Une nuit avec toi · Kyrian Malone
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Bar « Pink Paradise » - Los Angeles
Dans l’atmosphère confinée d’une loge située au cœur d’un bar de danseuses de Los Angeles, l’air était chargé d’effervescence. La pièce, baignée d’une lumière tamisée, semblait plus qu’intime. Le léger bourdonnement de la musique en sourdine, s’échappant des enceintes du club, s’entremêlait aux rires étouffés et aux claquements de talons, créant un fond sonore constant et rappelant l’agitation incessante de l’extérieur. Les murs, ornés de miroirs vieillis et de photos décolorées de danseuses légendaires, racontaient les histoires non dites d’ambitions, de désirs et de regrets. Danielle, d’une beauté éclatante, cheveux blonds, corps de rêve mis en valeur par une jolie nuisette suggestive, pénétra dans la pièce avec une grâce qui défiait l’épuisement de sa récente prestation sur scène. Elle enfila son peignoir, signe de sa pause momentanée entre le monde scintillant du club et son propre sanctuaire.
— Tu as été géniale…
Jenny se faufila dans la pièce derrière elle tandis que Danielle se laissait tomber sur un siège devant le miroir et commençait à se démaquiller. Elle ôtait chaque couche du personnage qu’elle venait d’incarner.
— Merci…
Sa réponse était sobre, teintée d’une gratitude sincère et d’une pointe de mélancolie en considérant que sa performance, bien que techniquement impeccable, ne pouvait dissimuler le vide qu’elle ressentait en elle. Chaque geste pour retirer son maquillage semblait être un pas de plus vers la reconquête de son identité, celle qui se perdait un peu plus à chaque représentation. Le reflet de son visage dans le miroir ne révélait pas seulement la fatigue physique, mais aussi le poids d’une réalité qu’elle peinait à accepter. 'Géniale'… ce mot résonnait en elle avec une ironie mordante, car si l’illusion était parfaite aux yeux des spectateurs, elle savait que son art était devenu une prison dorée, une façade brillante cachant une profonde désillusion.
— Tu as environ trois quarts d’heure avant ta prochaine danse, tu veux que je te ramène un truc à manger ?
Jenny avait toujours été attentive aux besoins de Danielle, et sa sollicitude dépassait les liens d’une simple camaraderie entre collègues.
— Ouais… je veux bien un Cheese et des frites, ça serait parfait…
— OK, j’y vais… À tout de suite…
La porte se referma doucement derrière Jenny, laissant Danielle face à son reflet. Elle saisit un peu de crème, un baume apaisant non seulement pour sa peau, mais aussi pour son âme éreintée. Ce petit rituel, bien que futile en apparence, était son havre de paix, un moment volé à l’agitation permanente de son existence. Une pause dans le tumulte de sa vie qu’elle espérait voir changer.
Soudain, la porte s’ouvrit à la volée, et une nouvelle présence envahit la pièce.
— Salut, ma belle…
La voix était suave, teintée d’un charme indéniable et d’une familiarité qui fit sourire Danielle, même sans le regarder.
— Déjà là, David ?
Son ton trahissait une affection mêlée d’une pointe de reproche amusé. David s’approcha et se posta derrière elle en l’observant dans le miroir. Ses mains se posèrent naturellement sur ses épaules, un geste qui évoquait à la fois protection et intimité.
— Je t’ai trouvée fabuleuse, ce soir…
Danielle força un sourire, non pas par gratitude, mais parce qu’elle n’avait pas le choix. Ce sourire masquait un tumulte d’émotions conflictuelles : un mélange de reconnaissance pour le compliment, d’inconfort face à cette proximité imposée, et d’une certaine résignation face à la dynamique de pouvoir qui teintait leurs interactions.
D’autant qu’elle avait un service à demander à son patron. Elle marqua une pause et se lança d’un air hésitant :
— Est-ce que tu pourrais me faire une avance sur ma paye pour les fêtes ?
David sembla réfléchir.
Danielle savait quand son boss avait une idée derrière la tête.
— Hum… Ça peut se faire… En échange, je te veux pour une danse demain soir… Je sais que c’est ton jour de congé, mais il y a des personnes importantes qui vont venir au club… Et je souhaiterais qu’ils voient la meilleure de nos filles, c’est à dire toi !
Danielle acquiesça, évaluant dans le miroir les cernes de fatigue qu’elle devrait dissimuler.
— D’accord… À quelle heure tu veux que je sois là ? Il faut que j’amène Kevin chez ma sœur…
— Dix heures ?
Danielle opina, lui adressant un sourire de remerciement.
— Très bien… Je viendrai !
— Génial !
Alors qu’il s’apprêtait à quitter la pièce, il se retourna et demanda :
— Au fait… Quand est-ce que j’aurai le privilège d’avoir une danse avec toi ?
Danielle lui offrit un sourire volontairement forcé :
— Quand tu doubleras mon salaire !
David, amusé par sa répartie, lança une dernière pique avant de s’éclipser.
— Ne me tente pas !
Il quitta la pièce, juste au moment où Jenny revenait, un paquet odorant en main. Devinant la discussion qui venait de se tenir, elle demanda :
— Alors ? Il accepte l’avance ?
Danielle fouilla aussitôt la poche marron pour en sortir son sandwich.
— La seule condition c’est que je travaille demain soir.
Jenny fut ravie pour son amie et sourit :
— Génial !
Danielle entama son repas et interrogea :
— Et toi ? Tu finis à quelle heure ce soir ?
— À deux heures… Dans une heure… J’ai encore une danse… Privée en plus…
— Te plains pas, j’en ai eu une ce soir avec un type dégueulasse… J’ai cru vomir tellement il sentait mauvais !
Jenny éclata de rire. Toutes les filles passaient par là tôt ou tard.
— Tu sais ce qu’on va faire ?... On va faire un concours… Celle qui aura le plus moche et le plus dégoûtant !
— Ça marche… Faudra planquer un appareil sous le string !
La proposition de Danielle était aussi téméraire qu’insolite.
— OK… Mais pas de photo d’autre chose que sa tête !
Danielle grimaça, l’idée même la révulsant.
— Ah non… Ne t’en fais pas…
Elle posa son paquet, signe que le moment de détente touchait à sa fin.
— Faut que j’y aille… On se voit tout à l’heure… sur scène…
Un clin d’œil complice scella leur pacte avant qu’elle ne sorte.
⁂
Le lendemain après-midi
À l’approche de Noël, le Supermarché des Lumières brillait de mille feux. Les décorations et les guirlandes suspendues au plafond plongeaient les clients dans une atmosphère festive.
Danielle errait parmi les étagères du rayon jouets, son regard glissant d’une boîte à l’autre sans parvenir à se décider sur ceux qu’elle offrirait à son fils.
Trop bruyant.
Trop fragile.
Trop cher.
Rien ne semblait parfait pour Kevin, et le choix devenait un véritable casse-tête. Après un soupir agacé, elle se résigna enfin et empila dans son panier une voiture télécommandée, une boîte de Legos et un puzzle éducatif, dans l’espoir qu’au moins un de ces cadeaux lui plairait.
Elle se fraya un chemin vers les caisses, son sac à main glissant sur son épaule, bousculée par la marée humaine qui déferlait dans l’allée principale. Et c’est à ce moment-là que tout bascula.
Un choc soudain… digne d’un mauvais film de Noël !
Danielle percuta une silhouette élégante qui vacilla sous l’impact et les jouets semblèrent s’envoler au ralenti et retombèrent plus brutalement dans un fracas de carton et de plastique.
— C’est pas poss…
La voix, légèrement grave, s’interrompit brusquement.
Danielle, secouée, n’attendit pas la fin de la phrase pour réagir, déjà submergée par une irritation qu’elle peinait à contenir.
— Putain, mais vous êtes sérieuse ?
Elle se tourna vers la coupable, prête à en découdre.
— Vous ne pouvez pas regarder où vous allez ?
La femme qui lui faisait face jurait étrangement avec l’agitation du supermarché. Grande, blonde, probablement la quarantaine, elle dégageait une présence imposante, presque aristocratique, accentuée par la coupe stricte de son manteau en laine anthracite qui tranchait avec l’anarchie ambiante. Une femme qui semblait appartenir à un autre monde, bien plus ordonné que cette cohue festive.
Ses longs cheveux châtains étaient tirés en une queue-de-cheval impeccable, et de larges lunettes de soleil aux verres sombres dissimulaient son regard. Pourtant, même sans visualiser ses yeux, Danielle sentit une froideur contenue dans l’attitude de l’inconnue, une retenue élégante qui n’avait rien à voir avec l’excuse précipitée qu’elle aurait attendue.
L’étrangère s’accroupit avec calme, récupérant un à un les jouets tombés. Mais au lieu de s’excuser, elle répondit d’un ton tranchant :
— C’est vous qui auriez pu faire attention. Vous m’êtes littéralement rentrée dedans, je vous signale !
Elle tendit le tout à Danielle, qui les attrapa d’un geste brusque.
— Bah voyons ! Si ce n’est pas de la mauvaise foi ça ! Je ne vous dis ni merci, ni joyeux Noël !
Son regard se dirigea une dernière fois vers l’inconnue avant qu’elle ne tourne les talons, s’éloignant d’un pas rageur parmi la foule.
Derrière elle, la femme resta un instant immobile, l’air interdit.
Elle retira ses lunettes, révélant un regard bleu-gris perçant, un regard qui suivit Danielle d’un air indéchiffrable, comme si cette rencontre avait éveillé en elle une curiosité inattendue.
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