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Une vallée si tranquille · Kadyan

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Mardi 4 octobre

Le complice

Une fois les caisses soigneusement dissimulées dans la cache aménagée dans la vieille grange, le complice, maintenant seul, s’approche d’elles, un pied de biche à la main. D’un mouvement mu par l’habitude, il fait glisser la partie fine et recourbée de l’instrument entre le couvercle et les montants de la caisse puis, d’une pression vers le bas, sans à-coup, soulève le couvercle petit à petit. Un sifflement admiratif s’échappe de ses lèvres devant tant de beauté. Des fusils mitrailleurs M16 flambant neufs sont couchés dans leur emballage. Magnifique ! Il en aurait bien utilisé un ce soir contre leur suiveur, histoire de s’entraîner, mais le chef n’a pas voulu laisser de traces. Il voulait un accident, il a eu un accident. Après tout, qui va savoir que sa nuque était brisée avant qu’il ne tombe dans les éboulis ?

Les doigts du complice glissent lentement sur le métal dépoli et noirci. Plus doux que la peau la plus douce. Lorsqu’il s’empare d’un des fusils, il sent doucement poindre un désir sauvage. Il aime la sensation de puissance lorsqu’il tient ces merveilles entre ses mains. Ses plus belles baises ont eu lieu ici, parmi les caisses d’armements ouvertes. Il se rappelle avec délice de la fois où le chef l’a surpris à se masturber devant des pistolets mitrailleurs MP5 et, s’emparant d’une baïonnette, l’a fait jouir comme un fou en jouant un jeu dangereux mais, oh combien, excitant ! Dommage que ce soir, le chef soit occupé. Il voulait vérifier que le petit curieux qui les a suivis dans la montagne était seul et que sa mort ferait bien croire à un accident.

À regret, le complice repose le fusil dans son berceau avant d’ouvrir une autre caisse. Des munitions… Moins jouissif ! Quoique les cinquante Browning avec leur 99 mm de long et un peu d’imagination… Le complice a beaucoup d’imagination en ce qui concerne le sexe, mais cependant, moins que le chef. Il soupire. Quand il s’agit de sexe et d’arme, le chef est intarissable. Jamais le complice n’a rencontré quelqu’un d’aussi délicieusement pervers. Si les autres savaient ce qui se passe dans sa chambre à coucher ! Il imagine la tête des vieilles biques du village si elles pouvaient se glisser sous ses fenêtres. Qui sait, elles apprécieraient peut-être le spectacle ! Aimeraient-elles le voir menotté sur le lit, impuissant ? Elles en auraient une attaque, c’est certain. L’idée qu’elles puissent en être excitées fait monter son désir.

Chassant les pensées érotiques, le complice ouvre encore une caisse. Pains de plastic ! Les détonateurs ne doivent pas être loin. Il cherche une caisse qui doit être plus petite que les autres. Depuis le temps qu’il vérifie les livraisons, rien qu’à la taille de la caisse, il est capable de savoir ce qu’il y a dedans avant même de les ouvrir. Quelques fois, il parie avec lui-même et gagne souvent. Tiens, celle-là par exemple, elle doit contenir des grenades. Sans se presser, il l’ouvre et contemple des M67 à fragmentation qu’il frôle du bout des doigts avant de refermer le couvercle et de passer à la caisse suivante.

Qu’il aime les soirs de livraison ! D’avoir éliminé l’homme de ses propres mains aujourd’hui, d’avoir perçu la vie le quitter lentement, lui a fait frôler l’extase. L’impression de puissance gonfle en lui encore plus fort ce soir. Quel dommage que le chef ne conserve jamais les caisses plus de vingt-quatre heures ! Raison de sécurité. Soupir. Le complice adore baiser dans cette grange. Petit à petit son visage s’éclaire d’un petit sourire dur. Il vient d’imaginer ce qu’il pourra faire la prochaine fois que le chef voudra le posséder ici même. Le craquement du couvercle qui cède lui rappelle qu’il a une tâche à accomplir. L’esprit satisfait, il se remet à vérifier plus rapidement la livraison. Après tout, le chef devrait bientôt avoir terminé et, même si c’est moins excitant de baiser dans un lit qu’au milieu de caisses d’armes, ce n’est pas mal quand même… surtout avec le chef un peu énervé par la présence d’un intrus. Le complice contemple un instant ses options pour cette nuit avant de décider que, ce soir, il n’a pas envie d’être fouetté donc il ne doit pas trop traîner. Non, ce soir, il voudrait bien dominer leur jeu, mais il sait malheureusement que ce n’est pas possible. Jamais le chef ne se laissera faire…

Lundi 6 mars

Le tueur

Presque l’heure. Un dernier regard autour de lui pour s’assurer qu’il est toujours seul sur le toit terrasse de ce bâtiment et le tueur s’installe à la place qu’il a choisie, celle qui, avec son expérience, lui semble la plus optimale pour accomplir sa tâche. La nuit est tombée depuis plusieurs heures. Protégé des éclairages de la ville qui s’étale tout autour de lui, il attend son heure. Depuis plusieurs jours, il s’est assuré que personne ne travaille ici et surtout pas le service de nettoyage à cette heure tardive de la nuit ; il a aussi calculé les rondes de la société de sécurité dans tous les bâtiments avoisinant avant de choisir cet emplacement pour attendre calmement sa proie. Ces nouvelles constructions à toit terrasse offrent toujours de superbes postes de tir pour qui sait les exploiter et, aucun doute, le tueur connaît son affaire. N’est-il pas l’un des meilleurs sur le marché ? Un des plus chers aussi.

Tout en jouant au touriste dans les rues animées, le tueur a tranquillement étudié les habitudes de la personne désignée. Pourquoi cette personne doit-elle disparaître, il n’en sait rien. Ce n’est pas son problème. Il sait juste que sa cible est un vendeur d’arme à la réputation malsaine. Qui est l’auteur du contrat ? Il s’en doute, mais ce n’est pas important. La proposition est, comme d’habitude, arrivée par Internet. Après une étude approfondie du cas, le tueur a accepté ce travail ; l’argent a été versé. Plus trop longtemps à attendre maintenant. Une fraction de seconde avant d’épauler son fusil de précision, il pense à la vallée où il habite et un sourire étire ses lèvres. Cette vallée, c’est chez lui, son havre de paix, et il y retournera bientôt. Ce n’est pas le moment de penser à ses montagnes bien aimées, il y a du travail à faire !

Doucement, il pose sa joue contre la crosse du fusil PSG1, son type favori, acheté illégalement pour l’occasion dans ce pays. Depuis le temps qu’il fait ce job un peu partout dans le monde, il a acquis tous les contacts nécessaires. Qui sait, ce fusil a peut-être été importé par l’homme devenu sa cible ? Ironie qui pose un instant un léger sourire sur les lèvres du tueur. La lunette de visée cherche la porte de l’entrée du club. La BMW noire aux vitres teintées ne devrait plus tarder maintenant. Un bref coup d’œil à sa montre pour contrôler l’heure ainsi que son rythme cardiaque avant de recoller à nouveau son œil contre la lunette. Excellent investissement cette montre digne de 007. Soixante battements à la seconde… correct. Une grimace de satisfaction éclaire son visage. Quelle que soit la mission, ses pulsations n’ont jamais dépassé 65, 50 au repos, généralement 60 en mission et 80 en randonnée si ça grimpe dur. La nature l’a bien doté. Ce métier était fait pour lui.

La BMW sombre entre dans son champ de vision. « Comme prévu, ma cible est au rendez-vous » pense-t-il brièvement. À travers sa lunette, il regarde sans ciller la voiture qui s’arrête devant la porte du club très privé. Le tir doit s’effectuer avant que la cible n’entre, sinon c’est perdu. La porte de la voiture est ouverte de l’extérieur par le garde du corps qui examine tous les véhicules qui passent. Bon garde du corps, mais pas suffisant pour un professionnel tel que le tueur. Une personne sort de la voiture. Le tueur admire un instant le décolleté de la créature de rêve lorsqu’elle se retourne vers l’autre passager en faisant voler sa longue chevelure brune. Une deuxième personne quitte la BMW et le garde du corps se rapproche immédiatement d’elle. Ma cible, pense le tueur. Son index frôle la gâchette ultra-sensible de l’arme alors que le dos de l’homme s’encadre dans la lunette. Avant même que l’homme n’ait commencé à marcher vers la porte du club, il semble trébucher en avant puis s’écroule dans les bras de la femme, incrédule.

Lorsque le garde du corps se penche sur le corps de l’homme, le tueur a déjà abandonné le fusil et, est arrivé à la porte d’accès au toit, il a retiré sa cagoule de soie noire. Lorsque le garde du corps constate la mort par balle de son client, le tueur dévale l’escalier du bâtiment tout en retournant son blouson qui de bleu nuit devient bleu indigo. Lorsque la police arrive enfin sur les lieux, le tueur a rejoint son hôtel et s’installe tranquillement au bar pour prendre une dernière boisson avant de se coucher. Il baille dans sa chambre en se disant que demain sera une dure journée avec le long vol pour Singapour. De là, il ira visiter la Malaisie ou l’Indonésie pendant une semaine ou deux avant de rentrer en France. Les randonnées en forêt tropicale sont dans ses rêves lorsqu’il s’endort en moins de cinq minutes, comme d’habitude.

Dimanche 26 mars

Le corbeau

Les doigts du corbeau courent une nouvelle fois sur le clavier de l’ordinateur. C’est tellement pratique un ordinateur pour écrire et corriger les fautes. C’est aussi très anonyme et, ça, le corbeau adore. Merci à Bill Gates et aux fabricants en série d’imprimantes impossibles à distinguer les unes des autres. Pourquoi vouloir les distinguer, d’ailleurs ? Et qui ? Ce n’est pas comme si les lettres envoyées étaient montrées à la police. Il n’y a pas mort d’homme, juste quelques vérités assénées à ceux qui le méritent. Et ils sont nombreux à Valaret à avoir quelque chose à cacher ! Certains plus que d’autres, mais le corbeau finit par tout savoir… toujours.

Cher monsieur le maire,

Quel exemple montrez-vous à vos administrés ? Vous ont-ils élu pour semer la zizanie dans des couples unis ?

En tant qu’électeur, je demande que mes impôts ne payent pas vos innombrables et sordides aventures. J’ai d’ailleurs entendu dire que vous n’étiez pas un si bon coup que cela. Cette chère Geneviève ne sait pas tenir sa langue. Ou serait-ce Catherine ? Non, je crois que France l’a susurré à notre cher adjudant de gendarmerie lors de leur dernière orgie sexuelle. Il semble que lui, au moins, soit à la hauteur.

Un jour quelqu’un va vous la couper et ce sera peut-être moi… à moins que ce ne soit un de ceux que vous escroquez à longueur d’année.

Bonne soirée… Au fait, votre dîner en tête à tête au « Petit savoyard » s’est-il bien terminé ?

Votre corbeau adoré.

Rapidement, le corbeau relit la lettre puis l’imprime avant d’effacer le texte de l’écran. Pas de fichier, pas de trace. Pas de trace, pas de corbeau. Il ricane d’imaginer la tête du maire. Ce vieux dégoûtant visqueux se croit irrésistible et pioche dans la caisse de la mairie depuis des années. Quel dommage que ces lettres ne soient ouvertes et lues que dans l’intimité du foyer ! Il ne faut bien sûr pas longtemps pour que tout le village sache qui a reçu une de ces lettres et commence à spéculer sur le contenu. Merci à Nicolas, notre facteur bien aimé, pour son absence de discrétion. Celui-là, il va bientôt falloir lui préparer une lettre rien que pour lui.

Le corbeau déplore juste de ne pas voir l’expression du visage de ceux qui reconnaissent l’enveloppe. Il soupire. Bon, à qui le tour ? Tranquillement, le corbeau parcourt dans sa tête la liste des habitants du village pour décider de ses autres cibles du mois. Quatre lettres anonymes par mois depuis dix ans, pas mal non ? Et personne pour se douter de qui les écrit, les imbéciles ! Il faut dire que le corbeau, très prudent, poste les lettres uniquement à la grande ville ou dans les villages environnants et jamais à la même date. Il arrive même qu’il fasse le déplacement exprès sous un prétexte quelconque. Son entourage n’y voit que du feu, sont-ils stupides !

« Voyons voir… Julio ? La petite Alizée ? Renée ? Non. Jean-Louis, ce vieux vicieux qui reluque la moindre pétasse qui entre dans son café… Parfait. »

Samedi 15 avril

Le voyeur

Va-t-elle se déshabiller sans avoir fermé les volets ? Le voyeur n’en croit pas ses yeux. Une chance pareille n’arrive pas souvent. Celle-là, elle est difficile à apercevoir. Pas comme Frédérique. Il se souvient de la fois où il l’a surprise prenant un bain de soleil nue dans son jardin. Elle était belle avec sa peau toute blanche et le triangle noir entre ses jambes. Il en avait transpiré pendant plusieurs heures. Encore maintenant… Mais c’était il y a longtemps, Frédérique est partie habiter la grande ville maintenant. Il paraît même qu’elle a des enfants.

Des petits garçons et des petites filles tout nus bondissent souvent dans les rêves du voyeur lorsqu’il est tout seul dans sa cabane située légèrement en dehors du village. L’été est sa saison préférée avec tous ces touristes prêts à se baigner dans le moindre ruisseau ou lac, sans maillot, bien entendu. S’ils savaient…

Caché derrière un arbre, le voyeur observe à travers la vitre la femme déboutonner son pantalon, puis le descendre en bas de ses pieds. Malgré la longueur du tee-shirt, il peut apercevoir le bas de sa culotte et ses longues jambes dénudées. Pas une jeune fille, mais c’est mieux que rien. Il est encore trop tôt dans la saison pour qu’il y ait des campeurs à espionner ! Dans deux mois, avec les vacances d’été, il trouvera du travail à faire à l’extérieur. De toute façon, personne ne surveille ses allées et venues, son responsable est trop occupé à conter fleurette à Geneviève. S’il savait le pauvre homme que sa Geneviève se fait sauter par le maire et plusieurs autres comme lui. C’est qu’il en a surpris des couples illégitimes, le voyeur ! Et d’autres, légitimes, dans des positions qui feraient rougir le diable en personne. D’ailleurs, le curé, lui non plus n’est pas si innocent qu’il paraît.

La femme attrape le bas de son tee-shirt et commence à le tirer vers le haut. Le voyeur voit entièrement sa culotte maintenant, son ventre plat, la rondeur… Les bras s’arrêtent et laissent retomber le tee-shirt. Le voyeur grogne presque de frustration. Le visage de la femme se tourne vers lui, leurs regards se rencontrent. Impossible ! Elle ne peut pas le voir, il est dans l’obscurité, caché contre un arbre entouré de buisson ! Lentement, toujours en regardant dans sa direction, la femme s’approche de la fenêtre, l’ouvre puis se penchant, elle attrape fermement les volets qu’elle tire à elle.

Dépité, le voyeur regarde les volets se fermer. Maudissant sa malchance, il commence à reculer pour sortir des buissons lorsqu’il entend un son bizarre en provenance de la droite. La femme l’a-t-elle réellement vu ? Va-t-elle sortir pour le poursuivre ? Non, il fait nuit, les femmes sont des petites choses fragiles qui ont peur du noir. Quoique celle-là, ce n’est pas le genre d’avoir peur.

— Trouve-le, Milou ! Rapporte !

À ces mots, les cheveux se dressent sur la tête du voyeur. Sans demander son reste, il prend ses jambes à son cou. Sale catin ! Oser lâcher son chien sur lui ! S’il disait ce qu’il sait d’elle, elle serait moins fière. Le grognement qui se rapproche lui fait perdre le fil de ses pensées alors qu’il dévale la pente plus vite qu’une avalanche.

Jeudi 27 avril

Le trafiquant

Assis sur un rocher à peu près plat, le trafiquant écoute les bruits de la nuit tout en maudissant une nouvelle fois les terroristes islamistes qui, par leurs actions, l’obligent à ruser davantage avec les douaniers et les unités spéciales détachées par Paris ; sans oublier la police espagnole qui, depuis quelques mois, se déchaîne à nouveau dans le coin. On se demande pourquoi puisque les terroristes basques ont mis un frein à leurs activités ces deux dernières années.

En réalité, le trafiquant se moque bien de qui au final utilise ces armes. Lui, il se contente de les faire transiter dans un sens ou dans l’autre selon la demande. Les troubles en Algérie, puis au Congo et en ex-Yougoslavie ont été gratifiants pour tous ceux qui, comme lui, trafiquent des armes de tout calibre. Les protagonistes, au moins, avaient besoin d’armes en grandes quantités et ils n’ont pas rechigné à la dépense. Pas comme ces petits joueurs de ce côté de la frontière qui ne sont même pas capable de se mettre d’accord pour intensifier leurs actions terroristes.

Contrairement à ses partenaires, le trafiquant refuse d’utiliser des camions aménagés avec des doubles fonds pour passer les armes. Trop de contrôles, trop de risques. Il connaît trop de gens pressés de s’enrichir qui pourrissent maintenant en prison. Le trafiquant a eu l’intelligence de jouer petit et de continuer petit quelle que soit la demande. Depuis huit ans que dure son trafic, il est resté fidèle à ses débuts et utilise tout simplement de bonnes vieilles mules de chaque côté de la frontière. Son partenaire espagnol a eu une excellente idée pour une fois. Les armes sont trop lourdes pour être portées à dos d’homme et puis, une mule, cela ne parle pas. Le trafiquant ricane de savoir que ces mêmes mules sont utilisées en saison, avec ou sans guide, par les touristes pour transporter le matériel de camping et la nourriture sur les sentiers de randonnées. Elles empruntent souvent de jour le chemin que, ce soir, elles font de nuit.

Un léger sifflement en provenance de la droite attire l’attention du trafiquant. Le signal ! Les mules doivent arriver. Il se lève. Par sécurité, son équipe est réduite à trois individus de toute confiance qui sont avec lui quasiment depuis le début. En prêtant l’oreille, le trafiquant commence à percevoir le bruit des sabots des mules qui martèlent le sol. Heureusement qu’elles ne sont pas ferrées. Pas de fer, pas de bruit ! Pour une fois, le propriétaire des mules n’a pas eu de problème avec les écologistes.

— Hola ! murmure la personne qui accompagne les mules.

— Hola, amigo ! Que tal ?

Tout en prononçant ces paroles de bienvenue, le trafiquant passe son fusil en bandoulière puis se rapproche de l’endroit d’où vient le bruit. Il fait très sombre mais, à la lueur des étoiles, il aperçoit quand même un des membres de son équipe se matérialiser à côté de la mule de tête. Sans qu’aucun mot ne soit échangé, l’homme s’empare de la longe et commence à plonger dans la vallée, suivi par les six mules qui composent le convoi. Alors que l’autre personne qui accompagnait les mules de queue s’arrête non loin de son camarade, la deuxième personne de l’équipe française sort de l’obscurité pour lui donner la longe des mules chargées à vide que les trafiquants ont emmenées avec eux, avant de prendre sa place habituelle à l’arrière du convoi qui descend vers la France. Le trafiquant attend un instant que les deux convois de mules s’éloignent avant de poser les questions d’usage sur le contenu des caisses.

— Le chef te fait dire qu’il ne pourra pas livrer les deux M249. Impossible d’en trouver en ce moment, mais il te propose des mitrailleuses M60 à la place. Si tu es d’accord, il envoie ça dans la prochaine livraison. À organiser comme d’habitude.

Bien que contrarié, le trafiquant hoche la tête. Il sait que son client se contentera des M60. Sans un mot supplémentaire, les deux Espagnols font demi-tour alors qu’une troisième forme sort de la nuit, un fusil de précision à la main, avant de s’arrêter à côté du trafiquant.

— Vérifie le chargement une fois à destination.

— Bien sûr, tu sais que je le fais toujours. Me rejoindras-tu ?

— Non, pas ce soir, je vais rentrer directement. Il faut que je prévienne le client que la livraison ne sera pas complète. Mais nous pourrons toujours nous amuser à ton retour, si tu veux.

Le trafiquant sait que son complice sourit d’anticipation, même s’il ne distingue pas bien les traits de son visage. Les nuits de livraison sont plus aphrodisiaques qu’une nuit de pleine lune. L’adrénaline due au risque leur donne à tous deux une imagination débordante. Un sourire carnassier étire les lèvres du trafiquant lorsqu’il frôle lentement l’entrejambe de son complice.

— Dépêche-toi ! Tu sais que je deviens désagréable lorsque tu me fais attendre.

Sans répondre, le complice s’enfonce rapidement dans la nuit.

Vendredi 28 avril

L’homme qui est mon supérieur hiérarchique depuis cinq ans me regarde entrer dans son bureau sans montrer la moindre émotion. Comme le sien, mon visage est lisse de toute expression. La dernière fois que nous nous sommes vus, j’étais allongée sur un lit d’hôpital avec des tubes partout. Il ne pensait certainement pas me revoir aussi vite. Après tout, j’ai demandé à retourner en mission plus rapidement que prévu et le médecin a validé ma demande. Je devrais être heureuse de me trouver là aujourd’hui, pourtant, une certaine appréhension continue de me tordre les tripes.

— Asseyez-vous, lieutenant. Content de voir que vous avez récupéré. Tous les papiers permettant de vous réintégrer en service actif ont été signés, je présume ?

Il doit mieux le savoir que quiconque. Pourquoi pose-t-il la question ?

— Oui, monsieur, je suis prête à retourner en service. Je n’ai pas entièrement achevé ma précédente mission à cause de ma… blessure, mais mes informateurs doivent toujours être en place et…

— Quelqu’un d’autre a repris cette mission, nous ne pouvions pas nous permettre d’attendre votre rétablissement. J’ai pensé à vous pour autre chose : une mission sur la frontière espagnole, mais côté français. La D.S.T. avait besoin d’un spécialiste de l’infiltration qui soit bon en informatique. Europol coordonne l’action entre la France et l’Espagne. Cela va vous changer un peu de vos missions habituelles puisqu’il s’agit d’un trafic d’armes. Vous commencez le 2 mai à l’office du tourisme de Valaret. Voici tout le dossier avec tous les détails nécessaires, lieutenant.

Des armes ! Je ne tente même pas de cacher ma déception. Cela fait plus de huit ans que je travaille dans ce service de lutte contre la drogue. Est-ce une punition ?

— Pourquoi moi, monsieur ? Je ne suis pas spécialiste en armement et je ne parle même pas espagnol. Il doit y avoir plein de personnes beaucoup plus qualifiées pour infiltrer ce réseau de trafiquants. Je…

— Justement, dans notre cas, le problème n’est pas d’infiltrer le réseau de trafiquants, mais de trouver qui dirige ce réseau. L’agent que l’armée avait envoyé là-bas a été victime d’un malheureux accident l’hiver dernier. Impossible de savoir s’il s’agit réellement d’un accident ou d’un meurtre, son corps n’a été retrouvé que récemment avec la fonte des neiges. L’autopsie n’a rien apporté de concluant, mais quelqu’un en haut lieu a dû penser que nous étions plus qualifiés que les militaires. Votre mission est d’identifier les trafiquants, leur chef surtout. Visiblement, ce réseau est en place depuis des années. Ce sont des gagne-petit mais, d’après les renseignements que nous avons, le trafic est régulier et il doit cesser.

Mon chef s’interrompt un instant. Il se demande s’il doit prononcer les mots auxquels il pense. Un soupir.

— Je sais que cette mission ne vous plaît pas, lieutenant, elle est très loin de vos missions habituelles. Bien que le médecin ait donné son feu vert pour votre réintégration en service actif, je pense qu’une mission de moindre importance, comme celle-ci, permettra de vous remettre en selle. Je ne veux pas de bavure et vos états de services sont, jusqu’à présent, irréprochables. Lorsque j’ai cité votre nom, il a été immédiatement accepté. Autre chose, en aucune façon, je répète en aucune façon, vous ne devrez agir seule contre les trafiquants. Votre travail est uniquement de les identifier et de me rapporter immédiatement dès que cela sera fait. J’espère que nous sommes clairs sur le sujet ?

— Oui, monsieur.

— Bien. Tous les détails de votre couverture sont dans le dossier. Ce sera tout, lieutenant.

— Monsieur.

Dissimulant difficilement la rage qui m’habite, le dossier dans la main droite, je me lève. Au moment où je me penche pour saisir la poignée de mon porte-documents, la voix de mon supérieur me stoppe.

— Une dernière précision. Comme d’habitude, vous travaillerez seule et me reporterez directement. À part moi et mon assistant, personne ne connaîtra votre couverture. Vous ne pourrez compter sur personne. À ce stade, nous ne sommes sûrs de rien, pas même de la gendarmerie locale. Bonne chance, lieutenant.

Quand ai-je jamais pu compter sur quelqu’un en mission ? Je grince des dents, mais réussis quand même à contenir ma rage.

— Merci de l’avertissement, monsieur.

Les mâchoires serrées de colère, je quitte ce bureau qui m’oppresse. Sans même un arrêt aux toilettes malgré ma vessie douloureuse, je sors du bâtiment. Arrivée à l’extérieur, ma respiration se fait plus légère. Lorsqu’une quinzaine de minutes plus tard, je m’installe à la terrasse d’un café sur les Champs Élysées, je suis de nouveau maîtresse de moi-même.

Malgré l’heure matinale, déjà beaucoup de monde, surtout des touristes, se promène sur l’avenue la plus célèbre de Paris. Je refoule l’envie de m’enfuir loin de cette populace. Dans mon métier la foule peut servir à protéger, mais peut aussi cacher l’arrivée d’un danger. Aurais-je dû parler au psychologue que j’ai dû aller voir plusieurs fois après ma sortie de l’hôpital de ces sensations d’oppression et de mes réveils en sursaut couverte de sueur ? Non, il ne m’aurait pas renvoyée en service actif, pas après une blessure par balle qui a manqué me tuer. Il m’aurait laissée en repos et j’aurais continué à tourner en rond dans la maison de ma grand-mère. La mer et les mouettes, c’est très bien lorsque des cauchemars et des pensées sinistres mêlées à de la culpabilité n’interrompent pas le paysage idyllique. Un couple s’installe à la table voisine. Par réflexe, je les observe du coin de l’œil. Quelques mois de vacances supplémentaires ne m’auraient pas fait de mal, en plus, la belle saison arrive et j’aurais pu sortir le voilier plus souvent. Je soupire. Impossible pour moi de rester à ne rien faire. Le couple d’amoureux se regarde les yeux dans les yeux, ignorant leur entourage. La nostalgie m’envahit. Même deux ans après, cela fait toujours aussi mal de voir des couples d’amoureux. Arrête de penser à ce qui aurait pu être, mais ne sera jamais, Nolwenn. Sans crier gare, les souvenirs me sautent dessus. De jour comme de nuit. Seule une mission d’infiltration à haut risque permettrait de les reléguer dans l’ombre de ma mémoire. Dès que je me relâche un peu, ils sont là, douloureux. Le serveur pose le café expresso que j’ai commandé sur la table. Je paye. Une mission à la frontière espagnole. Pourquoi moi ? Ils auraient pu mettre n’importe quel flic un peu entraîné. En trois gorgées impatientes, j’avale mon café. Le couple consulte le plan de Paris. Je résiste à l’impulsion stupide de lire au grand jour le dossier que mon supérieur vient de me remettre. Même si je suis persuadée que personne ne me prêterait attention, ma prudence naturelle prend le dessus. Un agent est déjà mort. Retourner à l’hôtel et lire le dossier, mais avant, arrêt toilettes, c’est urgent !

Lundi 1er mai

Les yeux fermés, je laisse le TGV m’emporter vers ma destination. À Tarbes, je prendrai le bus pour rejoindre le charmant village de Valaret, du moins c’est ainsi qu’il est décrit sur Internet. Même si ce n’est pas très pratique pour les bagages, pour l’instant, j’ai préféré refuser la voiture proposée. Si je dois être une intérimaire qui fait des petits boulots et monte des sites Web sur demande, mon budget n’est pas suffisant pour une voiture. En plus, dans un petit village, cela me donnera l’occasion de demander aux uns et aux autres de me transporter. Imparable pour les petites conversations en tête-à-tête et obtenir les derniers ragots.

J’ouvre un œil pour consulter ma montre ; encore cinq heures de train et j’ai lu jusqu’à la moindre ligne de Libé ! Mes yeux se referment. Autant réfléchir au dossier. Ma nouvelle identité sera moins difficile que la précédente. Cette fois-ci, mes papiers indiquent Nolwenn Lepostolec, 32 ans, née à Brest – au moins, ils m’ont conservé mon prénom et mon âge – Webmestre nouvellement diplômée ayant décroché son premier contrat de quatre mois avec l’Office du tourisme de Valaret pour améliorer leur site Web. Sans que cela soit prévu dans ma couverture, je vais me faire passer pour une photographe amateure très éclairée, cela me donnera des excuses pour me promener n’importe où. Comme la photo est réellement un de mes hobbies, je serais capable de résister à un interrogatoire en règle s’il devait avoir lieu. Nolwenn Lepostolec sera logée dans une petite chambre fournie par la mairie. J’espère que ce sera quelque chose de correct pour une fois, même si je n’ai pas l’intention d’y passer beaucoup de temps.

Le dossier que, comme d’habitude, j’ai détruit après lecture, mentionnait, en dehors des états de service de mon infortuné collègue découvert mort au pied d’un éboulis, plusieurs habitants de Valaret. Certains pourraient être des suspects potentiels, mais je me méfie des idées préconçues. Ce n’est pas parce que quelqu’un a été arrêté pour attentat à la pudeur ou consommation de drogue que cela fait de lui un trafiquant d’armes. Deux personnages sont cependant très intéressants par leur connaissance des armes en tout genre. Même si aucun lien ne peut être tiré entre eux par le passé, la coïncidence d’avoir deux anciens militaires professionnels à Valaret est un peu grande pour que je la laisse passer sans y regarder de plus près.

Nicole Nauritz, 38 ans, célibataire, née à Toulouse, ex-sergent dans les services spéciaux, états de services superbes, plusieurs missions classées top secret, a quitté l’armée après quinze ans de service pour prendre sa retraite malgré une promotion assurée. Elle s’est installée à Valaret dans la maison héritée de sa tante, travaille pour la mairie à l’entretien des sentiers huit mois par an et voyage le reste du temps. La photo jointe au dossier représentait une femme de taille moyenne, mince et musclée, en tenue de camouflage. Les yeux pâles et les cheveux très courts accentuent la dureté du visage sérieux. Une femme décidée, fiable, qui n’a jamais échoué dans ses missions. Pourquoi a-t-elle quitté l’armée ? Pour faire du trafic d’armes qui rapporte certainement plus ? Pour des raisons personnelles ? Voyage-t-elle pour rencontrer ses revendeurs ? À creuser.

Je pense à l’autre suspect possible. Christophe Deconto, 40 ans, célibataire, né à Lyon, ex-caporal dans les parachutistes, intervention au Kosovo, a pris sa retraite après quinze ans de service, s’est installé à Valaret depuis sept ans, travaille pour la station d’altitude presque toute l’année. Le dossier de Nicole Nauritz mentionnait une intervention à Sarajevo. Pas la même année que Deconto, mais auraient-ils pu se rencontrer à un moment ou un autre et décider de monter un trafic d’armes ? Avec des contacts sur place ? Deconto a-t-il fini par convaincre Nicole de lâcher l’armée et de le retrouver ici ? Non, ça ne colle pas avec l’héritage de Nauritz. L’inverse ? Nauritz connaissait Valaret. Y a-t-elle envoyé Christophe en repérage ? Sont-ils amants ? Pas si j’en crois la petite fiche ajoutée au dossier de Christophe qui indiquait qu’il avait trois enfants avec Emmanuelle Gavreau, monitrice de ski et guide de randonnée. Est-il possible que Deconto soit venu s’installer à Valaret par amour ? J’appelle la photo de cet homme dans ma mémoire. Ce qui m’a frappé en premier est son sourire. Il posait avec un lance-roquette dans les mains sur un tas de ruine et souriait comme un enfant pour son anniversaire lorsqu’il découvre tous les cadeaux. Bel homme, succès auprès des femmes ? Tous les deux ont aussi l’air de voyager pas mal lors des intersaisons. Que font-ils des enfants ?

Plusieurs autres dossiers secondaires, mais intéressants. Nicolas Legrand, 25 ans, célibataire, né à Lourdes, facteur de Valaret, fils de Jean-Louis qui possède le bar restaurant le plus profitable du village, arrêté pour consommation de drogue lorsqu’il avait dix-sept ans et qu’il fréquentait à l’époque un individu peu recommandable arrêté depuis pour terrorisme. A-t-il conservé le contact avec les petits truands de l’époque ? S’est-il laissé entraîner dans le trafic d’armes pour alimenter leur mouvement ? La photo montrait un jeune homme aux yeux rêveurs qui souriait timidement au photographe. Difficile d’imaginer le trafiquant derrière ce genre de photo, mais j’ai vu pire. Il paraît pourtant un peu jeune pour tremper dans un trafic aussi prudent.

Renée Vidal, 73 ans, ancienne hippie née à Paris. Anarchiste déclarée. Arrêtée plusieurs fois depuis 1968 lors de manifestations antigouvernementales. Soupçonnée à l’époque d’accointances avec la bande à Baader puis de rattachement à Action Directe. Pas de preuve, pas de condamnation. Doit connaître les armes. Vit à Valaret depuis vingt ans.

Les autres dossiers sur le maire, Philippe Paturel, qui pioche dans la caisse, sur l’adjudant-chef Zorsky, le commandant de brigade qui se plaint constamment à ses supérieurs du manque d’effectifs, sur les contraventions pour excès de vitesse de Marie-Christine Legrand, Patrick Latour, le médecin, et Thomas Grameur, un petit jeune, ne donnent aucune information réellement pertinente dans un sens ou dans l’autre. Une seule chose est certaine, le trafic ne passe pas par la route, mais emprunte les chemins de montagne. Il va donc falloir que je les parcoure de long et en large pour voir qui les fréquente. Quoi de mieux qu’une photographe qui veut faire des photos de la faune et de la flore ? Ce sera une excellente couverture et un peu d’activité physique ne me fera pas de mal après ces longs mois d’hôpital.

Ces deux anciens militaires qui travaillent dans la vallée ont-ils un lien entre eux ou n’est-ce qu’une coïncidence ? Je ne crois plus aux coïncidences depuis des années. De plus, leur travail doit les entraîner sur tous les sentiers de randonnées qu’ils doivent connaître comme leur poche. Mais il n’y a pas qu’eux dans ce cas. Tout le personnel permanent de la station est suspect ainsi que tous les habitants… Mille-cinq-cents personnes, disons sept-cents si j’enlève les enfants de moins de quinze ans et les vieux de plus de soixante-dix… quatre-vingts ans. Je serais curieuse de savoir si Renée Vidal fait de la randonnée.

Si j’en crois ma faible expérience des petits villages, je ne tarderai pas à rencontrer tout le monde. Ma grand-mère disait toujours : « Dans un village, lorsque tu veux savoir quelque chose sur quelqu’un, il suffit de s’adresser à la bonne personne. » Je ne pense pas qu’il soit très difficile de rencontrer rapidement les espionnes de village qui savent tout sur tout. Petit à petit, je laisse mes pensées divaguer jusqu’à ce qu’un sommeil superficiel m’envahisse. Juste avant, le visage de Malika avec son sourire éblouissant envahit ma mémoire. Malika…

Mercredi 3 mai

— Au revoir et merci.

Le conducteur du car, après m’avoir donné mes deux sacs qui étaient en soute, me salue de la main et remonte sur son siège. Sur le trottoir qui borde la rue principale de Valaret, je regarde s’éloigner le car qui fait la liaison avec Lourdes deux fois par jour. Il n’est pas loin de onze heures et les rues sont animées avec les gens qui font leurs courses. Enfin, quand je dis animées, c’est qu’il doit y avoir au moins quinze personnes en train de remonter ou descendre la Grand Rue. Facile à se rappeler comme nom de rue ! Des grands arbres, qui doivent fournir une ombre bienvenue en été, la bordent de part et d’autre. Les façades, dont bon nombre en pierre grise, s’égaillent de fleurs multicolores. Je comprends maintenant le panneau « Ville fleurie » à l’entrée du village.

Ne sachant pas où se trouve ma chambre, j’ai décidé, lorsque le conducteur m’a demandé ma destination, d’aller directement à l’office du tourisme et il m’a arrêté pile devant. Sympa le service dans les petits villages ! Je laisse mon regard détailler la vieille bâtisse restaurée récemment. Beaucoup de charme avec les pierres apparentes. Cela me changera agréablement des taudis utilisés par la bande que j’avais infiltrée ces deux dernières années. J’adore les villages typiques avec leurs vieilles pierres et leurs rues petites et tortueuses. Je me rends compte que le peu que j’aperçois de Valaret me plaît. Ce village a une âme.

Je passe une des bretelles de mon sac à dos sur l’épaule droite, assure mon sac de sport dans la main gauche avant de m’avancer vers l’office de tourisme dont je pousse la porte vitrée. Dès qu’elle m’aperçoit, la personne derrière le comptoir fronce les sourcils, puis plaque un sourire automatique sur son visage. Trop jeune pour être la personne que je cherche, certainement une saisonnière. Derrière elle, une autre femme semble en grande conversation téléphonique. Geneviève Amani ? Non, trop vieille d’après son dossier.

— Bonjour.

Je dépose mes bagages le long du comptoir avant de répondre.

— Bonjour. Je suis Nolwenn Lepostolec. Pourrais-je voir madame Amani, s’il vous plaît ?

Un grand sourire qui la rendrait presque belle étire les lèvres de la jeune femme. J’apprécie toujours d’avoir un vrai sourire et de me sentir la bienvenue.

— Bonjour, je m’appelle Alizée Rénard. Je travaille ici à mi-temps. Geneviève commençait à se demander si vous alliez arriver. Elle vous attendait hier. Madame Lecocq ! La webmestre est arrivée ! Geneviève !

Madame Lecocq me salue d’un petit mouvement de main tout en continuant sa conversation au téléphone. Je tente d’acquiescer, mais les yeux qui m’ont à peine regardée, m’ignorent maintenant complètement. Pas accueillante, Lecocq ! Un brin glaciale même. Rien à voir avec la tornade qui pénètre dans la pièce et se précipite vers moi la main tendue et le sourire aux lèvres.

— Madame Lepostolec ? Enfin ! Bienvenue à Valaret. Avez-vous fait bon voyage ?

— Je…

— Nous vous attendions hier. Vous auriez dû me prévenir, je commençais à croire que le travail ne vous intéressait plus.

— Il n’y…

J’ouvre des yeux de plus en plus grands devant ce moulin à parole à l’accent du sud. Ce petit bout de bonne femme déplace plus d’air qu’un moulin à vent ! Un petit rire étouffé me fait tourner la tête vers Alizée qui, pour cacher son rire, plonge la tête dans un catalogue.

— Nous avons tellement de remarques négatives sur notre site actuel, vous savez. J’espère que vous pourrez commencer demain. Comment trouvez-vous la chambre que je vous ai fait réserver ?

— Je…

— La mère Haguerot entretient très bien ses chambres, elles sont de première qualité pour un prix modique. En saison, sans réservation, ce sont celles qui partent le plus vite…

Je commence à avoir le tournis de tant de mots à la fois. Comment peut-elle respirer et parler aussi vite ? Je désespère d’en placer une lorsque la sonnerie de la porte d’entrée annonce un visiteur. Immédiatement, le moulin à parole se tait et plaque un sourire très professionnel sur son visage qui se fige à la vue de mes bagages près du comptoir. Interrogateur, les yeux de Geneviève se fixent sur moi pendant qu’Alizée accueille le visiteur. Je profite du silence de Geneviève pour m’expliquer.

— Le car vient juste de me déposer. La connexion entre le train et le car a été impossible hier. J’ai passé la nuit à Lourdes. Comme je ne connais pas Valaret, je me suis dit que quelqu’un à l’office du tourisme pourrait m’expliquer où trouver la maison de madame Haguerot. Si vous avez du temps cet après-midi pour m’expliquer ce que vous voulez, je peux commencer dès aujourd’hui. J’aimerais juste poser mes sacs et manger un bout avant.

Malgré mon débit rapide pour éviter d’être interrompue, mon sourire innocent et ma voix dénuée de sarcasme, ont l’effet escompté sur Geneviève. Elle me répond sans colère.

— Bien sûr, où avais-je la tête ? Je vais vous montrer sur un plan. Excusez-moi de mon accueil un peu cavalier, mais je suis stressée en ce moment…

Pendant que Geneviève s’empare d’un plan, Alizée me jette un regard complice tout en indiquant des brochures à son visiteur. Je souris à ces deux yeux noisette qui reflètent l’intelligence. Geneviève doit toujours être stressée et parler beaucoup. Intéressant. Plus les gens parlent, plus ils donnent d’informations sur eux et sur les autres. Lecocq a raccroché, mais m’ignore totalement. Ma présence la dérangerait-elle ?

— Voilà, en sortant, prenez à gauche, puis deuxième à gauche, tout droit jusqu’en haut de la rue et là à droite. C’est la maison aux volets verts avec une balancelle dans le jardin…

Tout en me donnant les indications, Geneviève dessine le chemin sur le plan.

— … j’ai du temps vers 14h30, nous pourrons causer du futur site. Vous pouvez manger au café du Dahu, ce n’est pas cher et c’est très bon. Surtout, dites bien à Jean-Louis que vous travaillez ici qu’il ne vous fasse pas les prix pour les touristes.

— D’accord, merci. À tout à l’heure.

Le papier à la main, j’attrape mes sacs avant de sortir pour suivre les directions données par Geneviève.

Malgré le ciel bleu et le soleil presque à la verticale, le fond de l’air reste étonnamment frais. Quel contraste avec ma dernière mission qui m’a entraînée jusqu’au Maroc ! D’un pas vif, j’attaque la côte relativement raide pour ralentir, le souffle court, une centaine de mètres plus loin. Mes poumons brûlent et me font mal là où la balle a creusé son chemin. Je retiens l’envie de frotter ma cicatrice. Combien de temps avant que la forme ne revienne complètement ? Je maudis une nouvelle fois cette balle perdue. Je tourne à droite. Presque immédiatement, la petite maison aux volets verts apparaît sur ma gauche à flanc de montagne. La balancelle rayée vert et écru me confirme que je suis arrivée à destination. Au moins, je n’aurais pas beaucoup de distance entre mon logement et mon lieu de travail !

Après avoir cherché en vain la sonnette un bon moment, je me décide à pousser le portail qui grince bruyamment sur ses gonds. Je jure copieusement entre mes dents. Les départs et retours ne seront pas discrets ! Du coin de l’œil, je note le mouvement d’un rideau sur la fenêtre de droite. Il est certain que le grincement sert de sonnette. Je ne suis pas arrivée à la porte d’entrée qu’elle s’ouvre déjà sur une femme d’un âge raisonnable comme le laisse voir son visage ridé et ses cheveux gris. Le dos bien droit, la main appuyée sur une canne, la femme, que je suppose être madame Haguerot, m’adresse un grand sourire.

— Vous êtes mademoiselle Lepostolec, bien sûr. Je suis contente que vous soyez arrivée. J’espère que vous avez fait bon voyage. Votre chambre est prête depuis hier. Suivez-moi, je vais vous la montrer. Votre chambre est dans la maison mitoyenne.

Répondant automatiquement les salutations d’usage, je cherche à comprendre comment elle a pu savoir que c’était moi. Suis-je sotte ! L’office du tourisme l’aura prévenue. Petit village où tout le monde sait tout sur tout le monde… Un avantage pour mon enquête, mais un inconvénient pour la même raison. Si quelqu’un veut se renseigner sur moi, cela lui sera facile de suivre mes allées venues. Je vais devoir redoubler de prudence. Moi qui préfère l’anonymat des grandes villes, ici, je sens que je vais être servie !

À ma grande surprise pour une maison aussi ancienne, la chambre que me montre madame Haguerot est claire et refaite récemment. Elle se trouve à l’étage de la maison mitoyenne à la sienne et possède une entrée séparée de celle de ma logeuse, avec un portail qui ne grince pas. Vu le nombre de porte, huit chambres doivent être à louer.

— Comme vous restez longtemps et que vous travaillez, je vous ai réservé la plus calme. Elle est la plus loin de l’escalier mais, comme ça, vous ne serez pas embêtée par les bruits de pas des autres pensionnaires qui viennent en vacances. De plus, cette chambre et la salle d’eau ont été refaites cet hiver par mon fils et mon petit-fils. Vous les verrez certainement au mois d’août, ils viennent toujours passer une semaine avec moi à cette période. Je suis veuve. Depuis que mon pauvre mari m’a quittée, je me sens bien seule alors j’aime bien causer un peu avec les locataires, vous savez. Il faudra que vous veniez prendre le thé quand vous aurez le temps.

Poliment, je souris à une de mes futures sources d’information tout en détaillant la chambre dans laquelle nous venons de pénétrer.

— Je n’y manquerai pas, madame Haguerot. Merci beaucoup, cette chambre est magnifique.

La vieille dame sourit de plaisir devant mes propos sincères. Je m’approche de l’unique fenêtre qui s’ouvre sur le jardin arrière de la maison d’à côté. Je peux même apercevoir un coin de montagne. La décoration, même si elle n’est pas à mon goût, a été faite avec soin. J’aurais préféré des murs blancs plutôt que le papier vert et bleu un peu trop chargé. Au moins, les meubles en pin blanc sont sobres. À peine ma logeuse partie, je m’empresse de décrocher le crucifix pendu au-dessus du lit pour le ranger au fond du tiroir de la table de nuit.

Midi. J’ai le temps de défaire mes bagages avant d’aller manger. Mon ordinateur portable est la première chose que je sors de mon sac pour le déposer sur le petit bureau. Efficacement, je range mes vêtements ; les chemises et pantalons sur les cintres qui sont dans la penderie, les tee-shirts sur les étagères et les sous-vêtements dans les tiroirs. J’espère que je n’aurai pas de soirée trop habillée parce que je n’ai rien prévu. Pour compléter le tableau, je pose deux livres plus une revue d’informatique sur le bureau, une revue de photo animalière et deux romans policiers sur la table de nuit. Si quelqu’un visite ma chambre, il ne verra qu’une informaticienne intéressée par la photo et les enquêtes de police. Je cherche plusieurs minutes un endroit où cacher mon arme de service avant de décider que la meilleure cache est le petit sac à dos, encore plié au fond du grand sac, qui va me servir de sac à main. Lorsque je joue des rôles de truand, cette arme n’est pas un problème, ce serait plutôt de ne pas en avoir qui serait louche, mais, ici, un webmestre avec une arme serait suspect.

Une heure. Mon estomac gargouillant me signale qu’il est grand temps d’aller manger un morceau si je veux être à l’heure pour mon rendez-vous avec Geneviève. Voyons voir si le Café du Dahu sera à la hauteur de sa réputation.

Lorsque j’entre et m’installe à une des tables libres dans la salle attenante au bar, une serveuse se précipite pour me donner la carte. D’un geste de la main, je l’arrête.

— Comme je mangerai souvent ici, Madame Amani m’a conseillé de prendre le menu du jour…

Ce n’est pas vrai, mais je ne sais pas comment me présenter autrement.

— … Nolwenn Lepostolec. Je vais travailler à l’office du tourisme pour faire le nouveau site Web du village.

Le visage de la serveuse s’éclaire d’un sourire complice avant de me dire à voix basse :

— Valérie… Levasseur. Les habitués mangent côté bar, c’est moins formel… et puis, les portions servies sont plus grosses, ajoute-t-elle avec un clin d’œil.

Sans me faire prier, je me lève pour me diriger vers le bar où je m’installe dans un box libre. Valérie murmure quelques mots à l’oreille de l’homme qui se trouve derrière le comptoir. Celui-ci me regarde avec intérêt. Je lui décroche un sourire timide. Certainement Jean-Louis Legrand, le propriétaire ; la cinquantaine, une calvitie et un embonpoint bien avancé, les joues bien roses, marié, deux enfants. À fréquenter le café, je rencontrerai bien son fils, Nicolas, le facteur.

L’homme quitte son comptoir pour se diriger vers moi. Son regard est brillant, trop brillant. Aurait-il bu un apéritif de trop avec les habitués ?

— Bonjour, Jean-Louis Legrand, le propriétaire. La petite m’a dit que vous alliez travailler pour Geneviève sur le site Internet de Valaret.

J’acquiesce sans trop m’étendre sur les détails.

— Nous sommes encore hors saison alors il n’y a pas trop d’animation, mais si vous voulez rencontrer du monde, venez vers six, sept heures. Presque tous les jeunes de Valaret viennent boire le coup ici. Une aussi jolie jeune fille que vous ne doit pas rester seule avec ses machines et ce n’est pas celles qui travaillent à l’office qui vont vous fournir de l’animation. Quoique la petite Alizée, si vous aimez le parapente, pourrait vous montrer de très beaux coins. Elle et sa bande écument les cimes au moindre rayon de soleil. Si le canyoning vous intéresse, demandez à Valérie. Mais si vous vous ennuyez, venez discuter avec moi.

Le clin d’œil et le sourire complice me mettent mal à l’aise. Que croit-il ? Que je vais fondre devant son charme absent ? Heureusement, l’arrivée de Valérie qui m’apporte le plat du jour interrompt son bagout. Lapin en sauce et pommes de terre vapeur. Je remercie Valérie tout en laissant le délicieux fumet envahir mes narines.

— Merci de votre sollicitude, mais mon seul hobby est la photo et je pense qu’une exploration en règle de la vallée suffira amplement à mon bonheur.

Si je veux que ma qualité de photographe amateur soit connue, autant commencer à donner rapidement l’information. Le Café du Dahu me semble le meilleur endroit pour diffuser des ragots. Tout en m’emparant de mes couverts avec enthousiasme, je commente un sourire aux lèvres :

— Ça sent terriblement bon.

Légèrement dépité, Jean-Louis hoche la tête avant de s’excuser rapidement et de retourner derrière son comptoir. On n’importune pas un client qui mange, c’est mauvais pour le business… surtout si la femme au regard furieux que je viens d’apercevoir, il y a deux minutes, par la porte entrebâillée, est la sienne. Monsieur serait-il un coureur de jupons ou madame est-elle d’une jalousie féroce ?

La première bouchée de lapin m’indique que Geneviève est un fin gourmet et que je pourrai écouter ses recommandations gastronomiques. Le lapin est cuit à point et la sauce est un véritable nectar. Sans me faire prier, j’engloutis le contenu de mon assiette en quelques minutes. Après les compliments à Valérie sur la cuisine du chef, elle m’apporte le dessert qui complète le menu. Mignonne, Valérie, agréable à regarder. La tarte aux pommes maison est fantastique, digne de celle de ma grand-mère. Je viens de trouver ma cantine pour la durée de mon séjour.

Au moment de payer, Jean-Louis m’explique que, pour faciliter ses comptes, les habitués ont une ardoise à régler tous les lundis. Pour appuyer ses paroles, il me montre une page déjà créée à mon nom sur un cahier d’écolier.

— En plus, si vous prenez l’habitude de boire le coup en fin d’après-midi avec les jeunes, ce sera plus pratique que de payer à chaque fois.

Bien que peu convaincue par ses arguments, pour ne pas me distinguer, j’accepte. Les salutations d’usage effectuées, je quitte le Café du Dahu pour me rendre à l’office du tourisme où Geneviève m’attend avec une impatience non feinte bien que je sois un peu en avance. Pour cette deuxième rencontre, madame Lecocq – pardon Catherine comme Geneviève m’a dit de l’appeler – ne m’accueille pas mieux que ce matin. Tout le monde doit s’appeler par son prénom. N’empêche que je n’ai pas entendu Alizée appeler mada…, Catherine par son prénom. Privilège de l’âge certainement. Elle ne m’accueille pas mieux que ce matin. Un instant, je regrette le sourire d’Alizée qui ne semble pas travailler cet après-midi. Je me demande bien ce que pensent les gens de l’accueil glacial qu’ils reçoivent à l’office du tourisme de la part de madame Lecocq.

Pendant plus d’une heure, j’écoute Geneviève m’expliquer comment elle voit le site. L’amusant, comme elle ne connaît rien à l’informatique, est qu’elle propose tout et son contraire. Un coup, elle veut beaucoup de rubriques avec des sous rubriques, un autre coup, elle veut toute l’information en première page. Prenant mon mal en patience, je la laisse parler. Après avoir ressassé les mêmes idées plusieurs fois de suite, mais avec des mots différents, elle décide enfin de s’apercevoir que, peut-être, j’ai un cerveau et qu’elle parle certainement trop. Je souris pour l’encourager dans cette direction.

— Qu’en pensez-vous, Nolwenn ? Après tout, c’est vous la spécialiste. Je…

Je profite d’un léger relâchement dans son débit pour prendre la parole :

— Vous avez raison. Je commence à comprendre ce que vous voulez. Le mieux serait que je fasse rapidement une maquette. Si elle vous plaît, je l’implémenterai avec les bonnes informations en illustrant avec des photos que j’irai prendre dans la vallée.

Au mot ‘photos’, ses yeux scintillent.

— Vous faites de la photo ?

— En amateur seulement, mais il m’est déjà arrivé de vendre des clichés à des revues. J’espère pouvoir faire quelques bonnes photos de la faune et de la flore et les mettre dans le site. Ce sera moins cher que de faire appel à un professionnel.

— L’office du tourisme pourra prendre en charge les frais de développement à moins que vous ne fassiez de la photo numérique.

Les frais de développement ? C’est tellement généreux de sa part. Je tente de gommer le sarcasme de ma voix lorsque je réponds :

— Je fais encore les deux. La qualité n’est pas toujours au rendez-vous avec le numérique selon le sujet.

— Ne m’en parlez pas ! J’ai déjà raté tellement de photos…

Ça y est ‘Le moulin à parole, épisode 2’ est de retour ! Je ne devrais pas me plaindre, peut-être un jour un détail important lui échappera-t-il et me conduira droit sur les trafiquants. On peut toujours rêver. Heureusement, le téléphone de son bureau vient à mon secours. La sonnerie salvatrice envoie Geneviève s’enfermer dans son bureau sous le sourire grimaçant de Catherine. Aurait-elle de l’humour ?

Une vallée si tranquille

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