Chapitre 1 — 1 Lisie Santoni
Un coeur pour quatre · Lou Jazz & Cherylin A. Nash
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Les yeux rivés sur le plafond, j’écoute Feel Good de Polo & Pan. La musique passe de façon aléatoire dans ma liste de lecture. Plus rien ne sera jamais comme avant. Mes proches essaient de me convaincre du contraire. Ils ont plus besoin d’y croire que moi. Depuis que l’on m’a greffé un nouveau cœur, ils me surveillent comme le lait sur le feu. Je ne peux plus sortir de cette chambre sans qu’ils me regardent avec cette lueur que je ne supporte plus. Ils font de leur mieux, je le sais. Ils sont inquiets, mais je n’en peux plus de les voir m’observer comme si j’allais mourir d’un instant à l’autre. Ma mère va chaque dimanche à l’Église pour allumer un cierge, elle qui n’était même pas croyante. Je sais qu’elle prie pour que je ne fasse pas un rejet. Moi, je n’en peux plus de penser à ça à chaque instant. J’ai envie de retrouver une vie, ma vie !
Je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour me souvenir de ces heures que je passais sur le terrain d’athlétisme pour me perfectionner. Si mon cœur n’avait pas été défaillant, j’aurais pu participer aux Jeux olympiques l’année prochaine. Comment mon rêve si proche a-t-il pu s’évanouir comme ça ?
Je suspends la lecture de la musique, prends une grande inspiration et pose une main sur ma poitrine. Chaque fois que je sens ce nouvel organe battre en moi, je ressens quelque chose d’indescriptible. Certains jours, j’ai l’impression que quelqu’un d’autre vit à travers moi. Après tout, c’est son cœur qui a été assez fort pour qu’on soit ici.
Je sursaute quand on frappe à ma chambre. Mon frère aîné pousse la porte sans attendre de réponse. Ça aussi c’est original. Comme si frôler la mort leur donnait le droit à tous de bien s’assurer que je suis toujours là. Je n’ai plus d’intimité !
— Quoi ?!
— Maman dit que le repas est prêt.
— J’arrive.
Il sourit et s’appuie contre le chambranle. Je soupire parce qu’il s’éternise.
— Ça va, je viens.
— Tu sais comment elle est quand tu la fais attendre.
Je serre les dents et me redresse en délaissant mon portable et mes écouteurs.
— Tu veux dire, si je n’ai pas avalé mes médicaments à la minute exacte.
Nathan évite mon regard. Il essaie d’être le plus cool, mais je suis fatiguée. J’ajoute en me mettant debout face à lui :
— Est-ce que quelqu’un veut bien lui dire que quelques minutes n’ont pas d’incidence ?
— Elle a peur, Lisie. Le médecin a dit qu’il était important que tu les prennes toutes les douze heures.
— Ça devient de l’obsession.
Je le dépasse, de mauvaise humeur, pour rejoindre l’étage inférieur et la salle à manger. Mes parents ont fini de dresser la table. Je fuis soigneusement leurs regards pour m’asseoir à ma place. Vivement que je puisse quitter cette maison ! Depuis l’opération, il y a seize semaines, je ne suis quasiment pas sortie de ces murs. Le médecin a expliqué qu’il fallait être prudent quant aux excursions pour éviter les personnes malades parce que j’étais plus vulnérable aux infections. Trois mois. Pas quatre, pas dix, pas toute ma vie ! Il faut que je leur dise ce soir la décision que j’ai prise.
Quand Nathan a apporté du pain frais et que nous sommes tous installés, ma mère nous sert. J’inspire profondément et mon père intervient :
— C’est à quelle heure ton rendez-vous demain, ma chérie ?
— Dix heures, répond maman.
Elle le fusille du regard. Je suis sûre que mon père n’avait pas oublié. Il voulait sans doute aborder le sujet d’une façon plus agréable et moins directive que le fait ma mère. Quand elle s’assoit, je me jette à l’eau :
— J’aimerais y aller seule.
En face de moi, mon père m’observe avec indulgence. Il pince les lèvres. Ma mère et Nathan me scrutent avec des yeux ronds comme des billes.
J’inspire une fois encore et leur dis avec courage :
— Vous êtes au petit soin pour moi et je vous en suis reconnaissante, mais j’ai besoin de reprendre ma vie en main.
Oh non… Ma mère devient rouge. Je devine qu’elle cherche ses mots, mais voilà qu’elle surréagit :
— Lisie, tu n’as que dix-neuf ans. Ces rendez-vous sont primordiaux et lourds, tu ne peux pas traverser ça seule.
J’essaie de prendre sur moi pour rester calme. Le rythme des battements de mon cœur vient d’accélérer. Je l’ai perçu nettement.
— Je ne suis plus une enfant, maman. Et, crois-moi, il n’y a aucun risque que je me sente isolée.
— Lisie…, souffle mon frère.
— Non ! Ça suffit !
Un nœud serre ma gorge. Je retiens ces émotions depuis si longtemps que je suis partagée entre la tristesse et la colère. Autour de la table, ils m’observent tous comme s’ils avaient quelqu’un d’autre face à eux.
— Arrêtez de faire ça ! Je veux juste un peu d’espace.
— Mais, Lisie, nous te soutenons dans tout ce que tu décides d’entreprendre.
— Ce n’est pas vrai !
Je me lève en m’appuyant sur la surface du plateau.
— Toi, maman, tu m’empêches de sortir, même pour une promenade en forêt ! Tu règles mes journées comme si j’étais encore à l’hôpital, et toi, Nathan, tu me suis partout. Tu crois que je ne t’avais pas remarqué ? Tu ne prends plus la peine de toquer à ma porte !
Excédée et décidée à vider mon sac, j’ajoute avec émotion :
— Papa, tu ne dis rien. Je ne sais pas ce qui est pire ! Quand vous me regardez, j’ai l’impression que vous attendez de me voir mourir !
Je déglutis, traversée par un spasme douloureux dans la poitrine. J’en ai le souffle coupé, mes jambes me lâchent.
— Ma chérie ? s’inquiète ma mère.
Je m’assois en posant une main sur mon cœur. Une détresse fulgurante me fait bourdonner les oreilles. Ils se lèvent tous.
— Appelle tout de suite l’hôpital, demande maman.
— Je vais chercher la voiture, s’empresse mon père.
Je serre les dents et les paupières. Ma vue se trouble et mon corps lâche prise.
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