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Sous le ciel étoilé · Gerri Hill, Julie Lezzie
La voix de Trish partit dans les aigus, tandis qu’elle répétait, incrédule :
— Déménager ? Tu vas quitter la ville ?
Lexie observa une voiture de sport rouge vif filer à toute allure, puis détourna les yeux du parking partiellement masqué par les branches des arbres. Elle se tourna vers sa meilleure amie qui la fixait, abasourdie.
— C’est un test, Trish. Pour voir.
C’étaient les mots de son frère lorsqu’il l’avait mise en garde. Considère ça comme un test – une expérience –, petite sœur. Oui, ce n’était peut-être qu’une simple expérience. Si elle se décidait. Étonnamment, elle n’était plus si sûre d’en avoir envie. Mais ça, elle ne l’avouerait pas à Trish. Pas encore.
— Tu ne peux pas sérieusement envisager de quitter Austin ! Ta vie est ici, là où sont tous tes amis !
Lexie balaya les lieux – son chez-elle depuis maintenant trois ans – d’un geste de la main, révélant :
— Je ne peux plus me permettre le loyer de cet appartement. Je n’ai même plus les moyens de vivre à Austin !
— Tu peux venir habiter chez moi, proposa aussitôt son amie.
Lexie secoua la tête.
— Je t’adore, mais ça ne fonctionnerait jamais.
Elle leva la main pour empêcher Trish de protester, et poursuivit :
— Je n’ai plus de travail depuis huit mois et je n’ai pas l’ombre d’une piste. On dirait qu’à chaque fois que je postule, il y a une centaine de personnes qui se battent pour la place. J’ai trente ans. Pourquoi me prendre moi, quand ils peuvent embaucher quelqu’un de fraîchement diplômé pour beaucoup moins cher ?
— Premièrement, je n’arrive toujours pas à intégrer que tu as trente ans ! Et deuxièmement, je ne comprends pas comment ils ont pu te virer. C’est tellement injuste !
— Toi aussi, tu auras trente ans en février, ma grande ! Ça approche, alors tu devrais commencer à te faire à l’idée !
Son sourire s’effaça, avant qu’elle n’ajoute :
— Et oui, on a tous trouvé ça injuste. Dans une fusion-acquisition comme celle-là, personne n’est à l’abri, regretta-t-elle en haussant les épaules. Ceux qui gagnent le plus sont souvent les premiers à sauter, surtout si le poste est jugé redondant. Le mien l’était.
— Mais ils ont dit qu’ils allaient réembaucher certains d’entre vous, non ?
— Je n’en ferai pas partie, j’ai accepté l’indemnité de départ.
Lexie replaça une mèche de cheveux derrière son oreille avec un soupir.
— Le fait est que je ne peux plus me permettre de payer un loyer pareil, Trish. Mes économies fondent comme neige au soleil.
— Alors, tu déménages à sept heures d’ici ? Mais Lexie, qu’est-ce que tu connais à la gestion d’un motel ?
— C’est un lodge, en pleine nature.
Trish fit un geste vague de la main.
— Peu importe. Ça ne change rien à mon argument.
— Je n’y connais rien, admit-elle. Mais je suis sûre que j’apprendrai.
— Ce lodge, c’était le rêve de tes parents, pas le tien ! Ils vivent au milieu de nulle part. Bon sang, Lexie, tu n’y as même jamais mis les pieds ! Et maintenant tu voudrais t’y installer ?
— Je n’y suis pas allée parce que…
Parce que quoi ? C’est vrai que c’était paumé, à au moins sept heures de route de là. Mais ce n’était pas ça qui l’avait empêchée de s’y rendre. Elle n’en avait simplement jamais eu envie. Parce qu’il n’y avait rien à y faire. Trish avait raison. C’était au milieu de nulle part, et c’était leur rêve, pas le sien.
Elle avait marché dans les pas de ses parents en ce qui concernait sa carrière ; l’industrie technologique était en plein essor à Austin, et, à la sortie de l’université, elle avait facilement trouvé un emploi. Cela avait été son premier et son unique poste. Lexie avait gravi les échelons rapidement, et disposé d’un salaire confortable. Avant de se faire licencier, elle était chef de projet depuis deux ans, avec trois équipes sous sa direction. Le rythme était soutenu et le travail souvent stressant, mais elle s’y plaisait.
Puis, ses parents avaient accepté d’anticiper leur retraite à l’occasion d’un plan de départ volontaire de leur entreprise. Les indemnités étaient trop conséquentes pour être refusées, alors ils avaient saisi l’occasion. Ils avaient pris l’argent et acheté un vieux lodge rustique doté d’un restaurant dans les montagnes Davis, juste à côté du Parc d’État. Ils ne tarissaient pas d’éloges sur le lieu et Lexie devait admettre que les photos donnaient envie – l’endroit semblait magnifique.
Mais pour autant, elle ne s’y était jamais rendue. Elle n’avait pas saisi la perche lorsque ses parents lui avaient proposé de faire partie de l’aventure. Elle n’y avait même pas songé, parce qu’à l’époque, il y a de cela sept ans, elle adorait son travail. Son frère, lui, les avait suivis pour gérer le restaurant, et semblait y être heureux. Mais Lexie n’avait aucune envie de quitter la ville pour rejoindre l’affaire familiale. Comme Trish l’avait dit : sa vie était à Austin. Mais parfois, les choses changent…
— Je n’y suis pas allée parce que je n’ai pas eu le temps, répliqua-t-elle sans grande conviction. Ce n’est pas comme si je ne les voyais jamais : Mark me rend visite chaque été en août, quand la chaleur ralentit l’activité là-bas. Et comme tu le sais, mes parents viennent passer un mois tous les ans après les fêtes, durant la période creuse.
Trish secoua la tête.
— Non, ce n’est pas ça. Tu n’y es pas allée parce que tu es une fille de la ville, et que tu aimes la vie citadine. D’après ce que tu m’as raconté, ils sont à des centaines de kilomètres de la moindre agglomération.
— C’est à deux cent dix kilomètres d’El Paso, oui.
Trish la fixa, incrédule.
— Tu es folle d’envisager ça. Tu as une vraie vie ici, Lexie. On se fait des dîners entre amis, des soirées. Tu as ta bande du club de gym. Les samedis soirs, on sort danser et le dimanche, on brunche. Tu es toujours occupée, ici. Tu ne peux pas tout plaquer comme ça.
Elle plissa les yeux, semblant cogiter, avant de poursuivre sa plaidoirie :
— Sans compter que d’habitude, tu ne fais jamais rien sur un coup de tête. Tu analyses tout, en prévoyant jusqu’au moindre détail. Comment se fait-il que tu fonces sans réfléchir ?
— Ce n’est pas sur un coup de tête. C’est juste que je ne t’en ai pas parlé avant. Ça fait un moment que j’y pense. Maman m’a fait la suggestion il y a un mois, voire plus. J’ai donc eu le temps de peser le pour et le contre depuis des semaines.
Elle balaya l’air de la main en marquant une pause.
— Et tu as parfaitement raison, je réfléchis trop. J’en ai conscience. Mais c’est ainsi que je fonctionne, déclara-t-elle en haussant les épaules. Et après avoir bien examiné les avantages comme les inconvénients, je suis prête à tenter le coup.
— Mais c’est les fêtes de fin d’année !
— Je sais. C’est à la fois un avantage et un inconvénient. Je vais passer du temps avec ma famille, mais ça va bousculer mes habitudes. Pour moi, ce sera certainement un sacré choc culturel. Je vais probablement m’ennuyer à mourir.
— Alors pourquoi faire ça ?
— Je te l’ai dit : je n’ai pas de travail, et à moins d’accepter un salaire beaucoup plus bas, je n’en trouverai pas. C’est une opportunité que je me dois d’étudier.
— C’est juste que… ça ne te ressemble pas, Lexie. Tu comprends ?
— Oh, Trish. Je sais, admit-elle enfin, avant de croiser le regard de son amie. Je suis… déprimée. En fait, je suis complètement à côté de la plaque et rien ne va dans ma vie. J’ai besoin de changement.
— Déprimée ? Tu n’en as pas l’air. Hier soir encore…
— Je fais semblant. Et j’en peux plus de faire semblant.
— Alors, tu préfères faire un saut dans le vide ? Si tu déprimes ici, qu’est-ce que ce sera là-bas ?
Lexie se dirigea vers le réfrigérateur et en sortit une bouteille d’eau, qu’elle déboucha machinalement, son esprit tourbillonnant dans tous les sens. Et si Trish avait raison ? Et si quitter la ville empirait les choses au lieu de les améliorer ? En était-elle seulement capable ? Allait-elle réellement faire ses valises et partir pour l’extrémité ouest du Texas ?
— J’y vais juste après Thanksgiving. Je prends la route vendredi matin tôt. J’y resterai pour les fêtes, ce qui me laissera le temps de voir si je peux m’y faire. Mon bail ici se termine fin janvier. C’est le moment parfait.
Trish haussa un sourcil.
— Tu fuis à cause de Cathy-la-cinglée ?
Lexie leva les yeux au ciel.
— Pas du tout. Je l’ai menacée d’une injonction d’éloignement. Je n’ai plus de nouvelles d’elle depuis des mois.
— Et ça, c’est un autre problème ! Tu vas rester célibataire toute ta vie ! Tu pars au milieu de nulle part ! Qui pourrais-tu rencontrer, là-bas ?
— Je ne suis même pas encore remise de Cathy. Comme je te l’ai dit – et comme je le dis à tout le monde depuis six mois –, je n’ai aucune envie de recommencer à sortir avec quelqu’un. Aucune. Je pense qu’il me faudra des années avant que je n’envisage la question.
Trish sourit à cette réponse.
— Je n’arrive toujours pas à croire qu’elle ait volé ta voiture.
— Volé ? Elle l’a précipitée dans le lac !
Elles s’esclaffèrent. Oui, à présent, elles pouvaient en rire. Six mois avaient passé. Ce n’était rien de dire que Cathy avait mal pris la rupture. Toutefois, l’incident avait été classé comme dispute domestique, évitant à Cathy des poursuites. Le seul point positif dans toute cette histoire, c’est que Lexie avait hérité d’un nouveau véhicule. Enfin, d’occasion, mais tout de même. Se trouver sans emploi, ça n’aidait pas à s’offrir une voiture neuve.
Trish s’approcha et la serra dans ses bras.
— Je suis égoïste quand je dis que je ne veux pas que tu partes. On est comme les deux doigts de la main depuis notre première année à l’université. Tu vas me manquer.
Lexie lui rendit son étreinte.
— Je sais. Mais je te rappelle que ce n’est qu’un test.
Un sentiment de culpabilité l’envahit en lui mentant, mais elle savait que Trish ne comprendrait jamais son besoin de s’éloigner. Aussi, elle en rajouta pour la consoler :
— Je vais peut-être détester cet endroit. En fait, je me suis préparée à le détester. Comme tu l’as dit, c’est paumé au possible. Fort Davis compte une population d’environ mille deux cents personnes. Je pense qu’à moins que je ne perde la raison d’ici là, je reviendrai en courant avant Noël.
— Au moins, tu ne vas pas rater Thanksgiving. Le repas avec la bande ne serait pas pareil sans toi.
— Je ne le manquerais sous aucun prétexte. Ce sera l’occasion de dire au revoir à tout le monde.
— L’année dernière, on était plus de trente, il me semble. C’est incroyable comme ça a fait boule de neige.
Tout avait commencé avec un noyau de cinq copains de l’université, qui avait grandi d’année en année.
— Je sais. C’est le seul moment où je revois certains d’entre eux.
Oui, ses amis allaient lui manquer. C’était évident. Les groupes dont elle faisait partie, les activités auxquelles elle avait l’habitude de s’adonner… Elle allait probablement regretter tout ça.
En revanche, ce qui ne lui manquerait pas, c’était la recherche d’emploi et le stress constant de voir son compte en banque fondre à vue d’œil. Ni la pression de ses amis qui voulaient absolument la caser à tout prix, malgré le fait qu’elle leur ait répété qu’elle avait besoin d’une pause dans sa vie sentimentale. Sans compter qu’elle avait rencontré Cathy lors d’un rendez-vous arrangé.
La vérité, c’est qu’elle était lasse. Lasse de sortir tous les soirs et tous les week-ends, avec l’une ou l’autre de ses bandes. Lasse de ses séances d’entraînement quotidien et des dîners avec des amis qui, systématiquement, invitaient une femme célibataire à qui elle se retrouvait obligée de faire la conversation. Lasse d’arpenter la Sixième rue tous les samedis soir et de dépenser de l’argent comme s’il lui tombait encore un salaire à la fin du mois. Elle était fatiguée de s’efforcer à suivre le rythme effréné, et aspirait à ralentir, faire une pause, et réévaluer sa vie.
À tout juste trente ans, elle se retrouvait dans une sacrée ornière. Un gouffre, même. Qu’est-ce qu’elle voulait faire du reste de son existence ? Se trouver un autre emploi dans la technologie ? Pour l’instant, ça ne lui réussissait pas. Changer de carrière ? Elle était trop âgée pour recommencer en bas de l’échelle. Reprendre des études ? Elle leva mentalement les yeux au ciel à la seule idée. Non, elle n’était pas folle à ce point. Ou bien… l’était-elle ? N’était-elle pas dingue de ne serait-ce qu’envisager de tout quitter ? En vérité, cela faisait belle lurette qu’elle avait dépassé le stade de la réflexion. Après y avoir songé pendant un mois, elle s’était enfin décidée. Trish trouvait clairement que c’était une mauvaise idée. Mais voilà. Ses parents lui avaient proposé de les rejoindre. Ils ne l’avaient forcée d’aucune manière. Mark non plus ne l’avait pas poussée – il la connaissait trop bien pour ça. Il lui avait juste dit que ça valait le coup d’essayer de changer de décor, comme il avait appelé ça. C’est clair que ce serait un sacré changement.
Lexie laissa de côté ses pensées pour le moment et sourit à Trish, avant de la serrer de nouveau dans ses bras.
— C’est toi qui vas le plus me manquer. C’est grâce à toi si je suis restée saine d’esprit ces six ou huit derniers mois.
Trish chercha son regard pour la questionner :
— Tu dis ça comme si tu n’allais pas revenir. Rassure-moi : tu vas rentrer, pas vrai ?
— Bien sûr que oui. Je serai de retour en janvier, d’une manière ou d’une autre.
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