Survivors · Kyrian Malone , Jamie Leigh
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Aéroport de Santiago.
— Le vol 571 en direction de Los Angeles. Embarquement immédiat porte D.
En entendant l'annonce résonner dans la salle d'embarquement, Regina Queen rangea son magazine dans son sac et se redressa en prenant son bagage à main. Elle jeta un rapide coup d’œil sur son portable et l’éteignit avant de se diriger vers une jeune hôtesse. Celle-ci lui prit son billet, vérifia son passeport et lui fit un grand sourire avant de le lui rendre.
— Merci Madame et bon voyage sur United Airlines.
Une fois installée à bord de l’avion, à la place 45E, Regina Queen attacha sa ceinture puis lança un coup d’œil sur les autres passagers. Quelqu'un s'assit près d'elle et la salua dans un léger accent espagnol.
— Bonjour.
Regina esquissa un léger sourire à l’homme qui prenait place près d'elle et tourna ses yeux vers le hublot. Elle voulait s’imprégner une dernière fois des paysages du Chili. Elle n’était restée que trois jours et il lui tardait déjà de rentrer chez elle et de retrouver le luxe de sa maison. Après de longues minutes, elle sentit les moteurs de l’avion se mettre en route. L’appareil roula en direction de la piste de décollage.
— Mesdames, messieurs, bonjour, je suis le commandant Foreman. Bienvenue sur le vol United Airlines 571 en direction de Los Angeles. Le vol durera sept heures et notre équipage se tiendra à votre disposition pour vous apporter des collations. Pendant le décollage, nous vous prions de rester assis et d’attacher vos ceintures. Merci d’avoir choisi notre compagnie et bon vol.
Regina soupira, déjà lasse à l’idée de devoir passer les sept prochaines heures enfermée dans cet avion. Elle sortit néanmoins un magazine de mode, et le posa sur ses genoux, bien décidée à faire passer le temps.
Plus loin, dans les rangées, près du hublot, Emma Nollan soupirait elle aussi. Elle allait passer tout ce temps coincée dans cet appareil près d’un homme qu’elle détaillait du coin de l’œil. Déjà, elle regrettait de ne pas avoir pu rester avec ses amis pour le reste des vacances. Ses yeux se tournèrent vers l’extérieur pour voir l’asphalte défiler plus rapidement. Son avion s’apprêtait à quitter le sol du Chili.
Quelques secondes après le décollage, elle put détailler les montagnes au loin, déjà amère et nostalgique. Toute cette neige, ce grand air, ces plaines de verdure, formaient un paysage à mille lieues de celui de Los Angeles. Elle détourna les yeux alors que l’ennui la guettait déjà. Balayant du regard l’avant et l’arrière de l’avion, elle s’aperçut qu’ils n’étaient pas nombreux dans l'appareil ; cinquante personnes tout au plus, et il avait fallu qu’elle se retrouve à côté d’un homme en costume cravate qui ne serait certainement pas très agréable.
Après que l’avion eut pris sa vitesse de croisière, vers l’avant de l’appareil, Kate Mitchell sortit plusieurs magazines de son sac. Elle baissa la tablette devant sa fille et lui tendit ses crayons.
— Tu restes là ma puce, je reviens.
— Oui maman.
Elle lui sourit en caressant ses cheveux bruns et se leva afin de marcher entre les rangées. Elle vit un ballon de football tomber à ses pieds et le ramassa avant de le rendre aux deux jeunes hommes qui venaient de se redresser.
— Tenez !
— Merci madame ! répondit l’un d'eux, un sourire charmeur aux coins des lèvres.
Kate lui renvoya son sourire et continua d'avancer afin de rejoindre les toilettes. Dans son dos, un des deux garçons penchait la tête pour la suivre des yeux. Il commenta à son ami :
— Putain ! Ça c’est mon style de nana !
Son copain lui prit le ballon des mains et se réinstalla dans son siège avant de répondre :
— Je préfère celle qui est deux rangées derrière !
Ses lunettes sur le nez, Danielle restait concentrée sur son livre. Elle ne prêtait pas la moindre attention à ce qu’il se passait autour d’elle. Il ne lui tardait qu’une chose, arriver à Los Angeles. Elle était venue voir un de ses amis qui tenait un haras, avait voulu s’aérer l’esprit à la suite d’une rupture sentimentale.
Elle fut interrompue par un jeune homme qui s'arrêta à sa hauteur :
— Excusez-moi ? Je peux m’asseoir ?
Sur le silence de Danielle, il se permit de reprendre:
— J’aurais bien trouvé une excuse bidon du genre que la personne assise à côté de moi prend trop de place, mais je veux pas faire le lourd.
Danielle avait levé ses yeux pour détailler un instant son interlocuteur. Elle finit par lui sourire :
— Vous pouvez… Mais à vos risques et périls, je suis pas du genre bavarde.
Il s'assit, ravi, et lui tendit la main.
— Je ferai la conversation pour deux. Je suis Josh. Enchanté.
— Danielle.
Josh la détailla et se remit correctement sur son siège.
— Alors ? tenta-t-il. Vous veniez faire quoi au Chili ?
Il hésita et rajouta :
— On peut se dire « tu » ? Parce que j’ai assez donné dans les politesses depuis que je suis là !
Amusée, Danielle tourna une page de son livre et leva ses yeux sur lui.
— Ça vous arrive souvent de passer d’une question à une autre comme ça ?
— Je suis du genre pas très clair dans ma tête.
Il réalisa soudain le double sens de sa réponse.
— Enfin non ! Pas du genre psychopathe ou un truc dans ce genre, non parce que…
Il leva les sourcils et força un sourire, sans réponse à donner.
— Je me perds là!
Danielle sourit davantage, amusée par l'emportement et le caractère plus timide de ce jeune homme qui, elle devait l’admettre, était inhabituel. Lui de son côté, en profita pour la détailler un peu plus.
— Et… Tu veux boire un truc ? reprit-il. Je vais aller voir les hôtesses.
— Et tu veux que je réponde à quelle question en premier ?
— La dernière, je vais chercher à boire et tu répondras aux autres après.
— Oui… Va te rafraîchir un peu.
Josh lui sourit en se levant et une annonce résonna:
— Mesdames, messieurs, nous allons traverser une zone de perturbations. Veuillez regagner vos sièges s’il vous plaît, merci.
Josh se rassit, un peu dépité, et fixa Danielle.
— La fraîcheur attendra !
Danielle garda ses yeux sur son livre, tourna une page et lui répondit sans le regarder :
— Tu as le temps de souffler comme ça.
Josh afficha un air incertain et leva les sourcils. Il prit quelques secondes pour assimiler sa réplique.
— Souffler ? Souffler quoi ?
L’incompréhension du jeune homme fit sourire Danielle. Elle releva son regard sur lui :
— Je parlais de te calmer... On dirait que t’es monté sur du deux cent vingt volts là, donc tu peux souffler. Détends-toi.
Josh baissa les yeux en secouant la tête. Visiblement, cette fille le rendait nerveux.
— Ouais, me détendre, c’est ça le problème ! Tu sais ? Ce truc que vous avez les filles à mettre toujours les garçons mal à l’aise. On sait plus quoi faire !
Danielle sourit et plissa les yeux. Elle prit une expression plus secrète et se pencha un peu sur lui.
— Tu veux savoir quelque chose ?
Josh se tendit un peu sur cette proximité et referma ses doigts à l’accoudoir. Il avait ce besoin soudain de se tenir à quelque chose suite aux frissons provoqués par le parfum de Danielle.
— Ouais.
— Au début, les premières semaines, c’est nous qui vous mettons mal à l’aise… Puis, le temps passe, les mois, les années… Les aises se prennent et à la fin, c’est nous que vous mettez mal à l’aise.
Elle se recula dans son siège et fit un signe de la main.
— Dans un sens très désagréable qui nous oblige à quitter le pays pour ne pas faire de dépression.
Josh leva les sourcils en essayant de comprendre cette longue tirade. Le ton de cette jeune femme avait sonné très accusateur et son malaise ne le quittait plus. L’avion commença à s’agiter sous les turbulences annoncées, mais il ne la quitta pas des yeux.
— Je sais pas trop.
Dieu savait que Danielle ne parlait pas pour ne rien dire. Elle était la mieux placée pour aborder ce type de sujet depuis sa rupture avec son compagnon. Une rupture qui l’avait poussée à quitter les Etats-Unis pour plusieurs semaines. Mais elle avait compris : Elle avait fait le bilan de trois ans de vie commune et rentrait chez elle en pleine forme. Elle reposa son regard sur le livre.
— Tu sais quoi ? Laisse tomber, Joey…
— Josh… Je m’appelle Josh !
Il préféra ne rien ajouter en voyant qu’il la dérangeait. Il fit mine de regarder alentour et s’installa confortablement dans son siège en réfléchissant à un autre sujet de conversation.
— Mesdames, messieurs, nous allons de nouveau entrer dans une zone de turbulences. Merci de rester assis, vos ceintures attachées.
Regina soupira d’agacement et continua de tourner les pages de son livre. Elle détestait les avions, notamment quand le ciel était nuageux ou secoué par les intempéries.
Une heure passa, puis deux.
Alors qu’elle mangeait son sandwich, elle tourna son regard vers le hublot. Le ciel était dégagé et les nuances entre ce bleu azur et le manteau blanc des montagnes enneigées étaient éblouissantes. Le chariot de ravitaillement s'arrêta à son niveau.
— Vous désirez prendre un thé, un café, un chocolat ?
Regina regarda l’hôtesse puis l’homme assis à ses côtés qui lui faisait un léger signe de tête.
— Allez-y, je vous en prie, lui fit-il poliment.
— Ce sera un thé, s’il vous plaît.
Dès que l'hôtesse se tourna vers son chariot pour récupérer une tasse, une légère secousse se fit ressentir. Regina fronça les sourcils, inquiète. Ces perturbations depuis le décollage ne la rassuraient pas, d'autant qu'elle n'était jamais vraiment à l'aise en avion. Elle prit son gobelet mais n’eut pas le temps de l’amener à ses lèvres qu’une autre secousse, plus violente, secoua l’appareil.
Le liquide chaud se renversa sur ses cuisses et lui brûla la peau à travers le tissu de son pantalon. Son regard fut attiré vers le hublot où elle put voir le sommet des montagnes se rapprocher dangereusement.
De façon soudaine, l’appareil se retrouva brutalement secoué. Des cris retentirent dans la cabine. Des masques à oxygène tombèrent du plafonnier devant les passagers. Une autre secousse se fit ressentir, puis une autre plus violente. Les mains agrippées aux accoudoirs, le regard rivé sur le hublot, Regina fut saisie d'effroi en voyant l'aile arrachée. Des sacs et des valises s’écroulèrent sur le sol, relâchés par les soutes ouvertes à cause des turbulences. Les lumières de l’appareil clignotèrent, court-circuitées. Prise de panique et tétanisée par la peur, Regina se recroquevilla sur son siège, le visage baissé, les paupières fermées.
Tout se passa vite, trop vite, trop brutalement. Entre deux secousses, au milieu des cris affolés des passagers, un long craquement se fit entendre au niveau de la queue de l’avion. Alors le froid s'engouffra dans l'appareil et, avec la vitesse, le vide aspira les sièges, les passagers, les valises et tout ce qui se trouvait à sa portée. Le froid pénétra l’appareil et Regina reçut de la neige en plein visage, lui glaçant le sang. Elle tourna la tête vers l’homme à ses côtés pour demander de l’aide dans ce qui semblait maintenant inévitable. Elle le savait, l’avion allait s’écraser. Elle mourrait dans les prochaines secondes. De l'immense trou à la place de la queue derrière elle, elle sentit une force la tirer, l’aspirer. Seule sa ceinture la maintenait encore dans son siège. D’autres cris retentissaient, d’autres bruits de fracas résonnaient. Elle n'entendait plus le moteur à présent. Le sifflement venait-il du vent ? De la vitesse ? L’appareil glissait-il sur l’air ? Elle eut le malheur de tourner le visage pour voir l’ampleur de cette catastrophe et vit un homme sur son siège, tétanisé. Les autres passagers derrière eux n’étaient plus là. La queue de l’avion s’était brisée, détachée, et elle vit une femme sur son siège disparaître dans les airs. Elle se détourna, bouleversée, désemparée. La seconde suivante, un choc brutal la plongea dans l'inconscience.
Emma ouvrit péniblement les yeux en fronçant les sourcils. Très vite, son esprit se rappelait de ces secousses et de cet effroyable accident. Elle pouvait entendre des pleurs d’enfants se mêler à divers grésillements électriques, à des complaintes et des gémissements. Elle tenta péniblement de se resituer. Elle était vivante. Elle percevait quelques douleurs à la tête, au bras et à la jambe, mais celles-ci demeuraient supportables. Ce fut lorsqu’elle sentit le goût métallique du sang sur sa lèvre qu’elle comprit qu’elle était blessée. Elle tenta de se repérer par rapport à la structure de l'avion et poussa un siège qui s’était bloqué contre le sien.
A quelques mètres à peine, Regina ouvrit doucement les yeux. Une peur panique la saisit tandis que des flocons de neige pénétraient dans l’avion. Elle se redressa légèrement mais se recula aussitôt, en voyant le visage en sang de l’homme à côté d’elle. La peur lui restait chevillée au corps. Elle voulut se dégager de son siège, mais celui devant elle bloquait ses jambes.
— Hey ! Est-ce que quelqu’un m’entend ? entendit-elle.
— ICI… Venez m’aider ! Ma fille est blessée, appela une femme.
— Putain… On est vivant ! commenta une voix masculine.
Regina cligna des paupières, déboussolée. Elle tenta vainement de pousser le siège et appela à son tour :
— Ai… Aidez-moi… Je suis bloquée.
Elle vit un jeune homme arriver, avant que le regard de ce dernier ne glisse sur son voisin inerte. Mal à l'aise, Josh tendit une main tremblante vers le cou de l'inconnu pour prendre son pouls.
— Attendez, fit-il à Regina… Je dois savoir si…
Mais il retira sa main d'un geste vif et lâcha :
— Putain de merde !
Il dut prendre une seconde ou deux pour réaliser ce qu’il se passait, ce cauchemar interminable dans lequel il venait de se réveiller. Il passa une main nerveuse et ensanglantée dans ses cheveux et se pencha sur l’homme. Il détacha sa ceinture en se tenant à bonne distance.
Pendant ce temps, Emma s’approcha doucement dans le dos de Josh en enjambant les débris et posa une main sur son épaule. Elle n'avait pas remarqué le léger filet de sang qui s’écoulait sur sa tempe.
— Attends, pria-t-elle à Josh… Je vais te donner un coup de main.
Josh la regarda à la fois incertain et soulagé parce que quelqu'un venait l'aider. Ils tirèrent l’homme mort vers l’allée pour le laisser lourdement tomber sur le sol. Regina tenta à nouveau de se dégager, sans y parvenir.
— Il faut… Il faut pousser ce siège, demanda-t-elle.
Emma détailla leur interlocutrice brune et se pencha au-dessus de ses jambes.
— On va le bouger, lui répondit-elle, mais tu nous dis si t’as mal dès qu’on commence.
— D'accord, répondit Regina.
— Attends ! l'arrêta Josh. Moi je soulève, et toi tu la dégages.
Sur le bon conseil de son nouvel ami, Emma enjamba d’autres débris pour se placer derrière le siège de l'inconnue et se rehaussa. Elle glissa ses mains sous ses aisselles en se penchant sur elle et ordonna :
— Vas-y !
Josh posa les pieds sur la tablette qui craqua sous sa poussée.
— Toi, vas-y !
Emma resserra son étreinte autour de la femme et s’aida de ses pieds pour la hisser doucement avec elle. Regina se redressa sur son siège dans une légère grimace provoquée par la douleur au niveau de ses jambes. Josh relâcha le siège opposé et se redressa pour l’aider à descendre.
— Ça va aller ? lui demanda-t-il.
— Oui ! Merci, répondit Regina.
Emma continuait de regarder alentour et semblait déboussolée par ce qu’elle avait sous les yeux.
À l’avant, le copilote, blessé, avait aidé une jeune femme brune d’une trentaine d’années à sortir avec sa fille de leurs sièges. Près d’eux, Danielle avait pris la petite dans ses bras. Un autre jeune homme, aux allures d'étudiant, pianotait sur son portable dans l’espoir d’appeler les secours.
— Putain, on n’a pas de réseau, quelle merde ! râla-t-il.
Le copilote du nom de David Williams, dont l'uniforme portait toutes les marques de ce tragique accident, demanda à ce jeune homme :
— Allez voir s’il reste des survivants. Je m'occupe d'appeler les secours.
Les deux étudiants fixèrent l’homme et s’exécutèrent, tout de même agacés. Le copilote se tourna vers Kate.
— Ça va aller madame ?
— Je... Je crois oui, répondit-elle.
Elle reprit sa fille des bras de Danielle.
— Merci à vous aussi, ajouta-t-elle à la blonde.
Danielle força un léger sourire, bouleversée par ce qu’il venait de se passer.
— De rien.
Le copilote tourna les yeux vers les trois autres personnes qui approchaient. Un homme accompagné de deux jeunes femmes.
— Allez dans la cabine de pilotage, leur demanda-t-il. C’est couvert et ça vous protégera du froid. Vous trouverez certainement de quoi vous soigner, je vais voir s’il reste des survivants.
Il s'éloigna et Josh lui emboîta le pas.
— Je vais vous aider, commandant, répondit-il.
— Capitaine, corrigea David Williams… Le commandant est mort.
Sa fille dans les bras, Kate et les autres marchèrent vers l’endroit indiqué, enjambant les déchets, les valises, et les passagers morts, une vision d'horreur pour la plupart d'entre eux qui n'avait jamais vu de cadavre. Seuls résonnaient les grésillements électriques et le souffle du vent froid dans les brèches de l’appareil. Ils s’enfoncèrent dans la carcasse de l’avion et pénétrèrent dans le cockpit enfoncé dans la neige qui dissimulait la lumière du jour.
Danielle ne disait rien, sous le choc, mais rassurée de voir son voisin de siège bien vivant, celui avec lequel elle avait pu discuter pendant le décollage. Physiquement, elle ne sentait aucune douleur et son sang coagulé à son arcade avait séché sur sa joue. Elle finit par regarder le désastre alentour et commenta :
— Il va falloir se couvrir et… Sortir ces gens.
Emma jeta un œil sur les deux jeunes étudiants qui s’étaient assis sur les sièges des pilotes pendant qu'une mère et sa fille se calaient dans un coin du cockpit. Son cœur continuait de taper suite au choc provoqué par cet accident. Elle avait encore du mal à réaliser qu’elle s’était écrasée en avion. Comment le pouvait-elle tant ce qu’il se passait était surréaliste ? Elle détourna les yeux vers le corps du commandant et se pencha vers lui pour le prendre par les épaules et le tirer en direction de la sortie.
— On va déjà commencer par lui, fit-elle, la gorge nouée.
Installée près de Danielle, toujours engourdie par ses douleurs aux jambes, Regina regarda la jeune blonde entraîner le corps du pilote en dehors du cockpit. D'un naturel franc et autoritaire, elle s'adressa aux deux étudiants vautrés dans les fauteuils.
— Vous ne pourriez pas vous lever et l’aider ?
— On essaie de faire fonctionner nos portables pour appeler de l’aide, lui répondit l'un des deux.
— Nous sommes en pleine Cordillère des Andes, lança-t-elle, vous n’aurez pas de réseau !
Son interlocuteur, un garçon qui ne devait pas avoir plus de vingt ans, la détailla un instant d'un air dédaigneux avant de répondre :
— Parce que tu crois que je vais me balader un mort, moi ?
Le regard plein de mépris, Regina préféra ne pas insister et gâcher davantage d'oxygène pour ces deux morveux. Le froid devenait difficile à supporter, rendait la respiration pénible. Ses yeux repartirent sur la jeune blonde qui avait finalement extirpé le corps de la cabine pour l'étendre à l'extérieur, dans la neige. Elle ne comptait pas rester bras croisés comme les deux jeunes garçons et se dirigea vers ce qui semblait être une petite armoire. A l'intérieur, elle trouva deux manuels et une trousse de secours.
— On va pouvoir se soigner, annonça-t-elle aux autres.
La trousse en main, elle s'approcha de la petite fille dans les bras de sa mère. Celle-ci était la plus jeune survivante ici, sûrement celle qui avait le plus besoin de réconfort.
— Salut toi, fit-elle d'une voix douce… Tu vas me montrer tes genoux et on va désinfecter tes plaies.
La petite brune l'observa un instant et leva la main pour lui présenter sa paume entaillée.
— Et là aussi ? demanda-t-elle.
Regina esquissa un léger sourire en dépit de la situation. Cette petite fille semblait gérer les événements plutôt bien. Elle jeta un œil sur sa mère qui n'intervint pas.
— Oui, là aussi, répondit-elle.
A cet instant, Emma revint dans la cabine avec quelques sacs récupérés au milieu de l’allée. Elle les posa au centre du cockpit et s’agenouilla devant eux.
Josh et le copilote revinrent à leur tour. Josh s'approcha de Danielle et s'accroupit près d'elle. Il la sentait bouleversée, le visage marqué par la folie de l'accident. Et comment ne pas ressentir la même chose? Tous ici venaient de vivre des minutes tragiques durant lesquelles leurs vies avaient basculé.
— Danielle… ça va ? lui demanda-t-il, attentif.
Danielle sortit de ses pensées et força un léger sourire pour le rassurer. Josh continuait de lui parler, de lui accorder son attention. Peut-être n'était-il pas comme tous les autres alors ?
— Ça pourrait aller mieux, répondit-elle simplement.
Le copilote posa quelques sacs devant la porte qu’il referma avec difficulté et balaya le cockpit des yeux. Les seuls survivants de l'accident se trouvaient tous agglutinés dans ces quelques mètres carrés de métal.
— Bien… Nous sommes seuls maintenant, annonça-t-il. Alors je vais tâcher de réparer la radio pour appeler les secours puisque les téléphones ne fonctionnent pas.
Plusieurs paires d'yeux s'étaient tournés vers lui, confus, déboussolés et apeurés. En tant que copilote, il se sentait responsable de ces personnes et devrait donc prendre la situation en main s'ils voulaient sortir de ces montagnes.
— Avant tout, je me présente, je suis le Capitaine David Williams.
Puisque des présentations devaient être faites et qu'ils risquaient de vivre les prochains jours avec ces gens, Josh poursuivit :
— Moi, c’est Josh.
— Danielle, reprit la blonde près de lui… Mais vous pouvez m’appeler Dan’.
L'un des deux étudiants sur les sièges se présenta à son tour :
— Moi c’est Brian et lui, c'est mon pote Steve.
— Je m'appelle Kate, suivit la mère, et voici ma fille Maelyn.
Les regards se posèrent sur Regina qui s'était adossée contre la paroi de la cabine et celle-ci se présenta à son tour :
— Regina.
— Moi, c'est Emma, suivit la blonde agenouillée près des sacs au milieu de la cabine.
— Bien, maintenant que les présentations sont faites, nous allons devoir attendre ici pendant quelques heures avant que les secours nous retrouvent, expliqua David Williams. Nos appareils sont équipés d’émetteur GPS et je suppose que nous sommes déjà localisés.
Il marqua un silence après sa dernière réplique qu'il voulait optimiste pour rassurer les passagers. Il poursuivit :
— Etant donné que la nuit va tomber et qu’il y a une tempête dehors, nous devrions être retrouvés demain dans la journée. Donc, gardez votre calme, restez ici, et soyez patients. Je vais essayer de trouver un peu de nourriture dans la carcasse.
Il quitta la petite pièce sans un mot de plus alors qu'Emma fouillait les sacs pour en sortir des vêtements.
— Y’a des vêtements pour ceux qui ont froid, annonça-t-elle.
Regina en prit quelques-uns qu’elle tendit à Kate et sa fille. Elle se saisit d’un pull-over, d’une autre veste et enfila le tout. Son souffle réchauffé par son corps contrastait avec la température extérieure et dégageait un nuage de condensation à chaque expiration. Elle tendit quelques vêtements aux deux garçons, à Danielle, puis à Emma qu'elle vit blessée à la tête. Une marque ensanglantée couvrait le côté de son front et la moitié de sa joue.
— Vous devriez soigner ça, lui conseilla-t-elle.
Bien trop préoccupée par l'accident, la survie et la suite des événements, Emma avait oublié ce sang séché sur sa joue. Elle tourna les yeux vers Regina et ramena le bout de ses doigts sur la plaie au-dessus de son front. Elle se rappelait de cette femme qu'elle avait aidée avec Josh, qu'elle avait extirpée de son siège.
— Ouais, je vais le faire, répondit-elle… Mais, c’est pas grave. Enfin, je crois pas.
Elle s’approcha de Regina et prit la trousse de secours.
— Le sang s'est arrêté de couler, précisa-t-elle.
Regina lui prit la trousse des mains et saisit une compresse pour l’enduire de désinfectant. Elle s'agenouilla devant elle et scruta avec attention le coin de sa tempe pour y constater une légère entaille.
— C'est normal que plus rien ne coule, le sang se congèle, répondit-elle en pansant la plaie.
En dépit des circonstances, un léger sourire étira les lèvres de Regina qui ajouta :
— Il faut voir le bon côté des choses, ça évite l’infection tant que ce n’est pas trop profond.
Emma lui lança un regard du coin de l'œil sans bouger. Se laisser soigner par une belle femme ne lui était pas désagréable et adoucissait au moins les rigueurs de leur situation. Elle se frotta les mains pour se les réchauffer et poursuivit leur petite conversation :
— Je le vois bien, le bon côté des choses...
Regina demeura concentrée dans sa tâche et ne répondit pas. De son côté, Josh s’assit près de Danielle, en face de Kate qui réchauffait sa fille contre elle. Du haut de ses quatre ans, Maelyn ne semblait pas comprendre ce qu'ils faisaient ici ni pour quelle raison ils demeuraient dans le cockpit.
— Fait froid, maman ! protesta-t-elle.
— Je sais ma chérie, répondit Kate en lui caressant les cheveux.
Les bras bien croisés devant elle, Danielle s'était recroquevillée pour empêcher le froid de pénétrer sa peau.
Des craquements brisèrent le silence revenu et Brian réagit :
— Putain… C’était quoi ça ?
— Le froid et le poids de la neige sur l'avion, répondit Josh. C’est rien.
Une fois soignée, Emma s’assit contre la paroi près de Regina et replia ses jambes contre elle en gardant ses mains entre ses cuisses. Elle bascula la tête contre le mur et lâcha un soupir en prenant la mesure de ce qu’il venait de se passer. Le silence retombait, entrecoupé de grésillements, de craquements terrifiants. Regroupés dans leur abri de fortune, ils prenaient tous conscience de leur réalité et mesuraient aussi la chance qu’ils avaient d’être encore en vie. La porte du cockpit se rouvrit, les faisant sursauter, et le copilote, recouvert de neige, pénétra dans les lieux avant de refermer. Il déposa un sac à ses pieds et annonça :
— Il y a une forte tempête dehors. J’ai trouvé de l’eau et un peu de nourriture laissée par les passagers. Nous n’aurons que ça jusqu’à l'arrivée des secours. Les réserves étaient stockées dans la queue de l’avion.
— Ça nous fera tenir jusqu’à demain, lança Kate en se voulant optimiste.
Josh se redressa pour ouvrir le sac et en sortir un peu de tout. Barres chocolatées, chips, restes de sandwiches. Il prit une barre et tendit le sac à Kate qui récupéra sa part. Tous se servirent, déjà victimes de quelques manques. Regina rangea une barre de chocolat dans une poche de sa veste et se recroquevilla contre la paroi. Cette nourriture n'avait rien à voir avec ses habitudes alimentaires. Elle, qui aimait cuisiner de bons plats, de bonnes sauces ou encore déguster une assiette de fruits de mer, devrait se contenter d'une barre chocolatée bourrée de calories.
— Et s’ils ne nous trouvent pas ? demanda-t-elle, inquiète.
— Hey ! Ils vont nous trouver, lâcha Brian qui refusait d'envisager cette hypothèse. Je vais pas crever ici, moi !
— Et on a un match dans trois jours à Chicago, appuya Steve.
Le Capitaine préféra calmer les tensions naissantes avant que la conversation ne dégénère :
— Avec l’émetteur GPS, ils ont déjà notre position.
— Et où se situe l’émetteur ? questionna Kate, curieuse.
Un silence s'interposa entre la demande de Kate et la réponse du Capitaine.
— Dans la queue de l’appareil, fit-il plus incertain.
Prise entre nervosité et peur, Danielle réagit à son tour, ironique.
— Et la queue doit être à des kilomètres d’ici.
— Putain et c’est maintenant qu’on le sait ?! renchérit Steve, agacé.
— Ça n’aura pas d’incidence. Ils balayeront le périmètre et viendront certainement avec des hélicoptères.
Attentive à la discussion, Kate Mitchell caressait les cheveux de sa fille pour l’apaiser, la rassurer malgré ce drame. Elle redoutait déjà pour son enfant, que les secours ne viennent pas.
— Capitaine, interpella-t-elle, avec tout le respect que je vous dois, nous ne sommes pas en Amérique. Je doute qu’ils déploient autant de moyens pour nous retrouver.
— Sait-on seulement dans quel pays nous sommes ? intervint Regina Queen. Argentine ? Bolivie ?
Cette fois, ce fut Emma Nollan qui répondit à cette question.
— Nous sommes en pleine Cordillère des Andes qui fait huit mille kilomètres de long sur cinq cents de large en passant par le Chili, l’Argentine, le Pérou, l’Equateur, la Bolivie, le Venezuela et la Colombie. Vu le froid qu’il fait, on doit être au moins à cinq mille mètres d’altitude, voire six. Vu le temps de vol, on doit être entre la Bolivie et le Pérou, l’un ou l’autre.
Après cette explication plutôt claire et détaillée, un lourd silence s'installa. Etonnée par la précision incroyable de sa réponse, Regina gardait des yeux intrigués par la jeune femme près d'elle. Emma ne devait pas avoir plus de vingt cinq ans et n'avait pas l'allure d'un professeur de géographie.
— C’est exact... confirma le copilote. Arrivés à quatre mille cinq, nous avons dû redresser l'appareil. Donc nous devons être aux alentours de cinq mille mètres d'altitude...
Regina demeurait impressionnée par les connaissances d'Emma.
— Êtes-vous une sorte d'experte en Cordillère des Andes ? lui demanda-t-elle.
— Juste une fan des montagnes, répondit-elle simplement.
— Moi, tout ce que je veux, c'est rentrer ! reprit Brian, énervé. Et je peux vous dire qu’ils vont m’entendre chez United Airlines !
— Tu m’étonnes, suivit Steve en s'emmitouflant dans une couverture trouvée dans les sacs.
Mais l'inutilité des dialogues des deux jeunes hommes agaçait Kate. Ces deux énergumènes comprenaient-ils au moins la gravité de leur situation ?
— Nous avons d’autres choses à penser pour le moment ! dit-elle.
Danielle saisit la barre de chocolat qu'elle avait déjà entamée et en croqua une autre bouchée, nerveuse. Elle posa les yeux sur le copilote qui venait de s'installer près de Kate et demanda :
— Et vous pensez pouvoir réparer la radio ?
— J’essaierai… Dès demain, je m'y attèlerai.
— Croyez-vous que la température puisse encore tomber ? demanda Kate, elle aussi en proie à de nombreuses interrogations.
A la place du Capitaine qui semblait épuisé, Emma répondit :
— Elle peut varier. Si on a de la chance, elle descendra pas plus.
Sur la réponse évasive formulée par sa camarade de cabine, Regina interrogea aussitôt :
— Et si nous n’en avons pas… De chance ?
Emma aurait préféré ne pas entendre cette question parce qu'elle s'évertuait à garder l'esprit positif, concentré sur l'arrivée des secours dans les meilleures conditions. Les mains calées entre ses cuisses, elle prit le temps de répondre, consciente de ce qu'elle s'apprêtait à dire.
— Alors, ça tombera à moins trente, moins quarante.
— C’est très froid quarante... commenta Maelyn elle aussi dans la conversation.
Sans tarder, Emma la rassura puisqu'elle était responsable des inquiétudes qui venaient de voiler les traits de chacun de ses compagnons d'infortune.
— Mais ça n'arrivera pas.
Kate glissa ses doigts dans les cheveux de sa fille pour la réconforter et appuyer les dernières paroles d'Emma. Tous ici avaient compris qu'Emma détenait des informations importantes sur l'environnement hostile dans lequel ils se trouvaient.
— On ne pourrait pas faire un feu ? demanda Josh en regardant Emma. Brûler des trucs ? N’importe quoi ?
Emma prit un instant avant de répondre puisque visiblement, la question lui était destinée. Elle hésita. Faire un feu dans la cabine n'était pas une mauvaise idée, mais méritait réflexion. Parce que le feu brûlait l'oxygène même s'il réchauffait l'ambiance.
— Ouais, peut-être, fit-elle… Attends.
Elle se redressa et fouilla dans sa poche pour en sortir un briquet.
— On va aller chercher les magazines et trouver quelque chose qui serve de contenant, proposa-t-elle. Tu viens avec moi ?
— Ouais, répondit Josh en se levant.
— Je vous accompagne, suivit le Capitaine.
Tous les trois sortirent du cockpit, laissant rentrer un souffle froid dans la cabine qui se réchauffait à peine en présence de ses occupants. Le silence revint, lourd, plein de réflexions et d'appréhensions. Chacun songeait à la suite, envisageait des possibilités selon leur état d'esprit. Le Capitaine, Emma et Josh revinrent quelques minutes plus tard. Le Capitaine posa un caisson métallique sur le sol qui servirait à contenir le feu.
— Putain, je peux pas croire qu’un truc comme ça nous arrive ! commenta Brian en observant les trois s'affairer autour de la caisse.
— Ouais… Merde ! confirma Steve en se blottissant dans son siège.
Danielle était exaspérée par les commentaires de ces deux imbéciles et leur immaturité. D'un caractère franc et naturel, elle intervint :
— Vous feriez mieux de les aider au lieu de commenter...
Loin d'être décontenancé par le ton de la jeune femme, Brian laissa apparaître un sourire qui se voulait à la fois moqueur et charmeur.
— Mais je t’aide quand tu veux ! lança-t-il.
Danielle roula des yeux, plus énervée par cette réponse déplacée, et préféra se lever pour aider Josh et Emma à déchirer les pages des magazines pour remplir le caisson.
— On se relaiera pour nourrir le feu, expliqua le Capitaine, afin qu’il y ait toujours un peu de chaleur.
Emma récupéra deux vêtements, en donna un à Josh, et lui montra le haut de la porte.
— Toi qui es grand, tu bouches les entrées d’air en haut, et moi, je fais le bas.
— T’as oublié d’être con toi ! commenta Josh
— Ouais, répondit Emma… Entre le Chili et ce nulle part.
Regina les observa du coin de l'œil, pinça un léger sourire tandis qu'ils parvenaient à atténuer l'angoisse qui la tenaillait depuis le crash. Tout le monde se rapprocha du feu en quête de chaleur et Regina fit de même, grelottante. Elle n’avait pas la moindre idée de la température extérieure et se doutait qu’elle descendait bien en dessous de zéro. Dans l'état actuel de la situation, de leur anxiété respective, Regina ne préférait même pas demander à Emma ou au copilote combien il faisait dans le cockpit. En cet instant, elle ne savait dire si le plus dur était les doutes qui l'envahissaient au sujet de l'arrivée des secours ou les conséquences de cet accident. Le seul fait de se savoir perdue en pleine montagne, au milieu de nulle part, de n’avoir aucun repère géographique, accentuait ses appréhensions. Elle garda les jambes recroquevillées sur elle-même, le regard sur les flammes qui dansaient et réchauffaient son visage glacé. Sa voix fut plus basse, plus calme quand elle brisa le silence :
— Personne ne connaîtrait une petite balade de feu de camp ?
Josh et Emma sourirent légèrement et se rapprochèrent après avoir isolé la porte comme ils le pouvaient. Emma s'installa près de Regina, les pieds vers le feu, et posa ses mains sur le bout de ses bottes pour les réchauffer. Son regard passa sur tous les visages mais personne ne répondit.
— Ou une histoire ? relança-t-elle.
Maelyn intervint :
— Maman ? Tu racontes l’histoire de la fée qui va dans le château voir la Méchante Reine ?
Il fallut qu'un des deux étudiants intervienne en marmonnant :
— Putain, manquait plus que ça.
Cette remarque n'échappa guère à Danielle qui ne put s'empêcher d'intervenir une nouvelle fois :
— La ferme Brian !
Personne ne prit la défense du jeune homme dont l'attitude dilettante exaspérait tout le monde.
— Je te la raconterai plus tard ma puce, répondit Kate à sa fille.
Josh, assis près de Danielle, regarda Kate avec un sourire.
— Moi je veux savoir ce qu’elle fait, cette fée avec la Méchante Reine.
— A condition qu'il y ait un Prince, ajouta Danielle.
Regina intervint à son tour et s'adressa à Kate Mitchell qui ne devait pas avoir loin de son âge, la trentaine passée :
— Vous pouvez la raconter.
Kate hésita, sa main caressant les cheveux de sa fille et commença finalement son histoire :
— Il était une fois, une Reine qui vivait dans un immense château dans le Comté du Nord non loin de la cité de Northumbrie. Tout le monde la disait d'une beauté sans égal mais la Reine était aussi méchante que cruelle. Chaque soir, une gentille fée lui rendait visite. Elle connaissait la Méchante Reine depuis toujours et savait pourquoi elle était devenue si méchante envers son peuple. La Méchante Reine avait perdu son Prince, assassiné par sa mère, mais elle lui expliqua qu'elle rencontrerait bientôt un Prince qui referait son bonheur, le Prince des Voleurs...
Tous gardaient un léger sourire aux lèvres et écoutaient la voix de Kate bercer Maelyn qui s'endormait dans ses bras. Enfin muets, les deux footballeurs s’installèrent confortablement pour dormir. Pendant de longues minutes, le Capitaine Williams, Josh, Danielle, Regina et Emma écoutèrent cette histoire qui leur permettait, l'espace d'un instant, d’oublier cette tragédie.
Emma déchirait les pages des magazines pour nourrir les flammes qui réchauffaient le cockpit. Elle reposa ses mains sur les pointes de ses bottes devant le feu et fit de même avec son menton sur son genou. Elle jetait quelques regards sur Regina près d'elle, puis sur Josh, Danielle et les autres attentifs à l'histoire. Une histoire de capes, d'épées, de Reine et de Prince des Voleurs, en total décalage avec cette situation. À tour de rôle, elle les vit s'écarter pour aller se coucher, le Capitaine, puis Danielle, puis Josh. Regina, quant à elle, écouta l'histoire de Kate jusqu'à la fin et commenta :
— Je pense que je me souviendrai de cette histoire quand j’aurai des enfants.
Emma esquissa un léger sourire sur cette remarque, son regard bleu azur sur les flammes face à elle. Elle était loin d’être habituée à ce genre de soirées dans lesquelles on racontait des contes pour enfants. Mais qu’est-ce qui était normal au milieu de nulle part ? Kate releva les yeux sur Regina et répondit :
— Vous verrez quand vous aurez des enfants, on déborde vite d’imagination pour les endormir.
— Je n’en doute pas, dit Regina, un peu plus détendue.
L'histoire contée par Kate avait eu le mérite d'apaiser les tensions, de ramener les esprits au calme.
— Et à part raconter des histoires à votre fille, qu'est-ce que vous faites dans la vie ? lui demanda Regina.
— Je suis enseignante à San Francisco.
Regina posa la joue sur son bras afin de détendre sa nuque fatiguée. Elle posa les yeux sur sa voisine, Emma et l'interrogea aussi :
— Et vous, Emma ?
Emma croisa le regard brun de Regina et répondit d'abord :
— Tu peux me tutoyer... Et pour répondre à ta question, je nage.
— En tant que professionnelle ? demanda Kate.
— Ouais, répondit Emma… J'ai dû écourter mon séjour au Chili pour repartir à L.A pour un rendez-vous avec une grande marque... Vous parlez d’un voyage...
Un silence suivit ce commentaire. Tous ici auraient préféré rater cet avion, annuler ce vol pour Los Angeles plutôt que de terminer dans ce cockpit fouetté par le vent glacial à l'extérieur.
— Et vous Regina ? renvoya Kate.
— Je dirige une agence de publicité à L.A. J’étais venue ici pour un rendez-vous d'affaires et prendre quelques photos.
— Voyage professionnel alors ? reprit Kate.
— En effet.
Le silence retomba dans la cabine à peine éclairée par la lueur des flammes. Seul le sifflement du vent résonnait à travers les brèches de l’avion. Cette ambiance leur rappelait sans arrêt qu’ils étaient perdus en haute montagne au milieu d’une tempête de neige. Le silence devenait lourd, angoissant et oppressant. Le feu crépitait et sa lumière se reflétait sur les visages endormis, fatigués, aux traits tirés par de nombreuses inquiétudes.
Kate prit d’autres vêtements et s’allongea comme elle put près du feu, Maelyn dans ses bras. Emma déchira un t-shirt en deux et tendit les étoffes à Kate.
— Vous devriez mettre ça dans ses chaussures, lui conseilla-t-elle.
— Vous avez raison, merci.
A son tour, Regina se chargea de prendre des feuilles de journaux qu'elle passa à Kate :
— Mettez ça sous vos vêtements… Le journal vous isolera du froid.
Kate les remercia dans un léger sourire, suivit leurs conseils et se rallongea près de sa fille.
Regina soupira en silence, le regard rivé sur le feu qu’elle nourrissait de quelques feuilles froissées. Comment parviendrait-elle à trouver le sommeil ? Trop de questions demeuraient dans sa tête, trop d'inquiétudes l'envahissaient. Elle posa les yeux sur Emma près d'elle et baissa d'un ton pour éviter de réveiller les autres :
— Tu peux dormir si tu veux. Je m’occupe du premier tour de garde.
Emma prit le temps de la détailler. Les autres dormaient à présent et elle se retrouvait seule avec Regina. Cette femme élégante, au tailleur hors de prix dissimulé sous un manteau de fortune, n'aurait sûrement jamais pu prévoir pareille catastrophe. Et malgré ses beaux atours, Regina semblait affronter cette situation périlleuse avec beaucoup de calme et d'empathie. Sans rien ajouter, elle prit un sac et le bourra de vêtements pour en faire un oreiller. Elle y posa sa tête, s'allongea près du feu et reposa les yeux sur sa voisine de cabine.
— Réveille-moi dans deux heures, fit-elle.
— Je le ferai, assura Regina… Dors bien.
Emma installa ses mains entre ses cuisses, les pieds non loin du feu et ferma les yeux avant de répondre :
— Ouais… Merci, Regina...
Regina lui jeta un regard, s'attarda sur ses traits un instant. Elle repartit dans ses pensées tournées vers ces événements catastrophiques. Le froid persistait, perçait les parois métalliques de l'appareil. Et elle grelottait non seulement à cause des températures glaciales, mais parce qu'elle demeurait immobile. Sa respiration devenait difficile et brûlait ses poumons à chaque inspiration, conséquence logique de l’altitude et du manque d’oxygène. Elle avait beau nourrir le feu de feuilles de journal, rien n’y faisait. Elle voyait les autres se tourner, ouvrir les yeux dans quelques sursauts avant de se rendormir. Emmitouflée dans un gros pull-over sous le manteau, elle récupéra des habits épais qu'elle étendit sur chacun pour les couvrir et les protéger du froid. Elle n’avait aucune expérience en la matière, plutôt amatrice de pays chauds, de sable fin et de cocotiers. Mais elle savait que ce froid pouvait tuer quiconque s'endormait et lâchait prise. Elle se rassit près du feu, elle aussi victime de la température. Ses extrémités semblaient se casser à chacun de ses mouvements. Elle ôta ses chaussures puis ses chaussettes et constata que ses pieds viraient au bleu. Sans tarder, elle les enveloppa de journal avant d'enfiler ses chaussettes par-dessus. Elle fouilla une autre valise et trouva une paire de baskets plus épaisses ainsi qu'un pantalon. Ils serviraient à la couvrir davantage. Ajouter des couches sur son corps devenait une priorité, une obsession. Elle se réinstalla près d'Emma qui dormait toujours et s'occupa du feu. Demain, peut-être, les secours arriveraient et les libéreraient de cet enfer blanc et glacial. Alors ils seraient tous sains et saufs, pourraient reprendre le cours de leur vie. Pour l'instant, les minutes semblaient durer des heures et la fatigue dévorait ses dernières forces. Elle regardait les aiguilles de sa montre tourner. Chaque seconde semblait ôter un degré à la température ambiante. Maintenant, tout était une question de mental pour que le physique suive. Mais comment pouvait-elle se réchauffer, harcelée par l'idée d'être perdue en pleine Cordillère des Andes ?
Elle se mit à penser à sa famille, à sa mère, à ses sœurs qui avaient dû être informées du crash de l’avion. Cette seule idée l’angoissait. Son malheur actuel faisait aussi celui de sa famille et elle n’était pas en mesure de les joindre, de les rassurer, de leur dire qu’elle était bien vivante. Regina se demandait ce qu’il en était dehors. Que faisaient les secours ? Qu'avaient-ils prévu ? Qui allait faire quoi? Et surtout comment ? Réfléchir l’occupait, cela avait toujours été dans son tempérament. Mais en cet instant, plus que jamais, elle se sentait seule, désemparée. Tout un tas de pensées la percutait sur les raisons de sa présence ici, les raisons pour lesquelles elle avait survécu alors que tant d'autres étaient morts. Quelles seraient les conséquences ? Que se passerait-il demain ? Regina était perdue avec ces inconnus dans ces montagnes, plongée dans un froid sibérien. Mais au moins, elle n’était pas seule. Elle les regarda à tour de rôle, cherchant à deviner leur vie, leurs préoccupations, leur caractère, leur façon de gérer ce stress. Tous avaient quelqu’un, quelque part, une ou plusieurs personnes les attendaient, s’inquiétaient, ou pire, pleuraient leur mort.
Le fait d’avoir survécu semblait déjà irréel, pourtant c’était un fait. Elle était en vie avec eux, alors qu'une quarantaine de passagers avaient péri. Elle avala difficilement et se frotta les yeux avant d’enfouir rapidement ses mains entre ses cuisses pour les réchauffer. Après une autre heure d’attente à nourrir ce feu qui éclairait à peine les quelques visages présents autour d’elle, elle regarda Emma endormie et n’osa finalement pas la réveiller. Deux heures de repos étaient bien trop courtes pour récupérer de ce drame et Regina n'avait pas sommeil. Elle préféra la laisser dormir, continua de nourrir les flammes deux heures de plus, avant de finalement poser sa main sur son épaule. D’une voix basse, elle murmura :
— Emma… Réveille-toi.
Celle-ci se réveilla en sursaut, comme si elle était restée à demi éveillée, aux aguets. Le froid la saisit aussitôt, lui rappela où elle était et pourquoi. Elle se redressa doucement en sentant ses membres gelés et son sang circuler plus vite dans ses veines, lui provoquant quelques fourmillements. Elle tourna les yeux vers Regina qu'elle constatait épuisée et répondit d'une voix cassée :
— Ouais… Ouais… Dors… Je suis réveillée, là.
Du moins, c’était ce qu’elle devait faire ; se réveiller complètement, reprendre ses esprits et nourrir ce petit feu qui mourrait rapidement sans papier. Regina se recula pour pouvoir s’allonger à son tour. Elle s'étendit sur le côté et vit Emma lui tendre son oreiller de fortune.
— Merci, fit-elle en le calant sous sa tête.
— De rien…
Regina ferma les yeux, les bras croisés, les mains calées sous les aisselles. Elle ne savait pas si elle trouverait le sommeil par ce froid extrême, mais sa fatigue pesait sur ses paupières. Elle craignait presque de ne jamais se réveiller. Cette dernière idée fut balayée et ses paupières tombèrent sur ses yeux. Elle finit par s’endormir, épuisée.
Emma l’avait observée, mal réveillée, marquée par un sommeil trop court. Doucement, son esprit se remettait en fonction, lui rappelait les derniers événements survenus, leur situation actuelle. Elle posa ses pieds devant le feu, présenta ses mains devant les flammes avant de se les frotter. Le vent continuait de s’infiltrer dans la petite pièce. Il sifflait à chaque bourrasque, rendait l'ambiance plus effrayante, cognait contre la carcasse, jouait le trouble-fête. Il s'acharnait sur les habitants de la carlingue. Des esprits refroidis en manque de sommeil, de chaleur et de réconfort.
Alors Emma s'assura que chacun dormait, respirait encore, nullement emporté par le froid. Les vitres du cockpit étaient maintenant recouvertes de neige et l'on ne voyait plus l'extérieur. Emma mesurait l'ampleur de l'accident, les conséquences de ce crash et ce qui pourrait survenir ensuite. Ils se trouvaient quelque part en pleine Cordillère des Andes, proches du carrefour entre la Bolivie et le Pérou. L’endroit le plus vaste de cette chaîne montagneuse. Mais où étaient-ils exactement ? Dans quelle région, près de quel mont, de quelle ville s'étaient-ils écrasés ? Autant de questions qui martelaient l’esprit d'Emma. Des interrogations importantes pour les éventuels secours probablement avertis du crash. Encore fallait-il qu’ils les trouvent, qu’ils parviennent jusqu’à eux. Trop d’incertitudes nourrissaient les angoisses d'Emma. Elle se laissait emporter dans quelques suppositions dramatiques et pas toutes positives. Parce qu'au-delà de l'arrivée des secours, d'autres problèmes demeuraient, tout aussi importants. La nourriture manquerait, le froid persisterait. Il y avait l’état de santé et la résistance de chacun, l’adaptation à cette altitude extrême, cet environnement périlleux et instable. Emma savait qu’en montagne, rien ne pouvait être contrôlé. Seule la nature décidait des prochaines minutes. Il pouvait y avoir du brouillard, des vents violents, comme il pouvait régner un merveilleux ciel bleu leur offrant une vue imprenable sur la Cordillère.
Elle entendait ces sifflements dus à la tempête et pensait déjà à la quantité de neige qu'ils devraient déblayer le lendemain. Au fil de ses pensées, ses réflexions devinrent personnelles en songeant à son père, à ses amis restés au Chili pour poursuivre leur séjour. Avaient-ils été prévenus de l’accident ? Si oui, peut-être chercheraient-ils à la retrouver ? Mais pour cela, les gens à l’extérieur devaient les croire en vie. Elle craignait que les autorités concluent à leur mort à tous et prennent tout leur temps pour arriver.
Non, ses amis et son père ne pourraient pas en rester là. Emma tentait de se convaincre qu’ils la connaissaient, qu’ils garderaient espoir en sachant qu’elle pouvait se débrouiller dans ces conditions, au moins quelques jours. Elle essayait de se rassurer tout en nourrissant le feu d’autres papiers. Son regard se posa sur le visage endormi de Regina et la vit trembler légèrement. Elle se redressa, aperçut des vêtements près d’elle, et couvrit son corps saisi par le froid. Sans la réveiller, elle emmitoufla ses mains dans le tissu avant d’entourer un autre vêtement autour de son cou. Ainsi, Regina pourrait garder un peu de chaleur corporelle. Assise devant le feu, Emma sortit la petite bouteille d’eau de sa poche et but de brèves gorgées. L'eau serait sûrement la seule chose dont il ne manquerait jamais ici. En se frottant les mains une nouvelle fois, elle sentit la sécheresse de sa peau. Un autre problème qui se présenterait s’ils restaient ici plus longtemps que deux ou trois jours. Les gerçures, les engelures faisaient aussi partie des douleurs infligées par le froid. Elle écarta ces réflexions négatives de sa tête pour continuer de se rassurer en pensant à autre chose ; une grande piscine chauffée, son père, les nombreuses balades avec ses amis pendant lesquelles ils en profitaient pour dévaler les pistes aux quatre coins de la terre… Elle espérait en vivre d'autres, rentrer chez elle, retrouver le confort de son foyer. Elle jeta un œil sur sa montre. Trois heures venaient de passer et le jour ne tarderait pas à se lever. Ses yeux se posèrent sur Josh qu'elle vit bouger un peu sous sa couverture. Elle se traîna vers lui et posa une main sur son épaule. Elle n’eut pas le temps de prononcer le moindre mot qu’elle vit les yeux du garçon s’ouvrir.
— Putain… Il gèle ! lâcha-t-il dans un murmure.
— Je sais, fit-elle.
Josh se redressa doucement, les traits tirés, et balaya les lieux d'un regard épuisé. Il n'avait pas cauchemardé, tout était bien réel.
— Quelle merde ! commenta-t-il.
Emma ne pouvait qu'approuver ces dernières paroles. Le réveil de chacun serait pénible et déprimant. Elle se rapprocha du feu et y jeta d'autres feuilles de journal.
— Bien dormi ? lui demanda-t-elle.
Josh s'installa à ses côtés et amena ses mains au-dessus des flammes pour les réchauffer.
— Je vais pas te dire que c’était le pied, répondit-il. Mais j'ai dormi. Et toi ? T’as pu te reposer ?
Josh et Emma s'étaient tout de suite entendus. Dès les premières secondes après le crash, ils avaient su faire équipe pour aider Regina et les autres. Dans ce genre de circonstances tragiques et exceptionnelles, les gens se révélaient, les caractères s'affirmaient et des liens se tissaient.
— À moitié, comme tout le monde je suppose, répondit Emma.
Josh posa son regard sur Kate et Maelyn.
— Ça doit être plus dur pour la petite, fit-il, compatissant.
— Elle ne doit pas vraiment se rendre compte, supposa Emma. Pour elle, il fait juste trop froid. On a oublié de mettre le chauffage, tu vois ?
Sur ce commentaire, Josh esquissa un léger sourire amusé.
— Ouais… J’aimerais penser la même chose, répondit-il. Et là, je rêve d’un café chaud et d’une clope.
Il se frotta les mains et fouilla dans sa poche pour sortir son paquet de cigarettes.
— Tu crois qu’il fait jour ? demanda-t-il. Je peux pas fumer ?
— Non. Le feu bouffe déjà l’oxygène et l'odeur de ta cigarette va rendre la respiration de certains plus difficile. Tu fumeras dehors.
Elle jeta un œil sur sa montre qui indiquait quatre heures du matin passées.
— Le jour va se lever dans deux heures environ, ajouta-t-elle.
Pour calmer son envie de fumer, Josh sortit sa barre chocolatée et y croqua dedans à pleines dents.
— Putain… Je me serais jamais levé aussi tôt de toute ma vie !
Emma rit en silence sur ces paroles plus légères qui apaisaient les esprits. Elle lui tendit sa bouteille d'eau.
— Bois, fit-elle. C’est pas du café, mais l’imagination fera le reste.
Josh prit la bouteille pour boire un peu d'eau et la lui rendit avant de ramener ses mains près du feu. Emma enfouit les siennes dans les poches de sa veste et replia ses jambes. Le silence retomba entre eux avant qu'elle ne le brise :
— Tu faisais quoi au Chili ?
— Je suis allé voir ma sœur en vacances. Je suis resté quinze jours. J’étais jamais venu en Amérique du Sud. Et je pense pas que j’y reviendrai, tu vois ?
— Ouais, je vois, répondit-elle, compréhensive.
Elle prit un instant de réflexion. Ces événements avaient marqué chacun d'entre eux d'une manière ou d'une autre. Curieuse, elle demanda en indiquant Danielle d'un signe de menton :
— Et la blonde, c’est ta copine ?
— Non… Malheureusement non, avoua-t-il malgré lui. Je lui ai parlé dans l’avion, mais elle m’a légèrement jeté.
Son regard suivit celui de sa nouvelle amie et se posa sur Danielle qui dormait toujours.
— Gentiment cela dit, ajouta-t-il quand même.
— Il faut voir le bon côté des choses. Ce genre d'événement rapproche les gens. Et tu as bon goût !
— Merci, mais je doute rentrer dans ses critères, expliqua-t-il. Je crois qu’elle vient de rompre avec son copain vu ce qu’elle m’a dit, mais j’ai pas bien suivi. Je voulais pas mettre les pieds dans le plat et passer pour un crétin.
— Si tu veux mon avis, t'as toujours une chance avec elle...
— On verra si elle veut qu’on reste en contact après.
Josh gardait l'esprit positif et le démontrait à travers chacune de ses remarques. Il envisageait un avenir, les prochains jours, les prochains mois, l'après crash. Emma préférait discuter ainsi avec lui qu'aborder les difficultés et les possibles risques qu'ils devraient de toute façon affronter.
— Et toi ? reprit Josh, curieux. T'as un copain ?
— Non… J’ai personne.
— T’as quel âge ? Vingt-deux ? Vingt-trois ans ?
Emma tourna les yeux vers lui et le détailla un instant. Josh s'avérait plutôt curieux dans ses questions. Et puisqu'il posait des questions, elle préférait encore y répondre honnêtement :
— Vingt-trois... Et je préfère les filles, tu vois ?
Devant tant de franchise, Josh dut prendre quelques secondes avant de réagir.
— Oh, lâcha-t-il spontanément.
Maintenant embarrassé par ses propres questions et conscient de son indiscrétion, il reprit, penaud :
— Les pieds dans le plat… C’est moi !
Emma se mit à rire devant son expression désolée, comme si ses préférences sexuelles représentaient un secret d'état.
— Non, c’est bon, le rassura-t-elle… J’assume pleinement, t’en fais pas.
Josh se détendit puisqu'Emma ne tenait pas rigueur de ses questions déplacées.
— Désolée, fit-il. J’ai pas trop l’habitude de rencontrer des filles qui pourraient faire partie d'un de mes…
Il stoppa net avant de poursuivre sa réplique et de commettre une nouvelle gaffe.
Mais il en avait trop dit et Emma n'était pas née de la dernière pluie. Elle devinait aisément ce qui traversait l'esprit de Josh. Pour le taquiner un peu et poursuivre leur discussion éloignée de ce cockpit de malheur, elle reprit :
— Un de tes fantasmes ? Je te rassure, t’es pas le seul. Et non, je ne t'inviterai pas quand je rencontrerai une fille...
Josh esquissa un sourire amusé et rassuré de constater qu'Emma n'était pas vexée par ses faux pas.
— C'est noté, fit-il.
Il remit quelques feuilles de journal dans le feu pour le nourrir et se réchauffer les mains. Emma aurait très bien pu être attirée par les hommes, comment aurait-il pu savoir qu'elle aimait les femmes ? Rien sur elle n'indiquait ses tendances. Elle avait tout d'une femme, de beaux cheveux blonds, un corps bien fait. Seule son allure de garçon manqué aurait pu le mettre sur la voie...
De retour dans le silence, devant leur feu, Emma reprit la conversation et demanda à son tour :
— Et toi ? T'as quel âge ?
— Vingt et un.
— T'as quand même déjà eu une copine ?
— Bien sûr, répondit-il. Comme tous les gars de mon âge. Je suis gaffeur, mais je sais y faire avec les filles...
Emma rit un peu sur cette justification purement masculine. Josh l'amusait en plus d'être gentil et naturel. Il lui rappelait certains de ses amis, amateur de plaisanteries et de conversations sur les filles. Le silence s'imposa à nouveau, ramenant avec lui l'ampleur de leur situation, la gravité des événements. Emma posa les yeux sur les autres, s'assura qu'ils vivaient encore sous leurs couvertures.
— Apparemment, aucun d’entre nous n’a perdu quelqu’un dans ce crash, reprit-il. C’est déjà une bonne chose.
Josh songeait à sa famille, à ses amis laissés à Los Angeles, à l'université et à ses études. Loin de tout, enfermé dans ce cockpit glacial au milieu de nulle part, il réalisait la tragédie, en mesurait les conséquences. La gorge serrée par la peur, il eut besoin de parler :
— J’ai vu les trucs voler tout d'un coup… A l’arrière de l’avion, les sièges se sont détachés... Des gens ont été emportés par le vide… Je comprends même pas comment on peut être encore en vie alors qu’ils sont tous morts.
Il glissa ses doigts sur son visage pour toucher les égratignures sur son front, son menton et ses joues.
— On a eu une sacrée veine, ajouta-t-il.
Sur les paroles de Josh, Emma avait revu des images de l’accident, du crash. Depuis son siège, elle aussi avait été témoin de la catastrophe, avait croisé le regard effrayé d'un passager avalé par le trou béant laissé par la queue arrachée.
— Ouais… Je sais pas.
Tant de choses décideraient de leur vie, de leur mort. Tant de paramètres devraient être pris en compte s'ils voulaient quitter ces montagnes vivants. Le regard sur les autres endormis, elle demanda :
— Tu penses qu’on devrait les réveiller ?
— J'en sais rien.
Tous les deux entendirent un bruit derrière eux et se tournèrent pour voir bouger le copilote. Le Capitaine reprit conscience de la situation en sentant le froid le claquer et ses douleurs se réveiller. Il se redressa en les regardant, les sourcils à peine froncés.
— Quelle heure est-il ? marmonna-t-il.
— Cinq heures et demie, lui répondit Emma.
Il se redressa pour avancer près du feu, se dégourdir et se réchauffer aussi.
— Bien… Je pense que les secours seront là dans la journée. Nous devrons sortir pour faire une marque assez visible du ciel afin qu’ils puissent nous repérer depuis les hélicoptères.
Emma songea à toutes ses propres suppositions concernant les secours. Rien ne confirmait que le Capitaine disait vrai. Elle préféra ne rien dire mais n’en resta pas moins angoissée.
— Le vent a l’air de se calmer, reprit-elle. On sortira quand le soleil se lèvera.
— Il faudra déblayer la neige sur la vitre pour qu’elle ne se brise pas sous son poids, dit David Williams. Je tâcherai aussi de réparer la radio.
Emma acquiesça d'un léger signe de tête pendant que Josh continuait de se réchauffer les mains devant le feu. Le silence retomba sur la petite pièce sombre pendant de très longues minutes, jusqu’à ce que Kate se réveille à son tour. Son angoisse la saisit quand les événements lui revinrent en mémoire. Elle regarda aussitôt sa fille endormie dans ses bras pour s’assurer qu’elle respirait encore. Maelyn grommela un peu en se calant dans ses bras et Kate regarda enfin ses compagnons d'infortune assis devant elle.
— Bonjour, fit-elle.
— Bonjour Kate, répondit Williams.
Il lui tendit la poche qui contenait les victuailles.
— Tenez, mangez un peu pour vous réchauffer.
— Je vous remercie, Capitaine.
Maelyn se réveilla à son tour et émit une petite complainte :
— Maman… Il fait froid.
Kate se rapprocha du feu en espérant calmer les tremblements de sa princesse. Elle caressa tendrement sa chevelure brune et l’emmitoufla dans ses vêtements.
— Je sais ma puce, je suis désolée mais pour l'instant on n'a pas de chauffage.
Les autres la regardèrent un instant, eux aussi frigorifiés. Le calme revint à nouveau tandis que les sifflements du vent s'atténuaient à travers la carlingue. Le Capitaine se redressa et saisit quelques vêtements qu'il enroula autour de ses pieds.
— À ceux qui veulent venir, dit-il, je vais sortir évaluer la situation. Il doit y avoir beaucoup de neige autour de l'appareil.
Emma se leva avec Josh et sentit ses membres toujours aussi douloureux dans ses mouvements. Elle se les dégourdit en frottant ses mollets et ses cuisses puis referma sa veste en relevant son col. Le Capitaine s'adressa à Kate.
— Restez ici et continuez de mettre des journaux dans le feu pour garder une température constante. Nous revenons dans quelques minutes.
Il marcha vers la porte et ôta les vêtements qui faisaient office d’isolant. Il ouvrit et laissa Josh et Emma passer devant lui. Tous les trois se retrouvèrent dans le froid, encerclés par les flocons qui virevoltaient autour d'eux.
Josh avala avec difficulté en voyant les cadavres gisant autour d’eux. Leurs visages blancs, blêmes, reflétaient la peur et le choc ressentis au moment de leur mort comme si le froid avait figé le drame sur leurs traits. Ses émotions eurent raison de lui. Bouleversé, il ne put contenir la violente nausée qui le submergea, se tourna vers un siège et se mit à vomir.
Emma affichait elle aussi une expression d’effroi en voyant ces personnes qui, quelques heures plus tôt, vivaient encore. Elle s'efforça de réfréner le malaise qui grimpait, accentué par la réaction physique de Josh. Elle ramena son col devant son nez et posa la main sur le dos de son compagnon.
— Ca va aller ? fit-elle.
Josh se redressa, plus pâle que jamais.
— Je suis pas très sûr...
Le Capitaine avança et évalua les dégâts dans l'appareil. Il cassa la tablette en plastique d’un siège et expliqua :
— On se servira de ça pour déblayer la neige.
Sur cette idée ingénieuse, Emma l'imita avec une autre tablette et en tendit une à Josh.
— Tiens, prends ça.
— Merci, répondit-il.
Le Capitaine avança, dégagea de ses pieds ce qui traînait devant lui, des sacs ou des bagages renversés. Il cherchait des yeux ce qui pourrait être utile. Il finit par rejoindre l'ouverture de l'appareil où la neige s'était infiltrée puis commença à déblayer. Dehors, les premiers rayons du soleil apparaissaient et révélaient un grand ciel bleu azur.
— On devra rester dans le cockpit jusqu’à l’arrivée des secours, fit-il. L’espace est plus petit donc plus facile à chauffer.
Josh l’aida, tout comme Emma, mais après un instant, il releva ses yeux sur les montagnes immenses en face d'eux, autour d'eux. Tout comme ses amis d'infortune, il réalisait que l'avion s'était crashé dans une grande cuvette, une sorte de plateau enneigé. Tout était blanc, encerclé par les montagnes et seule la couleur du ciel colorait ce paysage monochrome.
— Putain… Dans d’autres circonstances, je vous aurais dit que c’est beau, mais là...
Il laissa sa remarque en suspens. Emma pensait la même chose et gorgeait ses poumons d'air pur. Elle en sentait tous les effets car l’altitude rendait sa respiration plus difficile, surtout en faisant l'effort d’écarter la neige de l’avion.
— On doit bien être à six mille mètres, annonça-t-elle.
Heureusement, le vent s'était calmé, amoindrissait donc le froid et le ressenti. Ils se mirent à trois pour déblayer la neige, formèrent une petite pente qui les sortirait de l’avion. Il était tombé au moins un mètre de neige durant la nuit, ce qui n'était pas si dramatique étant donné les circonstances.
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