Chapitre 1 — Sur le fil – Chapitre 1
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Sur le fil - une nouvelle érotique lesbienne · Emma Loren
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1.
Ce matin encore, je me presse pour rejoindre la gare et attrape de justesse le premier train qui me conduit jusqu’à l’atelier. Pour cette nouvelle rentrée, l’air est sec, le ciel sans nuages. L’été caniculaire s’éternise, me donnant l’occasion de porter les nouvelles robes achetées durant mon séjour sur les bords de mer. Ma peau sent encore le soleil du sud. Mes cheveux, soulevés en un chignon, se sont éclaircis de deux teintes.
J’ai bonne mine pour reprendre le travail. Mes collègues vont me complimenter, leurs voix de crécelle surplombant le bruit des machines à coudre. Elles vont rire, beaucoup, comme à chaque rentrée. Elles vont raconter leurs vacances, leurs sorties et leurs anecdotes pendant nos pauses, et je vais les écouter d’une oreille, en hochant la tête, comme je sais si bien le faire.
Voilà déjà cinq ans que je travaille avec les mêmes personnes, pour la même entreprise de mode. Coudre, j’ai ça dans le sang. Les yeux fermés, je peux confectionner une jupe crayon, un tailleur ou encore un bustier. C’est un travail répétitif, mais d’une certaine manière, j’y trouve mon compte. Le toucher du textile, l’aiguille qui perce le tissu. La pièce une fois terminée, prête pour la vente… Tout ce cheminement m’inspire, même si parfois, il m’ennuie.
Mais j’ai la solution à cet ennui. Un quota de pièces à réaliser, à recalculer. Une diversification des vêtements à produire. Un tout nouvel emploi du temps, basé sur un calcul simple.
Je rejoins l’atelier d’un pas vif, poussée par l’envie de révéler mes idées lors de notre réunion de rentrée. Je salue rapidement mes collègues, m’autorise un café sans sucre, et m’installe au plus proche du vidéo projecteur. Nous sommes rapidement au complet et ne perdons pas une minute pour débriefer sur les objectifs de ce semestre.
J’ai brièvement exprimé mon idée à mes supérieurs avant la fermeture temporaire de notre atelier, il y a de ça trois semaines. Cette dernière était sommaire et le raisonnement qui l’accompagnait un peu brouillon. Partant de ce constat, je ne pensais pas qu’elle allait être retenue. De quelle manière pouvais-je la rendre davantage crédible et faisable ? J’y ai pensé tout l’été.
La solution m’est apparue logiquement et depuis, je rêve du moment où je pourrais la présenter à nos directeurs. C’est mathématique ! Une fois qu’elle sera mise en place, chaque couturière retrouvera un peu de passion et d’enthousiasme.
Je prends une profonde inspiration et m’apprête à lever la main. J’interromps mon geste au son des talons dans le couloir. Notre responsable d’atelier, Ludovica, entre à son tour dans la salle. Le silence s’installe.
En séjour à Milan, Ludovica ne devait pas revenir aujourd’hui.
— Bonjour à tous. J’ai voyagé de nuit, dit-elle en lissant sa jupe pourtant parfaitement repassée. Je tenais à être présente lors de notre réunion. Je suis un peu jetlaguée. Désolée pour le retard.
Notre directeur la félicite pour sa présence parmi nous.
Je tourne la tête et lève les yeux au ciel. Il y a toujours eu ce je-ne-sais-quoi d’irritable dans le comportement de Ludovica. La perfection, elle l’incarne des pieds à la tête. Elle est belle, souriante. C’est une beauté froide, inaccessible, qui ensorcelle n’importe qui. Sa voix est un charme, son corps un sortilège.
— Comme je vous l’ai dit, je tenais absolument à être présente ce matin, pour vous exposer mes réflexions concernant ce semestre. Elles sont nombreuses et, en ce sens, j’aimerais que chacun écoute attentivement ce que j’ai à dire.
Que va-t-elle nous proposer cette fois ? La perspective de l’écouter parler pendant plusieurs minutes d'affilée m’exaspère autant qu’elle me passionne. Malgré moi, je bois les paroles de ma supérieure. Mes yeux se perdent sur ses lèvres rondes.
— J’ai pensé à un nouveau calcul. Ce dernier permettrait de diminuer la monotonie et l’ennui. J’ai conscience que d’être derrière une machine à coudre pendant des heures et effectuer les mêmes gestes est rapidement assommant.
Mon regard quitte sa bouche et je me concentre sur ses paroles. Ludovica est en train d’exposer mon idée ! Je pince les lèvres. Mes doigts jouent avec les plis de ma robe.
— L’idée a été soulevée par Abigaëlle, avant nos congés annuels, et je me suis permis d’y réfléchir…
Une colère sourde s’empare de moi. Je la coupe :
— J’y ai également réfléchi de mon côté et…
Ma voix s’étouffe quand je comprends que personne ne m’écoute. Tous sont captivés par le discours de Ludovica. Sa voix posée et son ton grave sont une invitation à l’écoute. Sa démarche assurée sur ses escarpins noirs est hypnotique.
Rapidement et sans un regard dans ma direction, Ludovica me remercie d’avoir proposé mon idée. Je fulmine. Notre responsable explique brièvement les avantages de son nouveau calcul et les intérêts qu’il apporterait à l’entreprise. C’est exactement comme ça que je l’ai étudié aussi.
Mais c’est Ludovica qui récolte les lauriers. Mains sur l’épaule, félicitations, remerciements… La parade de mes collègues et de mes supérieurs me donne le tournis. Je me lève, blessée et vexée, pour rejoindre les ateliers. Avant de quitter la pièce, je pose une dernière fois les yeux sur celle qui a volé mon idée.
Ludovica est fière d’elle. Les joues roses, elle sourit sans retenue. L’air chaud de la vieille salle de réunion l’oblige à glisser les mains sur sa nuque et à relever ses cheveux quelques secondes. Un tatouage discret, représentant une tête de loup hurlant à la lune, est gravé dans sa peau fine. C’est fin, minimaliste.
C’est un travail d’artiste qui ne me laisse pas insensible.
Pire, il éveille en moi un désir saisissant. Galvanisant.
Un désir aussi puissant que fugace.
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