Valkyrie, tome 1 · Kyrian Malone , Jamie Leigh
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Un grand mariage serait célébré aujourd'hui. Le soleil était au rendez-vous, baignait le décor montagneux de ses rayons chauds et réconfortants. On avait attendu la fin de l'hiver et la fonte des neiges pour rassembler le clan au complet, réunir les fermiers des environs, les combattants, les femmes et les enfants. Les gens dansaient dans les petites rues, sur la place de Gerdlingen, la ville du Jarl Ivar Stigvasson, un homme impitoyable assoiffé de conquêtes, de richesses et de bière. Il régnait sur son clan d'une main de fer et savait mener ses guerriers aux raids. Les femmes l'aimaient pour son physique imposant, sa belle barbe couleur des blés et ses aptitudes au combat. Il n'était pas Jarl pour rien et Ilyan le savait comme tous les habitants de Gerdlingen.
Recueillie à l'âge de deux ans par Hilmar et sa femme, un couple de fermiers au nord de la ville, Ilyan avait grandi parmi eux, plus passionnée par le maniement de l'épée et du bouclier que par le tissage de vêtements ou de couvertures. Ses parents étaient morts l'un après l'autre à quelques mois d'intervalle et à vingt-deux ans, elle avait déjà participé à cinq raids. Chez les Vikings, il n'était pas question de différencier l'homme de la femme quand il s'agissait de combattre. Si la personne démontrait des aptitudes évidentes au combat, on l'envoyait piller les territoires alentour parce que plus il y avait de guerriers, plus il y avait de chances de ramener de trésors. Mais Ilyan n'avait jamais fait partie du clan à cause d'une légende qui lui collait à la peau, qui faisait d'elle une fille venue de l'autre côté de la mer, ramenée par des guerriers navigateurs arrivés d'un village à plusieurs centaines de lieues sur la côte. Elle ne connaissait ni ses vrais parents ni ses véritables origines, mais ses longs cheveux blonds noués en une tresse derrière la tête prouvaient son appartenance aux terres du nord. Sur son passage, quelques regards se posaient sur elle, toujours curieux, intrigués, presque méfiants. D'une taille supérieure aux femmes en général, Ilyan traînait une réputation de grande guerrière qui excitait certains et en effrayait d'autres. Les hommes l'approchaient, tentaient leur chance après avoir ingurgité trop de bière, en vain. Parce qu'en plus d'être une pièce rapportée, Ilyan avait une faiblesse dissimulée.
Elle entra dans la petite maison faite de bois et de tourbes, et posa les yeux sur l'attroupement de femmes autour de la future mariée. Celle-ci lui lança un regard qu'elle détourna rapidement, suffisamment long pour croiser le bleu de ses yeux.
— Laissez-nous, fit-elle sans ménagement.
Surprises, les femmes attendirent un signe de la future mariée pour quitter la maisonnette.
Enfin seules, Ilyan s'approcha de la future femme du Jarl, le regard insistant sur sa jolie tenue, son corset qui enserrait sa poitrine à moitié découverte.
— Je peux nous faire quitter la ville maintenant, reprit-elle déterminée.
La plus grande faiblesse d'Ilyan était Lagertha, la femme que le Jarl épouserait dans quelques minutes, un amour qui pouvait lui être fatal parce qu'il ne respectait pas leurs lois.
Sur ces paroles, Lagertha se tourna brusquement vers Ilyan et le plat de sa main claqua sa joue, son regard bleu empreint de colère.
— Je t'avais dit de ne plus venir me voir ! Sais-tu ce qu'Ivar nous ferait s'il avait vent de ce que tu complotes contre lui ?!
Ilyan avait détourné le visage sur l'impact de cette gifle puissante qui ne l'étonnait pas. Lagertha était une femme au sang chaud et lui avait fait jurer deux jours plus tôt de ne plus s'interposer entre elle et son futur époux. Son regard vert retrouva le sien. Elle était bien décidée à s'affirmer dans cette conversation.
— Je n'accepte pas que les Dieux puissent lui accorder le droit légitime de poser ses mains sur toi alors que tu te refuses à moi ! accusa-t-elle. D'autant que tu ne l'aimes pas !
Lagertha se tourna face à son miroir, ses traits tirés, ses cheveux coiffés en arrière en trois longues tresses dorées.
— Nous avons déjà eu cette discussion, rappela-t-elle. Peu importent mes sentiments, je fais ce que je dois faire pour Ulrik !
Ilyan serrait les poings devant l'entêtement de Lagertha. Celle-ci lui faisait tourner la tête depuis qu'elle était en âge d'aimer. Plus âgée qu'elle, Lagertha menait sa vie avec fermeté et passion, élevait son fils Ulrik seule depuis la mort de son ex-mari, un an plus tôt. Elle y avait vu un signe, un moment opportun pour l'approcher. Et les Dieux l'avaient laissé faire, lui avaient permis de goûter ses lèvres à plusieurs reprises. À travers le miroir, dans son dos, elle la détailla en silence et fit un pas de plus vers elle. Même si les paroles de Lagertha étaient vraies, même si le risque était grand pour toutes les deux, Ilyan ne renoncerait jamais.
— S'il te touche, je devrai le tuer, lui dit-elle sans hésiter. Ce sera lui ou moi de toute façon...
Lagertha en mourrait, et en tournant son visage vers celui d'Ilyan afin de lui répondre, elle mesura leur proximité. Elle percevait son souffle chaud et sucré sur sa joue, une approche qui la décontenança. Elle savait Ilyan capable de tuer le Jarl Stigvasson, mais celui-ci ou son bras droit Asulf la blesserait grièvement avant de se laisser tuer.
— Ce ne sera ni toi ni lui, répondit Lagertha.
Comme lors de chacune de leurs rencontres à la dérobée, Ilyan captait les tensions monter entre elle et Lagertha. Celle-ci refusait de choisir, de décider, d'admettre des évidences et elle n'en était pas surprise pour autant.
— Alors, ce sera lui, répondit Ilyan à voix basse en effleurant ses lèvres sur sa joue.
Lagertha eut à peine le temps de fermer les yeux et de les rouvrir qu'Ilyan avait disparu de la pièce, se faufilant tel un chat à l'extérieur, tandis que ses dames d'honneur, proches du Jarl Stigvasson revenaient. L'une d'elles, Oda, la sœur du Jarl commenta d'un ton agacé :
— Que vous voulait-elle encore ?
— Un nouveau terrain à cultiver pour son ami Luderik, abrégea Lagertha. Je lui ai dit que je ne pouvais rien pour elle !
Oda sourit sur cette réponse qui sembla la satisfaire tandis que Lagertha se tenait droite et ne laissait rien transparaître. Celle-ci savait combien Oda détestait Ilyan qu'elle avait surnommée "la bâtarde" en raison de ses origines douteuses et de son nom aux consonances anglaises. Nombre de femmes la détestaient ou enviaient sa force et son courage. Tout comme Lagertha, Ilyan était une Skjaldmö, une guerrière au bouclier. Au sein du village, elles étaient davantage respectées par les hommes pour leur bravoure et leurs talents au combat.
Le temps était beau, une brise tiède soufflait du Sud, le soleil baignait les rives et faisait scintiller le sable sous le passage de l’eau. Tout était parfait, comme si les Dieux avaient préparé ce décor idyllique. Alors, qui aurait pu s’opposer à cette union ?
Les habitants de la ville fêtaient ce mariage dans la liesse et les plaisirs en tout genre. Des hommes s'enivraient auprès d'esclaves féminines avec qui ils étanchaient d'autres soifs. Les femmes dansaient et chantaient sur la place devant le skáli, la maison commune où les convives s'étaient rassemblés. L'hydromel coulait à flots, comme la bière, les tables couvertes de plats fumants et appétissants accueillaient les affamés et les gourmands. À l'écart de cette foule excitée, Ilyan buvait sa coupe d'hydromel, assise sur un billot de bois dans un coin du skáli. Le regard rivé sur Lagertha près d'Ivar, elle ne cessait de la détailler, de l'observer. Dans sa robe de mariée, parée de tous ses charmes, des pétales de fleurs dans ses cheveux dorés, Lagertha esquissait quelques sourires forcés à ceux qui la félicitaient. Elle devenait la femme du chef de tout un clan, prenait la place la plus élevée de la ville. Ilyan en avait la nausée, ou peut-être avait-elle bu trop d'hydromel ? Bientôt, Lagertha disparaîtrait avec son mari pour partager sa couche et sa première nuit de noces. Et plus elle y songeait, plus elle bouillonnait. Jamais, elle ne supporterait le nouveau couple, la nouvelle condition de celle qu'elle considérait comme sa compagne. Le pire était sûrement de devoir taire son attirance pour les femmes, son intérêt pour celle d'Ivar Stigvasson. Pourquoi les Dieux l'avaient-ils affublé d'un tel penchant s'ils l'interdisaient ? Elle préféra se lever et détourner les yeux de la table des mariés.
— Hey, où vas-tu comme ça ?
Luderik lui avait attrapé le bras pour l'arrêter avant qu'elle ne s'éloigne vers la sortie.
— Je suis fatiguée, répondit-elle, les traits tirés.
— La nuit n'est même pas tombée. Attends au moins de saluer notre Jarl et sa femme quand ils iront consommer leurs noces !
C'était justement ce qu'Ilyan voulait éviter. Ce spectacle idiot et ridicule d'une femme qui n'aimait pas son mari, mais qui s'apprêtait à coucher avec lui pour le bien de son fils... Luderik avait bu et cela se voyait parce que sa petite barbe portait entre ses poils châtains les gouttes d'hydromel de son dernier pichet. Tous les deux avaient grandi ensemble, partagé les découvertes d'enfant telles que les courses effrénées à travers champs, les plongeons dans le grand lac Mjøsa du haut d'une petite falaise, les faux combats à la hache ou encore l'exploration de leur anatomie un peu différente. Mais son petit voisin devenu bien grand et surtout costaud ne savait rien de sa faiblesse, de son penchant pour la femme du Jarl et ne connaissait pas tous ses petits secrets. Elle se défit de son emprise et s'éloigna malgré ses arguments. Quitter le skáli était tout ce qu'elle avait à faire à cet instant. La ville tout entière s'y était rassemblée pour former une énorme masse d'esprits débridés, enorgueillis par la présence des Dieux, et elle n'avait pas besoin de voir de ses yeux la femme qui aurait dû être la sienne partir au bras du Jarl en direction de sa chambre.
Du coin de l'œil, Lagertha avait vu ce bref échange jusqu'au départ d'Ilyan. Inconsciemment, son sourire bienséant venait de disparaître de ses lèvres. Elle n'osait imaginer ce qu'Ilyan ressentait en cet instant, ce qu'elle-même aurait perçu à sa place. Elle connaissait Ilyan, savait que celle-ci n'aurait jamais épousé un homme par intérêt, mais Ilyan n'avait pas d'enfant, elle n'était pas elle et ne pouvait donc comprendre la portée de son sacrifice. Après tout, les Dieux avaient poussé Ivar à la demander en mariage, donc telle devait être leur volonté.
Une main robuste se posa sur sa cuisse et l'arracha à ses pensées.
— Qu'y a-t-il ? demanda son nouvel époux un peu chancelant. Pourquoi cet air soucieux ?
Lagertha priait les Dieux pour qu'Ivar soit assez saoul pour ne pas être capable de consommer leur mariage ce soir. Mais Lagertha n'y dérogerait pas, elle le savait. Les hommes tels qu'Ivar ne faiblissaient pas après avoir ingurgité quelques litres de bière ou de vin. Elle n'aurait d'autre choix que de s'offrir à lui et de lui donner des enfants. Telles étaient aussi les raisons d'un mariage pour un Jarl : trouver une femme fertile capable de lui offrir des fils pour prolonger la lignée. Et celle des Stigvasson s'éteindrait avec le Jarl Ivar si Lagertha ne lui donnait pas d'enfant. Celle-ci força un sourire réjoui et répondit :
— Un peu de fatigue, ne t'inquiète pas tout va bien !
Ivar dévorait sa femme du regard. Sans nul doute, il avait épousé la plus belle du Nordland, et ce soir, si les Dieux lui étaient favorables, sa semence la mettrait enceinte.
— Dans ce cas, tu devrais te retirer, dit-il en ajustant sa longue barbe. Je finis ce verre et te rejoins dans un moment.
Lagertha devait-elle suivre ce bon conseil ? Elle était déjà lasse des félicitations des villageois de Gerdlingen et devait également coucher Ulrik qu'elle voyait près de Luderik. Elle regarda Ivar :
— Tu as raison, je vais coucher Ulrik et t'attends dans notre chambre.
Ivar acquiesça et lui sourit, le regard brillant d'impatience. Lagertha marcha sans attendre vers la table de Luderik et s'adressa à son fils :
— Ulrik, on rentre, il est tard !
— Maman ! maugréa ce dernier, attend un peu, Luderik me racontait comment lui et Ilyan avaient tué les loups de Vinland.
À l'expression de son fils, Lagertha comprit qu'il avait bu de l'hydromel. Elle accusa Luderik du regard :
— Luderik ! Il n'a que sept ans.
— Et il en fait douze, argumenta Luderik. Ton fils sera bientôt un homme Lagertha, laisse-le donc profiter des festivités.
Sans débattre davantage, Lagertha prit la main de son fils.
— Allé, sors de là, tu auras bien le temps de boire et d'être un homme !
— Je suis déjà un homme, commenta Ulrik, provoquant un rire de la part de Luderik.
— Ne dis pas n'importe quoi, tu n'as même pas l'âge de recevoir ton bracelet, accusa Lagertha. Dépêche-toi je ne vais pas me répéter.
Ulrik exprima son mécontentement dans un souffle de désaccord, mais n'eut d'autre choix que de suivre sa mère au milieu de la foule des villageois. Ils arrivèrent à un couloir du skáli menant directement à la demeure du Jarl Stigvasson, son nouveau père. Lagertha entra avec lui dans une petite pièce éclairée de bougies où se trouvait un lit fait de peaux de mouton et dont la couverture consistait en une épaisse fourrure de lapin. Avant ces derniers jours, Lagertha n'avait pas connu pareil confort. Elle laissa Ulrik s'allonger et se pencha sur son front pour l'embrasser.
— Dors bien, demain nous irons chasser.
— Maman ? interpela Ulrik avant que Lagertha ne s'éloigne.
— Oui ?
— Tu aimais papa n'est-ce pas ?
Lagertha fronça les sourcils sur cette question. Son ex-mari Grim était mort l'année passée lors de la grande épidémie qui avait dévasté plusieurs villages du Nordland.
— Bien sûr que je l'aimais...
Et elle ne mentait pas vraiment. Grim avait été un bon mari, un bon père, respectueux et vaillant même s'il avait toujours préféré travailler la terre que la conquérir. Mais l'amour, le vrai, celui dont elle ne parlerait jamais et à personne, elle l'avait connu dans les bras d'Ilyan
— Il me manque, dit Ulrik.
— À moi aussi, mentit Lagertha, mais ton père est maintenant au Walhalla et nous le retrouverons tôt ou tard, ne l'oublie jamais.
— Est-ce que tu l'aimes plus que papa le Jarl Stigvasson?
Lagertha glissa sa main dans les cheveux dorés de son fils et répondit d'une voix plus secrète.
— Ça, c'est impossible !
Ulrik esquissa un petit sourire sur cet aveu qui, il le savait, était blasphématoire à l'égard de son nouveau père. Mais il n'en demeurait pas moins satisfait.
— Je le savais, fit-il d'un air ravi.
— Maintenant, c'est l'heure de dormir.
Elle posa un autre baiser sur son front et se redressa.
— Bonne nuit, Ulrik, à demain.
— À demain, répondit ce dernier.
Lagertha souffla sur les bougies et quitta la pièce avant de marcher vers une autre porte donnant sur la chambre du Jarl Stigvasson. Cette chambre était aussi la sienne désormais, et ses effets personnels tels que ses quelques habits avaient été amenés par les esclaves ou les serviteurs d'Ivar. À l'intérieur, le bois crépitait sous les flammes vacillantes et apaisantes. Des bougies éclairaient le décor luxueux et les murs tapissés de toiles. Sur le sol fait de planches de bois se trouvaient des peaux d'ours ou de loups, un confort qui la changeait de la terre battue de son ancienne demeure. Dans un coin, plusieurs coffres recrachaient leur trop-plein de trésors ramenés des raids de l'été passé : bijoux, reliques religieuses, objets en or ou ornés de pierres précieuses, des richesses qui avaient fait du Jarl Stigvasson l'un des hommes les plus riches et respectés du Nordland. Même le Roi Gudbjörn se joignait à lui lors des grandes traversées et lui confiait également diverses tâches commerciales. Lagertha avait épousé ses richesses, ce pouvoir, un héritage conséquent pour son fils et ses futurs enfants, leur assurant une vie plus douce que celle qu'elle avait eue.
— Tu mens aux Dieux et tu te mens à toi-même, lança une voix derrière elle.
Lagertha fit volte-face et aperçut Ilyan sortir de la pénombre de la pièce.
— Comment es-tu entrée ?!
— Par la porte, fit Ilyan en souriant d'un air arrogant et en s'approchant d'elle.
Lagertha n'avait pas envie de plaisanter.
— Ivar sera là d'une minute à l'autre, tu ferais mieux de sortir et de ne pas te faire voir !
Ilyan n'avait que faire des recommandations de Lagertha et de son éternelle prudence. Jamais, elle n'autoriserait Ivar Stigvasson, tout Jarl qu'il était, à poser ses mains sur ses formes. Sûrement ragaillardie par les effets des pichets d'hydromel ingurgités, Ilyan s'approcha d'elle et lui écarta une mèche blonde flottant sur sa poitrine à moitié dénudée. Savoir Ivar bientôt maître de ce corps l'insupportait certainement autant que sa prétention démesurée. Un frisson la saisit quand ses doigts frôlèrent la douceur de sa peau dévoilée par son corset.
— Il ne te mérite pas, reprit Ilyan sans cesser ses approches. Il n'est bon qu'à amasser des trésors que nous volons à la force de nos bras. C'est notre sang qui marque le sol des terres que nous prenons, pas le sien.
Lagertha s'était raidie sous ses doigts, Ilyan l'avait sentie. Comme si la toucher l'affaiblissait, elle balayait l'énergie qu'elle mettait à lui résister. Sa main de femme mariée saisit son poignet afin de la stopper, mais Ilyan lui empoigna l'avant-bras pour la faire lâcher-prise. Un pas de plus, et elle respirerait le parfum de sa peau, de son haleine qui portait encore la saveur des fruits qu'elle avait mangés.
— Ilyan, je t'en prie, plaida Lagertha, le bras emprisonné dans la main de celle-ci.
Mais ces derniers mots n'avaient pas autant d'impact que les précédents. Un refus murmuré, à peine audible qui ne portait pas toute sa détermination habituelle. Lagertha n'était plus qu'une poupée de chiffon contre le corps d'Ilyan, dans ses bras tellement rassurants. Plus enivrée par la beauté divine de sa compagne que par l'hydromel, Ilyan prit ce qui lui revenait de droit et pressa ses lèvres contre celles de Lagertha. Celle-ci sembla se débattre les deux ou trois premières secondes avant de s'abandonner à la chaleur du baiser. Tel était l'effet qu'Ilyan avait sur elle. Une sorte de pouvoir de persuasion qui la rendait malléable, soumise à des désirs qu'elle s'évertuait à refouler pour leur bien à toutes les deux. Le grincement de la porte derrière elle résonna et un hoquet de surprise suivit. Ilyan s'écarta de Lagertha et tourna les yeux vers le Jarl qui venait d'entrer. Son expression interloquée expliquait ce qu'il venait de voir.
— Mais... qu'est-ce que...
Son air s'assombrit, un rictus de colère déformait son visage. Soudain il lâcha un hurlement de rage et tenta d’empoigner Ilyan. Dans un geste réflexe elle recula, Lagertha derrière elle tandis que le Jarl brandissait déjà son couteau.
— Sale putain !
Il voulut frapper Ilyan du revers de sa main, mais celle-ci esquiva son coup. Le pied de la guerrière s'écrasa dans le ventre rebondi d'Ivar qui heurta le mur derrière lui. Pris de rage, il hurla :
— Gardes !
La seconde suivante, trois costauds imbibés d'alcool déboulaient dans la pièce pour obéir à leur chef et se jeter sur Ilyan. Lagertha demeurait figée. Prise sur le fait, elle se savait en tort, coupable d'un crime aux yeux de son mari, mais aussi des Dieux. Deux êtres du même sexe n'avaient pas le droit de se rapprocher et en quelques secondes à peine, tout venait de basculer. Ilyan parvint à repousser Asulf, le bras droit et ami d'Ivar, mais Bertil et Otvard finirent par la maîtriser tandis qu'un filet de sang s'écoulait du rebord de ses lèvres. Ivar approcha, le regard froid et plein de colère :
— Comment as-tu osé souiller ma femme ?! cracha-t-il.
— Je ne faisais que l'embrasser, lança Ilyan sans détourner les yeux.
Le revers de la main d'Ivar s'écrasa dans sa mâchoire, créant un sursaut de la part de Lagertha qui ne put s'empêcher d'intervenir :
— Ivar, arrête ! Elle a bu, elle ne savait plus ce qu'elle faisait.
Ivar lança un regard à son épouse, ne pouvant croire à pareille luxure. Il arrivait que des Jarls aient plusieurs femmes et que celles-ci forniquent pour le plaisir d'un partenaire masculin, mais ce genre de dérive allait à l'encontre de leurs lois.
— Prendrais-tu sa défense ? lança-t-il.
— Elle n'y est pour rien ! Je l'ai forcée, intervint Ilyan pour sauver la vie de Lagertha.
Ivar la prit à la gorge et la serra dans sa main, fou de colère. Il n'avait aucun doute sur les mots de cette femme à la réputation douteuse.
— Je pourrais t'arracher la gorge et donner tes tripes à mes chiens, mais je ne voudrais pas gâcher cette si belle journée.
La mâchoire crispée, Ilyan gardait ses yeux verts dans ceux du Jarl. S'il espérait provoquer sa peur, la forcer à le supplier, il irait tout droit vers une déception cuisante. Ses bras bloqués par les mains des gardes, les cheveux tirés en arrière par celles d'Otvard, elle ne tenterait rien de plus, pas devant Lagertha, pas dans sa chambre.
— Amenez-la et enfermez-la ! ordonna Ivar en la relâchant.
Les trois hommes la poussèrent hors de la pièce, loin du lit conjugal et du corps de la femme du Jarl. À l'extérieur, les gens avaient arrêté de boire, stoppé leurs danses enfiévrées, cessé leurs chants de joie pour suivre des yeux Ilyan traînée par les trois hommes du Jarl. Luderik se leva, inquiet, et voulut s'approcher.
— Ilyan ! Pourquoi vous l'emmenez ? Qu'est-ce qui se passe ?
Mais la main d'Yngvar, un de ses meilleurs amis et guerriers, se posa sur son torse pour l'arrêter dans son élan.
— Laisse, lui conseilla-t-il.
Ilyan avait plus d'ennemis que d'amis dans le clan, et peu de personnes tenteraient de défendre ses actes, quels qu'ils fussent. La rumeur courait déjà dans la foule des convives, les bruits qui circulaient à son sujet s'amplifiaient et l'accusaient maintenant de viol sur Lagertha, sûrement la pire des choses qui pouvait arriver à un des leurs. Non seulement le viol était puni de mort, mais l'homosexualité qu'il impliquait dans le cas d'Ilyan rendait la sentence inévitable.
Jetée dans le cabanon qui servait de cachot, Ilyan fut rouée de coups au ventre, au visage et souillée de la salive des gardes qui crachèrent sur elle avant de l’abandonner sur un sol jonché de crottes de rats, de vieilles pailles et de boue froide et séchée. C’en était fini de la fête pour Ilyan. Le jour de ce maudit mariage s'arrêtait là, ici entre ces quatre murs faits de rondins de bois. Endolorie par les coups portés par les lâches au service du Jarl, elle se recula contre la paroi et essuya le sang qui maculait son menton. Elle ne se faisait aucune illusion quant à son sort, mais ne s'en inquiétait pas outre mesure. Lagertha lui avait offert ses lèvres, un instant de brève et intense découverte durant lequel ses doigts avaient caressé sa poitrine. Ce souvenir apaiserait ses maux, effacerait ses doutes, renforcerait sûrement son attachement à l'égard de la guerrière renommée. À l'extérieur, les célébrations reprenaient et les habitants retrouvaient la ferveur d'un jour de fête.
En cet instant, Lagertha craignait plus pour la vie d'Ilyan que la sienne. Jamais elle ne la remercierait assez d'avoir pris à sa charge ce baiser qu'Ivar avait surpris. Mais si cet acte lui avait sauvé la vie, Ivar n'épargnerait pas celle d'Ilyan. Debout dans la chambre, elle demeurait près de la porte, tentant de capter ce qu'Asulf rapportait au Jarl après avoir mis Ilyan au cachot. Mais le bruit des festivités couvrait leur discussion. L'instant suivant, Ivar revint dans la chambre, les traits plus détendus.
— Je ne laisserai personne gâcher ma nuit de noces ! dit-il.
Il laissa l'épaisse peau de loup tomber de ses épaules et s'approcha de Lagertha, le regard brillant de convoitise.
— Oublions cet incident au moins jusqu'à demain...
Lagertha ferma les yeux quand Ivar plongea son visage dans son cou. Parviendrait-elle seulement à honorer ce mariage et à se donner à lui ? Les effets de la bière ingurgitée n'opéraient plus après avoir vu Ilyan se faire frapper.
— Que vas-tu faire d'elle ? interrogea Lagertha.
Ivar se recula, les sourcils froncés.
— Elle sera exécutée demain à midi.
— Et son procès ? rappela Lagertha. C'est une femme libre, elle a droit à un procès !
— Remettrais-tu en doute mes ordres ? Ilyan n'aura pas de procès après ce qu'elle a fait, les Dieux l'ont rendue coupable de viol et d'ergi. Tu es ma femme, et la sentence est la mort. Elle aura le droit de choisir de quelle manière elle veut mourir, et réjouis-toi qu'elle ne soit pas un homme, je l'aurais moi-même émasculé !
Lagertha ne pouvait le croire, ne voulait l’accepter. Ivar reprenait ses assauts de plus belle, ses lèvres bouffies s’acharnaient sur son cou. Elle se recula pleine de dégoût et le regarda :
— Bannis-la si tu veux, mais ne l'exécute pas ! Je te l'ai dit, elle ne savait plus ce qu'elle faisait.
— Cela fait pourtant des semaines qu'Oda m'a mis en garde contre elle, répliqua Ivar d'un air incompréhensif. Pourquoi la protèges-tu après ce qu'elle t'a fait ?
Mille et une réponses venaient à l'esprit de Lagertha, mais il lui était impossible d'en formuler une.
— Nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants. Elle est une bonne guerrière et a combattu à nos côtés. Elle a fait déjà cinq raids et elle est la seule femme avec moi, à en être revenue.
— Dans ce cas, tu seras la dernière ! conclut Ivar, et puisque c'est ton amie, je te laisserai l'honneur de laver l'affront qu'elle t'a fait en la tuant de tes mains !
Lagertha ne le quitta pas des yeux. Ivar était-il en train de tester sa loyauté ou de s'assurer qu'Ilyan n'ait pas menti en prétendant l'avoir forcée ? La guerrière qu'elle était aurait voulu avoir une hache sous la main pour la planter dans le crâne de cet idiot, car à mains nues, elle ne ferait décemment pas le poids face lui. Elle détourna son regard de lui, mais sentit ses lèvres adipeuses chercher les siennes, effacer les saveurs douces et sucrées de celles d'Ilyan. Que faisait-elle ? Comment en était-elle arrivée là ? Pour Ulrik, seulement pour Ulrik se disait-elle, pour que son fils ait un avenir ? Essayait-elle de se convaincre ?
Après un rude hiver, le printemps s'installait enfin et laissait éclater ses couleurs. Les plaines offraient un cadre différent où s’étalaient des milliers de fleurs sauvages, toutes dotées de couleurs plus flamboyantes les unes que les autres. Le paysage en cette saison révélait tous ses charmes, s'arrachait à son hibernation, à la paralysie d'un froid glacial maintenu par la neige pour s'épanouir à nouveau sous la chaleur réconfortante d'un ciel bleu azur sans nuages. La brise venue de l’océan tant chéri par le peuple rafraîchissait les visages. Le début des raids approchait à grands pas.
Les mains liées dans le dos, les cheveux salis par le sang et la boue, Ilyan attendait d'en finir avec cette mascarade. La foule l'observait en silence tandis que le Jarl invoquait les Dieux comme s'il était leur messager suprême. Il accusait Ilyan de viol et de perversité à travers un acte d'homosexualité délibéré. Les juges étaient arbitraires et n’iraient nullement contre sa sentence. Qui se risquerait à défendre pareil crime ? Aucun ici n'avait assez de courage pour contredire la décision du chef, pas même Luderik. Mais Ilyan ne lui en voudrait pas. Ivar avait parlé, les Dieux aussi. Elle mourrait aujourd'hui. Lagertha se tenait près de lui, accomplissait son devoir d'épouse comme elle avait dû le faire cette nuit... L’imaginer dans les bras d’Ivar la faisait souffrir bien plus que d’être exécutée devant tous ces gens. Elle avait accepté son sort, en avait admis la légitimité et elle pouvait choisir la façon dont elle serait exécutée. Et puisque la question venait de lui être posée, elle répondit :
— Je veux être éventrée.
Quelques hoquets de surprise, des murmures se mêlèrent à l'étonnement général. Jamais une femme n'avait choisi pareil châtiment. Parce qu'il impliquait de souffrir. Elle lança un regard vers Lagertha qui, choquée, venait de poser sa main sur sa bouche. Très vite, celle-ci se reprit pour faire bonne figure, simuler son indifférence, mais Ilyan avait vu tomber un voile de terreur sur ses yeux bleus et savait la souffrance que sa compagne subissait.
— Qu'il en soit ainsi ! déclara Ivar sans tarder.
L'expression d'llyan se voila à son tour quand elle vit le Jarl tendre l'arme à son épouse afin qu’elle exécute la sentence. Pourquoi laissait-il Lagertha faire office de bourreau ? Quelle sorte de cruauté avait-il encore inventée ? Lagertha s'approcha, le pas lent et hésitant. En cet instant, pas un murmure ne s'élevait de la foule. Tous étaient figés, les yeux rivés sur la scène. Le spectacle était bien trop passionnant. L'épouse bafouée, souillée par la créature venue d'une autre terre rachèterait son honneur et celui de son époux en lui ouvrant le ventre. Mais la main de Lagertha tenant le poignard tremblait et révélait une hésitation flagrante, un signe de doute inacceptable aux yeux du clan. Si seulement, celle-ci l'avait écoutée, se disait Ilyan. Si seulement, Lagertha ne s'était pas montrée si entêtée, elles seraient déjà loin à cet instant et le mal n'aurait pas assombri ce si beau visage. Lagertha se plaça devant elle, le regard assuré, presque rassurant.
— Fais-le, lui demanda-t-elle.
Comment Lagertha y parviendrait-elle ? Elle n'avait pas dormi de la nuit. Les quelques fois où le sommeil l'avait emportée, ses yeux s'étaient rouverts dans un sursaut de terreur. Les traits tirés de son visage témoignaient de sa peur, de son désarroi, tandis que des murmures s'élevaient autour d'elles. Les habitants de Gerdlingen s’impatientaient. Ils attendaient qu'elle frappe, tout comme son mari dont elle découvrait une cruauté qu'elle n'aurait jamais soupçonnée avant ce jour. Cette nuit, il l'avait prise, elle s'était soumise, espérant qu’au lever du jour il accorderait sa grâce à Ilyan comme cadeau de mariage. Lagertha retenait ses larmes, les dents serrées, son regard bleu dans le vert de celui d'Ilyan devant elle. Elle lui avait dit qu'Ivar mourrait, qu'elle le tuerait, mais le destin en avait décidé autrement et Lagertha en arrivait à détester les Dieux de la soumettre à pareille torture.
Mis en porte à faux par sa propre femme, Ivar approcha dans son dos, ferma sa lourde main autour de celle de Lagertha et enfonça le poignard qu'elle tenait dans le ventre d'Ilyan. Si sa femme refusait de laver l'affront, il la pousserait à le faire.
— Qu'on en finisse ! lança-t-il.
Lagertha venait de se figer, sa main sur le poignard, le sang d'Ilyan coulant entre ses doigts. Elle ne pouvait croire au geste d'Ivar, au fait que la lame de ce couteau ait transpercé le corps de celle qu'elle avait toujours considérée comme son seul et véritable amour. Lagertha percevait la douleur de son geste à travers le regard d'Ilyan tandis qu'un léger filet de sang s'écoulait de ses lèvres. Cela ne pouvait être vrai. Les Dieux ne pouvaient lui arracher Ilyan de la sorte...
— NON ! cria-t-elle.
Elle voulut repousser Ivar, mais ce dernier l'immobilisa et plongea son regard bleu acier dans le sien, sa main autour de sa gorge.
— Ne me fais pas honte, femme, fit-il d'une voix menaçante, ou toi et ton fils subirez le même sort !
Lagertha aurait voulu l'égorger, lui ouvrir le ventre et en sortir les tripes pour les donner aux corbeaux. Elle méprisait cet homme et se jurait de le tuer de ses mains. Les yeux rougis de larmes qu'elle s'efforçait de contenir la rage qui s'emparait d'elle. Elle vit Ilyan chanceler, ses paupières alourdies tomber plusieurs fois sur ses yeux. Celle-ci finit par poser genoux à terre, tandis que son sang coulait et colorait le sable d'une couleur rouge sombre. Elle ôta la lame de sa plaie. Son mari avait retiré son emprise, satisfait. Ilyan offrit un dernier regard à Lagertha avant qu'elle ne s'effondre sur le sol, sans vie. Alors, l'épouse du Jarl releva la tête, ravala son chagrin en aspirant une bonne bouffée d'oxygène. Sa gorge la faisait souffrir tant elle se contenait, ses poumons se contractaient dans sa poitrine, bloquant l'arrivée d'air. Elle suffoquait, mais pour le bien de son fils, elle devait se résigner et se taire, du moins pour l'instant. De ses doigts s’écoulait la vie d'un amour qu'elle ne retrouverait jamais. Si les Dieux en avaient décidé ainsi, elle espérait au moins qu'Ilyan les eut rejoints au Walhalla, à l'abri de la cruauté d'un Jarl qui ne la méritait pas, comme elle le lui avait dit... Peut-être Lagertha la retrouverait-elle plus vite qu'elle ne le pensait.
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