Chapitre 2 — Chapitre 2
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Sur le fil de Noël · Emma Loren
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Le 24 décembre
Le doux parfum du café récemment préparé flotte dans l’air quand j’ouvre les yeux ce matin. L’esprit ensommeillé, je m’accorde de longues secondes sous les couvertures dans lesquelles je m’étire. Je savoure la sensation des draps moelleux sur ma peau avant de me redresser.
Sur la table, un plateau de petit-déjeuner me donne envie. Des viennoiseries, des fruits frais et plusieurs tasses de liquide fumant me font saliver.
Je saisis une tasse chaude et en hume les effluves en me dirigeant vers la fenêtre. Quelle heure est-il pour que, dehors, il fasse si sombre ? Je tire le rideau pour observer la rue en contrebas, mais je ne discerne pas grand-chose.
La neige tombe avec une intensité inquiétante. Chaque flocon danse dans l’air, se déverse lentement sur le sol et forme une couverture blanche et épaisse.
Un frisson fait hérisser les poils de mes bras nus. Inconsciemment, je serre ma tasse plus fermement quand mes yeux se posent sur les voitures patinant sur la neige fraîche et luttant pour avancer sur la route glissante.
La beauté de ce paysage hivernal est indéniable, mais une préoccupation sourde et soudaine grandit en moi. Nous devons rejoindre la boutique mère d’AURELIAN, située en plein cœur de la ville !
Mais ce n’est pas le plus alarmant… Une autre réflexion m’apporte une bouffée d’angoisse.
Je sais qu’une tempête peut perturber un service aérien. Notre vol pour Paris est prévu demain matin, et l’idée de rester coincée ici, de surcroît le jour de Noël, m’inquiète.
— Abi, mon ange, tu es réveillée ?
La voix fatiguée de Ludovica me sort de mes pensées. Je me détourne de la fenêtre et je suis frappée par la vision que m’offre ma partenaire.
Elle se présente à ma vue totalement nue, une courte serviette de bain enroulée sur la tête, je distingue quelques perles d’eau qui roule entre ses seins rebondis. Ludovica m’enlace tendrement. Le contact de sa peau nue contre mon ventre me propulse à nos ébats abrégés d’hier soir.
Elle dépose ses lèvres sur les miennes dans un baiser aussi doux que puissant. Notre échange m’électrise et bientôt, je retrouve le désir abandonné hier. J’oublie le mauvais temps menaçant, le travail qu’il nous reste à accomplir, les obligations qui nous plombent les épaules et espère profiter de ma compagne comme je le désire.
Ludovica se rend compte de mon impatience et m’adresse un sourire désolé.
— Notre réunion au siège d’AURELIAN débute dans quelques heures, mon ange…
— C’est largement assez pour faire ce que nous avons à faire…
— Abi ! me reprend-elle en écartant mes mains de ses hanches. Je dois te faire le compte rendu de l’appel d’hier soir avant que le rendez-vous ne commence. Et nous devons classer nos documents pour que l’échange ne s’éternise pas. C’est la dernière ligne droite, nous devons tout boucler aujourd’hui.
Je me détache d’elle à contrecœur.
— Tu as raison, excuse-moi.
En vitesse, je termine mon café et mange un fruit. Ludovica a-t-elle déjeuné ce matin ? Je n’ai pas le temps de lui poser la question. Électrique, elle fait les cent pas dans notre suite. Déjà habillée d’un tailleur élégant, elle rassemble un tas de pochettes contenant chacune plusieurs dizaines de croquis de vêtements et vérifie pour la énième fois que nos prototypes de la collection Parallel Streets soient bien rangés dans la valisette. Elle s’installe derrière le bureau et griffonne.
De mon côté, je revêts un ensemble unique. Une minijupe aux motifs écossais, assortie d’une veste beige et de hautes bottes noires en cuir. J’attache mes cheveux bouclés en un chignon faussement désorganisé, comme j’en ai l’habitude. Leurs reflets roux s’accordent bien avec les couleurs que je porte aujourd’hui. Deux boucles tombent de part et d’autre de mon visage que je maquille sobrement.
Malgré son hyperactivité, Ludovica remarque ma tenue et me flatte. Je rougis subtilement et lui renvoie le compliment.
— Allons-y ! C’est l’heure de concrétiser notre beau projet, dit-elle, pressant ses nombreuses pochettes sous le bras.
Nous prenons la direction du hall d’accueil de l’hôtel. Le bruit de nos talons est étouffé par la moquette bordeaux des couloirs. La pression monte. Je serre l’anse du sac de protection de mon ordinateur au point où mes jointures en deviennent blanches.
Le vent nous frappe de plein fouet quand nous sortons rejoindre notre taxi. La neige tourbillonne autour de moi, fine et glacée, et déjà mes bottes crissent sur le trottoir gelé. Manhattan est un vaste chaos blanc. Les lumières des immeubles scintillent à travers le rideau de neige, les véhicules klaxonnent en glissant sur les plaques de verglas.
Je relève le col de mon manteau, glisse mes mains dans mes gants après m’être faufilée dans l’habitacle. Le froid me mord les joues, s’insinue sous mon écharpe. AURELIAN Fifth Avenue nous attend.
Ludovica frissonne mais garde le sourire. Comment fait-elle pour ne pas être soucieuse ?
La neige s’écrase sur le pare-brise, effaçant les lignes droites des avenues et des ponts. Le vent siffle contre la carrosserie, la glace crisse sous les pneus.
Je reste immobile dans la chaleur du taxi, regardant la ville se transformer. Chaque flocon rend l’instant irréel, fragile, suspendu. Je devine les formes des décorations de Noël à travers les vitrines et un frisson d’excitation me traverse.
Enfin, notre taxi s’arrête. Nous bravons une fois de plus la tempête pour rejoindre la boutique. En quelques secondes, nous sommes recouvertes de neige.
Je pousse la porte du magasin d’AURELIAN avec empressement et la chaleur m’enveloppe immédiatement.
Les parfums subtils des tissus et des bougies d’ambiance nous font oublier le froid. La tempête reste derrière nous, comme si elle n’avait jamais existé. On entre dans cette boutique comme on entre dans une cathédrale moderne : avec un léger vertige.
Les murs, parés de feuilles d’or, soutiennent d’imposants lustres suspendus. Autour de moi, les décorations de Noël flottent dans l’air. De petites fées de verre, des flocons filigranés, des guirlandes fines comme des fils d’or qui ondulent dans la lumière.
Partout, il y a de la verdure luxuriante. Des fougères géantes étirent leurs feuilles dentelées vers le plafond, des monsteras aux formes remarquables s’étendent dans des pots de marbre blanc, et des orchidées aux couleurs irréelles ponctuent l’espace comme des touches de lumière.
Dans le showroom, les canapés ressemblent à des troncs d’arbres sculptés dans des bois rares, recouverts de velours. On s’y installe comme dans un bosquet secret, enveloppé de douceur, tandis que de petites tables basses en verre reflètent l’éclairage dorée des lustres.
Le magasin décoré pour Noël est un théâtre de lumière et de rêve. Mille lanternes suspendues flottent au-dessus de nos têtes. Les miroirs, immenses, encadrés de motifs urbains, donnent l’impression que la boutique entière est un monde suspendu, un entre-deux où la magie et le luxe cohabitent.
Un homme apparaît soudain au bout du showroom. Grand, élancé, portant un costume impeccablement taillé. Il avance avec cette assurance tranquille qui fait penser à un chef d’orchestre. Ses yeux sombres, attentifs, nous scrutent sans être intrusifs, comme s’il cherchait à lire notre future implication.
Mon cœur bat un peu plus vite, mais je reprends contenance.
— Bonjour, je suis Adrian, le directeur d’AURELIAN, dit-il en dévoilant enfin un sourire. Je crois que nous avons beaucoup à voir ensemble. Je suis heureux de vous recevoir.
Il s’exprime dans un français plus que correct. Son accent américain est peu présent. Je lui tends la main, légèrement tremblante. Il la serre avec assurance. Ses gestes sont mesurés, presque cérémonieux. Puis il se tourne vers ma compagne.
— Ludovica, je suis heureux de vous revoir.
Sa main se pose dans la sienne un instant de trop, ce qui me fait frissonner de jalousie. Je ressens, sans pouvoir l’en empêcher, cette petite pointe d’inconfort, prendre place dans ma poitrine. Il y a dans le regard du directeur de la convoitise.
— Moi aussi, Adrian. Laissez-moi vous présenter Abigaëlle, ma nouvelle associée, couturière et styliste.
— Oh… c’est votre nouvelle associée ? répète-t-il d’une voix cordiale en se tournant vers moi. Je suis enchanté de faire votre connaissance, Abigaëlle.
Un léger frisson me parcourt, et un froncement de sourcils me trahit. Je n’entends que sa question.
« Associée »… le mot résonne froidement. Il est trop sec, trop administratif… comme si l’intimité de notre collaboration pouvait se résumer à un simple titre sur un contrat !
Je sens une pointe d’irritation s’emparer de moi et je dois me rappeler de respirer pour ne pas laisser transparaître ma contrariété. Un sourire de façade se dessine sur mon visage quand je dis :
— Ravie de vous connaître, Adrian.
Je détourne un instant les yeux pour observer Ludovica, seule jusque-là dans ses voyages professionnels, toujours autonome et concentrée.
Notre contrat d’associée n’a que trois mois, après tout. Je relativise. Nous ne sommes pas simplement des partenaires professionnelles. Nous sommes bien plus que cela, liées d’une manière que ce mot trop administratif ne peut pas capturer.
Adrian nous guide à travers le showroom après que nous avons retiré nos gros manteaux d’hiver, puis nous empruntons des escaliers en bois lustré pour rejoindre l’étage.
Je ressens un mélange d’admiration et d’appréhension quand je découvre l’atelier de couture de la mythique boutique.
Des patrons, épingles et crayons sont éparpillés en vrac sur les tables de travail, à côté des machines à coudre. Sur des mannequins, plusieurs prototypes ont été assemblés. Même inachevés, ils sont somptueux. Les nôtres valent-ils les leurs ?
Nous nous installons autour d’une table ronde. Je doute soudain. Cependant, il est trop tard pour reculer. Ludovica et moi connaissons l’exigence de leurs attentes. Nous savons aussi la confiance fragile qu’ils nous donnent alors qu’ils nous invitent à créer pour eux.
— Je vous écoute, mesdames. Parlez-moi de votre travail sur la collection Parallel Streets.
Adrian s’est installé face à nous, jambes croisées. J’ai l’impression que son accent est plus prononcé que tout à l’heure. Est-ce que cela traduit son impatience ?
Cet échange est décisif pour la suite de nos projets de mode. Après un échange de regards avec Ludovica, je commence :
— Bien, dis-je, incertaine. Pour commencer, nous allons vous présenter cette pièce…
Je déplie la robe rouge en expliquant son histoire et en détaillant les inspirations qui nous ont menées à l’assembler ainsi. Ludovica, quant à elle, précise les avantages de ce vêtement.
Adrian penche légèrement la tête. Il saisit le tissu en observant chaque couture, chaque courbe. Un silence s’installe, incompréhensible. Puis, un léger sourire se dessine sur ses lèvres : un geste presque imperceptible, mais suffisant pour que je comprenne que, déjà, Adrian est conquis.
— Nous allons faire quelque chose de grand, dit-il enfin.
Près de quatre heures après notre arrivée chez AURELIAN, nous apposons finalement nos signatures en bas de page de notre contrat. J’ai envie de sauter de joie ! Nous avons réussi !
C’est gagné !
J’exulte pourtant en silence. La journée n’est pas terminée. Désormais, nous devons participer au côté administratif du rendez-vous. Cette seconde partie s’annonce longue et ennuyeuse.
Adrian, ravi de nos négociations, nous mène dans une salle de séminaire où une vieille femme, madame Ritz, est chargée de nous présenter nos nouvelles directives. Après quelques échanges cordiaux, nous pénétrons dans une salle spacieuse où tout est démesurément grand. La toile de projection est digne d’un home cinéma. De larges bureaux font office de tables. Nous prenons place dans d’imposants fauteuils à matelassure rouge après que la vieille dame a fait les branchements nécessaires à une bonne connexion internet.
— J’espère avoir assez de réseau pour télécharger la vidéo… marmonne-t-elle, les sourcils froncés.
Un instant plus tard, elle lance un clip vidéo depuis le site internet du magasin AURELIAN, afin de nous présenter l’identité de l’entreprise. L’image est de piètre qualité, le son hachuré. Et puis, j’ai déjà vu ce clip des centaines de fois ! Nous échangeons un regard avec Ludovica, impatientes d’en finir.
La connexion internet est assez médiocre. Est-ce le mauvais temps ? Je jette un œil par la fenêtre et découvre une ambiance tout aussi sombre que tout à l’heure.
Ne pense pas à la tempête de neige maintenant !
Je me ressaisis.
Je prends sur moi en songeant à demain. Dans tout juste vingt-quatre heures, nous serons dans l’avion en direction de notre chez nous douillet, au centre de Paris.
Je rêve déjà d’une séance de Shibari.
J’ai envie de me laisser aller, de me détendre.
J’aime quand l’étreinte des cordes se mélange aux caresses de Ludovica, sans doute la meilleure encordeuse de tous les temps.
Avec délice, je me souviens de notre dernière séance de Shibari, chez nous. Mes yeux ne voient plus les graphiques projetés devant nous.
Dans le cocon de notre chambre, accompagnée d’une lumière tamisée et d’une douce odeur de vanille, je m’assois sur le sol moelleux et attends avec impatience ma maîtresse Shibari. Ludovica se place derrière moi, me bande les yeux avec délicatesse. Immédiatement, je suis déconnectée de la réalité.
Ma compagne me serre dans ses bras et nous respirons à l’unisson. Ce moment est rempli de tendresse. Inconsciemment, je souris.
Les cordes glissent sur mes épaules, répétant une chorégraphie bien rodée. Je perçois le souffle de Ludovica dans mon cou, j’en frissonne.
Un des mouvements de notre interlocutrice me fait revenir à la réalité. Je perds le fil de mes pensées et abandonne le doux souvenir de notre dernière expérience.
Inconsciemment, ma jambe fait de légers soubresauts sous le bureau, signe de mon impatience. Ludovica pose sa main sur le haut de ma cuisse, ce qui n’améliore pas mon état.
Je suis frustrée de ne pas pouvoir exprimer clairement mon désir, de ne pas pouvoir lui dire à quel point j’ai besoin d’elle, à quel point j’ai envie d’elle. Mon agitation grandit, irritée par cette réunion qui n’en termine pas.
Ludovica le sent. Le bout de ses doigts se balade désormais sur l’intérieur de ma cuisse. Mon collant est si fin que j’ai l’impression que sa peau entre en contact directement avec la mienne. Je frissonne et cesse les mouvements nerveux de ma jambe.
Je sursaute quand notre opératrice hausse la voix et resserre les cuisses sur la main de Ludovica qui se retrouve prise au piège.
Elle profite de la situation et agite ses doigts qui effleurent mon sexe à travers la fine barrière de ma lingerie. Abasourdie, je n’ose plus regarder l’écran devant moi, ni même Ludovica.
Ma partenaire s’assure d’un regard qu’elle ne va pas trop loin pour moi. Même s’il s’agit d’un jeu érotique assez banal pour un couple, c’est la première fois que l’on s’y prête, toutes les deux, en outre, lors d’un moment si important. Ludovica veille toujours à mon consentement et répète que je dois me sentir libre d’arrêter n’importe quel échange si je le souhaite.
D’un regard entendu, je lui intime de continuer ses caresses. Elle semble ravie et ses doigts fins reprennent leur balade sur mes lèvres gonflées de désir.
Je regrette d’avoir enfilé ce tanga ce matin. Le tissu est fin, certes, mais trop épais pour sentir correctement les cajoleries de Ludovica. Je suis contrainte d’onduler légèrement du bassin pour coller mon sexe contre ses doigts.
Notre nouvelle interlocutrice ne remarque pas notre manège. Elle est plongée dans ses explications et ses graphiques. Je découvre avec étonnement que ce jeu m’excite.
Je me tourne vers ma voisine une seconde. Ses lèvres sont gonflées, ses yeux, fiévreux. Elle passe furtivement sa langue sur un coin de sa bouche. Ludovica est divine ! Son visage tout entier n’aspire qu’à me dévorer toute crue !
Madame Ritz se dirige vers nous pour prendre enfin congé. Je bégaie un instant, toujours assise et chamboulée par les caresses de Ludovica. Je me redresse et lui serre la main. Ne sachant que répondre, je me contente de sourire quand elle rejoint la sortie.
— Prenez le temps que vous jugerez nécessaire pour ranger vos affaires. Cette salle n’est plus occupée à partir de maintenant. Joyeux Noël !
Il y a un instant de flottement.
Puis, instinctivement, nos bouches se rapprochent. La langue de Ludovica se fraye un passage entre mes lèvres et je grogne de plaisir. C’est exactement le moment que j’attendais !
J’écarte les jambes pour permettre à Ludovica de passer sa main sous mes bas. Ses doigts s’agitent sur ma vulve trempée. J’en frissonne de plaisir.
Les habiles caresses de ma partenaire m’entraînent jusqu’à l’orgasme. Mon ventre se tord. Je me mords l’intérieur des joues, pince les lèvres.
Le souffle chaud de Ludovica contre mon oreille, je me laisse tomber en arrière et respire profondément son parfum.
C’est exquis.
Je suis satisfaite.
Pour l’instant. Cet orgasme a eu autant d’effet qu’un verre d’eau pour éteindre une maison en feu !
— Bravo, ma chérie, me glisse Ludovica à l’oreille. Rentrons à la maison maintenant…
Je la regarde un instant. Son sourire doux m’apaise. J’admire son calme, sa maîtrise et mesure la chance que j’ai de l’avoir à mes côtés.
Tirée par ma compagne, je quitte la salle de séminaire à sa suite. Avant de franchir la porte, je me retourne seulement l’espace d’une minute pour observer à travers la fenêtre. Dehors, d’imposants flocons virevoltent toujours, emportés par des bourrasques.
Curieuse de la suite ?
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