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Willowra · Kadyan

Lire Willowra en ligne gratuitement Chapitre 1

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Sydney, Nouvelle Galles du Sud, 2006

Lorsqu’elle entendit la musique de son téléphone portable, Gabrielle soupira et posa à côté d’elle sur le siège vacant le Sydney Morning Herald qu’elle tentait de lire depuis le départ du ferry. Elle était en retard et savait bien qui l’appelait. Tout en fourrageant dans son petit sac à dos de ville à la recherche du maudit téléphone, Gabrielle commença à se blinder contre les remontrances qu’elle allait entendre. Un coup d’œil à l’écran pour vérifier le nom de son interlocutrice et, d’un coup de pouce hésitant, elle pressa la touche de mise en communication.

— Gab, où es-tu ?

— Je suis en retard, je sais. Je suis toujours sur le bateau. Nous quittons juste Old Cremone. Je serai à la maison dans dix minutes maximum.

— Nous devions aller au restaurant…

— Je sais.

Soupir puis silence à l’autre bout du fil. La culpabilité envahit Gabrielle.

— Tess…

Les mots manquaient à Gabrielle. Quelle excuse pourrait-elle trouver pour justifier un nouveau retard ? Aucune, murmura sa conscience. Tess savait parfaitement qu’elle ne prenait plus de consultation après 17 heures sauf cas d’urgence et, des urgences, Gabrielle n’en avait pas tous les jours. Si elle voulait rester honnête avec elle-même, elle devait admettre qu’il lui fallait faire face à la situation une bonne fois pour toute. Mais comment ?

— Tess, il faut… qu’on parle, reprit Gabrielle d’une voix un peu plus ferme, mais encore hésitante.

— Je n’aurais jamais cru que de simples paroles puissent à la fois soulager et angoisser autant, murmura Tess, des larmes dans la voix. Je t’attends, dépêche-toi.

La tonalité signala à Gabrielle que Tess avait raccroché, mais, comme anesthésiée, elle conserva le téléphone collé contre son oreille. C’était elle qui venait de proposer à Tess une discussion ? Une discussion où elle aurait à expliquer pourquoi depuis deux mois elle rentrait de plus en plus tard ? Pourquoi elle traînait les pieds pour toute activité avec Tess en dehors de son travail ? Gabrielle, le regard fixé sur l’étendue d’eau, respira à pleins poumons pour tenter de calmer les battements affolés de son cœur. Elle regrettait déjà d’avoir quitté Circular Quay et la sécurité de son cabinet tout proche. Le bruit de la tonalité pénétra enfin son cerveau. Par réflexe, elle coupa la ligne avant de ranger le téléphone dans son sac. Dix minutes. Dans dix minutes maximum, elle devrait affronter Tess. Déjà, elle percevait le ralentissement des puissants moteurs du bateau. Bientôt, toute la coque vibrerait lorsque le pilote ferait machine arrière pour ralentir. Ensuite, il y aurait le choc contre le ponton et la ruée vers la sortie. Quoique, à cette heure-ci, parler de ruée était un peu fort. Tess pleurait au téléphone. Le cœur de Gabrielle se serra. Elle ne voulait pas faire pleurer Tess. Tess était la femme de sa vie. Leur rencontre à la soirée de la faculté de médecine lors de leur quatrième année avait chamboulé la vie de Gabrielle. Elle qui voletait d’une femme à l’autre sans jamais se fixer était tombée pieds et poings liés en l’espace d’une simple soirée. Huit ans déjà. Tout en quittant le bateau, Gabrielle se souvint de cette soirée. Son regard avait immédiatement été attiré par cette grande rouquine à la démarche svelte. Jamais auparavant elle ne l’avait vue sur le campus, Gabrielle aurait pu le jurer. Sans hésiter un instant, comme attirée par un aimant, elle était allée vers cette femme esseulée qui restait dans son coin. Les yeux verts et le sourire avaient achevé de faire fondre son cœur, mais Tess avait résisté. Elle sourit toute seule en quittant la jetée pour prendre la petite route qui menait à leur maison. Six mois. Tess avait résisté six longs mois avant d’accepter la sincérité des sentiments de Gabrielle. Un an après leur rencontre, elles emménageaient ensemble et depuis tout avait été parfait… sauf depuis deux mois. « Qu’est-ce qui ne va pas avec moi ? » se maudit Gabrielle. « J’ai une femme superbe, un travail intéressant, une belle maison et des amis. Que demander de plus ? Ne pas faire pleurer la femme que j’aime parce que je ne suis pas capable d’assumer une décision commune… »

20h 58. Devant la porte de leur maison, achetée depuis un an, Gabrielle hésitait. Les grands arbres et les buissons plantés tout autour en faisait un havre de paix, mais, depuis deux mois, c’était devenu un lieu de tourments qui reflétait ses peurs. Comment expliquer à Tess ? Le regard de Tess au travers de la porte vitrée força Gabrielle à franchir les quelques mètres restant et à ouvrir la porte. Les deux femmes se firent face. Les yeux rougis de Tess furent un nouveau coup de poignard dans le cœur de Gabrielle. Sans la quitter du regard, elle leva la main pour caresser la joue couverte de tâches de rousseur, mais Tess, comme frappée, recula le visage. Gabrielle baissa la tête puis ferma les yeux pour absorber la douleur du rejet. Elle n’avait que ce qu’elle méritait, mais cela faisait mal.

— J’ai annulé le restaurant, dit Tess d’une voix froide en s’éloignant vers la terrasse en bois sans un autre regard en arrière.

Mue par l’habitude, Gabrielle rangea sa sacoche et son sac dans le placard de la minuscule entrée. Un instant, elle appuya son front contre la porte en bois exotique. Elle aurait voulu se taper la tête contre les murs pour chasser ses peurs, pour forcer les mots d’explication à franchir ses lèvres. Elle, toujours si contrôlée, maudit son incapacité à formuler ses faiblesses. Il fallait qu’elle fît un effort, pour Tess, pour leur couple. Sa décision prise, Gabrielle inspira un bon coup avant de rejoindre Tess déjà installée sur un des fauteuils en rotin.

Malgré les arbres, la vue sur une petite partie de la baie de Sydney la prit encore une fois à la gorge. C’était cette vue qui, malgré le prix, avait forcé leur choix pour cette maison sans trop de prétention sur Mosman Bay. Les kookaburras qui logeaient dans les eucalyptus étaient un plus qu’elles n’avaient pas entendu en visitant et dont elles se seraient bien passées lorsqu’elles voulaient faire la grasse matinée, mais Tess aimait tellement leur ricanement moqueur que Gabrielle les supportait stoïquement. Elle se servit un grand verre de jus de tamarin à la carafe posée sur la table basse avant de s’asseoir sur le fauteuil à côté de Tess.

— Tu vas me quitter, c’est ça ?

Aux paroles de Tess, Gabrielle ouvrit de grands yeux. Les larmes qui coulaient sur le visage de la femme qu’elle aimait bloquèrent les mots au fond de sa gorge. Panique. Où Tess avait-elle pris cette idée ? Elle tenta de secouer la tête pour refuser ces paroles.

— Comment s’appelle-t-elle ? Non, ne dis rien. Comment peux-tu me faire ça ? Maintenant ?

Comme pour le protéger, Tess posa la main sur son ventre. Incapable de proférer un son malgré les hurlements de son esprit, Gabrielle s’empara de la main de Tess, mais celle-ci se dégagea brusquement.

— C’est notre bébé. On l’a voulu toutes les deux et, maintenant, tu veux me quitter !

Désespoir dans la voix de Tess. Les larmes montèrent dans les yeux de Gabrielle. Elle secoua la tête, essaya une nouvelle fois de s’emparer sans succès de la main de Tess. Comment Tess pouvait-elle penser qu’il y avait quelqu’un d’autre ? Il n’y aurait jamais quelqu’un d’autre. Gabrielle s’agenouilla devant Tess, lui prit la main qu’elle tint serrée pour l’empêcher de partir. Cette main l’ancrait, lui donnait de la force. Ses yeux sombres plongèrent dans les yeux verts. Elle força les mots à quitter sa gorge nouée :

— Tess, arrête. Écoute-moi.

Le sérieux dans le ton et sur le visage de Gabrielle figea tout mouvement dans le corps de Tess. Elle eut même l’impression de ne plus respirer. Elle attendait l’inéluctable, voulut se blinder contre l’écroulement de son monde. Les larmes inhabituelles dans les yeux de sa partenaire étaient un indice supplémentaire. Depuis deux mois que Gab rentrait de plus en plus tard en fournissant des excuses plus vaseuses les unes que les autres, elle avait vite compris : Gab allait l’abandonner.

— Tess… il n’y a personne d’autre que toi. Depuis huit ans, il n’y a eu personne. Ne comprends-tu pas que je t’aime, que je t’aimerai jusqu’à la fin de ma vie ? Je te le jure sur ce que j’ai de plus cher.

L’étonnement s’inscrivit sur le visage de Tess. Elle ne comprenait pas. Que venait de dire Gab ? Qu’il n’y avait personne d’autre ? Tess ferma les yeux. Le soulagement l’envahit. Personne d’autre… Gab n’allait pas la quitter ? Serait-il possible qu’il ne s’agît que d’un cauchemar ? Les larmes coulèrent sur ses joues, vite essuyées par la main de Gab qui frôlait son visage. Les mains de Tess glissèrent sur les épaules de Gab, l’enlacèrent, l’attirèrent contre elle. Gabrielle posa sa tête sur le ventre de Tess. Toutes les deux, blotties l’une contre l’autre, laissèrent couler leurs larmes.

— Alors pourquoi rentres-tu de plus en plus tard alors que je sais que tu n’as pas plus de patients que d’habitude ? Pourquoi ne me fais-tu plus l’amour ? Ne me parles-tu plus ? Ne plaisantes-tu plus ?

— Je suis désolée. Je…

Les mots se bloquèrent dans la gorge de Gabrielle, les larmes redoublèrent. Jamais elle n’aurait imaginé que Tess pût penser qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre. Elle s’en voulait d’avoir fait souffrir l’amour de sa vie. Deux mois qu’elle muselait ses peurs et ses doutes ; les deux mois les plus longs de sa vie depuis que les examens lui avaient confirmé que l’insémination artificielle avait réussi.

— Chhh, tiens-moi serrée, Gab. J’ai besoin de te sentir contre moi.

Lentement, les minutes s’écoulaient. Les bruits de la nuit qui montaient autour d’elles, interrompus de temps en temps par le bruit d’une voiture ou d’un bateau empressé de regagner son amarrage. N’y tenant plus, Tess recula légèrement. Elle voulait voir les yeux de Gab pour se rassurer complètement ; les yeux de Gab ne mentaient jamais. Doucement, du bout des doigts, elle força le visage enfoui contre son ventre à se tourner vers elle pour plonger dans les grands yeux sombres. Sous la lumière douce de la lampe à l’angle de la terrasse, elle avait peine à distinguer l’intensité du regard de Gab. L’émotion la submergea tandis que, du bout des doigts, elle caressait le beau visage ovale de Gab ; les pommettes saillantes, le nez fin, les lèvres pleines… Les larmes perlèrent à nouveau dans ses yeux.

— Tu es si belle et j’ai cru t’avoir perdue.

— Ne pleure pas, Tess, je t’en supplie. Je suis désolée.

Les lèvres de Tess frôlèrent doucement celles de Gab qui ferma les yeux. Sous l’insistance de ses petits baisers, Gabrielle commença à répondre, d’abord gentiment, puis avec de plus en plus de passion. Deux mois qu’elle n’avait pas touché Tess, la douceur de sa peau, la saveur de ses lèvres. La main de Gab souleva le tee-shirt de Tess, caressa la poitrine maintenant beaucoup plus pleine. Tess gémit sous l’assaut conjugué de la bouche et des mains de Gab. Elle voulut protester lorsque les lèvres douces quittèrent les siennes, mais se contenta d’un soupir en sentant ces merveilleuses lèvres sur son sein droit tandis que la main de Gab jouait avec le gauche. Oubliant qu’elles étaient sur la terrasse et que quelqu’un pourrait les voir malgré l’obscurité et la végétation, Tess, la respiration courte, ferma les yeux et posa la tête en arrière sur le dossier du fauteuil.

La main libre de Gabrielle explora un instant la peau douce avant de glisser vers le bouton du short de Tess qu’elle défit d’une main experte. Sa bouche quitta le sein érigé pour aller jouer avec l’autre. Les gémissements poussés par Tess augmentaient son désir, la poussaient à accélérer les choses, mais Gab résista, elle voulait prendre son temps, seule Tess comptait. Que ce corps souple et doux lui avait manqué ! La fermeture éclair descendue, les mains de Gab saisirent le short pour le pousser vers le bas. Tess souleva les hanches pour l’aider, son bassin entra en contact avec le torse de Gab. Gémissement de plaisir. Gabrielle souleva la tête pour plonger directement dans le regard vert, voilé de désir, de Tess. Leurs bouches se rencontrèrent, leurs langues se battirent en duel jusqu’à ce que Gab décidât de succomber au feu qui coulait dans ses veines. Elle détacha ses lèvres de celles de Tess puis, déposant de petits baisers sur son chemin, continua lentement son voyage vers le bas. Ses mains se glissèrent sous les fesses de Tess pour l’attirer vers le bord du fauteuil, obligeant Tess à écarter un peu plus les jambes. Incapable de résister plus longtemps, la bouche de Gabrielle plongea immédiatement vers la douceur offerte. Un râle de plaisir s’échappa de la gorge de Tess, sa jouissance proche… Bientôt…

Tess observa la forme endormie à ses côtés. La première fois qu’elle l’avait rencontrée, elle avait su que cette femme posséderait son cœur, sa vie, si elle le désirait. Qu’elle était belle cette jeune femme qui s’était approchée d’elle ce soir-là ! Regard intense des yeux sombres en amande, mâchoire volontaire et sourire à vendre père et mère. Elle n’avait pas su résister à la tentation de plonger ses mains dans la chevelure ondulée, noire et épaisse, malgré la réputation de dragueuse impénitente qui la précédait. Qu’elle était toujours belle cette femme qui était la lumière de sa vie et ce qu’elle avait pu avoir peur de la perdre ces derniers mois ! Une vague de doute déferla sur Tess. L’alerte était-elle réellement passée ? Tess grimaça. Gabrielle s’était excusée, mais n’avait pas fourni de raison à son comportement. Maintenant qu’elle savait que Gab ne la trompait pas, Tess soupçonnait la cause du malaise de Gab, mais, pour résoudre ce problème, il n’y aurait que la communication. Tess stoppa un rire de gorge sans joie. Communication ? Avec Gab ? Autant lui arracher une dent, cela serait moins douloureux !

La main de Tess frôla les cheveux épais de Gabrielle alors qu’elle déposa un baiser léger sur son omoplate. Un sourire aux lèvres, elle contemplait le corps parfait qui s’étirait devant elle. Oui, elles devraient parler, pas demain ni ce soir, ce matin. A l’aveuglette, la main de Gab chercha la douce chaleur de sa partenaire. Dès qu’elle la trouva, Gabrielle se blottit contre le corps de Tess.

— Que fais-tu déjà réveillée ? murmura Gabrielle, le visage enfoui contre le cou de Tess.

Tess sourit. Elles s’étaient endormies très tard, ou très tôt ce matin, mais elle n’aurait refusé cette nuit d’amour pour rien au monde. Avec le bébé, sa libido semblait s’être amplifiée et se satisfaire seule était vraiment beaucoup moins gratifiant.

— Je voulais te regarder dormir, mais au bout d’un moment, je n’ai pas pu résister à l’envie de te toucher… j’ai eu tellement peur ces dernières semaines, Gab. Je pensais que tu voyais quelqu’un d’autre…

Gabrielle, parfaitement réveillée maintenant, serra Tess dans ses bras.

— Je suis désolée…

La pression autour de la taille de Tess augmenta sensiblement, mais Gab n’ajouta rien, ne bougea pas d’un centimètre.

— J’ai trop besoin de toi, Gab. Mes émotions sont en vrac et mes hormones explosent tous les records. Je ne pourrais pas gérer une autre situation comme celle des derniers mois. Cela me détruit, termina Tess d’une voix douce.

Gabrielle déglutit difficilement. Comment expliquer ses actions des deux derniers mois ? Son attitude lamentable ?

— Tu sais bien que parler de ce que je ressens n’est pas mon fort. Mon éducation…

— Je sais, mais j’ai besoin que tu fasses un effort… s’il te plaît.

Gabrielle relâcha Tess, s’éloigna un peu pour s’asseoir sur le bord du lit. Le dos tourné à sa compagne, le regard dans le vide, elle força les mots à franchir ses lèvres.

— J’ai peur, Tess. Que dis-je, je suis terrorisée. J’y pense jour et nuit. Le bébé… j’ai peur de ne pas être à la hauteur, peur d’avoir fait une bêtise en…

Tess aurait voulu prendre Gab dans ses bras, mais se contenta de poser sa main à plat sur son dos.

— Pourquoi n’avoir rien dit ? Tu sais bien qu’un enfant, c’est un changement énorme dans nos vies. Tu vois tous les jours des couples avec ce type de problème.

— Je ne voulais pas te paraître… faible.

N’y résistant plus, Tess enlaça Gabrielle.

— Jamais je ne te considérerai comme quelqu’un de faible, Gab. Tu crois que je ne vois pas ton empathie, tes émotions à fleur de peau que tu tentes de cacher. Les autres sont peut-être aveugles, mais pas moi. Tu feras une mère fantastique, tu verras. Tu es bien placée pour savoir que beaucoup de papas passent par cette période de doute, mais lorsque l’enfant est là, tout rentre dans l’ordre.

— Je ne serai jamais un papa, Tess, tu le sais bien. Il me manque un bout de chair, tenta de plaisanter Gabrielle pour contrôler ses émotions.

— Ça dépend quand, murmura Tess, un sourire dans la voix maintenant qu’elle était rassurée, mais effectivement ce n’est pas de la vraie chair…

— Tess !

Un sourire moqueur se dessina sur le visage de Tess. Des deux mains, elle attira le visage de Gab vers elle, embrassa doucement les lèvres avant de presser sa tête contre sa poitrine.

Tess se maudit de ne pas avoir compris que Gabrielle pourrait éprouver des peurs devant la responsabilité d’élever un enfant. Elle, si forte, si courageuse, toujours prête à dénoncer l’homophobie ou le racisme dans toutes les couches de la société australienne. Tess n’aurait jamais imaginé que leur décision d’avoir un enfant ensemble pourrait ébranler leur couple. Maintenant qu’elle y réfléchissait, elle se dit que, si elle avait observé les signes avant-coureurs, elle aurait pu se douter du malaise de Gabrielle. Aveuglée par son bonheur d’être enceinte, elle n’avait rien vu.

— Je ne m’en remets pas, murmura Gabrielle. Le bébé est un tel choc. Je sais que nous en avions parlé avant, que j’étais d’accord pour tout, que c’est même moi qui ai fait l’insémination, mais savoir que dans six mois il sera là, je me sens perdue, écrasée par les responsabilités. Et si nous n’étions pas à la hauteur ?

Tess se recula pour mieux observer le visage de Gabrielle. Les yeux sombres qui plongeaient dans les siens reflétaient l’incertitude.

— Nous serons à la hauteur, j’en suis certaine. Et tu sais pourquoi je le sais ?

Gabrielle secoua la tête.

— Parce que tu te poses toutes ces questions. J’ai confiance, Gab. Si tu m’aimes, notre enfant sera heureux. Promets-moi juste une chose : la prochaine fois que tu as des doutes, tu m’en parleras immédiatement.

Sans détacher son regard de Tess, Gabrielle soupira.

— J’ai du mal à communiquer. Personne n’a jamais parlé dans ma famille. Les émotions sont personnelles et doivent le rester.

— Tout ça, c’est de la merde, Gab ! Tu le sais aussi bien que moi. À cause de ce silence, à côté de combien de bons moments es-tu passée ? Pourquoi ne vois-tu plus ton frère, ni tes parents ? Je ne parle pas des deux coups de fils annuels parce que tu te sens des obligations, Gab, mais de vrais séjours pour le plaisir de partager quelque chose en famille. Tu déjeunes chez ma mère une fois par mois, tu connais ma sœur et nous avons même rendu visite à mon père pendant nos vacances en Écosse bien que je ne supporte pas sa nouvelle femme. En huit ans, je n’ai jamais rencontré personne de ta famille. C’est comme si tu avais honte de moi, de toi, de ce que tu es, alors que tu devrais être fière de ta réussite, aussi bien professionnelle que privée.

Gabrielle se dégagea de l’étreinte de Tess, roula sur le dos. Son regard fixa le plafond blanc. Combien de fois avaient-elles eu cette conversation ? Gabrielle soupira.

— Tu sais pourquoi, Tess. Ce sont des homophobes finis.

— Pourquoi ? Parce qu’un jour tu as entendu ton frère et ses copains plaisanter sur le sujet ? Qui n’a pas entendu des blagues de ce genre ?

— Mon père les a entendues lui aussi et il n’a pas réagi ; il s’est contenté de sourire. Ma mère, comme d’habitude, n’a rien dit. À partir de ce moment, je n’ai pensé qu’à une seule chose : quitter Willowra. Pourtant, dieu sait si j’aimais cet endroit. La seule que je regrette vraiment, c’est grand-mère Victoria et son franc-parler. Comment mon père, élevé par elle, a-t-il pu tourner comme ça ? Ils sont à l’opposé l’un de l’autre. Et puis, personne ne parle de Simone, ma tante, que je n’ai jamais rencontrée. Crois-tu qu’elle est lesbienne et qu’ils l’aient chassée de la famille ? Cela expliquerait tout.

Le regard de Gabrielle se fit rêveur. Grand-mère Victoria… comme elle avait pu en passer du temps à écouter ses histoires d’élevage de moutons. C’était encore le bon temps à Willowra à cette époque.

— Ne m’as-tu pas dit que Victoria n’était pas réellement ta grand-mère ? Si elle vivait avec une autre femme, qui sait, elle est peut-être lesbienne et ton père le sait.

Gabrielle ouvrit de grands yeux. Elle regarda Tess comme si des cornes venaient tout à coup de lui pousser sur le crâne.

— Tu rigoles. Elles étaient amies durant la guerre. Je suppose qu’elles ont dû servir ensemble dans les AWAS et qu’à la mort de mon grand-père juste après guerre, elle lui a proposé un toit à elle et à ses enfants.

— Les quoi ?

— Les AWAS ! On voit bien que tu n’es qu’une Angliche qui ne connaît rien à l’histoire de l’Australie. C’est le corps d’armée des femmes australiennes. Elles servaient en Australie pour remplacer les soldats qui partaient se battre contre les Japonais.

— Moi, je crois plutôt qu’elles avaient une liaison torride et qu’elles se sont débarrassées du mari gênant.

Toujours sur le dos, Gabrielle éclata de rire. Imaginer grand-mère Victoria et grand-mère Ginger se débarrasser du mari gênant était une image amusante, mais surréaliste. Elle secoua la tête.

— Si tu avais vu les photos qui sont dans la chambre de Victoria, tu ne dirais pas ça. Un, parce que Ginger ne devait pas faire plus d’un mètre cinquante et quarante kilos, et deux, parce que, à mon avis, Victoria était amoureuse d’un soldat mort pendant la guerre et qu’elle n’a jamais pu l’oublier.

— Comment tu sais ça ? Elle te l’a dit ?

— Non, mais elle a deux photos accrochées au mur de sa chambre, l’une, d’un groupe de soldats armés jusqu’aux dents dans la jungle, et l’autre, le portrait d’un superbe jeune homme en uniforme. Son amoureux certainement.

Le regard de Gabrielle se fit rêveur. Les photos dans la chambre de Victoria retraçaient l’histoire d’une vie. À bien réfléchir, elle connaissait l’histoire de Willowra, mais peu l’histoire de sa famille.

— Et si nous allions y passer des vacances, proposa Tess. Tu pourrais poser des questions sur tes deux grands-mères et tu pourrais aussi me présenter.

Gabrielle se redressa vivement sans prêter attention au drap qui avait glissé et dévoilait son corps nu au regard de Tess.

— Ça va pas ! Tu veux aller dans ce pays de bigots arriérés pour qu’on se fasse lyncher ?

Sans tenir compte de l’éclat de Gabrielle, les doigts de Tess massaient lentement l’avant-bras pour continuer vers l’épaule. Gabrielle s’empara des doigts explorateurs.

— Je croyais que tu voulais parler, murmura-t-elle d’une voix rauque.

— Je croyais que tu ne voulais pas, répliqua Tess, un sourire coquin sur le visage avant de pincer doucement la pointe du sein de Gab.

— Hé !

Sans hésiter, les mains en avant, Gabrielle se jeta sur Tess qui, comprenant que la vengeance de Gab serait terrible, tenta d’échapper aux chatouilles.

— Non, Gab, pense au bébé. Les chatouilles ne sont pas bonnes pour le bébé.

Tout en riant aux éclats, Tess bloqua les mains de Gab. Le drap entortillé autour de son corps l’empêchait d’effectuer un repli stratégique hors du lit. Dans ce cas-là, la meilleure défense était l’attaque. Prenant donc avantage de son poids supérieur, Tess repoussa Gab de toutes ses forces. Elle se retrouva sur le dos, Tess à cheval sur son torse.

— Et maintenant qui va être bien sage ? questionna Tess, ses deux mains pressant fermement sur les poignets de Gab qui se tortillait pour se dégager.

Alors que Gabrielle reprenait son souffle pour contre-attaquer, son téléphone portable, posé quelque part dans le salon, sonna. Maudit téléphone ! À regret, Tess relâcha les bras de Gab qui sauta du lit.

— Tu es d’astreinte ?

— Non.

— Laisse sonner.

La voix rauque de Tess stoppa Gabrielle et la persuada qu’elle avait mieux à faire que de répondre au téléphone.

— Tu es très belle comme ça. Je devrais prendre une photo.

Gabrielle suivit le regard de Tess pour constater qu’elle était nue, debout au milieu de la chambre, les mains sur les hanches. L’absence de dignité et le regard moqueur de Tess lui firent prendre conscience de l’incongruité de la situation. Un petit sourire étira ses lèvres. Juste au moment où elle allait sauter dans le lit et sur Tess, celle-ci, l’air très digne, se leva.

— Où vas-tu ? questionna Gabrielle, déçue.

— Petit-déjeuner. Je meurs de faim et suis incapable de faire le moindre raisonnement.

— Faim ? Déjà ? Tu n’es qu’un ventre à pattes. Nous avons mangé tard hier soir, tu devrais pouvoir tenir. Je me disais qu’un brunch au Rock juste avant de retrouver les filles serait sympa, mais il est encore un peu tôt. De plus, qui te demande de raisonner ? Si je me souviens bien, nous avions fini de parler…

— Gabrielle Abbott ! Un sandwich composé de deux toasts et d’un morceau de fromage à 23 heures ne constitue pas un repas ! Dois-je te rappeler que je mange pour deux ? Et tous les deux, à cet instant même, nous mourrons de faim et c’est à toi, ce week-end, de préparer le petit-déjeuner. Alors tu vas sortir tes superbes fesses de cette chambre et te mettre aux fourneaux pour nous préparer quelque chose de délicieux pendant que je prends ma douche.

Gabrielle contempla Tess qui, bras croisés sur la poitrine, attendait une réponse.

— Comment pourrais-je refuser une demande effectuée dans cette magnifique tenue d’Eve ? Peut-être que si tu la conservais un moment, la cuisinière serait inspirée.

— Oh, toi ! jeta Tess en se détournant vers la salle de bain. Tu n’es qu’une perverse.

— Tu ne disais pas ça la nuit dernière, cria Gabrielle à la porte qui se refermait.

***

Douchées et rassasiées, les deux femmes finissaient de siroter leur thé sur leur terrasse. La journée s’annonçait belle et Gabrielle, sa tasse à la main, regardait les voiliers quitter leur ancrage.

— As-tu réfléchi ? demanda Tess.

Coup d’œil étonné de Gabrielle. Aurait-elle raté quelque chose à la conversation ?

— A quoi ?

— A nos prochaines vacances à Willowra.

Surprise, Gabrielle manqua de renverser sa tasse.

— Je croyais qu’on avait décidé de ne pas y aller.

— Tu as décidé que nous n’irions pas. J’aimerais que notre décision soit commune, Gab.

Mal à l’aise, Gabrielle évita le doux regard vert qui se posait sur elle. Sa tendance à décider à la place Tess avait déclenché plus d’une dispute au cours des années précédentes, surtout au début. Gabrielle sourit pour elle-même.

— Quoi ?

— Rien… je me disais que cela faisait longtemps qu’on ne s’était pas disputées à ce sujet.

— Je n’avais pas remarqué que nous nous disputions.

— Tu sais bien ce que je veux dire.

— Oui, concéda Tess dans un sourire. Sur ce point, tu t’es bien améliorée. Il a fallu du temps, mais maintenant je te surprends plus souvent à dire « nous » que « je ». En ce qui concerne Willowra…

— Tess…

La détermination que Gabrielle lut dans les yeux verts la fit soupirer intérieurement. Tess ne lâcherait pas le sujet aussi facilement.

— Tes parents ont le droit de connaître leur futur petit-enfant, tu ne crois pas ?

Gabrielle se mordilla la lèvre inférieure avant de répliquer à voix basse :

— Ils risquent de ne pas le voir comme ça.

Froncement de sourcils sur le visage de Tess. Gabrielle expliqua :

— Même si c’est notre bébé à toutes les deux, il n’est pas de leur sang. Je ne suis pas certaine qu’ils arrivent un jour à le considérer comme leur petit-fils ou petite-fille.

— Je croyais que tu m’avais dit que Victoria n’était pas ta vraie grand-mère ?

— Et ?

— Ton frère et toi l’appelez bien mamy si je ne me trompe pas.

— Ce n’est pas pareil.

— En quoi est-ce différent ?

Alors qu’elle ouvrait la bouche pour expliquer, les mots moururent sur les lèvres de Gabrielle. Elle se souvenait parfaitement des conversations, des interactions, entre son père et grand-mère Victoria, avec sa mère aussi. Enfant, elle croyait vraiment que Victoria était sa grand-mère jusqu’à ce qu’un jour son père parlât de sa mère. Grosse surprise pour elle et Jérémy d’apprendre que Victoria n’était que la meilleure amie de leur véritable grand-mère, Ginger, décédée peu après la naissance de Jérémy en 72. Gabrielle réalisait maintenant, qu’au fond d’elle, cette découverte n’avait rien changé : Victoria était sa grand-mère.

— J’ai grandi en pensant que Victoria était ma grand-mère, mais je ne suis pas certaine que mes parents dépasseraient le stade d’avoir une fille lesbienne qui a conçu un enfant de façon non naturelle avec une autre femme.

— Tu penses que, parce que vous n’êtes pas de son sang, Victoria n’aime pas ton père comme son propre fils ? Ou toi et ton frère comme ses petits-enfants ? insista Tess.

— Elle nous aime, c’est certain… du moins, je crois.

Le doute s’insinua dans l’esprit de Gabrielle. Elle ne remarqua pas le petit sourire de victoire sur les lèvres de Tess.

— J’aimerais bien aller à Willowra.

— Je ne crois pas que cela te plaise, il y fait très chaud, avec de la poussière partout, très peu d’arbres…

« Et tu es morte de peur » pensa Tess en écoutant distraitement tous les arguments négatifs énumérés par sa compagne.

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