Chapitre 0 — Chapitre 1
Sortir de l'ombre · Carine Garelec
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Elizabeth referma la porte de son bureau avec un claquement sec qui fit sursauter Clara derrière son écran d’ordinateur. À quarante-cinq ans, elle dégageait une élégance naturelle qui ne passait pas inaperçue. Ses cheveux blonds mi-longs et ondulés encadraient harmonieusement son visage, et ses yeux d’un vert émeraude lui donnaient ce regard captivant qui faisait souvent tourner les têtes. Jetant un coup d’œil à sa montre, elle grimaça : encore en retard pour récupérer les enfants. Emma l’attendait au collège et Lucas venait de lui envoyer un message agacé depuis le lycée. Elle attrapa son sac à main d’un geste pressé, ses talons claquant sur le parquet alors qu’elle traversait l’open space de l’agence immobilière Prestige Habitat nichée dans le Marais.
— Salut tout le monde ! lança-t-elle en passant devant le bureau d’accueil où Clara et Jennifer, les secrétaires de l’agence, levèrent la tête de leur travail.
— Salut toute seule ! répondirent-elles en chœur, leur petit rituel quotidien qui ne manquait jamais de la faire sourire, même dans la précipitation.
— Course contre la montre ? demanda Jennifer avec un sourire complice.
— Comme d’habitude ! répondit Elizabeth par-dessus son épaule, poussant déjà la porte d’entrée.
Le trajet jusqu’au lycée se fit dans un concert de klaxons, Elizabeth slalomant entre les voitures avec une dextérité née de l’habitude. La circulation parisienne était particulièrement dense en cette fin d’après-midi. Lucas l’attendait devant l’entrée du lycée, son sac négligemment jeté sur l’épaule, les écouteurs vissés aux oreilles. À quinze ans, son fils aîné cultivait déjà cette attitude d’adolescent blasé qui l’exaspérait autant qu’elle l’attendrissait.
— Désolée pour le retard, dit-elle alors qu’il s’engouffrait dans la voiture.
Un haussement d’épaules lui répondit. Direction le collège où Emma, sa cadette de treize ans, discutait avec animation avec deux copines. Contrairement à son frère, elle bondit dans la voiture avec enthousiasme, ses longs cheveux bruns dansant autour de son visage.
— Maman, je peux aller chez Léa samedi ? Il y a une soirée pyjama et…
— On en parlera à la maison, coupa-t-elle, déjà concentrée sur la dernière étape : récupérer Louise, huit ans, à la garderie de l’école primaire.
Une fois tous les enfants rassemblés, la routine du soir s’enclencha comme une mécanique bien huilée. Installation à la table de la salle à manger pour les devoirs, Elizabeth jonglant entre les exercices de maths de Louise, la rédaction d’Emma et les grognements de Lucas, qui prétendait n’avoir besoin d’aide pour rien. Entre deux réponses aux questions de ses enfants, elle consultait discrètement ses messages pour voir si son client indécis s’était finalement décidé pour l’appartement. Être agent immobilier dans une petite structure comme Prestige Habitat signifiait jongler entre obligations professionnelles et familiales. Sa directrice d’agence lui accordait la souplesse nécessaire pour organiser ses rendez-vous autour des horaires scolaires, lui permettant ainsi d’assurer elle-même les trajets du matin et d’être présente pour ses enfants en fin d’après-midi. Cette flexibilité était précieuse, même si, comme tous ses collègues, elle travaillait le samedi et que les sollicitations professionnelles grignotaient invariablement chaque moment de répit.
— Maman, je comprends pas cette multiplication, pleurnichait Louise.
— M’man, t’as vu mon texte ? demandait Emma.
— Je peux aller dans ma chambre ? J’ai presque fini, négociait son fils.
Entre deux exercices, elle préparait le dîner tout en écoutant sa cadette lui raconter les derniers potins du collège. La cuisine s’emplit peu à peu d’odeurs de sauce tomate et de basilic, pendant que les devoirs s’achevaient tant bien que mal.
Le repas se déroula dans un joyeux brouhaha, sa benjamine racontant sa journée avec force détails, Emma tentant encore de négocier sa soirée pyjama, et son aîné tapotant avec discrétion sur son portable sous la table. Elizabeth essayait de suivre les conversations tout en planifiant mentalement sa journée du lendemain : trois visites programmées dans des quartiers éloignés les uns des autres, un compromis à préparer, et cette réunion d’équipe qu’elle ne pouvait pas manquer une fois de plus.
— Les téléphones, maintenant, annonça-t-elle une fois les assiettes rangées dans le lave-vaisselle.
— Encore cinq minutes ! plaida Emma.
— J’ai pas fini ma partie, protesta Lucas.
— C’est la règle, vous le savez, insista la mère de famille, tendant la main.
Après les dernières protestations d’usage, les portables atterrirent dans le panier prévu à cet effet. Louise monta la première, pendant que les aînés se préparaient pour la nuit en traînant des pieds.
Une fois les enfants couchés, le calme retomba enfin sur l’appartement. Thomas n’était toujours pas rentré. Elizabeth s’installa dans le canapé du salon, son téléphone à la main, surfant sur les réseaux sociaux pour tromper sa solitude.
C’est alors qu’une annonce retint son attention. Une journaliste pour un grand magazine, Marie Delcourt, lançait un appel à témoignages : « Ces femmes de l’ombre qui font tourner le monde ». Elle recherchait des mères qui orchestraient tout au quotidien : la gestion des enfants, l’intendance domestique et surtout leur carrière professionnelle. « Êtes-vous de celles qui portent leur famille à bout de bras ? Sur qui repose le poids constant de l’anticipation et une charge mentale permanente, pendant que votre conjoint progresse sereinement dans sa vie professionnelle ? Partagez votre expérience pour notre prochain dossier », invitait la journaliste.
Elle resta saisie par la justesse de ces questions. Chaque mot semblait extrait de son quotidien. Elle qui enchaînait les visites immobilières entre deux urgences familiales, qui transformait ses pauses du midi en sessions de courses express, qui planifiait les vacances pendant que son mari s’immergeait dans ses dossiers. Ces derniers temps, son rôle d’épouse et de mère s’était dissous dans une fonction de coordinatrice familiale à plein temps. L’appel de la journaliste résonnait comme une évidence : elle n’était pas seule dans cette course perpétuelle.
Son doigt survola plusieurs fois le bouton « contact » avant qu’elle ne se décide. Elle repoussa machinalement une mèche blonde ondulée derrière son oreille, un geste qu’elle faisait souvent quand elle hésitait. Ses yeux verts fixaient l’écran avec concentration. Après tout, c’était sans risque, juste un témoignage anodin. Peut-être même que partager son expérience de femme travaillant dans l’immobilier jonglant entre les responsabilités familiales et les exigences d’un métier basé sur la disponibilité pourrait aider d’autres femmes dans sa situation ?
Le message qu’elle avait rédigé était court, presque impersonnel. Ses doigts tremblaient légèrement quand elle appuya sur « envoyer ». Le petit son caractéristique de l’envoi de l’e-mail résonna comme un point de non-retour.
Après avoir envoyé son e-mail à Marie Delcourt, elle alluma distraitement la télévision. Une série policière défilait à l’écran, mais son esprit vagabondait ailleurs. Avait-elle bien fait d’écrire à cette journaliste ? Après tout, son témoignage n’avait rien d’exceptionnel. Des femmes comme elle, il devait y en avoir des milliers. Et puis, que dirait Thomas s’il apprenait qu’elle voulait se confier à une inconnue sur leur vie de famille ?
Le bruit d’une clé dans la serrure interrompit ses réflexions.
Son mari apparut dans l’embrasure de la porte, sa mallette d’avocat à la main, la cravate desserrée.
— Les enfants dorment ? demanda-t-il en se penchant pour l’embrasser.
— Depuis une heure. Emma négocie pour une soirée pyjama samedi.
Il se laissa tomber à côté d’elle dans le canapé.
— Dure journée ?
— La routine. Deux visites annulées au dernier moment, une signature qui a failli capoter, et Louise qui ne comprend toujours pas ses multiplications.
Elle se blottit contre lui.
— Et toi ?
— Une plaidoirie reportée, trois nouveaux dossiers sur mon bureau, et un stagiaire complètement dépassé.
Il passa un bras autour de ses épaules.
— Mais là, tout va bien.
Ils restèrent un moment ainsi, enlacés devant la télévision qu’ils ne regardaient pas vraiment. Thomas était préoccupé par le dossier Hermon qui lui avait valu tant d’heures supplémentaires cette semaine. Il était conscient de rentrer tard trop souvent, et le regard fatigué d’Elizabeth ne lui échappait pas. Un sentiment de culpabilité le traversa brièvement, aussitôt balayé par la conviction qu’il faisait ce qu’il fallait pour leur avenir. Sa promotion récente comme associé représentait l’aboutissement de dix années d’efforts, et sa femme comprenait sûrement ces sacrifices temporaires. Il se promit de se libérer pour le prochain week-end, comme il se l’était déjà promis le mois dernier, avant que cette affaire urgente ne surgisse. Elizabeth, elle, sentait la respiration régulière de son mari contre elle, ce rythme familier qui avait bercé tant de leurs soirées. Elle hésita à lui parler de l’article, puis se ravisa. Peut-être que la journaliste ne la contacterait même pas. À quoi bon soulever des questions qui risquaient de perturber ce fragile équilibre qu’ils maintenaient au quotidien ?
— On va se coucher ? proposa-t-il en étouffant un bâillement.
Elle acquiesça. Tandis qu’ils se préparaient pour la nuit, elle jeta un dernier coup d’œil à sa boîte mail, tout en repensant à sa journée du lendemain : elle devait passer à l’agence tôt pour préparer les documents avant sa première visite. Toujours rien dans sa boîte de réception. Bien sûr, il était tard, se dit-elle en se glissant sous la couette. La journaliste devait avoir d’autres choses à faire que de répondre dans l’heure à tous les témoignages. Elle programma son réveil quinze minutes plus tôt que d’habitude — ces quinze minutes qui lui permettraient peut-être de prendre une vraie douche plutôt qu’une toilette express. Demain serait un autre jour, avec son lot de défis et d’équilibrisme entre vie professionnelle et vie familiale.
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