Chapitre 1 — Chapitre 1
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Tout feu tout femme · Julie Lezzie
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Il était 7h15 ce mardi 21 juin. C’était son premier jour. Elsa arriva devant la bâtisse en pierre, ancienne caserne militaire fortifiée qui abritait aujourd’hui le CSP (Centre de Secours Principal) de la ville de Poitiers. À l’intérieur des murs hauts de quatre mètres, face au portail d’entrée surmonté d’une arche sur laquelle se détachait en grandes lettres l’inscription « SAPEURS-POMPIERS », la tour de séchage se découpait sur le ciel bleu. Un VSAV sortit soudain, avec gyrophare tournant et deux-tons assourdissant, pour s’insérer en un clin d’œil dans le trafic. Le cœur battant et l’estomac noué, Elsa regarda l’ambulance disparaître au coin de la rue. Partir en intervention pour sauver personnes et biens, c’était sa raison de vivre – elle n’avait aucun doute sur sa vocation. Ayant réussi le concours de pompier professionnel, elle se trouvait affectée à son premier CSP. Mais la secouriste n’en était pas à sa première intervention. Elle avait déjà servi quatre ans en tant que pompier volontaire dans la ville qui l’avait vue grandir, à une trentaine de kilomètres de là. Une fois sa journée de travail terminée, elle était prête à secourir son prochain dès que le bipeur retentissait.
La jeune pompière pénétra dans l’enceinte pour se retrouver dans la cour. Sur le petit parking le long du mur, elle chercha du regard la voiture de Yannick, son ami d’enfance passé pro trois ans auparavant, qui lui avait promis d’être présent même s’il n’était pas de garde. Elle ne la vit pas. Après avoir attendu quelques minutes, son paquetage posé à ses pieds, elle commença à se diriger vers l’entrée. Il était 7h25, le rassemblement n’allait pas tarder à sonner. C’est alors qu’une voiture arriva à fond de train derrière elle. La Ford Fiesta de Yannick fit un virage à 45° et s’immobilisa sous un arbre.
— J’ai cru que tu m’avais oubliée…
— Pour qui tu me prends ? C’est le grand jour ! Alors, en forme ?
— Nerveuse…
— Mais non, tu verras : ça va très bien se passer. T’as déjà fait une garde ici en plus, pendant ta FIA. Allez, viens, c’est l’heure. Je vais te présenter à tout le monde. Il y aura sûrement des gars que tu connais déjà.
Une sonnerie composée de trois tonalités retentit, suivie d’une annonce au micro d’une voix robotisée : « Rassemblement ! Rassemblement ! » Devant la porte, ils croisèrent Lionel, dont le visage s’illumina d’un sourire gigantesque en les voyant. C’était le meilleur ami de Yannick, un grand black toujours d’humeur à plaisanter. Elsa l’aimait beaucoup ; malheureusement, lui non plus n’était pas de garde aujourd’hui.
— La nuit a été calme ? lui demanda Yannick.
— Trois tours d’ambulance ! J’ai réussi à dormir quelques heures ici et là, surtout au petit matin. Alors, ça y est, Zaza, tu nous rejoins ? Tu vas être en retard, dépêche-toi ! Le chef de salle est un grincheux ! Bonne chance, ma grande !
Dans le hall devant la salle de contrôle, les pompiers prenant leur garde se regroupaient, échangeant des poignées de main avec ceux dont la garde était terminée.
— Bon, les gars : un peu de silence. Je fais l’appel. Arbousier !
— Présent.
— Bastard ?
— Présent !
— Catillon…
— Présent.
— Lafarge ?
— Ouais.
— Lepetit.
— Présent.
Elsa ne pourrait jamais se souvenir de tous les noms. De plus, c’était inutile de charger sa mémoire des noms de famille, alors qu’il lui faudrait vite apprendre leurs prénoms. Elle reconnut un ou deux gars qu’elle avait aperçus lors de sa garde effectuée au centre à la fin de sa formation de pompier volontaire, ainsi que des copains de Yannick.
— Verdier ?
Elsa sursauta à l’appel de son nom.
— Présente.
Le chef de salle la détailla un instant, avant d’enchaîner sur les affectations.
— Dans le FPTSR, conducteur : Lafarge. Chef d’agrès : Catillon. BAT : Mandrin et Pierre, BAL : Rolle et Lepetit. Dans le VSAV, conducteur : Bastard, chef d’agrès : Arbousier. Verdier, tu es affectée en 3ème homme au VSAV. Enfin, si je puis dire…
Quelques gars ricanèrent – davantage pour ne pas contrarier le chef de salle, que pour son humour douteux. Elsa resta stoïque, les bras croisés, ignorant les regards braqués sur elle.
— Comme vous avez pu le remarquer, nous avons une nouvelle recrue affectée à notre centre – première femme pro de la caserne… Jusqu’ici, on n’avait que des volontaires. Bienvenue et bonne chance ! Bon, dans le VTU : conducteur…
Elsa savait que malgré l’uniforme, les cheveux attachés, l’absence de maquillage, d’ongles longs et de tout superflu féminin, elle ne se fondait pas dans le décor. Parce qu’elle était une femme, il lui faudrait en faire plus que n’importe quelle recrue de sexe masculin pour se faire accepter. En stage, elle avait toujours donné tout ce qu’elle avait et s’était classée parmi les meilleurs. Elle avait été très appréciée par les formateurs, qui pour la plupart savaient reconnaître la motivation et juger des compétences sans discrimination sexuelle, contrairement à certains candidats misogynes ou collègues machistes. Elle savait que dans les casernes, on rencontrait deux catégories de gars : ceux qui étaient conscients de la valeur d’un élément féminin dans l’équipe mais aussi de ses limites, filant spontanément un coup de main dans les opérations physiques, ainsi que les machos purs et durs. Ces derniers – heureusement minoritaires – avaient beaucoup de mal à travailler en équipe avec les filles. En général, les femmes étaient très appréciées en tant que soutien psychologique en secours à victime – point faible de beaucoup de pompiers. Mais on ne choisissait pas quelles interventions attribuer à qui, et Elsa était aussi à l’aise avec une victime qu’avec un feu d’habitation, maniant aussi bien le défibrillateur que la lance à incendie. Elle déglutit. Première femme pro de la caserne… Les débuts risquaient d’être difficiles, sans compter les bizutages, se dit-elle. Il lui faudrait se donner à fond pour être intégrée.
Le chef de salle en avait fini, chacun savait ce qu’il avait à faire. C’était l’heure du passage en revue des véhicules. Yannick présenta Elsa à quelques collègues, lançant à la cantonade :
— Bon, je compte sur vous, les gars, pour en prendre soin : c’est un bon pompier, l’un des meilleurs que je connaisse !
Elsa se dirigea vers les garages afin de faire connaissance avec le VSAV. Dans son centre, ils avaient encore l’ancien modèle d’ambulance. La pompière entreprit d’ouvrir et d’inspecter chaque tiroir, afin de pouvoir retrouver le matériel au plus vite en intervention.
— C’est le kit pour les membres sectionnés, précisa un grand brun aux yeux bleus, la voyant songeuse devant la pochette.
Il monta dans l’ambulance à son tour, tandis qu’Elsa revenait à la réalité.
— Oui, je connais, répondit-elle, avant de refermer le placard horizontal collé au plafond.
— Alors, tu viens de Vivonne, comme Yannick ?
— Oui ! Et toi, pro depuis combien de temps ?
— Cinq ans. Je me souviens être allé en renfort là-bas pour un grand carton sur la nationale, il y a quelques années. Ce n’était pas beau à voir…
— Non, c’est vrai. Beaucoup de dégâts. Un accident de car, ça fait rarement cent pour cent d’indemnes…
— T’y étais déjà ?
— C’était ma première inter’ en secours à victime… J’ai été servie. Le temps que le plan rouge soit en place et que les renforts affluent, on a fait face seuls. J’ai dû faire une demi-douzaine de bilans et dégager une jeune fille coincée sous deux corps décapités…
— Sacré début. Après ça, ou t’es vacciné, ou tu quittes les bottes.
La sonnerie retentit et la voix robotisée grésilla dans les haut-parleurs : « Départ VSAV ! Départ VSAV ! » Elsa sentit son estomac se nouer. Ils sautèrent à bas de l’ambulance pour prendre place dans la cabine. La portière côté conducteur s’ouvrit brusquement et un robuste rouquin s’installa derrière le volant, tendant la feuille de route à son coéquipier.
— On est partis ! lança-t-il, tandis qu’Elsa cherchait désespérément son nom dans sa mémoire.
— Sur quoi on part ? demanda-t-elle.
Pour toute réponse, ce dernier sortit du garage, accéléra et fit marcher le deux-tons. Son collègue répondit à sa place, après avoir jeté un œil à la feuille de route :
— Malaise. Au fait, moi c’est Julien, rajouta-t-il en attrapant la radio pour annoncer le départ. Bienvenue parmi nous !
Après avoir fait hurler le deux-tons dans les ruelles de la vieille ville, ils arrivèrent sur la place du palais de justice. Elsa sauta à bas du véhicule à peine arrêté et s’empara du sac d’oxygénothérapie avant de suivre Julien dans un salon de coiffure. Une femme enceinte avait été assise dans l’arrière-boutique. Elle se plaignait de vertiges et de douleurs au dos. Julien connaissait son travail. Pourtant, lorsqu’il s’agissait de femmes enceintes, il n’était pas à l’aise. Il jeta un regard entendu à Elsa, qui poursuivit l’interrogatoire :
— Vous êtes enceinte de combien, exactement ?
— Quatre mois. C’est la première fois que j’ai des vertiges ; j’ai peur pour mon bébé…
— Ne vous inquiétez pas ; ce genre de malaise est courant entre le troisième et le cinquième mois. On va quand même vous amener à l’hôpital pour vous faire examiner, afin d’être sûr que tout va bien. Vous pouvez marcher ?
De retour à la caserne, une demi-heure plus tard, Elsa prit son sac resté sur la banquette du hall d’entrée et se rendit dans la salle de contrôle.
— Excusez-moi… Dans quelle chambre je dépose mon sac ? Je voudrais me changer pour le sport.
Le chef de salle se retourna et la dévisagea un instant avant de répondre :
— T’as qu’à t’installer dans la cinq, au bout du couloir. C’est celle qu’utilisent les infirmières quand elles viennent en stage, y a une douche privée dedans.
Elsa la connaissait déjà. C’était là qu’elle avait passé la nuit lors de sa garde de FIA. Elle opina de la tête, balança son sac sur l’épaule et monta quelques marches menant à un couloir. Après avoir dépassé les autres chambres et les sanitaires, elle posa son sac dans la numéro cinq et jeta un coup d’œil circulaire dans la pièce. Deux lits, deux tables de chevet, une rangée de vieux casiers – l’installation était sommaire. Après tout, on ne faisait qu’y dormir, quand les circonstances le permettaient. Elsa choisit le lit près de la fenêtre, où elle jeta son sac de couchage. Elle se souvint ne pas avoir fermé l’œil de la nuit, lorsqu’elle y avait effectué son stage. On n’avait pas voulu lui donner de bipeur, et elle n’était pas sûre d’entendre les départs annoncés au haut-parleur dans le couloir. Elle s’était couchée toute habillée dans son sac de couchage, prête à sauter dans ses rangers disposées au pied du lit. L’ambulance était sortie deux fois cette nuit-là. Et à chaque fois que l’appel avait retenti, elle avait été la première dans le véhicule. Le temps que les gars enfilent leur pantalon, récupèrent la feuille de route et ouvrent le garage, elle était installée à l’arrière, sur le strapontin, prête à sauver son prochain.
Elsa ouvrit la porte de la salle d’eau. Sur le mur face à la douche était placardé le poster d’une fille nue, prélevé dans un magazine pour adultes. Elsa sourit. Elle avait beau aimer les filles, elle ne partageait pas les goûts de ses collègues.
Après avoir échangé l’uniforme pour un short et un débardeur, la jeune femme sortit dans la cour de la caserne. François, l’un des gars auquel Yannick l’avait présentée, la dépassa en courant, bouteille d’eau à la main. Il se retourna pour courir à reculons, tandis qu’il lança :
— On sera sur le terrain en train de jouer au foot : rejoins-nous quand tu te seras échauffée !
— Ok, je vous retrouve d’ici dix minutes !
Après avoir fait deux fois le tour des bâtiments, Elsa monta les sept étages de la tour de séchage en courant. Arrivée en haut, elle s’accrocha à la rambarde pour souffler. De là, elle avait vue sur l’ensemble de la caserne, y compris sur le terrain de foot, derrière, où les gars s’agitaient autour du ballon. Ça y est, j’y suis ! se félicita la jeune femme le cœur battant. Elle avait enfin réalisé son rêve, devenir pompier professionnel. Elle qui, depuis quatre ans – comme quelque deux cent mille pompiers volontaires en France – répondait présent à toute heure du jour et de la nuit, faisant passer le devoir avant la vie privée, allait enfin exercer le métier de pompier à plein temps ! Elsa sourit, ferma les yeux face au soleil et prit une grande inspiration, avant de se lancer dans la descente des sept étages.
Le lendemain matin, à la fin de sa garde, Elsa s’engouffra dans sa voiture en se frottant les mains. L’air était frais, mais le parfum entêtant de Steph était encore présent dans l’habitacle. Avant de démarrer, elle attrapa son portable et l’appela. Il était 7h35, elle devait être en train de se préparer pour son premier cours.
— Salut, ma puce !
— Salut, t’as fini ta garde ?
— Oui, ça va ? T’as bien dormi ?
— Ouais, enfin non, pas vraiment. J’ai passé la nuit à préparer mon exposé sur la psychologie infantile.
— Tu ne devais pas le préparer hier ?
— Oui, mais on a fait du lèche-vitrine au Printemps avec Natacha après les cours ; il me fallait un foulard, j’ai mal à la gorge. Après, on a mangé un bout ensemble.
— Des foulards, t’en as des dizaines dans ton placard ! Ma « rentrée » s’est bien passée : les gars m’ont…
— Oui, mais il m’en fallait un qui aille avec mon nouveau chemisier !
— D’accord. Je te disais que les gars m’ont accueillie de manière assez réservée dans l’ensemble, mais je crois que ça va s’a...
— Cool ! Bon je te laisse, je dois réviser.
— D’accord… Révise bien. On se voit demain.
— OK ! Bisou.
Steph avait déjà raccroché.
— Bisou… répondit Elsa, déçue de n’avoir pas pu raconter sa première garde à Steph.
Mais en dehors des fringues et de ses études de psycho, il n’y avait pas grand-chose qui l’intéressait.
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