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Sous le ciel étoilé · Gerri Hill, Julie Lezzie
Les températures étaient glaciales, ce matin, et la respiration de Kyler se cristallisait en givre lorsqu’elle fit le court trajet depuis sa Jeep au bureau des gardes forestiers. Avant d’ouvrir la porte, elle s’accorda une pause, le regard attiré par les mangeoires à oiseaux. Une nuée de roselins familiers s’était déjà abattue sur le distributeur à graines, les mâles arborant leur plumage rouge vif veiné de brun. Un pic arlequin solitaire s’accrochait au support de boules de graisse. Avec le temps, elle s’était plutôt bien débrouillée pour reconnaître les oiseaux du coin… mais il lui restait encore beaucoup à apprendre.
— Bonjour ! lança joyeusement Tammy quand elle entra.
— Salut ! répondit Kyler, en se dirigeant droit sur la cafetière.
— Alors, cette virée shopping ?
Kyler arqua un sourcil.
— Est-ce qu’il existe des faits qui échappent à ta connaissance, ou est-ce que tu es au courant d’absolument tout ce qui se passe ici ?
Tammy rit, secouant la tête.
— Non, je suis bien informée ! J’ai appris que les Walton se préparent à recevoir leur fille, qui vient vendredi, après Thanksgiving. Elle restera pour voir comment ça se passe. Ils essaient de la convaincre de s’installer définitivement… et de reprendre le lodge.
— J’ai entendu ça, oui.
— Oh, tout le monde sait que Dale et Susan nourrissent le projet de partir sur les routes en camping-car depuis des années. À force, il paraît même qu’ils ont sérieusement envisagé de vendre le lodge.
— Le revendre ? Non, je n’y crois pas. C’est un peu leur rêve, nota-t-elle en ajoutant du sucre dans son café noir. Mark dit que sa sœur est une citadine, cela dit. Il pense qu’elle ne tiendra pas longtemps.
— C’est certain qu’il faut aimer la vie ici – ce n’est pas donné à tout le monde, remarqua Tammy en souriant. Quand Phil m’a traînée jusqu’ici, j’ai protesté de toutes mes forces. Et aujourd’hui, je ne peux pas m’imaginer vivre ailleurs.
Tammy approchait de la soixantaine – Kyler ne se souvenait jamais si elle avait cinquante-six ou cinquante-sept ans – et n’avait pas d’enfant. Elle et son mari avaient habité Fort Davis, il y a une vingtaine d’années. Lorsque le grand-père de celui-ci était décédé, il était venu pour vendre le ranch. Au lieu de cela, il était tombé amoureux des vastes étendues de ces montagnes désertiques. Tammy racontait souvent qu’elle avait sérieusement songé au divorce quand il lui avait annoncé vouloir s’y installer. Elle était alors vice-présidente d’une banque à Dallas, parfaitement à l’aise en tailleur et talons hauts – un apparat qui n’avait clairement pas sa place ici. Elle adorait leur quartier huppé et détestait les bois.
— Donc, tu ne retournerais jamais vivre en ville ?
Kyler goûta son café, réprima une grimace, puis ajouta encore un peu de sucre.
Tammy secoua la tête avec énergie, sa chevelure blonde balayant l’air autour d’elle.
— Jamais de la vie ! Et puis, pour quoi faire ? On a perdu le contact avec nos anciens amis. Nos parents adorent nous rendre visite ici.
Elle se pencha légèrement vers elle, baissant d’un ton pour lui confier :
— Ceux de Phil un peu trop souvent à notre goût, ceci étant. Et ils reviennent tous pour Noël, cette année.
Kyler éclata de rire, sachant que Tammy et la mère de Phil se chamaillaient sans arrêt pour un rien.
— Au moins, ils font l’effort de se déplacer. Les miens ne sont venus qu’une seule et unique fois.
— Ils ont voulu voir où tu vivais. Ce coin sauvage et reculé n’est pas un endroit pour tout le monde, tu en es consciente. Tu as eu un temps d’adaptation, en arrivant, non ?
— Oui, c’est vrai. J’ai grandi à Houston. Ensuite, j’ai déménagé à Corpus. J’ai bossé sur Mustang Island. Ce n’était pas seulement l’éloignement de la ville qui m’a déstabilisée. Ce sont ces terres, son relief, son climat… Un véritable choc par rapport à ce que je connaissais.
— Oh, je comprends. J’ai mis du temps pour m’y habituer.
Son regard s’adoucit.
— Tu vas finir par me raconter, un jour, comment tu es arrivée ici ?
— Je te l’ai dit.
— Tu avais besoin de changement. Un peu vague, non, comme explication ?
Kyler détourna les yeux, fuyant le regard insistant de sa collègue.
— C’est un peu embarrassant…
— Eh bien, j’imagine que ce ne sont pas mes oignons. L’essentiel, c’est que tu sois là ; on adore t’avoir avec nous.
— Merci. J’ai appris à aimer cet endroit. Et j’ai passé un super moment au ranch l’autre jour. Il faudrait que je vienne plus souvent pour monter.
— Phil apprécie tes visites. Comme il dit, toute excuse est bonne pour faire marcher le gril.
Elle lui sourit, et lui demanda :
— Et pour Thanksgiving ? Tu veux te joindre à nous cette année ? Les Miller seront présents, avec leur fille et leurs petits-enfants. Et Irene sera là, bien sûr.
— Merci, Tammy, mais je pense que Susan se vexerait si je leur faisais faux bond. Et Mark encore plus.
— Ils t’ont adoptée, hein ? C’est super.
— Oui, c’est vrai. Mais en effet, je crois que Susan attend davantage l’arrivée de Lexie que Thanksgiving. Elle a hâte que je la rencontre.
— C’est leur fille, c’est ça ?
— Oui. Mark m’a confié que Susan a dans l’idée qu’elle serait peut-être plus encline à rester si on devient amies.
Kyler secoua la tête, dubitative.
— Je ne suis pas sûre d’avoir autant d’influence que ça…
— Elle a quel âge ?
— Mark a dit qu’elle vient d’avoir trente ans.
— Et elle n’est pas mariée ? Divorcée, peut-être ?
Kyler esquissa un sourire face à l’enthousiasme de Tammy, visiblement curieuse d’en apprendre davantage sur la mystérieuse Lexie Walton, dont on n’avait que rarement entendu parler jusque-là.
— Je crois qu’elle est célibataire. Je ne sais pas grand-chose d’elle, en réalité.
À part qu’elle était, paraît-il, très mignonne… et que, selon Mark, elle allait l’adorer.
— Eh bien, tu le découvriras bien assez tôt.
Kyler remplit sa tasse isotherme de café et déclara :
— Allez, je vais faire le tour des terrains de camping. On est plein ?
— Pratiquement. Ce sera complet à partir de jeudi. Quand j’ai commencé à bosser ici, je ne comprenais pas pourquoi les gens venaient camper pour Thanksgiving au lieu de rester en famille à se gaver de dinde.
— Beaucoup apportent la nourriture avec eux.
— Oui. Et pour d’autres, Thanksgiving est un jour comme un autre, remarqua-t-elle en faisant un geste désinvolte. Après tout, chacun est libre de faire comme il l’entend.
— On était toujours complet, à Mustang Island. Bien sûr, là-bas, il faisait encore assez chaud pour se balader en short. Et pour aller pêcher en bord de mer.
Elle lança un regard à Tammy, avant de lâcher :
— Ça, tu vois, ça me manque. La plage, le bruit des vagues. Les cris des mouettes. Le climat tempéré l’hiver…
Elle rit, en sortant son téléphone de sa poche.
— Voyons voir… Il faisait deux degrés ce matin quand je me suis levée. Qu’en est-il là-bas ? Ah ! Vingt degrés – comme c’est agréable ! Il fera vingt-huit sur la plage aujourd’hui.
Elle releva les yeux et ajouta :
— Oui, ce temps-là me manque.
— Tu oublies qu’en juillet, alors qu’on a trente degrés bien secs, sur la côte, ils suffoqueront sous quarante degrés avec une humidité de quatre-vingt-dix pour cent !
Tammy agita un doigt en direction de Kyler pour retenir son attention.
— Et puis, le thermomètre frisera les vingt degrés aujourd’hui chez nous aussi. Tu avoueras que c’est parfait comme temps pour fêter Thanksgiving.
— Je sais. C’est surtout janvier et février qui me pèsent. Il fait froid et l’activité est au ralenti. Je vais faire le tour des emplacements, annonça-t-elle en donnant une tape sur le comptoir en passant. Dis à David que je m’occupe des observatoires ce matin.
— Pourquoi n’est-ce pas officiellement ta tâche personnelle ? Tu es la seule à aimer remplir les mangeoires à oiseaux.
— Eh bien… ne le répète à personne, mais je me suis prise au jeu. Les espèces hivernales sont arrivées, et j’adore les épier. Allez, à plus tard !
Elle lui adressa un signe de la main, mais Tammy la rappela :
— Oh, j’allais oublier. Jim a affiché le planning des fêtes hier en fin de journée. Tu es de service quatre heures, le matin de Thanksgiving.
— Parfait. Qui a tiré la courte paille pour hériter de l’après-midi ?
— David s’est porté volontaire en échange de son vendredi. Sa famille arrive pour le week-end, donc ils ne feront leur repas de Thanksgiving que samedi.
— Et j’ai bien dimanche et lundi de repos ?
— Oui. Et on commence à décorer pour Noël mardi.
Kyler lui adressa un signe de la tête et sortit. Elle ne se souciait pas vraiment des jours de congé, en revanche, elle aimait bien égayer leur espace de travail pour les fêtes. Et elle savait que si Tammy l’avait décalée au mardi, c’était pour qu’elle puisse en faire partie. Sa collègue avait tendance à en faire un peu trop, mais ça ne la dérangeait pas. D’ailleurs, elle avait hérité d’un tas de décorations dont celle-ci ne voulait plus et qui lui servaient pour créer une belle ambiance de Noël dans son petit chalet.
Kyler se dirigea vers le pick-up blanc au logo des Parcs d’État sur la portière. Elle s’arrêta pour boire une gorgée de café et monta. Puis elle mit le contact, et régla le chauffage à fond. Tammy l’observait par la fenêtre du bureau, aussi elle lui adressa un sourire avant de reculer le véhicule.
Elle roulait lentement à travers le Parc sur le chemin bordé de chênes et de genévriers. Entre les arbres, on distinguait des tentes colorées, et la fumée de quelques feux de camp matinaux flottait dans l’air frais. Elle bifurqua pour effectuer la première boucle autour du camping, contrôlant les permis au passage. Plus tard, lorsque les températures seraient remontées, elle repasserait pour s’occuper des emplacements libérés : ramasser les déchets oubliés, déblayer la cendre dans les cercles de feu, balayer la dalle sur laquelle étaient installées les tables de pique-nique et préparer le terrain pour les prochains campeurs.
C’était un travail répétitif, qui ne nécessitait pas de réflexion, et c’est précisément ce qu’elle appréciait. Jim l’avait compris, et c’est pour ça qu’il la chargeait plus souvent que les autres d’effectuer les rondes de nettoyage.
Cette semaine, elle et Todd étaient affectés aux chemins de randonnée, l’après-midi. Aujourd’hui, ils devaient monter le sentier qui suivait la route Skyline Drive jusqu’au sommet le plus élevé du Parc, afin d’en dégager les branches tombées et les obstacles éventuels. C’était l’une de ses boucles favorites. Peut-être parce que c’était aussi la moins fréquentée. Avec ses nombreux lacets et son ascension constante, elle rebutait la plupart des marcheurs, qui lui préféraient celles plus accessibles, serpentant dans les contreforts. Skyline Drive, elle pouvait souvent la parcourir sans croiser personne, hormis quelques cervidés ou des écureuils. C’était donc l’occasion parfaite de sortir discrètement ses jumelles et d’observer les oiseaux.
Elle entra dans un emplacement vacant, et gara son pick-up au pied du versant rocheux de Skyline Drive. Elle se trouvait dans la zone avec raccordement en eau et électricité, où s’installaient les camping-cars et caravanes grand format. Le regard perdu dans les genévriers, Kyler vit passer un éclair bleu. Pas besoin de jumelles pour savoir qu’il s’agissait d’un geai buissonnier.
Curieusement, elle avait presque honte de s’être mise à observer les oiseaux. Sur la côte, ça ne l’intéressait pas vraiment, malgré les hordes d’ornithologues exaltés qui s’y précipitaient pour la saison des migrations. Tenter d’identifier les oiseaux du littoral la rendait folle – ils se ressemblaient tous ! Avec les parulines au printemps, elle se débrouillait un peu mieux, même si elle consultait discrètement la fiche dès que personne ne regardait.
Ici, il n’y avait pas de passionnés pointilleux pour la juger sur ses lacunes. Elle pouvait tranquillement – bien qu’elle le fit toujours en secret – sortir son guide pour apprendre les noms de tous ces oiseaux qui peuplaient les montagnes Davis, ou de ceux qui y faisaient halte l’hiver venu. Kyler ne pouvait plus le nier et devait se rendre à l’évidence :
— Je suis devenue une fichue ornitho, marmonna-t-elle en secouant la tête. Qui l’eût cru ?
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