Chapitre 0 — Prologue
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Sous les Cendres de Kandahar · Kyrian Malone
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Vous n’avez aucune idée de ce que le mot « mourir » signifie… pas tant que vous ne l’avez pas déjà vécu, pas tant que votre propre esprit vous souffle que le moment est venu. Il ne s’agit pas d’une simple chute dans l’obscurité et ce n’est pas non plus un long couloir blanc baigné de lumière divine. Non, avant ça, il y a une mécanique cruelle, un processus qui vous échappe seconde après seconde, alors que votre corps – ce maudit corps – refuse de vous obéir et vous fait souffrir…
La Commandante Sullivan était en train de mourir. Elle le savait et c’était bien ça, le pire.
Allongée sur le sol éventré d’une rue de Kandahar, son sang s’échappait en une marée écarlate. Il se mêlait à la poussière et imbibait la toile râpée de son treillis. Son fusil gisait à quelques centimètres de ses doigts, inutile.
À quoi bon ? Elle n’avait plus la force de le saisir. Tout autour, la guerre continuait de rugir. Des tirs sporadiques crépitaient, parfois proches, parfois lointains. Une explosion fit trembler le sol, soulevant un nuage de gravats et de cendres. Une odeur de poudre, de chair brûlée et de sang lui emplit les narines. Elle aurait voulu tourner la tête pour voir ce qu’il restait de son unité, mais ses muscles refusaient d’obéir. Son souffle était court, faible. Son gilet pare-balles n’avait pas suffi à arrêter l’impact et elle sentait la plaie béante sous son flanc, le sang qui s’en écoulait lentement. Une sensation de froid étrange s’infiltrait sous sa peau, plus profonde que la douleur elle-même.
Sa tête tournait, les contours du monde se brouillaient, telle une image tremblante ou une radio mal réglée. Leyla tenta d’inspirer, mais l’air refusait de remplir ses poumons. Une toux la secoua, et un goût métallique envahit sa bouche.
Et puis… sa vie défila. Ce n’était pas un flot de souvenirs heureux, non, ce qu’elle revoyait, c’étaient eux : les hommes qu’elle avait tués, ceux qui, une seconde plus tôt, tenaient encore une arme, criaient, respiraient, avant que tout ne s’efface dans un claquement de doigts.
Elle les avait abattus proprement, avec efficacité et discipline. Elle n’avait pas hésité et ne regrettait aucun de ses meurtres. Les défunts étaient des ennemis déclarés, d’autres n’avaient peut-être jamais eu leur place sur la liste. Mais c’était ça, la guerre : tuer avant d’être tuée.
Un éclat de rire voulut lui échapper, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Elle avait suivi les ordres, comme d’habitude, même quand ceux-ci étaient absurdes, même quand ils n’avaient aucun sens, même quand ils condamnaient des innocents, des gamins qui n’avaient rien demandé, des civils qui se trouvaient juste là, au mauvais moment. Il était trop tard pour y penser.
Un grondement sourd retentit. Était-ce le moteur d’un véhicule blindé, d’une frappe aérienne ? Leyla n’en savait rien. Puis… elle vit une lueur, un éclat rouge, un autre bleu. Le monde reprenait un semblant de contours, certes lointains, flous, mais bel et bien présents.
C’était des gyrophares et la seconde suivante, une sirène déchira la nuit, couvrant les tirs, hurlante, perçant son crâne comme une lame.
Leyla voulait leur dire que ça ne servait à rien, qu’ils ne sauveraient qu’un corps déjà condamné, mais quelque chose au fond d’elle, refusait de lâcher prise. Était-ce cela l’instinct de survie ?
Et alors que l’obscurité tentait de l’engloutir, quelque chose – ou plutôt quelqu’un – l’agrippa, la traîna hors des gravats. Ses muscles refusaient d’obéir, sa tête ballottait mollement tandis qu’une force invisible l’arrachait à la terre ensanglantée.
Leyla aurait voulu protester, lui dire de la laisser, que c’était inutile, une vraie perte de temps… qu’il valait mieux la laisser crever ici comme tant d’autres que de risquer sa vie. Mais aucun son ne quitta sa gorge. Au lieu de cela, sa joue heurta du béton froid. Ses paupières papillonnèrent, s’ouvrant sur une silhouette penchée sur elle, ses traits dissous par une épaisse fumée. C’était une femme... blonde. Son regard était d’un bleu profond.
Puis une seconde explosion tonna derrière elles et un souffle souleva un nuage de poussière. Des débris sifflèrent dans l’air et l’endroit exact où elle gisait une seconde plus tôt était désormais un cratère fumant.
Un gémissement rauque lui échappa. Un spasme secoua son ventre meurtri. Elle était en vie, trop en vie… et ça faisait mal. Elle se fit encore traîner tandis que chaque mouvement lui envoyait des éclairs de douleur dans le flanc. Sa respiration était hachée, chaque inspiration, une lame qui lui transperçait les côtes.
Elle se retrouva dans un bâtiment éventré, une boutique de matériel électronique saccagée par la guerre. Des étagères renversées, des fils électriques pendouillant du plafond, des écrans brisés.
La femme l’allongea doucement contre le sol poussiéreux, à l’abri d’un comptoir renversé. Les balles sifflaient toujours dehors, des cris résonnaient autant que d’autres explosions plus loin.
— Restez avec moi, je vais vous aider…
Leyla serra les dents. L’adrénaline l’empêchait de sombrer et elle sentit des mains ouvrir son gilet tactique et découper son treillis au niveau de la blessure.
— Ce n’est pas beau à voir, commandante ! souffla la femme.
Une pression ferme s’exerça sur son abdomen. Leyla grogna, la douleur remontant comme une vague brûlante dans sa poitrine.
— C’est probablement un éclat d’obus et ça saigne beaucoup.
Leyla ferma les yeux un instant. L’information n’avait rien de nouveau. Son propre corps lui hurlait déjà qu’il était en train de la lâcher, alors pourquoi cette inconnue lui expliquait-elle en détail la situation ? Elle sentit quelque chose d’humide contre sa peau... de l’alcool... L’odeur agressa ses narines et elle sentit une aiguille perforer sa peau.
— Je vous injecte un anesthésiant. Vous allez sombrer un moment.
De façon contreproductive à son souhait d’en finir, Leyla força ses paupières à rester ouvertes. Elle ne voulait pas céder, mais déjà, une chaleur diffuse envahissait son bras, remontant depuis l’aiguille plantée dans sa peau. C’était un feu lent, apaisant et la douleur qui lui vrillait le flanc depuis ce qui lui semblait être une éternité, s’émoussait, comme si on l’emportait, centimètre par centimètre, loin de son corps. Ses muscles tendus comme des câbles d’acier se relâchèrent enfin. Un vertige doux l’enveloppa et Leyla sentit son propre corps s’effacer. L’impression étrange d’être là sans vraiment y être, elle tenta de fixer la silhouette blonde penchée sur elle dont elle constatait à retardement les traits plein de poussière.
— Mais… qui êtes…
Les mots s’étiolèrent.
— Ça va aller. Je m’occupe de vous.
La voix lui parvint comme à travers un mur d’eau et puis plus rien.
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Commentaires (3)
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C'est d'une puissance...
Ce prologue donne envie de poursuivre la lecture
Une tuerie, comme d'hab 🥰