ces quatre semaines de congés forcés.
— Là, on va à la ferme d’Isaline. On va revenir avec les œufs. On prendra trois poulets aussi, le père Salaün saura bien en faire quelque chose. Si j’ai un conseil à vous donner, Mademoiselle Renaud, c’est de goûter le rôti de porc confit. On commence avec une tranche, et puis deux… et y reste plus de rôti.
J’avais du mal à imaginer une femme sèche comme un piquet dévorer à elle seule une livre de cochonnaille.
— C’est que je ne sais même pas si je pourrai le conserver au gîte…
— Ça, chez Gwenola, pour sûr, manque pas de frigos !
— Vous m’avez convaincue, Katell. Après tout, je suis là pour me dépayser, alors, autant commencer par les spécialités gastronomiques !
— Suivez la guide ! lança-t-elle en garant notre carrosse, sur un clin d’œil à mon intention.
Nous repartîmes de chez Isaline les bras chargés de victuailles. À mon sens, Katell ne s’était pas seulement occupée des achats du père Salaün… Elle devait décidément souffrir d’un problème hormonal pour manger autant et brûler plus de calories qu’elle n’en consommait.
De mon côté, bien que je me contentasse souvent d’une tisane accompagnée d’un biscuit sec en guise de repas du soir, la perspective d’un bon rôti pour les dîners à venir me réjouissait. À ce régime-là, les poignées d’amour que mes soucis au travail avaient fait fondre ne tarderaient pas à reprendre leurs aises ! De toute façon, impossible de lutter contre un si lourd héritage familial : une constitution robuste qui se transmettait de mère en fille. Même Armande, ma sœur que l’on pensait plus fluette à la naissance, avait fini par s’élargir des hanches et développer un fessier rebondi.
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