Spirit de Noël · Chimâne K. Norsange
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— Une voiture téléguidée ? Non. Des Legos ? Non ! Il en a déjà beaucoup. Une console ? Non, non et non ! Pas les grands magasins, la foule, le bruit ! Je dois chercher autre chose.
Au volant de son tout nouveau cabriolet rutilant, Flore peste à haute voix. Nous sommes à la veille de Noël, elle n’a toujours pas de cadeau pour son neveu de six ans. Surbookée, comme à son habitude, elle a laissé passer le temps, sans se préoccuper du petit. Pourtant, elle n’avait que cette idée à trouver ! Pour le reste de la famille, ce sera comme les années précédentes : son père et son beau-frère auront une bouteille d’un grand cru et sa sœur, Margot, un flacon de parfum. Chaque fois, ils semblent heureux de leur présent : pourquoi changer ? En pensant à Margot et, surtout, à toutes les bêtises qu’elles ont pu faire malgré leur différence d’âge assez importante, Flore se dit que son neveu a besoin d’un ami. Le gamin est très solitaire et cela l’inquiète un peu.
— Un chat ? Oui, ça, c’est une bonne idée ! Les gosses, ça aime les bestioles !
Satisfaite de sa trouvaille, Flore freine doucement puis s’arrête au feu rouge. Une femme âgée traverse la route sur le passage piéton. L’automobiliste l’observe distraitement en pensant à son prochain rendez-vous. Si elle vend la villa Romani avant la fin de l’année, elle aura largement dépassé le montant de ses commissions annuelles habituelles. Le feu devient vert, l’agente immobilière accélère le sourire aux lèvres. Elle visualise déjà le chiffre énorme au bas de son relevé de banque. Le cabriolet fait à peine cinq mètres avant que sa conductrice ne soit obligée de piler. Heureusement, les services de la ville ont salé cette portion de route et la voiture se stoppe net sans glisser. Une mini boule de poils, emmitouflée dans une sorte de pull aux couleurs de Noël, s’est échappée des bras de la petite vieille qui vient de traverser. La grand-mère, paniquée, tire sur la laisse de toutes ses forces. Mais, sans les excellents réflexes de Flore, le toutou aurait fini en carpette. Les deux femmes expirent bruyamment. Flore redémarre pendant que le roquet retrouve le giron réconfortant de sa propriétaire pour un gros câlin. Le lien unissant les deux êtres a frappé la jeune tante et tout en bifurquant pour rejoindre la rue de la villa, elle réfléchit de nouveau au cadeau de son neveu :
— Un chien ! C’est encore mieux qu’un chat. Ça lui fera un ami pour jouer.
Persuadée d’avoir trouvé une partie de la solution à son problème, Flore fonce désormais à son rendez-vous l’esprit léger. D’ici deux minutes, elle rencontrera le futur heureux propriétaire d’une habitation de quatre cents mètres carrés avec vue sur la mer. Le troisième visiteur sera forcément le bon ! Enfin, elle l’espère ! Tous les possibles acquéreurs ne peuvent être obsédés par la taille de la piscine. Boostée à bloc, elle se remémore la liste des avantages du domaine :
— Splendide panorama, parc immense, décoration d’une grande architecte d’intérieur juste avant la mise en vente…
Une sonnerie dans son oreillette vient perturber son énumération. Agacée, Flore prend néanmoins la communication :
— Allo ?
— Bonjour, patronne. Je suis désolée mais votre rendez-vous a annulé. Le client a dit texto : « Je ne travaille qu’avec des gens ponctuels ».
— Dix minutes, ce n’est rien ! Rappelle-le ! Je suis au bout de la rue.
— C’est inutile, patronne, il est parti. Il a fait le tour extérieur sans vous, il ne trouve pas la piscine assez grande.
De rage, la directrice de l’agence immobilière donne un coup de poing dans son volant. Cependant, elle sait reconnaître une erreur quand elle l’a commise et arriver en retard en était une belle. Ça lui apprendra à ramener une jolie poupée pour la nuit alors qu’elle doit se lever tôt le lendemain. Leurs ébats ont été intenses, mais valaient-ils réellement la perte de sa commission ? Au souvenir de leur dernière étreinte, Flore acquiesce silencieusement avec un large sourire. Seulement, désormais, il faut réparer son manque de professionnalisme.
— Julie ! Appelez le directeur de Gasco. Comment se nomme-t-il déjà ? Ah oui, Van Den quelque chose…
— Van Den Moose, patronne.
— C’est exact ! J’ai entendu dire que sa femme en avait assez de vivre en centre-ville.
L’espoir renaît. Flore le sait, elle doit absolument se débarrasser de cette villa. Plus le temps passe, plus les chances de la vendre au prix demandé diminuent. Il va bientôt falloir le revoir à la baisse même si elle n’a pas envie de s’asseoir sur un seul petit pourcentage de sa commission.
— Vous êtes certaine ? Les gens n’aiment pas trop qu’on les dérange la veille de Noël. En plus, je dois partir.
— Partir ? Mais où ?
— À l’aéroport, patronne. Je vous l’ai dit, ma mère vient passer les fêtes de Noël avec moi, cette année. Son avion se pose dans un quart d’heure. Je vais me prendre un savon si je ne décampe pas maintenant.
Flore ne se souvient absolument pas avoir eu connaissance des projets de Julie mais valide son avis pour Van truc muche. Noël est une période particulière où les gens observent volontiers une pause dans leur vie trépidante.
— Vous l’appellerez jeudi en arrivant alors. Au revoir, Julie !
— Joyeux Noël, patronne !
Dépitée, Flore enlève son oreillette sans un mot. Pourquoi lui souhaiter un joyeux Noël ? Pour elle, et Julie le sait très bien, ces fêtes de fin d’années ne représentent que retards et perte d’argent. En plus, sa matinée est fichue. Tellement persuadée de vendre au riche homme d’affaires, elle a annulé tous ses rendez-vous suivants pour s’occuper de la paperasse. Résolue à ne pas perdre plus de temps, Flore décide de trouver un élevage de chiens dans les parages. Avant de faire demi-tour, elle se gare tout en interrogeant internet. La carte qui apparaît est immédiatement agrandie et… Bingo ! Exactement ce qu’il lui faut à moins d’un kilomètre ! Un clic et la voici sur le site des vendeurs. Les quelques photos de chiens lui donnent confiance. Cependant, ils paraissent énormes. Elle scrolle la page afin de chercher une race plus modeste. Sans succès : les éleveurs semblent s’être spécialisés ! Flore est incertaine : une bestiole de cette taille ne va pas convenir à un enfant si petit.
— En plus, ça doit coûter une fortune en croquettes un monstre pareil. Ma sœur va me tuer !
Ces constatations l’ont déjà bien refroidie mais, quand elle tombe sur les prix pratiqués, le site est refermé d’un mouvement de doigt agacé. Inutile d’insister ! L’idée lui plaisait pourtant bien, alors elle continue à surfer malgré tout. En bas à droite de la page, son regard est attiré par une image. Quelques chiens semblant épanouis évoluent dans un cadre sympathique. En dessous de la photo : « Vous aimez nous voir heureux, adoptez-nous ! ».
— Et pourquoi pas ?
Ravie, Flore entre dans son GPS l’adresse du refuge. Il est situé plus loin que l’élevage, mais elle s’en moque. Là-bas au moins, elle pourra choisir un modèle adapté à son neveu et surtout au porte-monnaie de sa sœur. Persuadée d’avoir trouvé son Graal, la tatie redémarre et file en direction du Nord. Enfin, filer est un bien grand mot car en campagne les routes sont moins bien dégagées qu’en ville. Le cabriolet dérape à plusieurs reprises sur la neige verglacée.
Vingt minutes plus tard, Flore passe une barrière en roulant avec précaution sur un chemin non dégagé. De chaque côté, une vingtaine d’immenses chalets de jardin avec leur courette grillagée et privative. Les chiens se prélassent paisiblement au timide soleil matinal. Quand le bruit du moteur les réveille, ils manifestent leur mécontentement sans conviction. Un peu surprise par le décor, Flore ouvre de grands yeux ébahis : clairement, elle ne s’attendait pas à un tel luxe pour des animaux. Une pancarte bleue indique les bureaux à droite au bout du chemin. Tout en suivant avec précaution les traces laissées par un autre véhicule, Flore poursuit son périple. Bientôt, elle se gare face à un ensemble de bâtiments vitrés très récents.
Impressionnée par la beauté du lieu et le calme revenu, elle se rend à l’accueil, certaine d’être à l’endroit rêvé pour trouver son futur cadeau. Enthousiaste, elle passe la porte et découvre une petite pièce vide. Un gros matou tout noir, couché dans un panier douillet sur le comptoir moderne, ouvre un œil, l’observe une seconde, bâille, puis se rendort. Du regard, elle fait le tour de la pièce : personne ! Quelques doutes l’assaillent sur la santé mentale des salariés du refuge quand elle aperçoit un sapin de Noël accroché à l’envers au plafond. Mais bon, il est joliment décoré alors elle ne s’attarde pas et patiente tranquillement en admirant un bonhomme de neige dansant.
Au bout de quelques minutes, elle avise, derrière le panier du chat, une belle clochette qu’elle secoue énergiquement pour signaler sa présence. Aucune réaction. Par contre, le matou s’est réveillé en sursaut. Il s’étire en regardant Flore d’un mauvais œil puis descend manger trois croquettes avant de jouer avec une boule de Noël qui traîne. L’animal se déchaîne, la pauvre décoration tourne, virevolte pour finir par se fracasser sur le pied du bureau. D’un coup, Flore comprend pourquoi le sapin est accroché au plafond. Le félin, quelque peu dépité devant son jouet cassé, retourne se coucher paisiblement. Lassée de l’attente, Flore se décide à ressortir afin de rechercher une bonne âme pouvant l’aider. Elle ouvre une série de portes en criant à qui veut l’entendre et surtout lui répondre :
— Y a quelqu’un ? Ohé ?
Des dizaines de chats lèvent une paupière en la voyant surgir dans leur domaine mais toujours aucun humain. À croire que l’endroit est désert ! Pugnace et surtout bien décidée à ne pas avoir perdu son temps inutilement, Flore rejoint le chemin et s’égosille. Immédiatement, des mots étouffés parviennent à ses oreilles :
— Je suis là !
— Où, là ? réplique Flore, d’une voix où l’irritation pointe de plus en plus.
— Dans le chalet numéro 3.
Flore est soulagée, la troisième cabane n’est qu’à deux pas. Elle ne s’imaginait pas aller au bout du chemin avec ses chaussures de ville.
— N’entrez pas ! Pollux pourrait ne pas aimer une intrusion pendant que je soigne ses plaies.
Une demi-heure qu’Olympe nettoie, désinfecte et panse les différentes lésions de ce pauvre skye-terrier, découvert grelottant, attaché à la barrière du refuge à son réveil. Avant, elle avait dû le tondre et ça n’avait pas été une partie de plaisir : l’animal souffrait terriblement. C’est bien ce qu’elle déteste le plus dans son travail : voir une bête mal en point par la faute de l’humain. Elle n’est donc pas vraiment d’humeur à supporter une visite.
— Et vous en avez encore pour longtemps ?
— Quelques petites minutes. En quoi puis-je vous aider ?
Difficile de parler à une porte mais Flore se lance. Après tout, elle a d’autres chats à fouetter et hâte de repartir, ce problème de cadeau résolu.
— Je voudrais un chien.
— Pour vous ?
— Non, pour offrir ce soir à mon neveu.
Olympe observe une pause de quelques secondes, la bouteille de désinfectant dans une main et une compresse dans l’autre. Respire, reste calme et courtoise, se dit-elle. Un doute subsiste dans sa tête, car les planches du chalet et la neige sur le toit étouffent les sons. La voix de la femme est particulièrement déformée : Olympe a certainement mal compris. L’enfant est peut-être près d’elle, même si la directrice du refuge n’a entendu d’autres pas que ceux de sa visiteuse.
— Je termine et je discuterai avec votre neveu pour connaître un peu son caractère. Quel âge a-t-il ?
— Six ans. Mais il n’est pas avec moi. Le chien sera son cadeau de Noël.
Malgré quelques exercices respiratoires, Olympe sent la pression monter. Toutefois, elle ne tient pas à commettre d’impair et poursuit son questionnaire l’air de rien.
— Il y a longtemps qu’il désire un chien ce petit bonhomme ?
Flore trépigne toujours à la porte du chalet en trouvant le personnel de ce refuge particulièrement intrusif. Sa bonne éducation lui permet tout de même d’offrir une réponse polie :
— Euh… En réalité, je n’en sais rien du tout. Je souhaite un petit modèle, mon neveu n’est pas très grand. Je ne voudrais pas qu’il se fasse traîner par la bestiole en la promenant. Vous avez bientôt terminé ? Je suis pressée.
En entendant ces quelques mots, Olympe écrase la bouteille en plastique mou violemment. Pollux, maculé de liquide brunâtre sur tout l’arrière-train, grogne. La directrice peine à contenir sa colère. Un petit modèle ! Une bestiole ! Non mais, qui est cette femme ? Parler ainsi de ses protégés, quelle honte ! Être face à une insensible, après ce qu’elle vient de vivre, est au-dessus de ses forces. Toujours enfermée dans le chalet, elle ne daigne même pas franchir la porte pour signifier une fin de non-recevoir à la pouf qui veut offrir un chien en cadeau de Noël comme on donne une boîte de Legos.
— Madame, je vais vous demander de partir avant que je ne sorte d’ici et vous vire par la peau des fesses. Les animaux ne sont pas des jouets.
Outrée par les paroles d’une pimbêche qui n’a même pas le courage de dire en face ses pensées, Flore fait demi-tour. Elle rejoint sa voiture en bougonnant puis décide de revenir sur ses pas. Remontée à bloc, elle a besoin d’exprimer son ressentiment. Juste au moment où elle arrive devant le chalet, la porte couine un peu, alors que la directrice sort à reculons. Flore trouve ses longs cheveux auburn absolument magnifiques avant que de douloureux souvenirs n’affluent à la surface. Elle a vécu une folle passion de presque deux ans avec une jeune fille à la crinière de feu. Passion qui s’est mal terminée. Pourtant Flore n’a jamais pu l’oublier et repense souvent aux merveilleux moments partagés. Plongée dans sa mémoire, elle ne remarque pas immédiatement le regard agressif de la femme qui vient de se retourner.
— Olympe !
Elles s’observent, le temps semble se suspendre. Douze ans se sont écoulés depuis leur dernière rencontre. On ne peut pas dire qu’elles se soient quittées en bons termes. Pourtant, malgré les animosités passées, Olympe paraît heureuse de revoir la seule femme qui ait réussi à faire battre son cœur plus vite. Toutefois, elle se reprend rapidement et l’apostrophe d’une voix hargneuse :
— À ce que je vois, tu es toujours aussi sentimentale !
Flore décide d’ignorer la remarque désobligeante. Elle a vieilli et appris à se contrôler depuis leur rupture. Elle achètera le chien pour son neveu ailleurs. Opérant un demi-tour le plus dignement possible, elle repart dans la direction de sa voiture sans un mot. Olympe la regarde s’en aller avec regret. Après tant d’années, elle aurait bien aimé savoir ce qu’était devenue son ambitieuse ex-petite amie. Avant qu’elle ne soit trop loin, elle la rattrape et lance la discussion sur un sujet moins conflictuel.
— Donc, Margot a eu un garçon ?
— Oui. Et je vais lui acheter un chien dans un autre refuge.
— Dommage ! Si tu changes d’avis, reviens avec lui dans la journée. Nous sommes deux bénévoles à rester jusqu’à dix-huit heures.
— Bénévole ? À ce que je vois, tu vis encore aux crochets de ta famille.
Même si Olympe n’a pas volé cette remarque, elle ne peut s’empêcher de rétorquer :
— Certes, le refuge appartient à mes parents mais désormais je suis complètement autonome. Et toi ?
— Je le suis depuis longtemps. Tout va bien, merci.
Flore regrette déjà ses mots, Olympe a toujours eu le don d’exacerber ses ressentis. Maladroitement, elle tente de faire marche arrière.
— Je vais te laisser, j’ai du travail.
— Joyeux Noël, Flore.
Déçue de la tournure des évènements, Olympe regarde son ex-amante cheminer élégamment jusqu’à sa voiture : ses courbes l’ont toujours émoustillée. De nombreuses femmes, avant et après leur relation, ont partagé son lit, mais sans jamais savoir combler ses désirs comme Flore. Il y avait aussi leurs passions communes pour les voyages, la musique, le cinéma et surtout la lecture. Combien d’heures ont-elles discuté du dernier roman lu ? C’était un de leur passe-temps favori. Un souvenir lui revient en mémoire : il y a quelques années, au hasard d’un surf sur internet, Olympe est tombée sur une couverture enthousiasmante. Depuis belle lurette, elle avait cessé la lecture de roman lesbien, bien souvent trop déprimante. Mais cette fois, même si le pitch aurait pu lui faire peur, elle avait vu dans le visage de la femme aux larmes de diamant, de l’espoir. Son intuition a été confirmée : enfin une romance saphique avec une fin heureuse ! Immédiatement, Olympe a voulu communiquer son engouement à Flore. Elle a attrapé son téléphone puis raccroché sans même avoir composé le numéro : elles avaient rompu depuis bien longtemps. Oui, Olympe regrette souvent l’absence de la belle brune dans sa vie.
Dans son rétroviseur intérieur, Flore voit le refuge devenir un point sombre à l’horizon avec soulagement. Elle roule le plus rapidement possible vers la ville. Heureusement, la déneigeuse puis la saleuse sont passées. La concentration qu’exige sa conduite plutôt sportive est le meilleur moyen de ne plus penser à Olympe. Les virages successifs l’obligent à décélérer, accélérer, braquer, contre-braquer et changer de vitesse, tout ce qu’il lui faut pour contrer le mal dont elle souffre à l’instant.
Les vingt minutes séparant le refuge de la ville se sont réduites à quinze. Désormais, elle se trouve au centre d’un flux discontinu. Elle avance au pas et l’absence d’occupation laisse maintenant à ses pensées tout le loisir de divaguer sur Olympe. Sa joie de vivre et son enthousiasme lui manquent tellement. Combien de samedis soir a-t-elle passé, seule, assise derrière son bureau avec l’envie d’attraper son téléphone pour une virée de folie en sa compagnie ? Combien de fois a-t-elle rêvé de son rire ? Et puis, elle se souvient aussi avec tristesse de leurs disputes incessantes sur l’argent, l’orgueil. Elles étaient jeunes, certes, mais Olympe se laissait porter par le vent et surtout la richesse de ses parents. Elle reprochait à Flore sa volonté constante de tout maîtriser, son manque de spontanéité, son ambition. Flore aurait bien aimé être insouciante mais elle n’était pas née avec une cuillère en argent dans la bouche, elle. Toute sa vie, elle n’avait connu qu’une valeur : le travail. Elle devait, elle voulait réussir.
La disparition de sa mère à la naissance de sa sœur, alors qu’elle n’avait que huit ans, l’a obligée très jeune à prendre des responsabilités d’adulte. Son pauvre papa ayant beaucoup de difficultés à faire face, il a bien fallu s’occuper du bébé mais aussi de l’entretien de la maison. Et puis, quand elle est entrée à la fac, un seul salaire ne permettait pas à son père de financer de hautes études. Cumuler son travail universitaire et celui de serveuse dans un restaurant huppé lui laissait peu de temps pour festoyer. Le sourire aux lèvres, Flore se souvient de son coup de foudre pour cette jeune fille qui venait déjeuner tous les jours. Elles n’étaient pas du même milieu et Flore a vaillamment ignoré toutes les propositions de cette gosse de milliardaire. Mais, l’attraction a été plus forte que ses bonnes résolutions. Un jour, lorsque Flore est arrivée pour prendre son service, Olympe avait carrément privatisé le deux étoiles pour un dîner romantique. Comment aurait-elle pu refuser cette attention ? Toute la soirée n’avait été qu’émerveillement et s’était terminée en une nuit d’apothéose.
Leur histoire idyllique a donc commencé en fanfare pour doucement se dégrader tant leurs perspectives de vie étaient opposées. Elles se sont quittées sur une dernière dispute, pleine de rancœur. Pourtant, au vu de ses réactions aujourd’hui, Flore sait que l’attraction ressentie lors de leur relation est toujours présente. Serait-il possible d’envisager… ?
— Non, non et non ! Nous sommes trop différentes.
Persuadée d’avoir raison, Flore décide de bannir Olympe de ses pensées. Mais la chose est plus facile à dire qu’à faire. Même les jolies décorations de Noël, qu’elle apprécie regarder habituellement, n’arrivent pas à la distraire. Au premier feu rouge, son esprit s’évade à nouveau. Elles sont toutes les deux à la montagne, leur premier et unique anniversaire, des vacances merveilleuses jusqu’à ce qu’Olympe décide de louer les services d’un hélicoptère pour aller en Italie. Dépense inutile selon Flore puisqu’elles se sont procuré une voiture la veille. Une dispute mémorable s’en est suivie. Flore a même été à deux doigts de rentrer seule mais s’est finalement ravisée, Olympe lui ayant fait la promesse de ne plus jeter l’argent par les fenêtres. Cette dernière ne l’a malheureusement tenue qu’un temps : chassez le naturel il revient au galop.
Face à ses arguments de l’époque, aujourd’hui, Flore doute. Son agence immobilière a le vent en poupe. Elle n’hésiterait plus à dépenser outrageusement pour plaire à sa belle, si elle en avait une du moins. Olympe agissait-elle pour la rendre heureuse ? Ou en enfant pourrie gâtée comme elle l’a supposé. Revoir son premier grand amour a décidément beaucoup perturbé Flore. Encore un peu et elle irait chercher son neveu pour avoir l’excuse d’une seconde rencontre.
— Et si j’osais ?
Flore réfléchit. Un tour à l’agence afin de vérifier que tout est en ordre. Un sandwich sur le pouce puis gagner l’appartement de sa sœur pour récupérer le petit : c’est réalisable. Fou, mais réalisable !
Une heure plus tard, Flore se gare devant un immeuble cossu dans un quartier calme. Elle a fait vite et, surtout, a évité de réfléchir. Le destin a choisi de remettre Olympe sur sa route, elle ne va pas en rester là. Le hasard fait bien les choses mais parfois il faut lui donner un coup de pouce. Quatre à quatre, elle grimpe les marches jusqu’au troisième étage et sonne. C’est une Margot échevelée qui vient lui ouvrir en coup de vent.
— Flore ! Salut ! Mais qu’est-ce que tu fais ici ?
— Salut ! Je dois avoir une raison pour passer te voir maintenant ?
— À huit heures du repas de Noël, oui. Et une sacrément bonne, en plus. Je n’ai pas le temps.
Flore suit sa sœur dans la cuisine. Un fumet délicieux se dégage du four. Margot va encore réaliser des prouesses. Son BEP pâtisserie en poche, elle a travaillé quelques années puis a profité de son congé maternité pour approfondir ses connaissances dans l’art culinaire. Bientôt, avec son barman de mari, ils achèteront une brasserie, leur rêve. À respectivement vingt-cinq et vingt-six ans, Flore trouve le projet ambitieux, mais elle investira quelques deniers. Après tout, elle n’était pas plus âgée quand elle a ouvert son agence. Une tornade blonde se rue sur elle au moment où son index plonge. Elle n’a pas résisté à la tentation de passer un doigt dans le plat.
— Maman ! C’était moi qui devais lécher les casseroles.
— Où sont passées tes bonnes manières, Noé ? Dis bonjour à ta tante.
De mauvaise grâce, le petit claque un bisou à la voleuse de restes, puis transporte l’objet de sa convoitise sur la table, sous le regard attendri de sa mère.
— Encore plus gourmand que son père, celui-ci !
Flore tergiverse tout en suçant sur son doigt le peu de crème au chocolat chipée. Comment parvenir à emmener son neveu sans que sa sœur suspecte quelque chose ? Le baby-sitting n’est pas son truc, ce n’est un secret pour personne. Elle adore le bambin mais, comme pour tout, son travail est passé avant lui. Fort heureusement, Noé lui offre la solution en tachant son sweat.
— Noé ! Tu t’en es mis partout ! Fais attention ! Je n’ai pas de temps à perdre.
Faussement enthousiaste, Flore propose de débarbouiller Noé et de revenir prêter main-forte à Margot en cuisine, sachant pertinemment que sa sœur refusera d’être assistée.
Dans la salle de bain, sous des airs de conspiratrice, elle motive le blondinet pour leur escapade.
— Que dirais-tu, petit monstre, si je t’emmenais faire une balade ?
— Je peux pas. Je dois aider maman.
Face à son indécision, Flore argumente, elle répète à haute voix, sans réfléchir plus, la première idée qui lui vient.
— Je vais te révéler un secret.
Comme tous les enfants, dès qu’il s’agit de confidence, le petit prête une oreille attentive.
— Le père Noël m’a demandé de l’aide.
— Tu connais le père Noël ?
Les yeux exorbités de Noé inquiètent Flore. Dans quelle galère s’est-elle encore fourrée ?
— Non, pas vraiment. Il est venu me parler pendant mon sommeil.
Déçu, mais tout de même impressionné, Noé chuchote :
— Il t’a dit quoi ?
— Il a un cadeau pour toi ce soir, mais il hésite et aurait besoin que tu choisisses.
— Mais le père Noël, il a pas besoin. Il sait tout.
— Normalement, oui. Seulement, le cadeau est très spécial, il ne peut pas se tromper.
Noé demeure bouche bée.
— Alors tu veux bien venir avec moi ?
— Oui… Oui… Ouiiiii !
L’excitation soudaine de Noé fait plaisir. Reste à convaincre Margot. Chose s’avérant beaucoup plus rapide que Flore ne l’a envisagée ! Son neveu l’attrape par la main et, à peine sorti de la salle de bain, déclare à sa mère :
— On va faire un tour avec tatie !
Margot ne relève pas, bien trop occupée par la décoration de sa bûche. Un pied en travers de la porte, Noé interpelle Flore avec un air de comploteur.
— Tu m’emmènes où ?
— Tout près de l’étang où tu vas pêcher avec papa.
— On doit prendre mon siège pour mettre dans ta voiture, alors.
Flore, un peu honteuse de ne pas avoir pensé à la sécurité du petit, le regarde se démener pour sortir le rehausseur du placard, en se disant qu’il irait loin.
— Il faudra le remonter en rentrant. Demain, je pars tôt avec papy.
— Tu penses à tout.
— Il a promis de m’emmener au zoo. Je risque pas d’oublier, je vais voir un loup pour de vrai. C’est trop bien !
Flore ignore cet intérêt pour les animaux et le regrette. Il est peut-être temps de se soucier un peu plus de cet enfant plein de surprises. Elle a vraiment trop privilégié son travail au détriment de sa vie privée.
Les bras ballants, Flore observe Noé installer son fauteuil dans le cabriolet. Après plusieurs tentatives où elle a fini quasiment étranglée par la ceinture de sécurité, elle a laissé le petit prendre les choses en main.
— Appuis fort ici. Moi, je suis pas encore assez costaud.
Flore s’exécute, impressionnée par la dextérité de son neveu. Un dernier clic et il s’assoit, fier de sa prouesse :
— Tu vois tatie, c’est simple.
Tout en vérifiant que l’assise ne bouge pas, la « tatie » bougonne.
Durant tout le trajet, Noé lui parle de sa visite au zoo du lendemain. Il est intarissable et semble vraiment impatient. Ce gamin a une réelle passion pour les bestioles : Flore se félicite de plus en plus de son idée de cadeau. En passant la barrière du refuge, elle regarde dans son rétroviseur afin d’observer les réactions de son neveu. Pas un son ne sort de sa bouche qui forme un rond parfait de stupéfaction. Ses yeux exorbités lui rappellent le loup des Tex Avery : Margot enfant adorait ces dessins animés. Comme le matin, la jeune tante, plutôt contente de son effet, avance au pas dans le chemin et se gare près de l’accueil. En ouvrant la portière, elle expire bruyamment, la présence et le flot de paroles de Noé lui ont fait oublier la raison secondaire de son retour en ce lieu : Olympe. Auront-ils affaire à elle ou va-t-elle déléguer à sa collègue ? Flore ne reste pas longtemps dans l’expectative, car elle aperçoit sa belle aux cheveux de feu sortir des bureaux toute joyeuse. Noé est toujours muet comme une carpe, elle l’aide à descendre et prend sa main dans la sienne.
— Noé, je te présente Olympe. Elle s’occupe du refuge.
Avec un sourire de bienvenue, Olympe tend la main à Noé. Il semble vivre un rêve éveillé mais n’oublie pas ses bonnes manières pour autant.
— Bonjour, madame.
Avant qu’Olympe ne fasse une gaffe devant le petit, Flore s’empresse de lui préciser la raison de leur venue.
— Connaissant les liens particuliers unissant un animal et son maître, le père Noël nous charge de trouver l’ami idéal pour ce charmant bambin. Ainsi tout le monde sera heureux de nombreuses années.
Tout en prenant Noé par les épaules, Olympe fait un clin d’œil. Elle a bien compris le message, Flore peut être rassurée. Le temps de récupérer son sac dans son cabriolet et Olympe est déjà loin. À les entendre rire avec Noé, la discussion est animée. Olympe a toujours eu une relation particulière avec les enfants. Flore est aussi peu douée que son ex est à l’aise. Un jour, alors qu’elles font les folles dans un parc d’attractions, la riche héritière a même évoqué le souhait d’avoir trois ou quatre gnomes, glaçant d’effroi sa petite amie. Celle-ci n’a imaginé, à l’époque, que les conséquences d’une famille nombreuse. Des bouches à nourrir, des corps à vêtir, des études à financer, omettant tous les beaux moments partagés avec Margot.
Depuis quelque temps, elle voit les choses différemment. Le tourbillon dans lequel elle vit ne parvient plus à lui faire oublier sa solitude. Oh, la journée, l’agente immobilière est comblée, mais dès la nuit tombée, c’est une autre histoire. Désespérément seule, elle se voile la face en travaillant toujours plus. Mais, pour qui ? Pour quoi ? Des rires, des cris, des êtres aimés à chérir ? Oui, elle en prend conscience, elle a besoin d’éclats dans sa vie.
Scotchée par ce constat, Flore soupire et s’appuie dos à sa voiture. Cette veille de Noël lui semble folle. Son mal-être s’est accentué depuis quelques mois mais jamais elle n’avait mis aussi clairement des mots dessus. Olympe aurait-elle un effet psychanalytique ? Soudain pressée de la voir, elle se précipite à leur suite. Enfin, autant que faire se peut avec des talons et une jupe étroite dans un chemin où la boue a remplacé la neige. Elle aurait dû penser à se changer. Des baskets crottées et un jeans couvert de poils de chien auraient été plus faciles à nettoyer. Se souvenant de son reflet dans le miroir ce matin, elle se remémore l’effet de son petit tailleur sur la libido d’Olympe, lors de sa remise de diplôme. Flore, pas vraiment exhibitionniste, avait dû user de tout son pouvoir de persuasion pour l’entraîner à l’abri des regards. Finalement, si elle veut avoir une chance de reconquérir Olympe, ce choix vestimentaire est judicieux.
Tout sourire, Flore poursuit sa route, prête à affronter le plus sournois des chihuahuas pour les beaux yeux d’Olympe. Oh, elle n’a rien contre les chihuahuas mais si Noé peut éviter cette race, elle sera plus rassurée en lui rendant visite. Tout en cherchant son neveu du regard, elle se frotte l’avant-bras. Elle ressent encore dans sa chair, la morsure de Tiki. Le mini monstre, tout en dents, de madame Junosky, la voisine acariâtre de son père. Il l’avait harponnée de ses crocs acérés alors qu’elle voulait juste mettre du scotch sur sa queue. Pour sa défense, elle avait cinq ans et souhaitait rendre service. La vieille folle passait son temps à chercher la balle de son chien. Ainsi, il l’aurait toujours eue sur lui. C’était logique ! Du moins dans sa tête d’enfant.
Flore, frigorifiée, est enfin arrivée au bout du chemin. Elle observe le ciel d’un regard soucieux en grelottant. De gros flocons tombent depuis quelques minutes, le vent se lève et les énormes nuages ne laissent rien présager de bon.
— Mais où sont-ils passés ?
Inquiète, elle tourne plusieurs fois sur elle-même en espérant repérer la crinière rousse d’Olympe. Un grand éclat de rire se fait entendre sur sa gauche, aussitôt elle se précipite. Des bribes de conversation lui parviennent rapidement, puis de nouveau un rire plutôt particulier. Ce n’est pas celui d’Olympe, Flore en mettrait sa main au feu. Son ancienne petite amie s’exprime avec délicatesse et raffinement, pas comme une dinde qui glousse. Qui est cette fille ? La morsure de la jalousie, autrement plus cuisante que celle de Tiki, vient de lui transpercer le cœur. Et si Olympe n’est plus célibataire ! Flore est tétanisée : elle n’a absolument pas envisagé cette possibilité pourtant logique. Olympe approche de la quarantaine tout comme elle, après tout. Quand elle y pense, beaucoup de femmes de son âge sont casées, voire mariées et mère de famille.
Au prix d’un effort intense, Flore rejoint le chalet d’où viennent les voix. Elle se contorsionne en s’appuyant sur le grillage. Elle veut, elle doit, voir le visage de cette grande blonde qui semble boire les paroles d’Olympe. Noé l’interpelle, la dinde se retourne. Et c’est l’horreur ! La femme est canon. Nez fin, bouche pulpeuse, traits harmonieux, jeunesse : Flore panique.
Olympe sourit. Flore est jalouse, elle reconnaît ce petit rictus crispé. Elle l’arborait déjà lorsqu’une fille approchait d’un peu trop près sa copine, il y a douze ans. Olympe passe son bras sur les épaules de Juliette : elle ne peut s’empêcher de narguer Flore. Sa collègue et amie se fige mais comprend vite l’effet recherché en voyant les éclairs lancés par la visiteuse. Une moue réprobatrice, un clin d’œil discret, Juliette finit par jouer le jeu en enlaçant la taille de la jolie rousse. Olympe est aux anges, Flore réagit comme elle l’espérait. Ses doigts enserrent la barrière au point d’être aussi blancs que la neige la recouvrant. Ses yeux lancent des flammes vers la pauvre Juliette, terriblement mal à l’aise. Olympe regrette sa provocation et lâche sa collègue.
Son besoin de se rassurer ne lui accorde pas le droit de blesser. Depuis le matin, elle n’est pas dans son état naturel, elle ne cesse de penser à son ex. De nombreux souvenirs sont remontés à la surface l’obligeant à déléguer une partie de son travail : son manque de concentration devenait vraiment dangereux pour ses petits protégés. Elle s’est remémoré sa rencontre avec Flore, leurs discussions animées et enrichissantes, leurs instants de folie, leur complicité particulière qui donnait à leurs amis l’impression qu’elles vivaient dans une bulle. Oui, sa relation avec Flore a coloré son passé de mille étoiles plus brillantes les unes que les autres. S’il n’y avait pas eu les disputes, aucune tache ne serait venue affadir ces beaux moments.
Un chiot très intrépide se lance à la conquête de Flore. Il tournoie, saute, se roule pour attirer son attention. Amusée, elle se détend un peu. Juliette ne souhaitant absolument pas louper une adoption, mais espérant surtout désamorcer la situation, ne gâche pas l’occasion et fait entrer la brune dans l’enclos. Sous le charme, celle-ci se baisse pour caresser l’animal puis entame une discussion avec la jeune femme. Olympe les écoute en silence, de nouveau subjuguée par son ex-petite amie. Pour surmonter sa peine lors de leur séparation, elle a tout fait pour détester Flore. A priori, ses efforts ont été vains. Depuis le déjeuner, les souvenirs ont laissé la place aux questions dans son esprit. Réagirait-elle encore de la même manière ? Flore n’avait-elle pas raison quand elle la traitait d’enfant gâtée ? Olympe pense avoir grandi, depuis. Elle a trouvé un but à sa vie avec cette oasis pour animaux, comme elle a l’habitude de le nommer. Ses parents milliardaires ne sont plus, pour elle, des vaches à lait à traire sans vergogne. Non, ils sont devenus des soutiens inébranlables. Chaque année, ils organisent un grand gala de charité afin de récolter de l’argent pour financer le refuge. Et puis, sa passion pour l’architecture d’intérieur lui permet d’exercer un métier rémunérateur. Olympe est fière d’elle, de son travail, de ses actions et de son autonomie durement gagnée. Oui, elle est adulte maintenant. Il lui a juste fallu plus de temps qu’à Flore. Et si son ex avait changé, elle aussi ?
Peut-être que si leur première rencontre avait eu lieu ce matin, elles auraient beaucoup moins de motifs de discorde. Et puis, l’émoi d’Olympe quand Flore se déhanche devant elle ou lorsqu’elle la transperce de son regard n’est pas anodin. Elle a clairement encore beaucoup de désir pour cette jolie brune au tempérament de feu. Osera-t-elle ?
Noé observe les trois femmes, le sujet ne l’intéresse pas. Même si la boule de poil au pied de sa tante est mignonne, lui, il veut retourner dans le chalet d’à côté. Il y a aperçu un gentil chien un peu triste. Comme à son habitude, avec les enfants, Olympe a présenté les plus jeunes. Elle est persuadée que de grandir ensemble crée des liens bien plus forts. Un pas, puis un autre, et Noé se faufile sans bruit pour ne pas se faire repérer par les adultes. Dans son coin, la pauvre bête fixe ses frères et sœurs qui jouent. Noé sent une attirance envers cet animal : ils se ressemblent. En effet, bien souvent, il se retrouve seul dans la cour de l’école.
Discrètement, il entre dans la courette. En douceur, il approche le Cavalier King Charles roux et blanc pour le caresser. Certes, le chiot lui a plu au premier regard mais en entendant le mot cavalier dans la bouche d’Olympe, Noé a su que ce serait lui son futur ami. Il lui a même déjà trouvé un nom « Spirit1 », comme le cheval dans un de ses dessins animés préférés. Spirit se bat pour garder sa liberté et Noé aime beaucoup se déplacer sans entrave dans la campagne avec son papa. C’est tellement mieux qu’en ville où tout est organisé, chronométré. Dans les prés, il peut laisser libre cours à son imagination débordante. Son nouvel ami dans les bras, Noé est heureux. Le père Noël a eu une excellente idée. Son choix est ferme et définitif. Sa tatie approche, il va lui dire.
— Tu pourras dire au père Noël que je voudrais celui-ci.
Face à la joie du petit, Flore oublie de le gronder pour sa disparition. Et surtout, elle fait abstraction un instant de la bataille qui se déchaîne dans son cœur. Malheureusement, son répit ne dure guère longtemps : Olympe et Juliette les rejoignent en riant. La jalousie offre une piqûre de rappel à Flore. Désormais, celle-ci ne souhaite plus qu’une chose, partir. Avec brusquerie, elle désigne le chien préféré de Noé et déclare :
— Il a choisi celui-ci. As-tu une boîte ou une caisse ? Je n’aimerais pas qu’il salisse mon coffre.
Malgré ses sentiments pour Flore, déçue et outrée, Olympe ne peut s’empêcher de répliquer vertement :
— Tu veux faire quoi ? Non mais, ça va pas !
Inquiet de voir la gentille dame fâchée, et triste d’imaginer Spirit seul à l’arrière de la voiture, Noé intervient. Si jamais Olympe ne lui donnait pas son copain ?
— Je pourrais le prendre sur mes genoux, tatie. Il sera sage, tu verras.
Olympe sourit de toutes ses dents. Noé a retenu son discours. Il s’occupera aussi bien de ce chiot qu’un adulte. Mieux que son insensible tante en tout cas !
— C’est une excellente idée, Noé. Mais avant, nous devons passer par le bureau pour écrire au père Noël que cet animal t’appartient.
— Je peux emmener Spirit ?
— Spirit ! Un bien joli nom. Oui, garde-le bien serré contre ton cœur.
Protégés du vent et du froid par le chalet, personne ne s’est rendu compte de la dégradation des conditions climatiques. Parvenus sur le chemin, les bourrasques et les gros flocons les fouettent. Flore réprime difficilement de longs frissons alors qu’Olympe et Juliette remontent prestement les fermetures éclair de leur doudoune. Deux ou trois centimètres de neige fraîche recouvrent déjà celle de la veille. Courbés face aux rafales de plus en plus virulentes, la tante et son neveu peinent à avancer. Les chaussures de Flore ne sont clairement pas adaptées, ses orteils sont gelés et elle manque de tomber à chaque pas. Olympe fait signe à Juliette de prendre Noé dans ses bras, tandis qu’elle attrape Flore par la taille. Malgré l’épaisseur de ses vêtements, celle-ci ressent immédiatement une douce chaleur qu’elle feint d’ignorer. Ainsi protégée et soutenue, les choses deviennent plus faciles. Rapidement, la troupe parvient au bureau sans encombre.
— Pouah ! Quel temps !
Alors que tout le monde se secoue et se rapproche du chauffage, Flore, restée sur le paillasson, sort son téléphone. Elle se moque d’avoir froid ou les cheveux emmêlés ou encore de l’eau glacée dégoulinant le long de son cou. Elle est en pleine panique. Quelle idée lui a pris d’emmener le petit ici, la veille de Noël, sans consulter le bulletin météo auparavant ? Son cabriolet, même équipé de pneus neige, va s’enliser. Ils ne pourront pas rentrer si la tempête perdure. Ils doivent partir et vite ! Elle a déjà ses clés de voiture en main quand son regard se pose sur l’extérieur. Par la fenêtre, elle distingue à peine le chalet le plus proche tellement les flocons tombent dru. Prendre la route alors qu’elle ne voit pas à dix mètres, avec un enfant en plus, lui semble soudainement une idiotie.
— Margot va me tuer !
Tant bien que mal, ses doigts tremblants, elle trouve un site météo :
— Alerte rouge !
Flore s’affale sur une chaise, désespérée. La tempête va durer toute la nuit. Olympe, remarquant son désarroi, la rejoint en lui tendant une serviette.
— Que se passe-t-il ?
— Nous sommes bloqués ici pour des heures.
— Mes chambres d’amis sont très confortables, tu sais.
Flore ouvre de grands yeux effarés, tout en frottant ses cheveux trempés. Dormir dans la même maison qu’Olympe, avec toutes les émotions qui l’ont animée dans la journée et sans voir la situation dégénérer, lui paraît au-dessus de ses forces.
— Je ne peux pas.
Aussitôt, Olympe veut des explications. Pour son salut, la sonnerie du téléphone de Flore la dispense d’une réponse embarrassante.
Olympe s’éloigne afin de lui laisser un peu d’intimité. Elle est heureuse, car ce contretemps qui désole tant son ex, va lui permettre de la redécouvrir. Ne s’est-elle jamais sentie aussi bien dans sa vie qu’en présence de Flore ? Qui sait ? Elle aura peut-être le cadeau de Noël de ses rêves.
La voix de Noé la sort de sa réflexion :
— Regarde ! Spirit apprend vite : il me rapporte déjà la balle.
Voir le petit si heureux met encore un peu plus de baume au cœur d’Olympe. Plus le temps passe et plus, elle aussi, voudrait goûter aux joies de la famille. Immédiatement, ses pensées reviennent vers Flore et elle s’imagine dans son salon au pied du sapin avec deux bambins, dont une fille aux yeux noisette comme ceux de sa mère, déballant leurs cadeaux. Le bonheur et l’amour régnant en ce soir de fête rêvé humidifient son regard d’émotion contenue. Qui aurait dit, il y a douze ans, qu’elle aurait ce genre de réflexions ? Sûrement pas Olympe elle-même. Certes, elle a toujours voulu des enfants mais ce n’était qu’une envie, un projet lointain.
De nouveau assise, Flore s’excuse pour la dixième fois auprès de sa sœur.
— Je te le répète, Flore, ce n’est pas grave. La fête est annulée de toute façon. Vous êtes en sécurité. Pour nous, c’est tout ce qui compte. Passe-moi Noé.
— Noé ! Maman veut te parler.
Flore s’est exécutée, la mort dans l’âme. Le petit va tellement être déçu. Inquiète, elle cherche un peu de réconfort dans les yeux d’Olympe quand Juliette intervient :
— Je vais vous laisser, Jason m’attend. Il a réussi à rentrer avant le début de la tempête.
Son amie lui sourit et confirme le rendez-vous du soir. Juliette acquiesce tout en sortant. Olympe sait qu’il est inutile d’essayer de la retenir quand son homme est là. Et puis, pourquoi se le cacher ? Elle est contente de se retrouver pour quelques heures en tête à tête avec Flore.
— Où va-t-elle ? C’est dangereux !
— Rejoindre son époux. Leur maison est à quelques mètres tout comme la mienne.
Flore écarquille les yeux de stupéfaction : Juliette est donc mariée. Olympe comprend sa boulette. Elle doit se justifier : inutile de laisser supposer une relation adultère entre elle et sa collègue, sinon la soirée risque d’être longue ! Elle doit assumer ses actes, mais ce sera pour plus tard car Noé a raccroché et recherche du réconfort dans les bras de sa tante. Face à son regard larmoyant, Flore ne sait pas quoi dire. Comme d’habitude, elle ne trouve pas les mots. Heureusement, Olympe a une idée de génie :
— Chocolat chaud pour tous chez moi ?
Noé enfile aussitôt ses gants et son bonnet. Il saute de joie, ayant déjà oublié sa déception.
Affronter les rigueurs de la tempête ne tente pas Flore mais, pour le bonheur du petit, elle est prête à se sacrifier. Quand ils ouvrent la porte, les bourrasques ont cédé la place à de gros flocons. La cour est désormais recouverte d’un épais manteau cotonneux appelant à une bataille de boules de neige en règle. Olympe ne résiste pas et lance son premier projectile sur un Noé trop heureux de trouver une partenaire de jeu. Spirit participe lui aussi en sautant sur son maître tandis que Flore longe les murs, espérant ainsi passer inaperçue et éviter d’être visée. Peine perdue : elle subit des tirs par rafales, son neveu et son ex s’étant alliés contre elle. Décidée à ne pas se laisser mitrailler, Flore réplique. Il y a bien longtemps qu’elle ne s’est pas autant amusée. En fait, c’était il y a douze ans. Elle n’a plus jamais profité de la vie depuis sa séparation. Sans vraiment en avoir conscience, elle a repris son sérieux avec sa liberté, comme quand elle a assumé un rôle de seconde maman pour Margot. Seule Olympe avait le don de lui faire oublier le poids des responsabilités. Désormais, elle pourrait peut-être de nouveau profiter de cette insouciance.
Les éclats de rire fusent jusqu’au moment où Olympe attrape Flore et parvient à lui glisser de la neige dans le cou. Celle-ci ne s’en laisse pas conter et se démène pour rendre l’offense. Bien évidemment, les deux femmes finissent par perdre l’équilibre et s’effondrent sur le duvet moelleux. Olympe n’a pas cessé son jeu et asperge sa comparse de poudreuse, comme elle le ferait avec l’eau d’une piscine. Flore n’est pas du genre à subir sans répliquer. Un coup de reins et elles basculent, Olympe se retrouvant immobilisée par le corps de son ex-amante. Tout en lui bloquant les poignets au-dessus de la tête, avec malice, celle-ci glisse ses doigts gelés dans son cou. Olympe a beau se tortiller, rien n’y fait, Flore ne lâche pas. Seulement, redécouvrir la douceur de la peau d’Olympe la déstabilise, et bientôt leurs regards se croisent. L’instant devient magique. Flore ressent la même chaleur, les mêmes frissons qu’il y a douze ans. Loin de l’effrayer, ces sentiments la confortent dans l’idée de chercher à renouer avec Olympe. Timidement, elle relève la tête prête à ressentir le bonheur d’un baiser avec celle qui n’a cessé de faire battre son cœur. Olympe plus que consentante, devinant les intentions de son ex, approche son visage avec un sourire ensorcelant.
Malheureusement, Noé n’a pas compris l’importance de l’instant pour les deux jeunes femmes et se jette sur elles pour, lui aussi, participer à la bataille. Éminemment dépitée, Flore peine à poursuivre le jeu. Elle n’a qu’une envie : construire un igloo pour y séquestrer son neveu. À moins qu’elle n’entraîne la beauté qui s’ébroue devant elle, dans son édifice de glace, pour les prochaines heures. Elle sourit à l’idée pendant qu’Olympe l’aide à se relever puis les dirige vers sa maison : une petite bâtisse récente particulièrement vitrée où règne une ambiance cosy tellement différente de celle de son appartement froid et impersonnel. Ici de la couleur, des matières, tout pour s’y sentir bien dès la première minute.
— Venez ! Je vais vous montrer vos chambres. Il y a une salle de bain attenante dans chacune. Une douche vous réchauffera. Flore, j’ai une robe qui t’ira parfaitement et, toi Noé, tu prendras des affaires de Gaétan, le fils de Juliette. Il est un peu plus grand que toi mais ça t’évitera d’attraper un gros rhume.
Pour la première fois, Noé semble déçu. Olympe s’aperçoit vite de sa contrariété :
— Quelque chose te dérange ?
— Et Spirit ?
— Eh bien, tu vas commencer son éducation. Vous ne serez pas toujours ensemble, donc il doit apprendre à rester seul de temps en temps. Je vais te prêter un panier et quelques jouets pour lui. Tout va bien se passer, ne t’inquiète pas.
Pas vraiment convaincu, Noé acquiesce néanmoins, puis rejoint Spirit et se lance dans de grandes explications sous l’œil amusé et attendri des deux femmes. Quelques minutes plus tard, le chiot a adopté le moelleux coussin. Il regarde tranquillement son maître gagner l’étage.
— Voici ta chambre, Noé. C’est ici que dort Gaétan quand il vient, tu vas pouvoir profiter des jouets qu’il a laissés traîner. Je te montre comment faire fonctionner la douche ?
— Oui mais après je me débrouille. Je suis grand.
— D’accord ! Tu appuies là et tu tournes.
— OK, merci.
Pressé d’en finir avec cette corvée, Noé chasse littéralement sa tante et Olympe dans le couloir. Tout en souriant, celle-ci entraîne Flore vers les portes suivantes :
— Ta chambre. La mienne est en face.
Olympe s’éclipse quelques secondes puis revient avec une jolie robe noire dans les bras.
— Je rêve de te voir dedans depuis que je l’ai achetée.
Stupéfaite et ravie d’être toujours dans les pensées d’Olympe, Flore ne réplique pas. Mais quelques minutes plus tard, alors qu’elle est sous la douche, l’effet de ces paroles déclenche des images plus qu’osées. Le réveillon risque d’être long.
Olympe, elle aussi sous la douche, tire des plans sur la comète. Cette tempête de neige soudaine est forcément un signe. Ce soir, elle va reconquérir Flore. L’occasion est si belle, la jolie rousse doit la saisir. D’abord redonner confiance à son ex, lui prouver qu’elle est plus raisonnable mais que ses sentiments sont toujours présents. Ensuite, se rapprocher physiquement.
À peine revenue dans le salon, Olympe veut mettre son plan à exécution, mais elle reste bouche bée. Flore est absolument sublime. La petite robe lui va à merveille. Olympe le savait et c’est pourquoi elle n’avait jamais pu se résoudre à la porter. La voir de ses yeux prend encore une autre dimension. Noé la sort de sa contemplation muette :
— T’avais promis un chocolat chaud !
— Tu viens m’aider ?
Pendant qu’Olympe et son neveu préparent la réconfortante boisson, Flore admire le décorum. Le bien-être ressenti n’est pas une première, elle l’a déjà éprouvé dans deux ou trois des maisons commercialisées par son agence. Elle y reconnaît la patte de celle qui lui permet de vendre des biens en un tour de main.
— La décoration te plaît ?
— Oui, beaucoup. Ta décoratrice a fait du beau travail. Qui est-ce ?
Olympe grimace légèrement en posant leur tasse de chocolat sur la table du salon. Elle est agacée par l’attitude de Flore.
— Pas une seconde tu n’as pensé que j’ai pu réaliser tout cela moi-même, n’est-ce pas ?
— Non, en effet.
— Je suis une architecte d’intérieur reconnue et estimée désormais. Plus l’étudiante frivole et insouciante que tu as rencontrée, il y a douze ans.
— Mais alors… La villa Romani, le château de Saï et le manoir de Triville, c’est toi aussi ?
— Oui. Mais comment tu sais ?
— Je suis agent immobilier.
— Ces chantiers m’ont pris des semaines. C’est difficile de décorer une maison quand on ne connaît pas le futur propriétaire.
— Tu as fait du beau travail. À part la villa, je les ai vendus en quelques jours.
— C’est la taille de la piscine qui pose problème, je suppose. Je lui ai pourtant répété plusieurs fois de l’agrandir mais madame Demalporte est têtue.
Les deux femmes échangent un sourire entendu. A priori, elles ont un avis identique sur ce personnage quelque peu excentrique.
— Dire que je cherche à rencontrer cette nouvelle architecte depuis des semaines et c’était toi. J’adore ce que tu réalises.
— Merci. Pour l’instant, je ne fais pas de publicité. Je n’ai même pas de cartes de visite ni de site internet. Le bouche-à-oreille me suffit, je tiens à me préserver du temps pour le refuge.
Confortablement installées sur le moelleux canapé, face au sapin superbement décoré, les deux femmes discutent de tout et de rien tandis que Noé joue avec Spirit. Les minutes s’écoulent dans une quiétude profonde, Flore et Olympe retrouvent une sérénité perdue depuis des années. Elles se redécouvrent tout simplement. Si Noé n’était pas présent, Olympe aurait très certainement fait visiter sa maison à Flore. Enfin, surtout sa chambre !
— Tatie, j’ai faim !
L’intervention de Noé oblige Olympe à prendre conscience de l’heure qui tourne. Il est peut-être temps de se préparer pour le réveillon. Cette année, elle a eu envie d’une soirée simple et a refusé toutes les invitations mondaines. Son père, sa mère, sa meilleure amie, son mari et leur fils, c’était son souhait. Ses parents ne viendront pas à cause de la météo, toutefois ils seront tout de même six à table. Et finalement, Olympe se réjouit des caprices du climat.
— Que dirais-tu de mettre le couvert avec tatie pendant que je m’attelle aux derniers préparatifs ? Vous n’avez rien contre le végétarien, j’espère ?
Noé ne saute pas de joie mais la dame est vraiment gentille, alors il finira son assiette. À trois, l’affaire est rondement menée, bientôt ils se retrouvent sans occupation.
— Bien, tout est prêt. Juliette devrait arriver avec sa famille rapidement.
À l’évocation de sa collègue, Olympe voit Flore se contracter. C’est le bon moment pour lui dire la vérité :
— Juliette est ma meilleure amie. Et j’apprécie beaucoup Jason et Gaétan, j’espère que vous vous entendrez bien.
Connaissant la droiture de son ex, Flore comprend s’être fourvoyée sur la nature de leur relation. L’épais brouillard, dans lequel elle naviguait depuis sa rencontre avec Juliette, se lève instantanément. Elle aborde l’arrivée des invités puis la soirée avec bonheur.
Olympe est soulagée, Flore a saisi. Plus rien ne l’empêche de tenter le tout pour le tout. Durant le repas, chaque occasion est prétexte à des effleurements ainsi qu’à des regards langoureux envers Flore. Celle-ci est réceptive et la tension est à son comble quand les hôtes se décident enfin à partir. Noé endormi sur le canapé, avec Spirit à ses pieds, ne les interrompra pas. Alors, dans la cuisine, pendant qu’elles rangent un minimum, Olympe poursuit son petit jeu en frôlant dès que possible sa belle. N’y tenant plus, Flore la prend dans ses bras. Le sourire d’Olympe en dit beaucoup sur ses attentes et Flore ne résiste pas à l’appel muet de ses lèvres pulpeuses. Un doux baiser, puis deux. Cela faisait si longtemps.
— Tu m’as manqué, toutes ces années.
— Toi aussi.
Emportée par le flot d’émotions, Flore balaie la corbeille à pain, les serviettes, la salière et la poivrière restées sur la table de cuisine. Elle veut, elle a besoin de sentir le corps d’Olympe trembler contre elle. D’un mouvement vif, elle l’attrape et la hisse sur le meuble en bois. Déjà ses doigts, mus par leur volonté propre, se faufilent sous le petit pull pour redécouvrir la douceur de la peau tant caressée, tant aimée, jadis. Un gémissement puis un second, Olympe savoure ses attentions. Flore retrouve les gestes maintes fois prodigués, maintes fois appréciés. Notamment les baisers le long de la jugulaire… C’est en voulant repousser une mèche de cheveux embarrassante qu’elle les aperçoit. Noé et Spirit les observent, intrigués. Gênée, elle sursaute et délaisse immédiatement sa belle. Son neveu arbore un grand sourire, alors Flore se détend et prend les mains d’Olympe dans les siennes sans dissimuler sa joie.
— À toi aussi, le père Noël a dit de choisir une nouvelle amie ?
FIN.
1 Traduction de l’anglais : « Esprit »
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