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Tout pour toi · Roxane Oyer

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1. Vendredi 25 mars

Depuis quelques semaines l’hiver avait quitté la capitale ; Paris renaissait enfin. La neige était arrivée très tôt et dès novembre des flocons avaient chatouillé le toit des immeubles parisiens. Dorénavant le soleil osait se montrer haut et puissant dans le ciel malgré des températures encore basses. Les giboulées n’avaient pas eu lieu et tout le monde espérait que l’été s’imposerait rapidement. C’est par ce bel après-midi de mars que tout commença.

Après une assez courte journée de travail, Zoé rentrait chez elle. La météo était plus que clémente et chacun tentait d’en profiter en flânant dans les rues. Dans cette marée humaine, la petite silhouette brune tentait de se frayer un chemin jusqu’au portail de l’entrée de son immeuble. Elle slalomait entre les touristes en avance sur la saison estivale et les cadres dynamiques en retard pour prendre leur train. Elle remonta ainsi la rue Saint-Paul, passa devant l’église et tourna tout de suite après à droite. Elle attrapa les barreaux métalliques qui la délivraient enfin de la foule. Elle poussa un soupir de soulagement en retrouvant son havre de paix. Le bâtiment possédait une cour intérieure commune à tous les locataires, mais qu’aucun d’eux n’utilisait jamais. Ce petit espace pavé était pourtant à l’abri des regards, puisque protégé par une énorme porte en bois travaillé, elle-même gardée par un digicode. Zoé entra les chiffres secrets et jeta instinctivement un coup d’œil à ses fenêtres situées au deuxième étage. Les escaliers qui la séparaient encore de chez elle étaient vétustes comme le reste de la bâtisse. Cependant elle préférait encore le craquement rassurant du bois au fracas métallique douteux du minuscule ascenseur qui menaçait de céder à chaque instant.

Prise d’une envie pressante, Zoé mit les clés dans la serrure et ne remarqua pas que la porte était déjà déverrouillée. Elle lança précipitamment son trousseau sur le meuble de l’entrée en prenant tout de même soin de ne pas renverser les cadres des photos familiales qui s’y trouvaient. En se déshabillant simultanément afin de gagner du temps elle courut s’enfermer dans les lieux d’aisance. Une fois l’appel de la nature canalisé, elle réalisa une chose inhabituelle ; son petit félin n’était pas venu l’accueillir. Depuis trois ans qu’elle l’avait, c’était la première fois qu’il manquait ce rituel quotidien.

— Quistis ?! Bébé ? Où es-tu mon chat ?

Bien que son chat n’ait pas répondu, elle n’eut aucun mal à le retrouver. Il était dans le salon, le poil hérissé crachant contre l’intruse qui s’était assise sur le canapé de sa maîtresse.

— Véro ! On peut savoir ce que tu fais là ?

En effet, son ex-compagne était là, feuilletant tranquillement le dernier numéro du National Geographic que Zoé venait juste de recevoir. Il n’y avait rien d’incongru à croiser cette silhouette un peu enrobée dans son salon puisqu’elles avaient partagé les lieux durant six mois. Cette présence brune aux cheveux beaucoup trop longs était donc familière à Zoé, mais les choses avaient changé et elle comptait bien cette fois, le lui faire comprendre.

— Tu le vois bien, je lis, répondit-elle dans un sourire.

La jeune femme avait tenté une blague, mais la propriétaire des lieux n’était guère d’humeur à plaisanter.

— Écoute Véro, cela fait six mois que c’est fini entre nous. Tu n’as pas à faire irruption chez moi comme ça ! D’ailleurs, je croyais que tu m’avais rendu ta clé l’autre jour, comment es-tu entrée ?

La colère commençait à colorer le visage méditerranéen de Zoé qui tentait pourtant de contrôler le flux de ses émotions, mais le barrage psychologique qu’elle s’était imposé était en train de se fissurer.

Véronique se leva, marcha en direction de Zoé et écarta du pied le chat qui n’avait cessé de défendre son territoire malgré l’arrivée salvatrice de sa propriétaire. D’un geste tendre, elle avança la paume de sa main contre la joue de Zoé. Cette dernière se laissa faire, plus par habitude que par envie et ainsi sa volonté de combattre s’atténuait. Il fallait le reconnaître, la jeune femme savait s’y prendre avec elle, mais lorsqu’elle s’approcha davantage pour lui voler un baiser, Zoé se déroba.

— Arrête de t’accrocher s’il te plaît… Nous en avons déjà beaucoup discuté, tu étais même d’accord pour reconnaître l’échec de cette relation, alors laisse-moi juste tranquille. Tourne la page et oublie-moi…

Elle avait dit cela sans méchanceté aucune, sa voix était seulement lasse, fatiguée de se battre contre elle depuis tout ce temps.

Un pesant silence s’installa entre elles. Zoé eut le temps de voir défiler sur le visage de son ex-compagne tout type de sentiment. Tout d’abord l’incompréhension, le déni comme si elle tombait des nues en l’entendant parler. Puis vint l’émotion, quelques larmes lui avaient échappé en comprenant que la jeune femme ne l’aimait plus. Finalement la colère et le mépris d’un ego blessé prirent le dessus. Malgré sa taille inférieure, elle essayait de toiser Zoé, se redressant de toute sa hauteur.

— Mais arrête de te faire des films comme ça ! Je n’en ai plus rien à faire de toi à présent. J’étais juste passée récupérer quelques affaires. Quant à ta clé, c’était le double qu’on avait donné à ta voisine en cas d’urgence.

Véronique était meurtrie et ses mots se voulaient tranchants. Zoé connaissait la chanson, elles avaient maintes et maintes fois joué les partitions ensemble. Mais où d’ordinaire elle cédait et finissait par la consoler, Zoé comprit qu’il était grand temps de mettre un terme définitif à tout cela. Le barrage se brisa net en elle et le flot de colère inonda son cœur compatissant.

— Alors, premièrement le double, tu me le rends, j’en ai marre que tu viennes comme ça chez moi sans prévenir ! Deuxièmement, arrête avec ton excuse bidon, cela fait des mois que tu laisses volontairement traîner un jean pourri et un tee-shirt pour avoir un prétexte pour revenir ! Je n’en peux plus de tes scènes, de tes simagrées, il est temps que ça s’arrête…

Véronique s’effondra, manquant tout juste d’écraser le chat. Zoé reprit sa respiration et continua de plus belle.

— Je ne t’aime plus, c’est fini alors laisse-moi vivre ! Tout ce que tu réussis ainsi c’est à me faire oublier les bons moments qu’on a passés, j’en viens à te détester et c’est toi qui m’y forces !

Ces derniers mots résonnèrent avec fracas contre les murs de l’appartement. Quistis avait fui en entendant le ton agressif dans la voix de sa maîtresse et Véronique était si consternée qu’elle n’en pleurait même plus, de stupeur. Zoé tenta de se calmer, retourna dans l’entrée, attrapa ses clés et lança :

— Je pars prendre l’air une petite heure. À mon retour, je te veux partie avec TOUTES tes affaires !... Et mes clés sur le meuble !

Elle s’en alla sans un regard vers celle qu’elle avait jadis aimée. Arrivée dans la cour, l’air frais lui fouetta le visage. La traînée salée que laissaient ses larmes sur ses joues s’évapora dans le vent, emportant avec lui une part d’elle-même. Elle ne se retourna pas, mais elle pouvait sentir sur elle, les yeux humides qui la regardaient de la fenêtre. Elle tenta de les ignorer et poussa l’énorme porte de bois pour se mêler aux anonymes.

Elle remontait la rue en direction de l’Hôtel de Ville sans vraiment réaliser où elle allait. Ses pensées se bousculaient à présent. Elle savait que ses mots avaient été durs, elle savait qu’elle avait été impulsive, mais elle n’avait pas pu se contrôler. On lui reprochait souvent ses emportements et elle essayait au quotidien d’y remédier, mais là elle n’avait rien pu faire. Elle avait assisté, impuissante au déferlement de sa colère contre sa victime. Elle avait conscience de l’avoir bousculée, sûrement blessée aussi, mais elle ne pouvait plus en supporter davantage. Elles avaient été ensemble huit mois et cela faisait près de six mois que Véronique continuait de s’inviter chez elle de la sorte, ou d’inonder son répondeur, tantôt de messages d’amour, tantôt de haine.

Sur la place, elle se posa enfin et fit la seule chose rationnelle à faire dans cet état ; prendre son téléphone.

— Aurélie ? Par pitié, dis-moi que tu es disponible, il faut absolument que je te voie d’urgence !

Après avoir organisé un rendez-vous avec sa meilleure amie pour débattre des tout récents événements, Zoé traversa la rue et se dirigea vers le « Cherry Blossom », leur café fétiche.

***

Zoé se repassait en boucle la scène qui venait de se dérouler dans son appartement. Par moment, elle rageait contre celle qui avait violé son jardin secret en entrant sans invitation, parfois elle était énervée contre elle-même de n’avoir pas su gérer plus calmement la situation.

Pedro, le jeune serveur tout juste embauché le mois dernier, lui apporta son martini jus d’orange avant même qu’elle n’en passe commande. Il s’inquiéta de la voir bouillir ainsi et s’apprêtait à s’asseoir à ses côtés pour en savoir un peu plus. Le téléphone de la jeune femme sonna, coupant court à la probable discussion qu’il aurait pu entamer.

— Allo ? dit-elle, sceptique face au numéro caché qui cherchait à la joindre sur son téléphone personnel.

Pour toute réponse, elle n’obtint qu’un grésillement. Il lui semblait que l’appareil de son interlocuteur était resté au fond d’une poche et l’avait appelé de lui-même comme cela arrivait parfois par erreur. Elle prêta l’oreille et tenta de distinguer les bruits pour trouver qui, dans ses connaissances, avait oublié de verrouiller son clavier de portable. Après un bruit de frottement de papier ou de tissu, une voix se fit entendre.

— Mademoiselle Thomas ? Zoé Thomas ?

La voix inconnue chuchotait, mais était rapide, donnant ainsi un ton très étrange à l’entretien. Sans vraiment le vouloir, elle lui répondit à voix basse.

— Oui, c’est moi.

— Il faut absolument que je vous parle d’une affaire très import… je vous rappellerai !

Un bruit sourd se fit entendre derrière la voix de l’homme, puis il raccrocha précipitamment. Elle n’avait aucune idée de l’identité de l’auteur de cet appel et cela la préoccupa quelques minutes. Puis Véronique lui revint en mémoire et elle oublia complètement cet étrange coup de fil.

Alors qu’elle était toujours perdue dans ses pensées, Zoé vit Aurélie arriver. Une brève bise, un regard entendu au serveur et elle était prête à écouter et consoler son amie. Zoé lui raconta sa mésaventure avec son ex en cherchant du réconfort ou de l’approbation dans les yeux de sa confidente. Elle avait été excessive et elle craignait qu’Aurélie ne le lui reproche. Cette dernière tint son rôle à merveille en la soutenant sur sa ligne de conduite, renforçant même ses convictions à grands coups de phrases-chocs ; « il était vraiment temps qu’elle comprenne ! » et autre ; « cela ne pouvait vraiment plus durer ! »

Elles discutèrent une bonne demi-heure en tête à tête avant que ne les rejoigne, Sophie, la sœur jumelle d’Aurélie. Si ces deux-là se ressemblaient traits pour traits, leurs caractères quant à eux étaient bien distincts !

Aurélie était assez calme et posée, profitant sereinement des petits plaisirs simples de la vie. Sophie, elle, vivait en permanence à cent à l’heure. Elle considérait n’avoir pas encore trouvé sa voie et expérimentait de ce fait, un peu tout et surtout n’importe quoi. Aurélie était une lesbienne affirmée, en couple depuis plus de trois ans alors que Sophie passait d’une relation à l’autre avec un détachement des plus surprenants. Son seul critère étant de s’amuser, elle avait, à trente-deux ans, un palmarès de conquêtes masculines et féminines qui devait sans aucun doute surpasser celui du célèbre don Juan.

— Bon ! alors les filles, on drague ce soir ?

Aurélie ayant cessé depuis longtemps de répondre aux provocations de sa sœur en lui expliquant en vain que son statut de femme sérieuse et en couple lui interdisait ce genre de débauche. La question s’adressait donc directement à Zoé.

— J’ai grand besoin d’aller danser ce soir… Quant à la drague… ça, je ne garantis rien, répondit la seule intéressée.

— Et bien tu danseras et je draguerai !

Voyant l’œil hagard de son amie, Sophie reprit son sérieux et poursuivit ;

— Véro a encore fait des siennes ?

Zoé s’enfonça dans un mutisme se voulant approbateur. Sophie jeta un regard à sa jumelle, qui la conforta dans sa déduction. Le silence gêné qui suivit permit à Zoé de réaliser une nouvelle fois à quel point elle était chanceuse d’avoir trouvé sur sa route ces deux filles. Aurélie l’écoutait, la comprenait et la réconfortait. Sophie, lui faisait oublier ses problèmes par son insouciance et son rire communicatif. Elles faisaient toutes les deux, une belle paire complémentaire, en somme.

Le bar s’était peu à peu rempli de visages plus ou moins familiers et le soleil s’était doucement couché sans un bruit. Les trois jeunes femmes avaient organisé leur soirée ; prendre un verre dans un bar pour commencer puis terminer la nuit en boîte. Dans le but de se préparer, le trio se sépara pour quelques heures avec la certitude de se retrouver bien vite.

Zoé, qui avait besoin de se changer, décida de rentrer chez elle. Elle voulait également vérifier que Véronique avait finalement quitté son appartement et sa vie. À peine eut-elle franchi le seuil de sa porte qu’elle comprit que cette ultime dispute avait bel et bien mis un terme définitif à cette relation jadis, amoureuse. En effet, un trousseau de clés trônait sur le meuble de l’entrée, posé en évidence par-dessus un bout de papier chiffonné. Quistis se frotta à ses jambes alors qu’elle essayait de déchiffrer la note manuscrite :

« Tu as raison, il est temps de tourner la page. J’ai repris mes affaires et voici tes clés. Je te souhaite une heureuse vie, mais sache que tu resteras à jamais la seule femme de la mienne. Au revoir. V. »

Soulagée que ce problème soit enfin résolu, Zoé se promit de ne jamais plus tomber amoureuse d’une hétérosexuelle. Il y a tellement de lesbiennes sur le marché, je finirais bien par trouver celle faite pour moi.

Une bonne douche lui permit d’évacuer assurément les tensions de cette journée pour le moins mouvementée. Son plus gros souci à l’heure actuelle était donc de trouver une tenue décontractée et sexy, pour passer une soirée sympathique en bonne compagnie. Elle jeta son dévolu sur un pantalon baggy noir ; les poches sur le côté des jambes lui permettant de se dispenser de sac à main. Un petit haut moulant vert affichant le slogan pour le moins explicite : « Garçon manqué. Fille réussie », ainsi qu’une paire de Kickers assortie. Une touche de parfum et elle était prête. Sachant que la soirée serait sûrement un peu arrosée et qu’elle n’avait rien avalé depuis le matin, elle se confectionna un rapide sandwich et prit une pomme sur le réfrigérateur. Une veste, des clés, un téléphone et Zoé partit rejoindre son « gang » comme elle aimait à les appeler.

***

Aurélie et Sophie étaient déjà arrivées lorsque Zoé fit son entrée au « Bloss’ ». Il n’y avait pas énormément de points de rencontre pour les femmes lesbiennes de la capitale, aussi tous les week-end, les rares établissements comme le bar « Cherry Blossom », étaient pris d’assaut. Ayant eu des relations avec la patronne des lieux, mais aussi avec la barmaid, Sophie était assurée d’avoir toujours une table disponible pour elle et ses amies, quelle que soit l’heure où elles se présentaient. La dragueuse folle qu’elle était ne promettant jamais de lendemain à ses amants, Sophie gardait toujours de bonnes relations avec celles et ceux qu’elle avait aimés le temps d’une nuit.

Zoé, en arrivant, avait détourné bon nombre de regards. Son style très affirmé se remarquait à peine ici, mais ses yeux bleus, presque gris, avaient un pouvoir quasi hypnotique sur les femmes. Elle possédait un charme magnétique naturel et en jouait aisément. Ce soir plus que jamais, elle avait besoin de plaire. Elle assumait volontiers ses quelques kilos en trop et se savait plus pulpeuse que grosse. Elle possédait une certaine assurance et une beauté charnelle qui lui permettaient de choisir ses conquêtes parmi bon nombre de prétendantes. Une fois au niveau de ses amies, elle prit un tabouret haut et s’attabla après avoir de nouveau salué les jumelles.

Au rez-de-chaussée, le volume de la musique était raisonnable, si bien qu’il était tout à fait possible d’y avoir une conversation. Au sous-sol le son était poussé au maximum et quelques boules à facettes permettaient, à celles qui le voulaient, de danser.

Zoé lança le dialogue en interrogeant Aurélie ;

— Carène ne vient pas ?

Son espiègle sosie se fit un plaisir de répondre pour elle ;

— Bien sûr que non. Tu sais bien que nous ne sommes pas assez fréquentables pour elle !

Et Aurélie de répondre aussitôt ;

— N’importe quoi !... Elle bosse très tôt demain, elle est donc déjà couchée.

— Je ne sais pas comment elle fait pour se lever à trois ou quatre heures du matin ! Des fois c’est l’heure à laquelle, nous nous couchons, poursuivit Zoé.

— Oui, mais bon, c’est son boulot. Puis ils ne vont pas se conduire tout seuls ses trains.

— Bon et sinon, on drague ? coupa Sophie qui ne raffolait pas de discuter de la compagne de sa sœur.

— Et bien qu’est-ce que tu attends ? Montre-nous donc tes talents ! la défia-t-elle.

Il n’en fallut pas plus pour que l’insouciante jeune femme quitte la table à la recherche d’une conquête de plus à inscrire à son tableau de chasse. Zoé et Aurélie observaient en silence le manège de Sophie. Elles l’avaient maintes fois vue en action et pourtant elles s’étonnaient toujours que cela fonctionne à chaque tentative. Lorsque la conversation fut bien engagée avec une grande blonde, elles se désintéressèrent de la suite des évènements. Aurélie brisa le silence la première ;

— Je croyais que tu n’aimais pas draguer toi ?

— Oh ! tu me connais… j’aime surtout séduire et c’est en fait pour me rassurer. Les gens ont l’air de croire que j’ai une grande confiance en moi, mais c’est plutôt le contraire. Paradoxalement, je vaincs ma timidité en laissant paraître que je maîtrise la situation.

Aurélie savait déjà tout cela, mais elle sentait que son amie avait besoin de parler, elle la laissa donc poursuivre.

— Mais c’est juste un jeu. Tu sais je ne rêve que de me trouver une petite femme et de faire ma vie avec… En fait je vous envie beaucoup Carène et toi.

Son regard s’attrista à l’idée de ne jamais trouver cet idéal auquel elle aspirait.

— C’est adorable comme compliment, mais je crains que tu ne t’ennuies avec une vie comme la nôtre. Carène et moi faisons tout pour éviter la routine et cela fonctionne plutôt bien certes, mais je pense que tu as besoin de quelque chose de plus…

— Fou ?

— Exaltant !

— Bien, je vais donc passer une petite annonce : « Cherche jeune femme exaltante »…

À la suite de quoi, elles partirent dans un fou rire peu discret. Alors qu’elles se remettaient à peine de leurs émotions, une silhouette s’approcha de la table.

— Si je peux me permettre, je trouve que toutes les deux vous allez très bien ensemble. C’est plaisant de voir des couples heureux continuer à sortir.

Zoé lui répondit en plongeant ses yeux charmeurs dans ceux de la jeune femme.

— C’est très gentil à vous, mais nous ne sommes pas ensemble.

— Bien, je peux t’offrir un verre alors ?

Zoé fut stupéfaite, car si elle trouvait la demoiselle blonde à son goût, elle pensait l’avoir mise mal à l’aise par sa réponse. Elle ne l’avait pas imaginée si téméraire et se retrouva prise à son propre jeu. Elle aimait l’audace de cette étrangère et alors qu’elle acceptait la proposition, elle réalisa qu’Aurélie, plus perspicace qu’elle, leur avait déjà cédé la place.

Elles commandèrent chacune une nouvelle boisson et passèrent une bonne demi-heure à tenter de s’intéresser à l’autre. Lorsque la conversation tourna court, Zoé l’emmena au sous-sol afin que le silence entre elles ne soit aucunement gênant. Sous le rythme résolument techno, leurs corps se déhanchaient et se frôlaient. Elles étaient sur la même longueur d’onde et voulaient toutes les deux, simplement une soirée pour s’amuser, un moment pour oublier sa vie dans l’anonymat. Leurs bouches ne tardèrent pas à se trouver ainsi que leurs mains. Chacune réagissait aux caresses de l’autre, si bien que le besoin de contact plus charnel se fit rapidement ressentir. L’inconnue tenta alors de l’attirer vers les toilettes, mais là, question de principe, Zoé refusa. Elle avait beau avoir déjà beaucoup bu, hors de questions de s’abandonner à qui que ce soit dans un endroit aussi répugnant et impersonnel.

La jeune femme, loin de se laisser décourager, plaqua Zoé contre un mur et dévoila derrière un rideau, une porte que cette dernière n’avait jusqu’alors jamais suspecté l’existence. Tout en embrassant sa conquête, Zoé découvrit une pièce aménagée en salon privé. Deux larges canapés noirs se faisaient face avec au centre de l’espace, une table basse. Elles déposèrent leurs boissons sur le meuble. L’inconnue retourna verrouiller la porte, laissant à Zoé le temps d’observer la pièce malgré le manque de lumière. Bien que consciente de ne pas être les premières à entrer là pour assouvir cet urgent désir, l’endroit lui parut accueillant et chaleureux. L’audacieuse blonde rejoignit rapidement Zoé et la fit basculer sur le canapé devant lequel elle se tenait. L’inconnue au-dessus d’elle, Zoé se laissa aller, ses hanches suivant le rythme de la musique. Silencieusement, elles se déshabillèrent mutuellement et laissèrent leur passion se déchaîner durant ce qui leur sembla être une éternité.

Quand leurs corps n’en purent plus, elles s’allongèrent simplement, la blondinette dans les bras de Zoé. Cette dernière commença à se sentir mal à l’aise, elle couchait rarement avec des inconnues et ne savait pas vraiment comment gérer la situation. Elle réalisa seulement qu’elle ne connaissait même pas le prénom de celle avec qui elle avait passé quelques heures.

— On ne devrait pas se présenter maintenant ?

Sa partenaire se rhabillait déjà, elle s’approcha de Zoé, l’embrassa puis répondit :

— À quoi bon, puisqu’on ne se reverra pas...

Zoé acquiesça d’un hochement de tête puis remercia les puissances supérieures auxquelles elle ne croyait pas, de lui éviter l’embarras d’avoir à gérer une nouvelle rupture. Elle remit également ses vêtements, sourit à l’inconnue et sortit après elle, le corps et le cœur apaisés.

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