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📖 Extrait gratuit — CHAPITRE UN
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Un cœur à gagner · Eglantine Bau

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— Gabrielle, le contrat de l’année vient d’entrer !

Michel avait le sourire fendu d’un bord à l’autre de son visage. Ses yeux n’avaient pas été si pétillants depuis longtemps. Depuis quand, au fait ? se questionna Gabrielle. Elle fit le décompte dans sa tête et arriva à au moins trois mois. Juste après la période des fêtes, quand Dominique était partie en claquant la porte, une petite valise à la main. C’est ce que Michel lui avait conté le lendemain, démoli.

Tout semblait s’en aller vers une pente positive pour Michel, pensa furtivement Gabrielle : Dominique venait tout juste de le recontacter pour la première fois, le lundi précédent, et maintenant ce contrat en or. Et heureusement que cet appel était enfin arrivé car Gabrielle commençait à se demander si Michel n’allait pas tenter de mettre fin à sa vie si ça continuait ainsi. Il mangeait une fois tous les deux ou trois jours. Buvait de plus en plus, même si ça semblait rester dans le raisonnable, lui qui ne prenait pas une goutte d’alcool auparavant. Mais surtout, il avait adopté une humeur de chien en tout temps ce qui n’était vraiment pas naturel pour lui.

Gabrielle connaissait le couple, ou plutôt l’ex-couple depuis plus de vingt ans. Ils étaient allés à l’université ensemble, Dominique et Michel en droit, puis en communication, Gabrielle en cinéma. C’est lors de leur dernière année de maîtrise que les choses s’étaient cristallisées : Michel et Dominique s’étaient mariés puis avaient lancé leur boîte de publicité tout en terminant leurs études.

Vingt ans plus tard, la boîte avait réussi à rester indépendante ; c’était rare dans le domaine, la vaste majorité des entreprises étaient passées dans les mains de gigantesques consortiums allemands et américains. Et la cerise, Bernier-Lepage restait la plus courue des agences montréalaises. Elle n’était pas la plus grosse mais tout le monde dans le milieu publicitaire passait par là et tout le monde voulait y bosser au moins pour un contrat. Gabrielle était une des seules à y être depuis les tout débuts : les horaires de fous, la pression créative énorme brûlaient les employés un à un. Tous s’entendaient pour dire que c’était une bonne école, que ça paraissait vraiment bien sur un C.V. mais qu’on ne pouvait pas passer sa vie à cet endroit. Sauf Gabrielle. Productrice principale sur tous les plus gros et importants mandats, elle enfilait les heures et les tâches sans compter, sans fatigue évidente. Une résilience hors du commun. Michel lui avait offert une place à la vice-présidence à maintes reprises mais elle s’était toujours contentée d’accepter une part de l’entreprise plus petite mais sans responsabilités accrues. Et surtout, surtout, rester sur le terrain. Elle semblait pouvoir faire de la magie avec les budgets et sa réputation d’avoir à la fois une de main de fer et d’être munie d’une baguette magique avait fait le tour du milieu publicitaire : les grosses compagnies internationales qui engageaient l’agence Bernier-Lepage pour leur campagne exigeaient que ce soit Gabrielle Pollack qui chapeaute leur bébé, gère leur argent.

— Ah oui ? Ravie de l’entendre. Et c’est quoi, ce contrat ? demanda Gabrielle à son ami, heureuse de le voir sourire, simplement.

Michel s’approcha à pas feutrés, se penchant vers l’avant, les mains ouvertes devant lui, relevées vers son amie.

— On va développer toute la campagne pour Tourisme Québec. Celle diffusée en France et celle pour les états du nord des États-Unis : New York, Vermont, Massachusetts et même Michigan. Deux budgets, mêmes lieux de tournages, concepts similaires. La totale !

Gabrielle savait ce que cela signifiait. Oh, bien sûr, ce n’était pas le genre de projet des plus excitants : ceux-ci étaient surtout les contrats avec les équipementiers, les musées, les campagnes promo de jeux vidéo qui rivalisent les unes les autres en originalité, voulant atteindre coûte que coûte les jeunes générations. Mais une campagne touristique gouvernementale ciblée pour des territoires différents en plus assurait des revenus importants et surtout réguliers pour au moins une année. Et ça, pour la trésorerie, et par ricochet pour tous les employés, ça n’avait pas de prix. Le contrat de rêve.

Le téléphone sonna sur le bureau de Gabrielle mais elle appuya sur un bouton pour le faire taire. La messagerie s’en occuperait.

— Assieds-toi, Michel. Tu as du temps ? demanda-t-elle en se levant de derrière son bureau pour aller s’asseoir elle-même sur le long canapé.

Gabrielle avait hérité du plus grand espace de la boîte et le mieux positionné : à l’opposé de la porte d’entrée. Une fois installée derrière son pupitre, Gabrielle pouvait voir à sa gauche le ciel et les toits à travers les fenêtres à carreaux qui occupaient tout le mur surplombant la petite place d’Youville, à côté du Vieux-Port. Ce mur fenestré laissait pénétrer une lumière fabuleuse, nécessaire à la santé mentale de Gabrielle. Surtout pendant les longs mois d’hiver avec leur ensoleillement de trois minutes. Heureusement, le prochain était encore loin en avant. Le mur opposé, donnant sur le reste du studio ouvert, était également fait de vitres dont la moitié inférieure était givrée, laissant tout de même un peu d’intimité de travail à l’occupante et ses invités. Ceux-ci étaient nombreux, comptant les clients ainsi que son équipe, en perpétuelle mutation. Le canapé était positionné contre ces vitres opaques, ainsi il lui arrivait de faire une courte méditation en début d’après-midi sans se faire repérer : il fallait aux autres, du corridor, se coller au mur vitré pour pouvoir la voir. Mais personne n’agissait de la sorte : Gabrielle Pollack ne prêtait pas à rire, il ne serait donc passé par la tête de personne de venir fouiner comme ça sans qu’on l’y ait invité. Que Michel, le président et maître des lieux et meilleur ami de la dragonne qui semblait à l’aise avec elle et qui osait pousser des blagues.

— Je n’ai pas vraiment le temps mais il faut que je te raconte. Tu peux m’en faire un ? pointa-t-il vers la petite machine espresso sur le comptoir derrière le bureau de son amie.

Gabrielle se releva.

— Oui, bien sûr. Court ?

— Toujours.

Pendant qu’elle s’affairait à trouver une capsule espresso, Gabrielle questionna son ami sur ce qu’elle brûlait de savoir.

— Alors, tu as revu Dominique ?

Michel sourit, se passant la main dans ses cheveux châtains ébouriffés qui ressemblaient à n’importe quoi.

— Oui, elle a accepté de passer à la maison chercher quelques trucs.

— Ha, alors c’est bien ça qui te donne ce sourire niais.

— Un sourire niais, moi ?

— Tu devrais te voir, affirma Gabrielle en lui tendant sa petite tasse de breuvage fumant.

Michel ne répondit rien. En revanche, il lui offrit un autre sourire franc juste avant de boire une petite gorgée. Il déposa ensuite la tasse sur le large accoudoir et tapa de son autre main sur l’assise du divan pour inviter Gabrielle à venir s’asseoir auprès de lui. Elle s’exécuta en repliant une jambe sous elle et déposa son coude sur l’arête du dossier en appuyant sa tête dans sa main, montrant qu’elle était disposée à l’écoute.

— Elle était de bonne humeur, Gab’. J’ai même pu lui faire une bise sur la joue quand elle est partie !

Gabrielle haussa les sourcils et ne put s’empêcher d’être touchée à la vue des yeux bleus qui se remplirent de larmes. Elle déposa une main sur le genou de son ami.

— Michel, tu sais que tu ne dois pas t’emballer, hein ?

— Pourquoi tu me dis ça ? Elle t’a appelée ?

Gabrielle ferma les yeux un instant, prit une grande inspiration.

— Non. Et même si elle l’avait fait, je ne t’en dirais rien. Je vous aime tous les deux. Si Dominique me contacte, je privilégierai notre amitié, à elle et moi.

— Par rapport à la nôtre ?

— Non. J’y suis allée trop fort avec ce terme. Je ne privilégierai pas Dominique mais je protégerai son amitié. Tu sais bien que je ne veux pas choisir entre deux amis : vous l’êtes à parts égales. Dominique est fâchée contre toi, avec raison, je le souligne, et contre moi par extension même si je ne comprends pas trop pourquoi. Le simple fait qu’on bosse tous les jours ensemble, toi et moi, n’est pas un motif raisonnable, pas pour quelqu’un comme Dominique. De toute façon, je lui laisse l’espace dont elle a besoin et je crois qu’elle sait que ma porte sera toujours ouverte pour elle. Comme elle sait que c’est toi qui as agi comme un con avec cette Sasha Demers.

Michel baissa les yeux vers sa tasse de café, passa la pulpe de son index sur le bord de celle-ci. Il tournait autour du pot, littéralement.

— Qu’est-ce qu’il y a, Michel ? Qu’est-ce que tu me caches ?

— Rien, je ne te cache rien, se défendit-il en passant maintenant sa main sur sa nuque, grimaçant. Elle… elle pense peut-être que tu étais au courant, et que tu m’as couvert.

Le publicitaire prit une grande respiration et lâcha le dernier aveu.

— Elle pense peut-être que tu m’as un peu jeté dans ses bras.

Gabrielle se leva tout d’un coup, comme propulsée par un ressort jailli du divan et se mit face à Michel.

— Quoi ? Et depuis quand elle pense ça ?

— Quand on a rompu il y a trois mois, deux semaines et quatre jours.

— Je rêve, dit Gabrielle en se frappant le front, y laissant sa main. Et tu as démenti, bien sûr !?

— Euh, en fait, oui, on peut dire…

— Comment ça, on peut dire ? Tu as démenti, oui ou non ?

Michel se leva à son tour et se rendit à la grande fenêtre, tournant le dos à son amie, regardant la place en bas. Il parla sans se retourner.

— En fait, je lui ai dit que c’était dans le contrat de production, pour Sasha.

— QUOI ? Mais qu’est-ce que tu racontes, là ? Qu’est-ce qui était dans le contrat, que tu couches avec cette petite conne en chaleur ?

Là, Michel se retourna, furieux.

— Mais non, bien sûr ! Simplement que le contrat de campagne publicitaire pour le diffuseur stipulait qu’elle devait en faire partie, de cette foutue campagne.

— Et le rapport avec moi ?

— Ben, rien. Je lui ai juste dit qu’on n’avait pas eu le choix de l’engager cette seconde fois et que c’est toi qui avais fait le planning, la répartition des chambres à l’hôtel pour le tournage. Que nous avions eu des chambres mitoyennes, Sasha et moi, et que c’est toi qui avais booké…

La grande femme brune resta bouche bée, n’en revenant tout simplement pas de ce qu’elle entendait. Un moment plus tard, elle retourna derrière son bureau d’un pas furieux, remit ses lunettes sur son nez et fixa son écran, puis commença à taper sur son clavier. La conversation était finie.

— Gabrielle, allons, ne sois pas fâchée.

— La ferme, Michel, laisse-moi bosser, maintenant.

L’homme ne se laissa pas démonter. Il contourna le bureau et vint s’accroupir à côté de son amie.

— Il faut que tu comprennes : cela faisait trois mois que je l’avais vue. J’étais trop content, je ne voulais pas ramener ça avec des tu sais, ce sont des stupidités ce que je t’ai raconté à propos de cette Sasha et des excuses bidon impliquant Gabrielle. Tu m’imagines, dire ça ? Elle a enfin accepté que je lui parle. De nous, de la vie, des deux garçons.

Il baissa la tête sous le regard accusateur de Gabrielle qui passait de l’écran à lui mais il enchaîna tout de même, en fixant le sol.

— Elle sait bien que c’est moi l’unique responsable. Mais j’avoue que ça a détourné sa colère à l’époque quand je lui ai dit que tu avais booké les chambres côte à côte et je n’ai pas rectifié le tir. Je me sens comme le pire des trous de cul et je te promets que, la prochaine fois, je lui dis. Juré. Promis.

Sur ce, il se mit à genoux et fit pivoter le fauteuil sur lequel Gabrielle siégeait avec l’accoudoir.

— Pitié, Gab’.

— Michel, va-t’en, je t’en prie, dit-elle en passant une mèche rebelle derrière son oreille.

Le simple fait que la femme lui réponde, même sur un ton glacial, fut assez pour qu’il écoute et qu’il parte. L’homme la connaissait bien, cette Gabrielle Pollack qui faisait peur à tout le monde. La grande brune avait un regard noir et les traits peu souriants. Quand elle fronçait les sourcils et contractait ses maxillaires inférieurs, les gens reculaient, d’instinct. Son nez, juste assez long, à peine aquilin, mais tellement racé, lui donnait l’air d’un faucon qui allait fondre sur sa proie. Michel n’avait jamais eu peur de son amie. Sous des airs froids, hautains, voire cyniques, il savait que se cachait une montagne de tendresse. Qu’elle avait construit une muraille de Chine autour d’elle que pour se protéger de la chute. Parce que des chutes, il y en avait eu quelques-unes, il ne l’ignorait pas. La dernière avait fait mal. Faisait encore très mal.

Michel tenta de se souvenir à quand remontait celle-ci. Quatre ou cinq ans ? Il se demandait si son amie baisait de temps à autre, au moins. Il haussa ses sourcils à cette question mais abandonna toute tentative d’y répondre sachant qu’il était hors de question qu’il aborde ce sujet avec elle aujourd’hui. Peut-être qu’il pourrait demander à Dominique, elle saurait. Cette pensée lui plaqua de nouveau un sourire niais au visage et il entra dans son bureau en se frottant les mains, pensant d’une part à Dominique qu’il devait revoir à la fin de la semaine et d’autre part à ce contrat qui allait être signé le lendemain. Il devait maintenant tout préparer pour le faire réviser par son service juridique.

***

Gabrielle, restée seule dans son bureau, tenta de se concentrer sur son écran. Le nouveau contrat de campagne touristique tombait à point, elle était en clôture de deux publicités et ce qui l’allumait toujours, dans son métier, était la partie préparation, brainstorm, évaluation budgétaire, sans oublier le casting. Ses deux écrans étaient remplis de fenêtres web ouvertes. D’anciennes pubs touristiques sur un écran et, sur l’autre, l’agence d’artistes avec laquelle elle faisait presque exclusivement affaire, AMV, pour Agence Maxime Villeneuve. Elle regarda quelques noms sous la section Réalisateurs, en nota sur un bloc-notes. Ses yeux tombèrent sur une nouvelle venue : Catherine Leclerc. Les yeux de Gabrielle se plissèrent comme si elle tentait de voir quelque chose d’invisible derrière ce nom. Elle cliqua dessus, une autre fenêtre s’ouvrit avec une petite photo et à côté une liste des contrats sur lesquels elle avait bossé. Le regard de Gabrielle resta accroché sur l’image, les paupières s’ouvrant de plus en plus grand. Le petit rectangle coloré montrait une blonde, cheveux courts, la frange en bataille sur le front, de très grands yeux d’un bleu… d’un bleu électrique ? Azur ? Oui, sûrement azur, se dit Gabrielle. Comme si l’on pouvait s’y noyer. Elle secoua vivement la tête, se demandant comment ces mots avaient bien pu émerger. Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’yeux azur, ma fille, tu dérapes, ou quoi ? Le stylo appuyé sur son bloc-notes, elle s’était apprêtée à y ajouter le nom de cette femme mais s’abstint. Elle avait déjà assez de candidats, inutile d’en mettre une autre. Surtout si la propriétaire de ce nom avait des yeux dans lesquels on pensait se noyer…

Elle décrocha son téléphone et appuya sur un petit bouton qui la reliait au poste de Michel.

— C’est moi. Le contrat, il est signé quand ?

— Demain, je suis à le finaliser avant de l’envoyer à Lise pour révision légale. Pourquoi ?

— Je vais contacter Maxime, j’ai déjà quelques noms auxquels je pense pour la réalisation.

— Ah, tu fais bien de m’appeler, j’ai des notes à ce sujet. Le gouvernement a certaines spécificités.

— Quant au choix du réalisateur ? C’est rare.

— Oui, mais c’est la nouvelle réalité, on est dans la convergence : tu sais qu’ils sont en négo’ avec Netflix. Le géant américain veut un aperçu du savoir-faire de certains de nos talents qui leur ont soumis des projets. Ce serait comme un test, en même temps. En plus tu sais qu’ils cherchent la parité dans les contrats alloués.

— Ouf, ça pue tout ça. Et il n’y a pas de conflit d’intérêts ? Depuis quand le public et le privé sont si dépendants ?

— Gabrielle, franchement, tu viens de t’entendre ? Netflix est obligé de collaborer avec les deux gouvernements, tu sais bien.

La femme ferma ses yeux et vint se pincer l’arête du nez, entre les deux yeux. En effet, la phrase était sortie spontanément mais il n’y avait rien de nouveau ni de surprenant là-dedans, il y avait toujours eu de la collusion partout. C’est juste que cette fois-ci, c’était tout simplement énoncé clairement. Elle soupira bruyamment dans l’appareil.

— Alors, qui est-ce qu’il faut engager ?

— Niveau réalisation, une certaine…

Gabrielle entendit Michel tourner des feuilles, chercher la bonne.

— … Catherine Leclerc. Je ne sais pas si tu te rappelles, elle avait fait un premier long métrage il y treize ans qui avait remporté le Lion d’argent, à l’époque. Elle s’est ensuite installée à Toronto où elle a tourné surtout de la pub. Elle vient de revenir à Montréal avec des projets Netflix sous le bras, ça a l’air.

De nouveau, Gabrielle soupira. Décidément, ce contrat qui semblait être une bonne nouvelle au départ la faisait déchanter peu à peu.

— Bon, ok. Je vais appeler Maxime, on verra.

— Mais aussi…

— Oui ?

— Euh… Sasha Demers. Le gouvernement aimerait que ce soit elle au centre de la campagne.

— Michel, merde, tu n’es pas sérieux ?

— Écoute, viens me voir à mon bureau, veux-tu ?

Elle raccrocha et se leva puis traversa entièrement le grand studio, leurs bureaux étant aux côtés opposés, l’entrée principale en plein centre. Comme d’habitude, tout au long de sa traversée de l’espace, les têtes se levèrent et se rabaissèrent lors de sa marche. Une fois dans le bureau de Michel, Gabrielle referma la porte derrière elle et s’y adossa en se croisant les bras puis attendit. Le patron était occupé à mettre de petites annotations au stylo sur un document papier et, au bout d’un instant, ne percevant pas de mouvement, il releva la tête.

— Viens t’asseoir, Gab’.

— Non, j’y retourne, là. Alors tu es sérieux, tu veux remettre ça avec Sasha Demers ? Me semblait que tu étais content que Dominique te reparle, tu veux bousiller ça ?

— Justement, pas du tout. C’est pour ça qu’une fois le contrat signé par toutes les parties, je ne suis plus impliqué et c’est toi qui prends les rênes.

Gabrielle dénoua ses bras et s’avança jusqu’au bureau de son ami, y déposa les mains à plat et se pencha vers lui.

— Jure-moi que Sasha Demers t’a réellement été imposée.

Le châtain ne répondit rien et, sans quitter les yeux noirs de son amie, il fit pivoter sur son bureau le contrat qu’il était en train de réviser.

— Regarde par toi-même, page quatre.

Gabrielle continua à le fixer un moment puis se redressa, saisissant le contrat d’une main, et s’assied dans un des deux fauteuils faisant face au bureau. Elle parcourut les premières pages rapidement, puis s’arrêta à la quatrième, repéra l’information pertinente puis se rendit à la dernière page, vérifiant les signataires.

Elle soupira, rendit le contrat à son propriétaire.

— OK, Michel, mais c’est toi qui l’annonces à Dominique, pas moi.

— Qu’est-ce qu’il doit m’annoncer ?

Gabrielle se retourna vivement et aperçut son amie qu’elle n’avait pas vue depuis plus de trois mois. Cette amie qui la croyait de connivence avec son ex pour ses aventures extra conjugales. Elle se leva rapidement, une fois le choc passé, et se dirigea vers elle. Gabriella s’arrêta à un pas, en attente. Les yeux de Dominique s’adoucirent, un léger sourire vint maquiller ses lèvres. Les deux femmes s’enlacèrent un long moment, les yeux fermés, humant le parfum de l’autre, retrouvant la chaleur de l’amitié en un souffle. Toujours enlacées, Gabrielle parla dans l’oreille de l’autre femme.

— Dominique, enfin. Tu sais que Michel m’a dit il y a moins d’une heure qu’il m’avait mis en partie ses conneries sur le dos ?

— Oh, écoute oublie ça, Gab’, je sais que tu n’as jamais rien eu à voir avec tout ça.

Les amies se lâchèrent, Gabrielle regarda les yeux gris de Dominique.

— Mais pourquoi tu n’as jamais retourné mes appels, mes messages, alors ?

Dominique se recula, pinça ses lèvres comme un remords qu’on avale puis contourna Gabrielle pour aller s’asseoir dans un des fauteuils face au bureau de son ex. Elle déposa son sac par terre à côté d’elle. Toujours assis et observant la scène, Michel, trop heureux de voir la femme qu’il aimait encore éperdument dans son studio, souriait de son air bêta sans piper mot.

— Gabrielle, je suis désolée, reprit Dominique. Les conneries de Michel, comme tu dis, m’ont jetée par terre. Je n’avais pas la force de parler à qui que soit. Peu importe l’amour que je te porte. Tu le sais, non ? Cette semaine est ma première sortie et je dois dire que ça me fait le plus grand bien. Les seuls que je pouvais voir, c’étaient les garçons, et encore. Ça me forçait à me lever et m’habiller, faire des courses.

À ces mots, Michel se leva et vint s’asseoir à son tour dans l’autre fauteuil.

Dominique enchaîna en le regardant.

— Alors, c’est quoi ce truc que tu devais m’annoncer ?

Michel se lança alors dans l’explication du contrat gouvernemental avec les détails compromettants concernant Sasha Demers. Dominique avait serré les mâchoires, donné des regards de biais vers Gabrielle pour confirmation, mais avait réussi à garder son calme. Cette femme était splendide, se disait la productrice en l’observant. Même après une peine, une souffrance dont elle émergeait à peine, elle n’avait rien perdu de son panache. Elle se rappela furtivement leur rencontre et leur amitié, à tous les trois, début vingtaine. Michel et Gabrielle s’étaient liés en premier lieu et tous deux avaient courtisé Dominique qui avait songé un instant à expérimenter les amours homosexuelles mais avait finalement succombé au charme distrait et innocent de Michel.

Dominique fit un tour du studio, un premier retour à sa vie d’avant. Elle n’y avait jamais travaillé à temps plein mais, étant associée principale et la femme du président, elle y était plusieurs fois par semaine et faisait souvent partie des experts consultés lors des brainstorms, en début de projet. Elle était depuis trois mois une associée invisible, ou presque. L’ex-femme de Michel semblait somme toute assez zen, Gabrielle en avait le cœur réchauffé et c’est l’esprit en paix qu’elle retourna à son bureau en fin de journée pour contacter Maxime Villeneuve, agent d’artiste. Elle connaissait le numéro par cœur et n’avait nul besoin d’ouvrir une session d’ordinateur pour accéder au site. Elle le fit, par contre, et quand elle réalisa que c’était uniquement pour revoir la photo de Catherine Leclerc et se perdre quelques secondes dans ses yeux qu’elle ferma son navigateur dès que l’image apparut. Elle n’eut droit qu’à un fragment de mer. L’acoustique de son téléphone de bureau collé à son oreille, elle obtint une rencontre avec la réalisatrice pour le lendemain matin, 10 h, avec le reste de l’équipe.

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