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Une chance à saisir - tome 1 · Jennifer Oger Baragoin

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Ellis Creek, il y a cinq ans

Ellis Creek avait la particularité d’être une calanque entièrement privée, appartenant à la famille Jackson depuis le début des années soixante-dix. Hypnotisés par la beauté du lieu trop longtemps laissé à l’abandon, Théodore et son épouse, Ismérie, avaient décidé de racheter ce petit bout de paradis comme ils aimaient l’appeler. Peu de temps après, ils y avaient fait construire une magnifique maison de vacances près de la plage, pouvant ainsi profiter, chaque été, du calme et de la beauté du site. Malgré les années, Théodore et Ismérie ne s’étaient jamais lassés de cet endroit magique à leurs yeux et qui avait vu grandir leurs deux enfants.

En cette fin d’après-midi, Théodore était installé dans son rocking-chair sur la terrasse donnant vue sur la mer et, comme à son habitude, se replongea dans ses souvenirs. Cela faisait maintenant un an qu’il avait perdu son épouse et le temps passé avait été loin d’atténuer sa douleur, surtout depuis son installation définitive à Ellis Creek. Son fils aîné, Wesley, avait pourtant tenté de le raisonner, argumentant surtout qu’en cas de problème, il serait seul et que la calanque se trouvait bien trop loin de Lovington, la ville la plus proche, qui se situait à près de trente minutes de route à travers les collines. Mais l’entêtement de son père avait eu raison de lui. Que pouvait-il faire d’autre ? Ce lieu avait été témoin de tellement de moments de bonheur pour ses parents. Et puis, à soixante-dix ans, Théodore n’aspirait qu’à des moments de paix et de tranquillité en attendant de rejoindre sa femme disparue. Alors, Wesley avait cédé après avoir négocié de venir le voir régulièrement pour s’assurer que tout allait bien et pour qu’il puisse profiter de ses petits-enfants. Jenna, sa fille, comprenait les motivations de son père et ne s’était pas opposée à sa décision. De toute façon, elle faisait sa vie à l’étranger et n’était donc pas assez présente pour empêcher Théodore de faire ce qu’il souhaitait.

Il ferma les yeux et sentit la brise marine caresser ses joues.

— Il fait si beau et si doux aujourd’hui, tu aurais aimé cette journée ma chérie, déclara-t-il pour lui-même, profitant de l’instant.

Il lui arrivait assez souvent de parler à sa femme, comme si elle était toujours présente à ses côtés. Il rouvrit les yeux et admira le paysage qui s’offrait à lui. Ellis Creek était vraiment une des plus belles calanques qui puisse exister. Encadrée par deux presqu’îles, Silanion Crest au Sud-Ouest et Pinta Hill au Sud-Est, la calanque d’Ellis Creek était seulement accessible par une unique route venant de Lovington ou par la mer. Les plus courageux pouvaient tout aussi bien tenter de prendre les sentiers à pied afin de rejoindre le col d’Ellis Creek, qui malgré ses cent cinquante mètres d’altitude avait plus tendance à ressembler à un col de montagne qu’à une simple colline. Mais la récompense en valait largement la peine, l’arrivée en haut du col donnant une vue imprenable sur la calanque et la mer en contrebas. Des efforts récompensés après quatre heures d’ascension dans des sentiers escarpés pour la majorité. Sans compter qu’après avoir monté, il fallait aussi descendre, et ce, à travers des chemins tout aussi épuisants. Amateurs de randonnée quand ils étaient plus jeunes, c’est en faisant cette ascension totalement par hasard que les Jackson avaient découvert les lieux et en étaient tombés amoureux.

Il soupira à ce souvenir, se leva lentement de son rocking-chair et quitta la terrasse afin de rejoindre l’intérieur de la maison. Sur le seuil de la porte, un bruit attira son attention et le fit se retourner.

— Tiens, te voilà, toi !

Ibiscus, un beau matou roux, venait de sauter sur la rambarde de la terrasse et miaula à l’intention de son maître quand celui-ci lui parla. De son vivant, Ismérie avait une vraie passion pour les animaux et la nature. Six mois avant son décès, elle n’avait donc pu s’empêcher de prendre sous son aile ce chat perdu et affamé quand elle l’avait trouvé un matin roulé en boule dans le fauteuil de son mari sur la terrasse. Se voyant nourri, logé et câliné tout en pouvant faire ce qu’il voulait, le matou en question n’avait plus quitté la maison et sa sauveuse l’avait baptisé Ibiscus. D’abord complètement indifférent à l’animal, avec le temps, Théodore avait finalement succombé au charme de cette boule de poils, même s’il ne l’admettrait jamais.

— À ce que je vois, tu arrives toujours au bon moment ! Juste quand je me lève pour aller préparer le repas de ce soir. Tu n’es vraiment pas possible. Où as-tu traîné cette fois-ci ?

Pour toute réponse, Ibiscus entra dans la maison et se dirigea vers la cuisine sous l’œil attentif de son maître. Théodore secoua la tête en souriant et suivit son chat qui attendait patiemment sa ration de croquettes. Une fois remplie, la gamelle fut déposée sur son tapis dans un coin de la pièce et l’animal se régala de son contenu. Théodore le regarda faire un instant, ouvrit ensuite le frigo pour sortir les légumes et commencer la préparation de son potage pour son repas du soir.

Le téléphone sonna une dizaine de minutes plus tard et Théodore jeta rapidement les légumes dans la casserole avant de se déplacer dans le salon afin de décrocher le combiné.

— Allô ?

— Monsieur Jackson ?

— Lui-même.

— Je vous prie de bien vouloir m’excuser. Je me présente, Max Keller, président de Dernière Chance, une association qui vient de voir le jour et qui a pour vocation de venir en aide à des jeunes en difficulté. Je souhaiterais vous rencontrer afin de pouvoir vous parler de mon projet.

— Je veux bien vous rencontrer, monsieur Keller. Mais en quoi un vieil homme comme moi pourrait vous être utile dans un projet comme le vôtre ?

— Je vais être franc monsieur Jackson, nous sommes à la recherche de financements pour mener à bien notre projet. Il y a quelques années, votre épouse et vous étiez reconnus pour votre implication dans des projets associatifs.

— Je sais. Mais c’était il y a longtemps et depuis la mort de mon épouse…

Théodore soupira et jeta un coup d’œil à Ibiscus qui venait de grimper sur le canapé du salon. Qu’est-ce que sa femme aurait répondu à ce monsieur Keller ?

— Écoutez monsieur Jackson, je souhaiterais simplement vous présenter mon…

Max Keller n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’il fut interrompu.

— Monsieur Keller, passez me voir demain vers quatorze heures, je vous attendrai. J’habite dans la calanque d’Ellis Creek. Vous ne pourrez pas rater la maison, c’est la seule.

— Ellis Creek ? Je pensais que vous viviez toujours à Lovington.

— Lovington est bien trop agitée pour un homme de mon âge. Vous comprendrez demain. Quand on a mis un pied ici, on ne souhaite plus en partir.

— Très bien monsieur Jackson. Je me présenterais à quatorze heures. Je vous remercie sincèrement de me recevoir si vite.

— Je vous en prie, monsieur Keller. Je vous souhaite une bonne soirée et faites attention demain, la route est assez sinueuse.

— J’en prends bonne note. À demain monsieur Jackson, bonne soirée à vous aussi.

Théodore raccrocha et un léger sourire apparut sur ses lèvres. Il fixa Ibiscus en train de pelotonner la couverture du canapé et s’approcha de lui pour lui faire une caresse sur la tête.

— Mon ami, nous aurons un visiteur demain. Je ne connais pas encore ce monsieur Keller, mais son projet a l’air intéressant et ambitieux… très ambitieux. Il m’intrigue.

Ibiscus ronronna sous les caresses de son maître, complètement indifférent au monologue de Théodore.

— Et puis… ça nous fera un peu de compagnie, murmura-t-il.

* * *

Lovington

Max Keller raccrocha, le sourire aux lèvres. Cela faisait maintenant deux mois qu’il tentait d’obtenir des rendez-vous avec diverses personnalités ou patrons de grosses entreprises pour les convaincre de financer son projet. Mais jusqu’à maintenant, aucune réponse n’avait été favorable, ne serait-ce pour un simple entretien de présentation. Commençant sérieusement à désespérer, Théodore Jackson venait, sans le savoir, de lui offrir un nouvel espoir. Il quitta son bureau pour rejoindre sa femme dans le salon.

— Chérie, j’ai enfin réussi à obtenir un rendez-vous.

Sa compagne reporta son attention sur son époux.

— Tu dois être ravi. Depuis le temps que tu essuies des refus. Qui a accepté de te rencontrer ?

— Il était temps effectivement, soupira-t-il. Mon entretien est demain à quatorze heures avec monsieur Jackson.

— Monsieur Jackson ? Père ou fils ? demanda Lauren, étonnée.

— Père. Le fils n’a même pas répondu à mon courrier.

— La réputation de Théodore Jackson dans le milieu associatif n’est plus à faire. Pendant des années, il a beaucoup investi dans différentes causes. Et sans jamais rien demander en échange.

— Je sais, c’est aussi pour cette raison que j’ai voulu le contacter. C’est un homme au grand cœur d’après les rumeurs. Alors avec un peu de chance, peut-être que…

Lauren s’approcha de son époux et lui caressa délicatement la joue.

— Ne t’en fais pas, Max. Je suis sûre et certaine que tout se passera bien. J’ai confiance en toi et en tes qualités. Si finalement il n’est pas intéressé, tu trouveras un autre donateur. Ce projet te tient tellement à cœur que tu y arriveras coûte que coûte. Et puis, moi je serais toujours là pour te soutenir, lui dit-elle tendrement.

— Tu es un ange. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi, admit Max sans le moindre problème.

Sa femme lui lança un regard espiègle et tapota le bout de son nez avec son index.

— Et bien déjà, tu devrais faire tes lessives et tes repas. Et vu la catastrophe ambulante que tu es, je ne t’imagine absolument pas dans une cuisine, déclara-t-elle en lui offrant un sourire.

— Certes. Mais moi, je sais survivre en forêt avec un cure-dent et un bout de ficelle, répondit-il, tout fier.

— Oui, mais on vit en pleine ville, mon chéri. Donc, tes talents ne sont d’aucune utilité à la maison. Du moins, pas ces talents-ci en tout cas… lui dit Lauren, en lui faisant un clin d’œil.

Un franc sourire étira les lèvres de Max sur la remarque de sa femme et il secoua la tête pendant que celle-ci quittait le salon pour rejoindre la cuisine.

— Au fait, où se passe ton rendez-vous ?

Max la rejoignit dans la pièce et s’accouda au bar séparant la cuisine du salon, ne quittant pas des yeux sa femme en train de préparer le repas.

— À Ellis Creek. Il va falloir que je regarde où c’est exactement.

— Et bien dis donc, il ne s’embête pas le patriarche. C’est à peu près à trente minutes de route de Lovington. Ce n’est pas bien loin en termes de distance, mais la route est assez sinueuse.

— C’est ce que j’ai cru comprendre, monsieur Jackson m’a conseillé d’être prudent, précisa Max pour la rassurer.

— Et il a tout à fait raison. Mais c’est un coin vraiment magnifique. Enfin, je ne connais pas vraiment Ellis Creek, on avait plutôt tendance à aller se balader dans la calanque de Pinta Lake quand j’étais plus jeune. Mais si Ellis Creek est aussi belle que l’est Pinta Lake, monsieur Jackson va te recevoir dans un vrai décor de carte postale. Peu sont ceux qui ont pu visiter Ellis Creek. Tu as de la chance.

— Comment ça se fait ? demanda-t-il, curieux de la remarque de son épouse.

— Tout simplement parce que c’est la seule calanque privée du coin. Un gardien est présent toute l’année pour contrôler l’entrée de la route menant au col d’Ellis Creek. Personne n’a jamais su à qui elle appartenait d’ailleurs.

— Je le saurai peut-être demain, qui sait ?

Lauren posa les assiettes et les couverts devant Max, toujours accoudé au bar, lui faisant comprendre qu’il devait mettre la table.

— Peut-être bien. Mais dans tous les cas, fais quand même attention sur la route.

Il lui sourit, prit les assiettes et commença à les disposer sur la table de salon. Il revint ensuite sur ses pas et fronça les sourcils devant le petit objet que sa femme venait de poser sur le bar.

— C’est pour quoi ça ? demanda Max d’un air curieux.

— On ne sait jamais, si tu tombes en panne sur la route demain, il n’y aura rien à des kilomètres à la ronde. Ce cure-dent pourrait t’être utile pour que tu puisses survivre dans la colline.

Lauren se mit à rire de sa taquinerie sous le regard de son mari qui ne tarda pas à la rejoindre.

* * *

Ellis Creek

Max était stressé. Et pour cause, il venait d’arriver à Ellis Creek. Son épouse avait parfaitement raison, la route était chaotique, mais quelle vue magnifique s’était offerte à lui en descendant le col. Jamais il n’aurait pu croire qu’un lieu pareil existait aussi près de Lovington. La nature n’avait pas été détruite au profit du béton et l’air qu’on respirait y était pur.

Arrivé en contrebas de la colline, Max ne tarda pas à trouver la demeure de Théodore. Une sublime bâtisse sur deux étages légèrement surélevée par rapport au niveau de la mer. Il se gara devant le domicile de son hôte et sortit de la voiture. Une fois dehors, il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil autour de lui. Il remarqua un petit quai collé à flan de colline sur la gauche, où un bateau était amarré. Au bout de ce même quai, il vit une grande digue qui séparait la mer de l’entrée de la calanque. Aucun mot ne pouvait décrire une telle beauté.

Il fut interrompu dans sa contemplation par un raclement de gorge dans son dos.

— Époustouflant, n’est-ce pas ?

Max se retourna et vit monsieur Jackson qui l’observait depuis sa terrasse à quelques mètres de lui.

— Oui. Je ne trouve même pas les mots tellement ce paysage semble irréel. Monsieur Jackson, je suppose ?

Théodore lui lança un sourire et hocha humblement la tête.

— Je vous laisse me rejoindre sur la terrasse. Café, monsieur Keller ?

— Avec plaisir monsieur, lui répondit-il poliment.

Alors que Théodore se retournait pour aller récupérer les boissons, Max contourna son véhicule, récupéra sa sacoche sur le siège passager et se dirigea vers les escaliers de la terrasse. Il y trouva un petit canapé deux places où était couché un joli chat roux, une table basse et un rocking-chair. Son hôte revint de l’intérieur de la maison, un plateau avec deux tasses et une cafetière dans les mains.

— Je vous en prie, installez-vous sur le canapé. Et n’hésitez pas à pousser Ibiscus, il a tendance à prendre toute la place, dit-il, lançant un regard tendre à son animal.

Max acquiesça d’un léger signe de la tête, posa sa mallette au pied du canapé et s’assit sur celui-ci.

— Je vous remercie de me recevoir, monsieur Jackson. Pour être tout à fait honnête, je commençais vraiment à désespérer de pouvoir décrocher un entretien.

Théodore servit les cafés et tendit une tasse à son invité.

— Ne me remerciez pas, voyons. Je n’ai pas encore accepté de vous aider, monsieur Keller. Du peu que vous m’en avez dit, je pense que c’est un beau projet que vous avez là. J’ai été intrigué, d’où votre présence ici. En quoi consiste exactement votre association ?

— Pour faire simple, j’ai créé Dernière Chance afin de pouvoir aider des jeunes en difficulté, des jeunes qui pourraient avoir des problèmes d’addiction, qui seraient mal dans leur peau, et qui ne trouvent pas l’aide dont ils ont besoin dans notre système actuel. Je voudrais leur fournir une autre alternative. Je pars du principe que tout problème trouve une solution, et j’aimerais que Dernière Chance soit une de ces solutions, expliqua Max.

— Et comment feriez-vous ça ? Je veux dire quelles structures avez-vous ? Qu’envisagez-vous pour aider ces jeunes gens ?

— Je voudrais créer une structure complète. Je veux dire comme un camp ou un internat, si vous voulez. Le principe serait que les jeunes intègrent le camp et qu’ils apprennent à vivre en communauté pour commencer. Généralement, leur mal-être fait qu’ils se sentent seuls, ils n’ont pas forcément confiance, ni en eux, ni en leur entourage. Après chaque cas sera différent, c’est, pour moi, ce qui sera le plus enrichissant. Ils pourraient apprendre les uns des autres, échanger leurs expériences. Je veux leur faire découvrir des choses qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ou de faire. Je pense que les sortir de leur quotidien, leur réapprendre à vivre pourrait leur être bénéfique.

— Votre structure pourrait accueillir combien de personnes ? demanda Théodore d’un air intéressé.

— Pas plus d’une dizaine, je pense. Du moins, si on veut leur apporter une véritable aide. Je veux pouvoir leur apporter un soutien personnalisé à tous, basé sur la confiance et le respect. Je pars donc du principe que mon programme ne peut s’appliquer qu’à un nombre restreint, malheureusement, affirma Max.

— Oui, c’est compréhensible. Votre programme durerait combien de temps ?

— Tout dépendra des cas. Je refuse qu’il y ait un temps défini d’avance. Chaque jeune réagira différemment, il faudra donc s’adapter à chacun. Certains pourraient ne rester que quelques semaines, d’autres quelques mois. Mais chacun quitterait la structure quand il se sentirait prêt.

Max se passa une main dans les cheveux. Son stress était clairement visible aux yeux de Théodore. Celui-ci réfléchit quelques instants.

— Comme je vous l’ai déjà dit, je pense sincèrement que c’est un très beau projet. Ma défunte épouse aurait été ravie de supporter une association de ce type de son vivant. Où seront basés les locaux ?

Et c’est là que la situation était compliquée pour Max. Il soupira lourdement et caressa la tête du chat toujours couché à ses côtés.

— Pour l’instant, je n’en ai aucune idée. Nous n’avons pas les fonds nécessaires pour le moment. Je vous ai livré les grandes lignes de mon projet. Mais tant que nous n’aurons pas les finances qu’il faut...

— Je vois. Donc à ce jour, rien n’est encore fait, répliqua Théodore.

— Non, malheureusement. Mais je ferais tout ce qu’il faut pour y arriver. Même si je ne pourrais jamais tous les aider, je me dois de faire mon maximum. Tous ces gamins méritent qu’on leur tende la main, s’emballa Max.

Théodore esquissa un léger sourire sous la véhémence des propos de monsieur Keller.

— Votre pugnacité est remarquable monsieur Keller. Et votre projet m’intéresse très fortement. Même si j’ai besoin d’en savoir plus. On va extrapoler un peu. Imaginez que vous avez les locaux et l’argent nécessaire. Comment occuperez-vous le temps de ces jeunes gens ?

Rassuré par les propos de monsieur Jackson, Max repartit dans ses explications en sortant quelques plaquettes de sa sacoche.

— Des activités sportives seront proposées, comme de l’escalade, des randonnées, de la plongée sous-marine. Les personnes travaillant pour l’association leur feront part de leurs connaissances et compétences. Par exemple, ma meilleure amie, Isabel, souhaite faire partie du projet. C’est une ancienne championne d’arts martiaux. Elle pourrait les initier aux sports de combat. La boxe et le judo sont ses spécialités et véhiculent des valeurs fortes comme le respect et le dépassement de soi. On leur proposerait aussi des activités intellectuelles pour les ouvrir au monde qui les entoure, comme la lecture, le dessin ou l’art. Ensuite, ils devront tous vivre ensemble, en communauté, ils devront donc participer aux tâches ménagères, faire la cuisine. Je pensais aussi leur apprendre à bricoler pour ceux que ça pourrait intéresser. Le but est de leur transmettre nos passions, nos expériences, notre savoir-faire pour qu’ils puissent être ouverts à d’autres choses que ce que leur propose leur cadre de vie.

Théodore réfléchit un instant et souleva un problème important.

— Et en ce qui concerne les études ? Je veux dire, pour intégrer votre internat, surtout si la durée est variable, ils devront quitter le système scolaire. Comment feront-ils en rentrant chez eux ?

— Le but n’étant pas qu’ils s’éloignent de leur cursus scolaire, ils seront inscrits à des cours par correspondance et recevront l’aide d’un professeur à la retraite depuis peu qui a, lui aussi, accepté de prendre part au projet.

— Vous avez pensé à tout à ce que je vois, répondit Théodore en souriant légèrement. Combien de personnes composeront votre équipe ?

— Six personnes en me comptant, toutes des personnes de confiance, assura Max.

— Et qui sont-elles ? demanda monsieur Jackson.

— Et bien, tout d’abord, ma femme, Lauren, sera à mes côtés. Elle travaille actuellement à l’hôpital central de Lovington comme infirmière. Si le projet aboutit, elle réduira son temps de travail à l’hôpital, afin de pouvoir être présente sur place le reste du temps. Ensuite, Isabel Williams, ma meilleure amie, dont je vous ai déjà parlé. Angie Scofield sera également présente en tant qu’éducatrice. Pour les aides aux cours par correspondance, Terrence McKeane, un professeur fraîchement retraité et Niko Dallas, un cuisinier également à la retraite, qui a accepté de donner de son temps. Terrence et Niko ne seraient présents que partiellement, en tant que bénévoles. Pour les autres comme pour moi, nous savons que nous devrons vivre en communauté avec les jeunes, donc assurer un travail à temps plein.

— Vos explications sont tout à fait claires. Je n’ai plus qu’une seule question à vous poser, demanda Théodore.

Max se tendit aux mots de monsieur Jackson. Il venait d’expliquer son projet de A à Z et ne voyait pas trop ce qu’il pouvait rajouter.

— Je vous écoute, dit Max légèrement sur le recul.

— Vos intentions sont très nobles, mais je serais curieux de connaître vos motivations. Vous m’avez dit que vous souhaitiez proposer une autre alternative à ces jeunes. C’est très bien. Mais je voudrais savoir pourquoi ?

— Parce qu’ils méritent d’être aidés et que je veux...

Il n’eut pas le temps de terminer qu’il fut interrompu.

— Monsieur Keller, ça, je l’ai bien compris et je ne dirais pas l’inverse. Mais ce projet vous tient à cœur. Votre façon d’en parler... Vous y mettez vos tripes, comme si c’était un besoin pour vous. Et je voudrais savoir pourquoi tout simplement.

Max était abasourdi par la question de monsieur Jackson.

— Tout simplement, parce que...

— Monsieur Keller, l’interrompit une nouvelle fois Théodore, votre réponse fera peut-être pencher la balance concernant ma participation. Alors soyez honnête, comme vous l’avez été jusqu’à présent.

À ces mots, Max se rendit compte qu’il n’avait pas le choix. Il fallait qu’il arrive à convaincre Théodore Jackson par tous les moyens.

— Parce que je suis l’un d’entre eux.

— Comment ça ? s’étonna Théodore.

— Enfin, j’ai été l’un d’entre eux. Jusqu’à ce qu’on me tende la main.

Max prit une profonde inspiration et se livra comme il l’avait rarement fait dans sa vie.

— J’ai aujourd’hui quarante ans, monsieur Jackson. Mais si je n’avais pas reçu cette aide presque providentielle, je n’aurais certainement pas atteint cet âge.

Théodore se servit un nouveau café et remplit à nouveau la tasse de son invité, sans que celui-ci ne lui ait rien demandé. Max le remercia d’un signe de tête avant de continuer son récit.

— J’ai intégré l’armée à dix-huit ans et je faisais la fierté de mon père qui était persuadé que je ferais une brillante carrière en tant que militaire. Puis la guerre a éclaté, j’ai dû partir au front. J’avais vingt-deux ans. Cette fichue guerre m’a tenu éloigné de mes proches pendant quatre longues années. Mais c’était un honneur de servir mon pays et j’aimais mon métier. J’étais plongeur-démineur. Mon travail consistait en partie à désamorcer les mines en pleine mer afin que nos navires puissent atteindre les côtes. Un boulot risqué, très risqué, comme celui de tous les militaires en temps de guerre. J’ai été gravement blessé à la jambe et j’ai dû être rapatrié. J’avais vingt-six ans. Je suis resté deux mois à l’hôpital avant d’intégrer un centre de rééducation. Mais ma douleur à la jambe était toujours là.

Comme s’il revivait ces instants passés, Max se massa la cuisse tandis que Théodore écoutait religieusement son récit.

— J’ai été sous antidouleurs pendant longtemps, trop longtemps. Sans compter toutes ces horreurs de la guerre que j’avais vécues qui ne voulaient pas quitter mes pensées. Et sans que je ne m’en rende compte, je suis devenu accro aux médicaments. Tellement accro que quand mon médecin m’a dit que le traitement n’était plus nécessaire, j’ai dû trouver une autre solution pour soulager ma dépendance. C’est là que l’héroïne a remplacé les antidouleurs. Et ma descente aux enfers a commencé. J’ai tout perdu et je me suis éloigné de tout mon entourage. Il m’a été impossible de trouver un emploi stable, surtout que je n’avais aucun diplôme. Sans travail, je n’ai pas pu faire face. J’ai perdu mon logement et me suis retrouvé à la rue à trente ans. Je me voyais sombrer de plus en plus, mais je n’avais pas de solution. J’ai survécu comme je le pouvais, et à trente-deux ans, j’ai rencontré mon ange gardien. Suite à une bagarre qui a mal tourné, je me suis retrouvé à l’hôpital, salement amoché. J’ai été pris en charge par une infirmière qui, à force de persévérance pendant mes deux semaines d’hospitalisation, a réussi à me convaincre de reprendre ma vie en main. J’ai donc fait une cure de désintoxication et j’en suis sorti un an plus tard. À partir de là, je me suis senti revivre et je suis retourné voir cette infirmière qui m’avait tendu la main, et qui ne m’avait pas considéré que comme un junkie. Sans elle, je ne serais pas là en train de vous parler.

Max marqua une pause, soupirant après ce long monologue, et but une gorgée de café, maintenant froid.

— Donc vous avez revu cette infirmière ? lui demanda Théodore, touché par son récit.

— Oui je l’ai revue et je l’ai même épousée, sourit Max. C’est pour ça que je veux aider ces jeunes, je sais ce qu’ils peuvent ressentir, parce que j’ai été l’un d’eux. Et je veux leur tendre la main comme Lauren me l’a tendue, continua-t-il.

Théodore acquiesça de la tête, comprenant maintenant parfaitement les motivations et l’engagement de monsieur Keller.

— Votre entière honnêteté vous honore monsieur Keller. Je vous remercie pour votre franchise. Mon épouse vous aurait soutenu sans hésitation dans votre projet.

— Mais... poursuivit Max.

— Il n’y a pas vraiment de mais, monsieur Keller. Je vous suivrais dans votre projet. Vous pourrez compter sur mon appui. Néanmoins, j’aimerais avoir un peu de temps pour réfléchir à tout ça. Savoir dans quelle mesure je pourrais vous apporter mon aide, expliqua Théodore.

— Je comprends tout à fait, monsieur Jackson, ne vous en faites pas. Je suis déjà ravi d’avoir pu vous exposer ce que je voudrais mettre en place. Si vous voulez, je peux vous laisser ces documents et si vous avez des questions, voici ma carte.

— Je vous recontacterai, monsieur Keller, soyez-en certain. Et je suis heureux d’avoir fait votre connaissance.

Ils se levèrent tous les deux et descendirent les marches des escaliers de la terrasse. Max respira l’air marin et se tourna vers Théodore, qui l’observait d’un regard bienveillant.

— Et vous aviez raison, ce lieu est paradisiaque. Je comprends pourquoi vous avez quitté Lovington pour vous installer ici.

— Ça n’a rien à voir avec le brouhaha de la ville n’est-ce pas ? Mon épouse adorait cet endroit. C’est elle qui m’a convaincu de l’acheter et de faire construire cette maison quand nous étions plus jeunes. Elle a toujours été de bon conseil. Je me suis installé ici depuis qu’elle nous a quittés. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’elle est toujours auprès de moi depuis que je vis à Ellis Creek. Enfin... Allez jeune homme, rentrez chez vous au lieu d’écouter mes états d’âme, lui dit-il en lui posant une main sur l’épaule. Et ne vous en faites pas, je vous recontacte sous peu. Faites attention sur la route.

Max le remercia une nouvelle fois, regagna son véhicule et reprit la route en sens inverse. Cette discussion avait été éprouvante. Il avait tant de choses à raconter à Lauren. Mais les choses allaient enfin dans son sens. Son projet avait maintenant des chances d’aboutir, il en était sûr, cet entretien allait tout changer.

* * *

Lovington

Deux semaines étaient passées depuis ce jour et Théodore Jackson n’avait pas encore recontacté Max Keller. Il avait eu énormément de choses à régler. Dès le départ de monsieur Keller après leur seul et unique rendez-vous jusqu’à présent, une idée folle avait commencé à germer dans l’esprit de Théodore. Il s’était donné quelques jours pour y réfléchir sérieusement et avait finalement décidé de suivre son instinct.

Alors, il avait contacté son fils, Wesley, et lui avait demandé de venir le voir dès qu’il le pourrait. Autant dire que Wesley n’était absolument pas d’accord avec le fait que son père participe au projet de cette association qui l’avait également contacté, sans qu’il ne donne suite. Surtout en participant financièrement. Mais plus il essayait de convaincre son père de renoncer à cette idée stupide, plus Théodore s’entêtait.

Monsieur Jackson avait déjà tout prévu. Il avait contacté son avocat ainsi que son notaire et s’était assuré de la faisabilité de son idée pour participer activement au projet de l’association. Une fois qu’il eut tous les documents et informations en sa possession, il prit contact avec Max.

— Monsieur Keller ? Théodore Jackson à l’appareil.

— Oh bonjour monsieur Jackson, répondit Max.

— Je ne vous dérangerai pas très longtemps. J’ai longuement réfléchi à notre discussion et j’ai quelques points à voir avec vous. Seriez-vous disponible vers seize heures cet après-midi ?

— Oui... Oui bien sûr, évidemment. Je peux être à Ellis Creek à seize heures sans aucun souci.

— Ce ne sera pas la peine de venir jusque chez moi, monsieur Keller. Je suis actuellement à Lovington, chez mon fils. Nous pourrions nous retrouver quelque part en ville. Savez-vous où se situent les locaux de Jackson & Co ? Il y a un petit café à l’angle de la rue, chez Bernie’s. On pourrait se retrouver là-bas ?

— Je ne connais pas le café, mais je vois où sont les locaux de votre entreprise.

— Vous ne pourrez pas le rater une fois que vous serez arrivé. Je vous attendrais donc à seize heures. Je dois vous laisser monsieur Keller. On se voit d’ici quelques heures.

* * *

Max n’avait pas eu le temps de lui répondre que Théodore Jackson avait déjà raccroché. Il ne savait pas trop quoi penser de cet appel. Deux semaines plus tôt, il était reparti confiant après son entrevue avec monsieur Jackson. Il avait fait un rapport détaillé à son épouse qui lui avait aussi confirmé que c’était bon signe. Sauf qu’après ces deux semaines et surtout cet appel, Max commençait sérieusement à douter.

Il ne lui restait plus que quelques heures à tenir avant d’être fixé.

* * *

Cette fois-ci, les rôles étaient inversés. Quand Théodore se présenta chez Bernie’s et qu’il vit Max Keller déjà présent au café, il se sentit nerveux. Après tout, monsieur Keller n’approuverait peut-être pas les idées qu’il avait eues. Il prit une grande inspiration et se dirigea vers lui.

— Bonjour monsieur Keller, salua poliment Théodore.

Max, assis à une des tables de la terrasse, leva les yeux de son journal pour voir son interlocuteur, debout face à lui. Il replia le quotidien qu’il tentait de lire sans succès depuis son arrivée, dans le but d’éviter de trop penser, se leva et tendit une poignée de main à Théodore Jackson.

— Bonjour monsieur Jackson, comment allez-vous ?

— Bien, parfaitement bien même. Je suis ravi que vous ayez pu m’accorder de votre temps au dernier moment. Et je vous prie de m’excuser pour l’appel de tout à l’heure.

— Vous excuser ? demanda Max, levant les sourcils.

— Oui, j’ai peut-être été un peu brusque, ce n’était pas mon intention. Mais j’étais en train de finaliser quelques petites choses pour notre entretien, expliqua Théodore.

— Oh… ne vous en faites pas, j’ai été surpris et intrigué surtout.

Max passa une main dans ses cheveux, signe de nervosité chez lui.

— J’avoue que votre appel m’a laissé perplexe, très perplexe même. Et... Je me demande si vous avez une bonne ou une mauvaise nouvelle à m’annoncer, lui déclara-t-il en souriant, mal à l’aise.

Théodore lui rendit son sourire.

— En fait, bonne ou mauvaise nouvelle, tout dépendra de vous.

— Comment ça ? demanda Max, une nouvelle fois surpris.

— Et bien voilà, j’ai longuement pensé à ce que...

Ils furent interrompus par quelqu’un qui s’exclama non loin d’eux.

— Pincez-moi si je rêve, Théodore Jackson a enfin décidé de sortir de son trou.

Un homme d’une soixantaine d’années, habillé d’un tablier autour de la taille, se présenta à leur table. Théodore tourna la tête dans sa direction, lui lança un franc sourire et se leva de sa chaise.

— Bernie, mon ami, ça fait un bail, lui dit Théodore en échangeant une accolade amicale avec lui.

— Que fais-tu ici ? Je croyais que tu ne quittais plus ta calanque ?

— Je viens pour affaire. Monsieur Keller, ici présent, m’a fait part d’un fabuleux projet et j’ai profité d’une visite chez mon fils pour le rencontrer.

Max se leva à son tour et serra la main de cet homme qui semblait être une connaissance de longue date de monsieur Jackson.

— Bonjour monsieur.

— Pas de monsieur ici, jeune homme. Tout le monde m’appelle Bernie, et c’est autant valable pour les habitués que pour les nouveaux clients, lui dit-il en accompagnant ses paroles d’un clin d’œil.

Bernie se tourna de nouveau vers Théodore.

— Je vais vous laisser tranquille, mais n’attends plus des mois avant de revenir boire un verre, Théodore.

— J’essayerai, assura ce dernier.

— Tu as plutôt intérêt, lui dit-il dans un sourire. Vous voulez boire quoi ?

Monsieur Jackson se tourna vers Max Keller pour l’inciter à parler en premier.

— Une noisette pour moi s’il vous plait, Bernie.

— C’est noté. Et pour toi mon ami ? demanda le patron du bar.

— Un grand café, comme d’habitude.

— Très bien, je vous apporte ça immédiatement.

Bernie prit la direction de l’intérieur du bar, tandis que Max et Théodore se réinstallaient à leur table.

— Je connais cet énergumène depuis des années, expliqua monsieur Jackson. Je venais manger ici tous les midis du temps où je dirigeais moi-même Jackson & Co. Ce lieu était quasiment devenu la cantine de la société.

Max acquiesça sur les paroles de Théodore tandis que Bernie revenait vers eux pour déposer leurs cafés. Une fois qu’il fut reparti dans la direction opposée, monsieur Jackson reprit à l’intention de monsieur Keller.

— Bien où en étions-nous ? demanda-il en touillant son breuvage chaud avec sa cuillère.

— Vous disiez que ce serait à moi de décider si votre nouvelle serait bonne ou mauvaise.

— Ah oui c’est vrai, continua Théodore. Donc voilà, après votre départ, j’ai beaucoup réfléchi à votre projet. Bien évidemment, vous aurez mon soutien financier.

Max relâcha la pression accumulée depuis les dernières semaines et soupira de soulagement.

— Vous ne pouvez pas savoir à quel point votre décision me fait plaisir, répliqua-t-il.

— Attendez une minute, monsieur Keller. Je ne souhaite pas vous apporter uniquement mon soutien financier.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda Max, surpris.

— Et bien, je souhaite participer activement à votre projet. À l’heure actuelle, vous n’avez pas de locaux, pas d’installations. Vous avez le personnel et c’est déjà une bonne chose. Vous savez très bien que l’argent n’est pas un problème pour moi et j’investirai dans tout ce qu’il sera nécessaire d’investir. Mes enfants ont déjà largement de quoi subvenir aux besoins de leur famille pour les générations à venir.

— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur Jackson, je ne comprends pas où vous voulez en venir, dit Max, perplexe.

— Je vais être direct. Je connais l’endroit parfait qui conviendrait à votre projet, continua Théodore.

— Ah oui ? Où ça ?

Monsieur Jackson sourit franchement à Max, impatient de connaître la réaction de celui-ci lorsqu’il lui ferait part de son idée.

— Vous y étiez il y a deux semaines de ça...

— Pardon ? s’étouffa Max alors qu’il allait boire une gorgée de son café. Vous voulez dire que...

— Oui, je vous propose d’installer vos structures à Ellis Creek.

Max resta stoïque après les mots de Théodore, n’arrivant pas à croire ce qu’il avait entendu.

— Ce serait, je pense, l’endroit idéal pour recevoir ces jeunes gens dans des conditions plus que favorables. Ils seraient loin des tentations que peut offrir Lovington. Si vous faisiez construire une structure fermée en ville, je pense qu’ils auraient le sentiment d’être dans une espèce de prison, entourés de béton, ne pouvant pas sortir comme bon leur semblerait. À Ellis Creek, ils pourraient profiter de la nature qui leur serait offerte, ils circuleraient librement sans connaitre ce sentiment d’être enfermés. Ils seraient libres. Je pense que c’est le meilleur endroit qui puisse exister pour les aider dans leur reconstruction.

— Je... Je ne sais pas quoi dire, monsieur Jackson. Il est vrai qu’Ellis Creek pourrait nous permettre d’envisager une perspective que nous ne pouvions avoir jusque-là.

— Je ne vous demande pas de me donner une réponse dans l’immédiat, monsieur Keller. Mais réfléchissez-y.

Max demeura pensif un instant, une foule de questions envahissant son esprit.

— Je suis bien évidemment emballé par votre idée, mais tout cela me parait tellement irréel... Je veux dire que... Je ne sais pas, c’est si soudain. Et je ne veux pas vous déloger de votre maison.

Théodore lui sourit tendrement.

— Monsieur Keller, que vous pensiez à moi est vraiment adorable de votre part, mais ne vous en faites pas. Je ne compte pas quitter mon paradis. En revanche, je vous propose de le partager. Avec ceci, vous comprendrez peut-être mieux.

Il sortit quelques documents de sa mallette et les montra à Max.

— J’ai déjà pris conseil auprès de mon notaire et de mon avocat. J’ai donc, par la suite, fait faire quelques plans. Vous voyez, il suffirait de faire construire quelques bâtiments et le tour serait joué. J’avais pensé à faire construire de petits bungalows pour deux personnes. Environ six ou sept. Les jeunes pourraient être placés par deux et pourraient loger dans ces bungalows. Ils y auraient évidemment tout le confort. Ce ne serait pas très grand, mais suffisant pour y accueillir deux lits avec table de chevet, deux armoires ainsi qu’une petite salle de douche. Le personnel devant rester sur place pourrait aussi avoir son propre bungalow avec un peu plus d’espace, cela va de soi.

Max pouvait voir en consultant les plans de Théodore que celui-ci avait tout prévu.

— Ensuite, je pensais qu’il faudrait faire construire deux autres bâtiments, un petit pour les cuisines et la salle de restauration, un autre un peu plus grand comme un gymnase. Au niveau des structures, je ne sais pas s’il y aurait besoin d’autres choses, ce sera à vous de me dire. Mais la calanque nous offre assez d’espace pour être libre d’y faire ce que l’on veut. La seule chose que je souhaite, c’est que toutes les constructions soient en bois, je ne veux pas dénaturer le paysage. Le reste de l’investissement ne sera que matériel, comme des équipements d’escalade, des canoës kayak et tout ce qui sera nécessaire à vos activités. Dans ce que vous m’aviez présenté la première fois que nous nous sommes vus, vous me parliez de faire des randonnées par exemple. Ellis Creek et ses environs proposent divers sentiers permettant de longues balades à travers les collines. Il y a aussi d’autres calanques à visiter derrière les deux crêtes entourant Ellis Creek, comme la calanque de Pinta Lake ou celle de Silanion qui sont accessibles par des sentiers pédestres. Vous pourriez aussi...

— Monsieur Jackson, l’interrompit Max. Je... C’est une formidable opportunité que vous m’offrez. Votre proposition dépasse tout ce que j’avais pu imaginer. Vous ne vous rendez pas compte de ce que cela peut représenter pour moi, dit Max sincèrement touché.

Théodore posa sa main sur le bras de monsieur Keller.

— Max, si vous me permettez de vous appeler par votre prénom. Je vous l’ai dit, je veux faire plus que participer financièrement. Et... Vous savez, je vis seul dans ce grand espace. Je vois rarement mes enfants et mes petits-enfants. Ils ont leurs vies à vivre, ce que je conçois parfaitement. Quand vous êtes venu me trouver pour me proposer de jouer un rôle de bienfaiteur pour votre association, je l’ai pris comme un signe. Je veux dire que grâce à vous j’ai un nouveau but. Je ne faisais qu’attendre paisiblement depuis la mort de mon épouse. Et avec ce projet, j’ai l’impression de vivre une seconde jeunesse. Vous pensez que je vous offre une chance, je pense aussi que vous m’en offrez une. Une chance d’être de nouveau utile. Vous pouvez prendre autant de temps que vous voulez pour y réfléchir. Sachez juste que les installations peuvent être prêtes d’ici six mois environ. Je vous laisse les maquettes.

— Je vais y réfléchir et en parler avec mon épouse, Isabel et Angie qui devront aussi vivre sur place. Je ne pourrai accepter qu’en ayant leur accord. Mais si ça ne dépendait que de moi, je vous demanderais immédiatement où il faut signer. C’est une offre qui est difficilement refusable, expliqua Max.

— Quoi qu’il en soit, que vous acceptiez ou non, vous aurez quand même mon soutien financier, même si vous décidez de ne pas retenir ma proposition concernant Ellis Creek.

— Je vous tiens au courant au plus vite, monsieur Jackson.

— Théodore, appelez-moi Théodore. D’une façon ou d’une autre, nous nous reverrons, alors laissons tomber le monsieur, vous ne pensez pas ? demanda Théodore avec un grand sourire.

— Entendu, monsieur... Enfin, Théodore.

L’entretien terminé, ils se levèrent tous les deux et se saluèrent par une franche poignée de main. Max regarda Théodore s’éloigner pour rejoindre son véhicule. Il rangea les documents que monsieur Jackson lui avait laissés, et tomba sur un des plans où était esquissé un plan global d’Ellis Creek. Un sourire s’afficha sur les lèvres de Max. Théodore Jackson lui offrait une chance en or. Il ne pouvait pas passer à côté. C’était impensable. Alors, il ferait tout ce qu’il pourrait pour convaincre tout le monde du bienfait de cette proposition.

Une chance à saisir - tome 1

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