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Sous le ciel étoilé · Gerri Hill, Julie Lezzie
Kyler s’arrêta à la porte, observant le décor familier du « Cottonwood Creek Bar & Grill ». Les clients n’étaient pas toujours les mêmes, mais, après plus de quatre ans de fréquentation, elle appelait la plupart par leur prénom. Ce soir, Joe Bob Edwards et sa femme, Shelly, étaient installés dans le premier box, chacun sirotant une bière en bouteille. Les frères Mertz riaient à gorge déployée d’une blague que venait de raconter Stuart Gilmer. Tammy, qui tenait le bureau du Parc d’État, dînait avec son mari, Phil. Quelques tables étaient occupées par des inconnus, probablement des campeurs du Parc ou des clients du lodge. Mark se trouvait derrière le bar, essuyant une trace laissée par le verre de whisky Coca de Bill, tout en dodelinant du chef au rythme de la musique country en fond.
Irene était en train de servir des plats commandés en salle. Elle leva les yeux et lui offrit un sourire chaleureux.
— Kyler, l’appela-t-elle, en lui adressant signe de la tête. Je t’ai apporté des cookies aujourd’hui.
Kyler sourit à son aînée, répondant :
— Tu me gâtes !
Elle se dirigea ensuite vers sa collègue et tendit la main à son mari pour le saluer.
— Salut, Phil, comment vas-tu ?
— Très bien. Je disais justement à Tammy que tu n’étais pas venue au ranch depuis un bon moment.
— C’est parce que ta femme me donne trop à faire ici !
— Eh bien, la pouliche que tu avais montée commence à s’ennuyer de toi, je crois. Il est temps de l’emmener faire un tour.
Kyler acquiesça.
— Et si je passais la semaine prochaine pendant un de mes jours de repos ?
— Parfait. Viens dans l’après-midi, comme ça, tu pourras rester pour le dîner. Ça me donnera une excuse pour rallumer le vieux barbecue.
Kyler rit et lui toucha affectueusement l’épaule.
— Ça me va !
Elle fit un signe de tête à Tammy.
— À demain !
Lorsqu’elle atteignit le bar, Mark lui avait servi une bière fraîche qu’il poussa dans sa direction.
— Tu n’es pas en avance, ce soir, observa-t-il.
— Oh, bon sang. Un WC a débordé cet après-midi.
— Encore ? Ce n’est pas déjà arrivé l’autre matin ?
— Si.
— C’est un sacré boulot de merde, Ky.
Elle éclata de rire. Oui, c’était bien un boulot de merde.
— C’était ma semaine d’assurer la maintenance. C’était évident qu’un truc comme ça allait me tomber dessus. Tu connais ma chance.
— Encore les toilettes des hommes ?
— Ouais. Et vous êtes franchement dégueulasses.
Elle avala une longue gorgée de son verre glacé.
— C’est mon tour d’amener de quoi manger pour l’après-midi football, dimanche. Qu’est-ce qui te tente ?
— On fait griller des steaks ?
Il adressa un signe de tête aux frères Mertz et sortit trois bières du réfrigérateur.
— Je reviens tout de suite.
Kyler n’était pas une grande fan de bœuf, mais c’était ce que préférait Mark, alors elle suivait généralement le mouvement. Ils avaient instauré ce rendez-vous hebdomadaire chaque dimanche, que la saison de football américain batte son plein ou non. Il avait quelques années de plus qu’elle, et ils étaient devenus rapidement amis – une agréable surprise, dans la mesure où elle avait été envoyée ici, dans les montagnes Davis, presque contre son gré.
Elle grimaça en repensant à cet épisode. Elle aurait pu laisser son patron la renvoyer, sans doute, mais cela l’aurait mise sur liste noire, et sa carrière de garde forestière aurait été terminée. Elle s’était dit qu’elle tiendrait bien un an ou deux, tout au plus, avant de demander une mutation ailleurs, dans un endroit moins isolé et plus près de chez elle. Mais l’année, puis une deuxième étaient passées à toute vitesse, et voilà que quatre ans s’étaient déjà écoulés. Alors qu’elle entamait sa cinquième année, elle ne ressentait plus l’envie de partir. Elle était tombée amoureuse de ce désert de haute montagne, au cœur de la région Trans-Pecos. C’était à mille lieues de chez elle, sur la côte, mais elle y était heureuse et n’avait pas l’intention de quitter la région de sitôt.
— Quels sont tes jours de repos la semaine prochaine ? s’enquit Mark en revenant.
— Mardi et mercredi. Pourquoi ?
— Ça te dit, une virée shopping ?
— À El Paso ?
— Oh, non. Pas si loin. Juste à Fort Stockton. Ma mère m’a dressé une liste. Des trucs pour Thanksgiving. Tu n’as qu’à m’accompagner.
Elle hocha la tête en prenant une gorgée de sa bière.
— C’est vrai que Thanksgiving approche, hein ?
— Ouais. Et Lexie arrive ce vendredi.
Elle acquiesça.
— C’est exact. Tu m’as dit que ta sœur venait pour les fêtes.
Elle savait qu’il allait la voir chaque été à Austin, mais à part ça, il l’évoquait rarement, et la ville encore moins.
— Elle n’est jamais montée, si ?
— Non. Lexie est… une vraie citadine.
Il souleva son verre de bière et essuya le comptoir en dessous.
— Elle reste jusqu’au Nouvel An. C’est un galop d’essai.
— Tes parents vont enfin acheter ce camping-car dont ils parlent tout le temps ?
— C’est le plan. À condition qu’ils arrivent à convaincre Lexie de venir s’installer ici pour gérer le lodge.
— Et toi, tu le vis comment ?
Il secoua la tête.
— Ce n’est pas que ça ne me fait pas plaisir. J’adorerais qu’elle soit là avec nous. Franchement, j’ai déjà assez à faire comme ça, je ne pourrai pas m’occuper de la partie hébergement en plus. Mais Lexie travaille dans la technologie, l’informatique, tout ça. Sa boîte a été rachetée et elle a été licenciée il y a quelques mois. C’est pour ça qu’elle envisage de venir.
Il secoua la tête une nouvelle fois.
— Mais ici… c’est tellement pas son univers. Elle ne tiendra jamais. Enfin, j’espère qu’elle y arrivera, mais…
— Moi non plus, ce n’était pas mon univers, lui rappela Kyler. J’ai grandi à Houston et vécu à Corpus. J’ai bossé sur la côte. Je ne savais même pas faire la différence entre un pin pignon et un chêne. Et à présent, j’adore cet endroit.
— Toi, tu travailles pour le département des Parcs et de la Faune sauvage. Ce n’est pas pareil. Sa vision de la nature, c’est aller à Zilker Park pour filer des cacahuètes aux écureuils.
Sans lui demander, il sortit une autre chope givrée du congélateur, la remplit de bière et la lui glissa. Kyler hocha la tête en guise de remerciement.
— Et elle est mariée ? Elle a une famille ?
Mark éclata de rire.
— Lexie ? Non. Elle est célibataire. Enfin, depuis que son ex, surnommée Cathy-la-cinglée, a décidé de précipiter sa voiture dans le lac. Je croyais t’en avoir parlé.
Il se pencha vers elle, précisant à voix basse :
— Ma sœur est lesbienne.
Les sourcils de Kyler se levèrent brusquement et elle jeta un coup d’œil autour d’elle, prenant un air conspirateur.
— Est-ce que je devrais m’inquiéter ?
— Je disais ça comme ça.
Elle le fixa une seconde, puis secoua vivement la tête.
— Non. Non, non, non ! N’y pense même pas !
— Quoi ? fit-il d’un ton faussement innocent.
Elle le pointa du doigt.
— N’essaie pas de me caser avec ta sœur. Ça n’arrivera pas – ce serait super glauque.
— Je n’y ai pas pensé une seconde ! se dédouana-t-il, avant de sourire. Mais tu sais, elle est mignonne. Vraiment adorable.
— Tous les frères trouvent leur sœur mignonne ! À leurs yeux, elles ont toujours une personnalité géniale et sont a-do-ra-bles.
Elle secoua vivement la tête, avant de poursuivre :
— Mais non. Je ne suis pas intéressée. Du tout. Peu importe à quel point elle est jolie.
— Tu ne l’as même pas encore rencontrée.
— Non, mais ça ne change rien. Sortir avec quelqu’un, c’est bien trop de complications.
Il éclata de rire.
— Et coucher avec la femme de ton patron, ça compte ? Et celle que tu avais rencontrée ici ? C’était quoi son prénom, déjà, à la fille de Marfa ?
Kyler ne put réprimer un frisson.
— Heather. Pas la peine de me la rappeler. Et ça n’avait rien à voir. C’était juste un plan d’un soir, rien de plus.
— Elle avait un cochon de compagnie dans sa maison ! Ça, c’était cool.
— Elle en avait deux ! le corrigea-t-elle en rigolant.
Mark se pencha vers elle avec un sourire complice.
— Tu te souviens de notre double rencard avec les jumelles ?
Elle éclata de rire.
— Oh mon dieu. Comment les oublier ? J’aurais dû me douter tout de suite qu’elles étaient à la recherche d’un plan à quatre !
— Ouais, elles étaient un peu bizarres, reconnut-il, avant de faire danser ses sourcils malicieusement. On aurait dû accepter.
— Le rêve de tout homme : avoir trois femmes dans son lit.
— Ouais, enfin, tu ne comptes pas : tu es lesbienne et tu es ma meilleure amie.
Elle secoua la tête, souriant toujours.
— Je t’aime bien, mon vieux, mais je n’ai aucune envie de te voir à poil. Et encore moins en pleine action.
— Nos chances de rencontrer quelqu’un dans le coin sont plutôt minces, de toute façon.
— Ouais, c’est vrai. Mais j’adore la vie ici.
Il lui jeta un regard attendri et lui demanda :
— Tu as déjà été amoureuse, Ky ?
— Une fois. Mais j’ai eu le cœur brisé à vingt-cinq ans et je ne veux plus jamais revivre ça. Alors, ça ne me préoccupe pas de rester seule.
— Tu ne peux pas renoncer à sortir juste à cause d’une rupture.
— Pourquoi pas ? Toi, tu ne fréquentes personne.
Kyler vit une ombre s’abattre sur son visage.
— Ma raison est différente de la tienne.
— Je sais. Désolée. Mon cœur brisé a fini par guérir.
— Et le mien ne cicatrisera jamais.
Il lui fit glisser un menu, même si elle le connaissait par cœur. Après un instant de réflexion, il rajouta :
— J’aime passer du temps avec toi. Il n’y a pas de complications, c’est simple.
Une cloche tinta derrière lui, signalant qu’une commande était prête à être servie. Il se retourna aussitôt et se dirigea à la hâte vers le passe-plat de la cuisine.
Oui, c’était ce qu’il disait toujours : il ne voulait pas compliquer les choses en sortant avec quelqu’un. Parfois, elle essayait quand même de le pousser un peu. Comme ce double rencard avec les jumelles. Elle savait qu’elles ne cherchaient pas plus qu’une nuit sans lendemain. Elle s’était dit que ce serait peut-être bon pour lui, une relation sans attaches. À sa connaissance, c’était la seule et unique fois où il était sorti avec quelqu’un depuis qu’il était ici.
Il lui avait parlé de sa femme, mais à part ça, il s’était très peu confié sur sa précédente vie à Austin. Tout comme il mentionnait rarement sa sœur, il ne s’attardait jamais sur son passé. Trop de souvenirs, supposait-elle.
Elle prit le menu, même si elle savait déjà ce qu’elle allait commander : le steak haché avec sa sauce blanche et sa purée de pommes de terre. Elle avait presque tout goûté sur la carte et alternait entre quatre ou cinq plats. Aucun n’était sain, et elle avait fini par faire le deuil de ne jamais trouver de poisson frais. C’était une des seules choses qui lui manquaient de sa vie en bord de mer.
Kyler parcourut des yeux le menu, sans réellement le lire. Elle écoutait les conversations autour d’elle, observant Mark, qui avançait avec trois assiettes en équilibre pour les apporter à Stuart et aux frères Mertz, dont elle ignorait les prénoms. Elle se demanda si quelqu’un les connaissait. Pour tout le monde, c’était simplement « les frères Mertz », comme s’ils constituaient un groupe de music-hall. C’est comme ça qu’on les lui avait présentés, et elle ne les avait jamais vus l’un sans l’autre. Les deux vieux garçons avaient la cinquantaine bien entamée ; ils possédaient un ranch à quelques kilomètres de là, mais vivaient toujours chez leur mère.
Elle termina sa bière et repoussa le verre. Elle se limitait à deux lorsqu’elle travaillait le lendemain. La plupart du temps, elle dînait sur place, mais il lui arrivait d’emporter son repas pour le manger en solitaire. Après quoi elle avait coutume de se verser une larme de Whisky, qu’elle dégustait sur son porche. Pendant les mois plus frais, comme maintenant, elle allumait un feu de camp à l’intérieur du cercle de pierres qu’elle avait aménagé. Puis, elle s’installait dans son siège, le regard braqué sur la voûte céleste, happée par la multitude d’étoiles, si grandes et brillantes qu’on aurait dit qu’on pouvait les toucher.
— Tiens, voilà tes biscuits, Kyler.
— Merci, Irene !
Jetant un œil au sac en plastique, elle s’enquit :
— C’est quoi, cette fois ?
— Des cookies cow-boy.
— Voyons voir… C’est ceux à l’avoine et aux pépites de chocolat ? Ce sont mes préférés !
— Je sais. Avec des noix, précisa-t-elle en lui tapotant la main. Viens à la maison cette semaine. Les chevaux ont besoin d’exercice. Et ce vieux Bo s’ennuie de toi.
Kyler sourit à l’évocation du chien. Bo avait à peine un an et était bien trop énergique pour Irene.
— J’aimerais bien. Mais Mark veut m’embarquer pour une virée shopping, et j’ai promis à Phil d’aller monter cette pouliche dont je t’ai parlé.
— Celle qui t’a envoyée valser ?
— Oui, celle-là. Elle a presque cinq ans et est encore très sauvage. Il dit qu’il n’a pas passé assez de temps avec elle.
Irene souffla, moqueuse.
— Et maintenant, il veut que tu t’en occupes ? Tu devrais peut-être porter une bombe quand tu la montes. Viens plutôt chez moi. Mes vieilles juments ne dépassent pas le trot. Elles sont plus adaptées à notre rythme !
Elle s’éloigna en riant, et Kyler lui sourit en la regardant partir. Irene avait presque quatre-vingts ans. Ses cheveux gardaient encore quelques mèches foncées au milieu des grises, et son visage était couvert de rides. Elle était née ici, avait grandi ici, et avait épousé un garçon qu’elle connaissait depuis l’école primaire. Elle avait travaillé au ranch aux côtés de son mari pendant cinquante ans, voire davantage. Et puis, un jour, alors qu’ils rentraient du foin pour l’hiver, il s’était effondré raide mort. Juste avant Thanksgiving. Leur fille unique avait voulu qu’Irene vende le ranch et vienne s’installer à Dallas avec elle. Mais celle-ci avait refusé. C’était il y a une quinzaine d’années maintenant. Depuis, elle avait soutenu sa sœur quand son mari était décédé. Puis, quelques semaines avant l’arrivée de Kyler, elle l’avait enterrée à son tour. Elle n’avait plus personne ici, et sa fille avait fini par abandonner l’idée de la faire déménager. Mais, toute sa vie était là. Et comme l’avait été Kyler, Irene avait été adoptée au sein d’autres familles. Tammy et Phil, dont le ranch était voisin du sien, l’accueillaient pour les fêtes chaque année. Et les parents de Mark – bien qu’Irene fût techniquement leur employée – la traitaient comme si elle faisait partie des leurs. Tout le monde veillait sur Irene, qui était un peu la grand-mère de tout un chacun, y compris pour Kyler.
Ce que la plupart ignoraient, c’est qu’Irene n’avait pas besoin qu’on veille sur elle. C’était un sacré bout de femme. Elle avait encore assez de force pour seller son propre cheval, et Kyler aimait monter en sa compagnie. Le ranch d’Irene était l’un des plus grands de la région, et, même si elle en louait désormais une bonne partie aux éleveurs pour le pâturage, ayant vendu le troupeau de son mari des années plus tôt, elle en gardait encore la pleine jouissance. Elle avait emmené Kyler dans les collines, lui montrant les sources, là où le cours d’eau Limpia Creek descendait du Mont Livermore, et ensemble, elles étaient montées très haut, atteignant une altitude où les pins ponderosa dominaient les genévriers. C’était un endroit silencieux et paisible, où on avait l’impression d’être seul au monde.
— Tu rêves ?
Elle sourit à Mark, acquiesçant.
— Oui. Irene veut que je vienne faire du cheval avec elle. Et Phil, que je monte sa pouliche.
— Je devrais t’accompagner un de ces jours.
— Absolument. Irene peut très bien gérer cet endroit quelques heures sans toi.
Il se pencha vers elle pour lui avouer :
— Bon, la vérité, c’est que les chevaux me fichent un peu la trouille.
Kyler éclata de rire.
— Comme si ce n’était pas évident ! Tu as dû me sortir toutes les excuses qui existent pour y échapper jusqu’à présent.
Il désigna sa chope, s’enquérant :
— Tu en veux une autre ?
Elle ne devrait pas. Elle ferait mieux de commander à dîner et rentrer chez elle. Mais il était encore tôt et elle serait aussi bien ici, à discuter avec Mark, sachant qu’il apprécierait qu’elle reste encore un moment, avant de retrouver son petit chalet tranquille. Elle croisa son regard et lui annonça :
— Allez, une dernière. Tu pourras me parler de ta sœur.
Il sourit et ouvrit le congélateur pour prendre une chope.
— Je t’ai dit qu’elle était mignonne ?
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