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Son cœur est un rodéo · Karine Jetté

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Notre musique fait danser la foule à mes pieds. C’est un air enjoué, folklorique, très rythmé, que tout le monde ici semble bien connaître. La guitare acoustique laisse échapper des accords joyeux qui s’entrelacent subtilement au rythme bien marqué de la batterie. Dans la foule, les corps se déhanchent et certaines bouches chantent même à l’unisson.

Le cœur battant en cadence avec la musique, j’observe depuis la scène, légèrement en retrait dans l’ombre. Le soleil est presque couché, teintant le ciel d’une lueur rosée au loin, couvrant le monde du voile bleu monotone caractéristique du crépuscule. La lumière chaude et dorée de la scène illumine toutefois les visages, dessinant sur l’assemblée dansante un contraste magnifique. Inspirant profondément, je m’avance enfin dans la lumière. Ma main tremble sur le manche de mon violon. Je n’ai jamais joué dans une atmosphère aussi… enflammée, il n’y a pas d’autre mot. En fait, j’ai toujours joué de la musique classique, à mille lieues de ce que je suis sur le point de jouer ce soir. Je faisais partie d’un quatuor. Notre musique, douce et intemporelle, accompagnait normalement les mariages, banquets et autres rassemblements du genre. On nous écoutait d’une oreille distraite au fil de la conversation, on nous applaudissait poliment à la fin, et c’était terminé.

Mais ce soir, c’est une tout autre histoire. Je peux carrément sentir l’excitation de la foule ramper sur le sol jusqu’à mes pieds, pénétrer mon corps et faire vibrer mes veines. Je ne joue pas de la musique, c’est la musique qui joue de moi, qui guide chacun de mes gestes. Tout me paraît presque irréel.

La scène est située en pleine campagne et plusieurs têtes dans l’assemblée sont couvertes de chapeaux de cowboy. Au-delà de la foule, je peux distinguer la silhouette de quelques chevaux paissant paisiblement dans le crépuscule, près des caravanes disséminées dans le champ. Moi qui ne connaissais jusqu’à récemment que la musique classique, comment est-ce je me suis retrouvée ici, à jouer de la musique country, pour la soirée de lancement de cette association équestre ?

Assis sur une botte de foin à ma gauche, le guitariste me jette un coup d’œil assuré, me tirant de mes réflexions et me rappelant que c’est bientôt à moi de jouer. D’un geste vif, je lève mon archet jusqu’aux cordes. Les notes se mettent à couler toutes seules, tournoyant en harmonie avec les autres instruments, avec cette allégresse qui caractérise si bien le son du violon. Je sens la réaction de la foule plus que je ne la vois, sur cette scène complètement inondée de lumière. Leur attention m’enveloppe complètement, comme une étreinte chaleureuse. C’est d’abord un peu déstabilisant, puis une douce ivresse me remplit. J’ai l’impression de ne plus faire qu’un avec le public, je peux sentir que les spectateurs boivent notre musique avec avidité. J’adore ça… Un sourire étire mes lèvres et je me détends tout d’un coup, me laissant emporter par la frénésie de la mélodie.

Nous jouons plusieurs morceaux. Notre répertoire, monté un peu à la dernière minute, comporte un mélange de vieux succès québécois, de chansons country américaines et de pièces folkloriques instrumentales. La foule suit le mouvement, tantôt endiablée au rythme d’une gigue, tantôt bercée par la mélodie mélancolique d’un classique country. Sur plusieurs chansons, je me contente d’ajouter quelques notes subtiles à la trame de fond pour accompagner la guitare et le chant qui prennent toute la place, alors que sur d’autres, le violon prend le contrôle et part dans un solo effréné. C’est un genre musical qui m’était tout à fait étranger jusqu’à tout récemment, mais mes doigts experts suivent la cadence sans difficulté et livrent un spectacle exceptionnel. J’ai l’impression que nos cœurs battent tous à l’unisson.

Soudainement, deux personnes attirent mon attention dans l’assemblée. Deux jeunes femmes, à peine plus vieilles que moi, se meuvent lentement l’une vers l’autre pour joindre leurs lèvres dans un baiser passionné. L’une d’elles glisse sa main sous la camisole de l’autre alors qu’elles bougent lascivement leurs hanches, sur un rythme lent pas du tout synchronisé avec la musique. Mes doigts s’emmêlent et je fais un trémolo involontaire, m’interrompant avec confusion. Je m’empourpre. Ses yeux se fixent sur moi… Des yeux verts, brillants d’une lueur d’excitation. Elle me défie du regard, remarquant vraisemblablement mon embarras. Je ferme les yeux, laisse la musique me prendre sous son aile et, en moins de deux, je reprends en cadence avec les musiciens. Personne d’autre ne semble avoir remarqué ma petite imperfection ou, du moins, ça leur est égal. J’ai l’impression d’avoir les jambes molles maintenant. Je n’ai jamais eu le trac ainsi. Je n’ose plus la regarder, mais je sais qu’elle me fixe toujours. Avec la fierté qu’il me reste, je respire profondément et reprends le dessus, improvisant soudain une montée de notes mélodieuses.

Mon solo spontané attire le regard de Seb, qui me sourit d’un air surpris mais approbateur par-dessus sa guitare. Je lui souris, tentant de me recentrer dans le moment présent. Après quelques chansons, je suppose qu’elle a dû passer à autre chose et la tentation de regarder dans sa direction devient plus forte que moi. Je promène mon regard sur la foule et localise rapidement le couple à droite de la scène. Assise sur une clôture en bois rustique, elle serre les épaules de sa copine appuyée entre ses cuisses. Elle porte un chapeau de cowboy, ses longs cheveux sombres légèrement ondulés tombant comme une cascade sauvage sur ses épaules. Son teint foncé trahit de longues heures passées sous le soleil. Elle porte une camisole blanche, sous une chemise à carreaux laissée ouverte, des jeans troués aux genoux et des bottes de cuir pointues. Ses vêtements sont amples, mais ne dissimulent pas entièrement sa forte carrure et son corps finement musclé. Elle dégage quelque chose de vraiment unique… Une assurance, une force de caractère, une certaine audace… Je la regarde passer ses bras autour de sa copine et lui murmurer quelque chose à l’oreille, enfouissant son nez dans ses cheveux blonds parfaitement bouclés. Elles sourient toutes les deux, perdues dans un moment complice qui n’appartient qu’à elles. Sa copine est habillée de façon plus féminine, avec un short en jeans et un haut en dentelle couleur crème. Mais c’est la première qui retient vraiment mon attention. Ses longs doigts. La façon dont elle la touche… Je retiens mon souffle lorsque ses yeux verts retrouvent les miens. Je ne me détourne pas cette fois, j’en suis incapable. Elle me fixe d’un air indéchiffrable qui envoie un drôle de fourmillement dans tout mon corps. Je me perds un moment dans son regard, puis me détourne rapidement, plus confuse que jamais et résolue à ne plus regarder dans cette direction pour le reste de la soirée.

Les dernières chansons de notre répertoire me semblent passer à une vitesse ahurissante. Je suis surprise quand je réalise que nous terminons déjà notre pièce finale. La dernière note s’étire, se mêle aux cris de joie et aux sifflements de la foule avant de s’y dissoudre en un silence vibrant d’intensité. Je me suis vraiment bien amusée, mais je dois admettre que ne suis pas mécontente d’avoir terminé. Nous saluons l’assemblée ; Seb et Mathieu me guident d’une main sur chaque épaule et me présentent à la foule en guise de remerciement. Je rougis sous la salve d’applaudissements, un sourire radieux et probablement un peu idiot sur le visage.

Nous nous échappons en douce vers les coulisses, une agréable euphorie enivrant tous nos sens. Après de longues minutes, les applaudissements finissent par diminuer et la foule commence à se disperser, laissant le silence de la campagne reprendre ses droits. Les oreilles qui bourdonnent après avoir été exposées à un nombre aussi grand de décibels, je range méthodiquement mon instrument, encore un peu sous le choc de ce qui vient de se passer. Quelle soirée…

— Tu as été géniale, Mia…

Je referme mon étui d’un coup sec et passe la sangle sur mon épaule, souriant aux deux garçons qui me remercient avec une nouvelle tape amicale dans le dos. En descendant les escaliers au fond des coulisses, je retrouve le visage familier d’un vieux cowboy appuyé contre la rambarde.

— Salut, papa…

— Wow ! Tu as été absolument époustouflante, ma belle.

Il passe son bras autour de mes épaules pour me serrer chaleureusement, puis on se dirige ensemble vers sa caravane. Nous marchons rapidement en parlant du spectacle de ce soir et je me rends compte que je lui dois un remerciement. Quand j’ai perdu ma place au sein du quatuor dont je faisais partie, j’étais vraiment chamboulée… Mon père avait justement entendu parler de ce groupe, qui cherchait désespérément une violoniste pour le spectacle qu’ils donneraient pour son association équestre. Il m’en avait fait part avec un enthousiasme démesuré. Avec le recul, j’ai un peu honte de ma réaction initiale, qui n’avait pas été particulièrement chaleureuse ou réceptive. De toute évidence, il cherchait simplement à m’aider à passer par-dessus ma déception. Finalement, je suis vraiment contente de m’être laissée convaincre. En explorant un tout nouveau style de musique, j’ai l’impression d’avoir ajouté une corde à mon arc, plutôt littéralement d’ailleurs. Je pile sur mon égo et lève les yeux vers lui.

— Merci, je suis contente que tu m’aies trouvé ce contrat, papa. C’est plutôt amusant, finalement, d’essayer quelque chose de nouveau.

— Ah ! Mais… je… De rien, Mia.

Il m’offre son large sourire typique de père fier et légèrement embarrassé qui ne sait pas trop quoi répondre. Je le sens très émotif alors je n’en rajoute pas plus. Soudainement prise de fatigue, je suis soulagée d’arriver à sa tente-roulotte. Je dépose mon instrument et m’installe au bord du feu, me laissant tomber avec lassitude dans une chaise de camping pliante. Un soupir franchit mes lèvres malgré moi. Si seulement ma vieille voiture n’était pas tombée en panne, j’aurais pu rentrer à la maison tout de suite au lieu de devoir rester ici toute la fin de semaine… D’un autre côté, c’était plutôt généreux de la part de papa de m’offrir de rester avec lui… Je l’observe du coin de l’œil alors qu’il contourne le campement pour aller gratifier son cheval, Caleb, d’une caresse affectueuse sur le museau.

Je ne suis pas particulièrement proche de mon père, surtout depuis le divorce de mes parents… Du haut de mes vingt-et-un ans, il n’est pas rare que je le trouve incroyablement ringard et que nos opinions sur un sujet donné soient diamétralement opposées. Nous passons quelques minutes à contempler les flammes en silence, puis je me lève en m’étirant, l’avant-bras déjà un peu ankylosé après avoir joué du violon avec autant de passion toute la soirée.

— Je vais aller me coucher… Bonne nuit, papa.

J’entre dans sa caravane et trouve mon sac en tâtonnant dans la pénombre. J’enfile rapidement un vieux t-shirt et mon pantalon de pyjama en flanelle, puis je me glisse sous les draps. La fenêtre-moustiquaire à demi ouverte me laisse entrevoir le ciel étoilé au-dessus de la tente-roulotte. J’observe la ceinture d’Orion qui scintille sur son lit de satin noir et me laisse sombrer dans un sommeil agité. Cette nuit-là, je rêve que je suis de nouveau sur scène, à dos de cheval, et que je joue le Canon de Pachelbel pour une foule d’yeux verts identiques qui me fixent intensément.

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