Chapitre 0 — Chapitre 1 : Elisabeth Bradshaw
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Torch et ma Bucket List · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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— Ouvre, ouvre vite, Bettie !
Les coups pleuvent sur ma porte d’entrée. Je bondis du canapé. Les voisins sont cléments, mais je n’aime pas me faire remarquer. Teresa, ma meilleure amie, tambourine sur le montant en bois sans s’arrêter.
— Dépêche, je te jure que je ne tiens plus !
— J’arrive, j’arrive !
Mes chaussettes glissent sur le parquet en chêne sombre lustré du couloir étroit menant au hall de l’appartement. Deux tours de clé plus tard, j’ouvre.
— Enfin ! C’est l’horreur au boulot depuis qu’ils font des travaux. Tout le monde utilise les toilettes de la direction.
— Sauf toi, de toute évidence.
— Bien sûr ! Si tu voyais leur état, toi aussi tu te retiendrais.
La crinière rebelle et bouclée de Teresa rebondit sur ses épaules. Elle connaît l’endroit par cœur. J’habite ici depuis mes études à l’université catholique de Seattle.
La porte de la salle de bains reste ouverte sur son passage. Dans ce deux-pièces, je l’entends soupirer de soulagement. Je n’oserais jamais agir comme elle ! Même pas devant Darren. Nos trois années de vie commune ne changent rien à mon caractère réservé et pudique.
Une minute plus tard, Teresa se lave les mains. Je récupère la bouteille de vin que j’achète spécialement pour nos rencontres du vendredi et un soda avant de rejoindre le salon. La belle pièce d’une vingtaine de mètres carrés possède une baie vitrée bien placée pour éclairer l’espace d’une lumière chaleureuse en fin de journée. Les températures sont un peu fraîches pour profiter de la terrasse, mais il s’agit de Seattle. Il ne fait jamais excessivement chaud ici.
Je m’assois au bord du canapé d’angle anthracite accordé à la peinture claire des murs. Quand mon fiancé a emménagé avec moi, j’ai décoré cette pièce pour qu’elle soit empreinte d’un caractère légèrement plus masculin. Mes tableaux colorés ont trouvé une seconde vie entre les mains d’une étudiante lorsque j’ai participé à une brocante. Darren et moi avons opté pour de nouveaux cadres aux bordures noires assorties à l’insert que j’aime tant. Quel confort, cette chaleur douce du bois ! Je me suis souvent perdue en contemplation durant des heures devant les flammes, et ce soir n’y fait pas exception.
— J’adore ce vin. Tu m’accompagnes ? interroge Teresa.
Cette question usuelle est devenue un jeu entre nous. Mon amie sait que je ne bois pas d’alcool, mais ça ne la décourage pas de me proposer de partager un verre depuis que nous nous sommes rencontrées.
— Toujours pas.
— Toi qui vois, répond-elle avec un sourire malicieux.
Cette expression-là, je la connais. Teresa est mon opposé. Je suis calme, discrète et prudente. Elle est fonceuse, expansive et audacieuse. Je l’adore pour le sel qu’elle apporte dans ma vie, même si parfois cela m’a valu quelques ennuis.
— Ne me fais pas ces yeux-là.
— Je ne fais rien. Cette fois, c’est toi qui feras tout, explique-t-elle.
Teresa temporise la discussion en profitant d’une gorgée de vin. Les traits tirés de son visage méditerranéen se détendent. La semaine se termine tranquillement, et ce qu’elle a à l’esprit semble la mettre de bonne humeur.
— Viens-en au fait, ne me fais pas mariner.
Je la pousse doucement et me cale contre le dossier. Avec ses idées, il vaut mieux être accroché. Une fois, Teresa a mis en place un plan pour entrer dans une décharge au milieu de la nuit pour retrouver le contenu d’une poubelle. Le gardien l’ayant aimablement refoulée cette même journée. Il ne souhaitait pas risquer qu’il lui arrive quelque chose en la laissant déambuler au milieu des ordures… Bien entendu, Teresa m’a impliquée dans cette affaire la plus urgente. Elle voulait à tout prix récupérer un bijou de famille que son ex avait aspiré et jeté par erreur en préparant une soirée de Saint-Valentin. Elle l’a plaqué avant d’en profiter parce qu’il avait essayé de la raisonner et de lui faire entendre que chercher cette bague serait dangereux.
— Tu ne te détends vraiment jamais, Bettie. C’est mauvais, tu sais ?
— La dernière fois que tu m’as dit « c’est toi qui feras tout », j’ai terminé au poste de police et j’ai cru mourir de honte.
— C’est tout ce que tu gardes de notre folle soirée d’exploration à la décharge ?
— Je n’ai pas réussi à regarder mes parents en face pendant plus d’une semaine.
Teresa éclate d’un rire bruyant. Elle est comme ça, généreuse, amusante et prête à voir le meilleur côté des choses. Je ne peux pas retenir l’inflexion de mes lèvres. À bien y penser, je conserve un bon souvenir de cette histoire.
— Au fond, t’as adoré notre escapade, souligne-t-elle. Cet air-là, je le connais. T’as envie de faire des folies, Bettie. Tu n’oses simplement pas.
— N’allons pas jusque-là, dis-je avec amusement.
Moi, j’apprécie que tout soit en ordre. Je n’ai pas choisi ma carrière dans les assurances par dépit. J’adore savoir que j’aide mes clients à ne pas être soucieux de ce qui pourrait leur arriver. Leur proposer une solution, quelle que soit la situation, c’est ce qui compte le plus pour moi. Je déteste l’inquiétude, le stress et la détresse. D’aussi loin que je m’en souvienne, j’aime aider et veiller à ce que mon entourage soit serein.
Teresa plonge sa main dans son sac et en tire une petite feuille. Une liste qu’elle a souvent parcourue si j’en crois l’état du papier.
— Qu’est-ce que tu mijotes ?
— Je cherchais des idées pour ton enterrement de vie de jeune fille. Juillet sera bientôt là, et ton mariage aussi. Je veux que tu aies la plus mémorable des soirées. Les filles sont d’accord avec moi.
Les filles, alias, notre groupe d’amies né à l’université.
— Tu n’es pas obligée de viser le spectaculaire, et par pitié, pas de stripteaseur.
Teresa cache son sourire contre le bord du verre à vin.
— Crois-moi, j’ai misé sur l’émotion plutôt que la sensation !
— Accouche !
— Cette semaine, j’ai ouvert mes anciens cartons. Ceux dans lesquels je garde mes souvenirs d’adolescente.
Ça ne peut rien donner de bon…
— Et j’ai trouvé ta bucket list !
— Non ! Fais voir ?
Nos épaules s’effleurent lorsque je m’approche pour lire ce qui est noté sur ce papier.
— Oh là là… C’est si vieux. On avait quoi ?
— Quinze ans. Tu l’as rédigée chez moi après avoir pleuré toutes les larmes de ton corps parce que Calvin t’avait plaquée.
— C’était mon premier amour, dis-je tout bas. Je me souviens maintenant pourquoi j’ai écrit ces trucs fous.
Teresa me tend le papier.
— Tu peux garder cette liste, c’est une copie.
— Quoi ?
— Avant ton mariage, on va s’assurer que tu réalises tout ce dont tu rêvais quand tu étais une jeune femme.
Un rire nerveux m’échappe.
— J’avais quinze ans, Teresa ! Ce n’est pas… Faire une virée à moto, sauter à l’élastique, me faire tatouer. Ça, tu peux le retirer.
— Certainement pas. Ce qu’on a fait, ça ne compte pas.
— Je n’irai jamais une seconde fois dans un salon de tatouage et encore moins taguer un mur ! Non.
— Tout ce qui ne sera pas validé avant ton enterrement de vie de jeune fille, nous le ferons ensemble avec nos amies.
Elle est diablement sérieuse.
— Tu ne peux pas me faire ça. C’est horrible ! Les filles ont déjà la liste ?
— Bien sûr, il faut qu’on organise les douze missions. Et les paris sont ouverts.
— Des paris à quel propos ?
— Du nombre de choses que tu auras réalisées avant l’EVJF. J’ai misé deux cents dollars sur trois, annonce-t-elle fièrement.
— T’es complètement dingue, tu le sais ?
Ma meilleure amie enserre chaudement mes épaules et plonge le regard sur la liste devant nos yeux.
1 - Coller un chewing-gum sur le Gum Wall.
2 - Vendre une de mes photos.
3 - Taguer un mur en ville.
4 - Changer la vie de quelqu’un.
5 - Se faire tatouer.
6 - Passer une nuit à la belle étoile.
7 - Tenir une araignée géante dans sa main.
8 - Prendre une cuite.
9 - Faire une virée en moto avec un inconnu.
10 - Attraper un poisson volant au marché de Pike Place.
11 - Acheter une breloque vintage au Seattle Antiques Market pour mon mariage.
12 - Sauter à l’élastique.
Une vague de nostalgie s’invite sous les pores de ma peau. Je me souviens de l’émotion, la passion et la volonté avec laquelle j’ai dressé cette liste. J’avais le cœur brisé pour la première fois de ma vie. Il me semblait que réaliser toutes ces choses ferait de moi une meilleure personne, plus forte, plus confiante, plus indépendante. Et puis, le temps est passé. Le rythme du quotidien a repris, les cours surtout. J’ai laissé cette bucket list au placard, mais Teresa n’a pas tort. L’accomplir avant de dire oui à Darren et d’entrer dans un nouveau chapitre de ma vie a du sens. Même pour moi qui ai toujours aimé ma vie telle qu’elle est : paisible et discrète.
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