Chapitre 0 — Chapitre 1 : Kristen Lindermann
- Chapitre 1 : Kristen Lindermann
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Apparences trompeuses · Emilia Sullivan
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Depuis le début du cours, j’observais le dos de la jeune fille se trouvant en face de moi, deux rangées plus bas, mademoiselle Cossman. C’était la troisième fois que je la voyais. Elle avait commencé les cours avec un peu de retard et je ne connaissais d’elle que son nom de famille, le professeur nous appelant par ces derniers.
Je la croisais uniquement lors de ce cours d’anglais. Je supposai donc que nous n’avions que celui-ci en commun. Il avait lieu trois fois par semaine, soit le mardi, mercredi et jeudi, à onze heures, dans l’amphithéâtre 112.
Plus petite que moi d’au moins dix bons centimètres, cette étudiante ne se faisait pas remarquer. Elle affichait une magnifique chevelure blonde, attachée en une queue haute et retombant presque jusqu’au milieu de son dos. Arborant une expression neutre depuis son arrivée, je n’arrivais pas à déchiffrer la moindre émotion sur son visage. Cela attisait ma curiosité.
Ses yeux d’un bleu profond avaient tendance à toujours se tourner vers le vide, comme si son corps était là, mais que son esprit vagabondait ailleurs, dans un autre lieu. Pourtant, elle répondait juste à tous les coups, sans exception. Comment pouvait-on assurer à ce point tout en étant complètement ailleurs ?
Ses seules interventions consistaient à répondre au professeur lorsque celui-ci l’interrogeait par hasard. Monsieur Hopkins, un homme dégarni d’une cinquantaine d’années, avait la fâcheuse habitude de questionner les étudiants qui ne se portaient jamais volontaires. J’avais moi-même déjà subi ce traitement. Mais, contrairement à la blonde qui ne faisait jamais d’erreur, qui donnait toujours des réponses courtes, mais précises, j’avais, de mon côté, parfois du mal à me souvenir de la question posée et encore plus à y répondre.
D’habitude, j’avais largement les capacités de m’en sortir. Toutefois, depuis le début de la semaine, mon attention avait chuté avec l’arrivée de cette fille. J’étais en admiration devant sa beauté et en même temps, animée d’une terrible curiosité d’en savoir plus à son sujet. Pourquoi avait-elle toujours l’air aussi détaché, perdue dans ses pensées ?
— Alors c’est oui ?
D’un coup, mon attention fut détournée par ma voisine que j’avais totalement arrêté d’écouter depuis un petit moment.
— Oui ? Oui quoi ?
— Kris ! s’agaça-t-elle. Allo la lune, ici la terre, je te parle depuis cinq minutes, tu m’écoutais au moins ?
— Excuse-moi, Gab, j’avais la tête ailleurs… Tu disais ?
— Oui, eh bien laisse-moi te dire que tu devrais un peu plus écouter ta sœur, plutôt que de laisser tes yeux vagabonder sur le mec de la rangée du dessous.
De qui parlait-elle ? Son sourire en coin m’interpella. Je jetai un coup d’œil à la personne désignée et je ne pus m’empêcher de me retourner vers mon interlocutrice en haussant un sourcil.
— Soven ? Sérieusement ? Non mais tu rigoles, je ne le regardais pas du tout ! En plus, tu as vu sa tête ? rétorquai-je, effarée.
— Tu regardais quoi alors ?
— Rien du tout, j’étais dans mes pensées.
— Eh bien dans ce cas, laisse tes pensées de côté un moment et écoute-moi, sœurette. Je te demandais si tu voulais m’accompagner au Lagoon ce soir. Tu sais, la boîte dont je t’ai parlé la semaine dernière, celle qui se trouve à deux rues de notre appart. J’ai vraiment pas envie d’y aller seule et en plus, l’entrée est gratuite pour les femmes cette fois.
— Je sais pas trop, Gab…
— Oh allez, Kris, s’il te plaît !
Le regard suppliant de ma sœur jumelle ainsi que sa moue boudeuse eurent raison de moi, une fois de plus… Depuis toujours, elle usait de ce stratagème pour parvenir à ses fins. À chaque fois, je me disais que c’était la dernière fois que je cédais à ses yeux d’ange et à chaque fois, je me retrouvais dans cette situation…
— Mesdemoiselles Lindermann ! s’écria le prof. Je vous saurais gré de bien vouloir suivre le cours si vous ne souhaitez pas en être renvoyées.
Suite à l’intervention du cinquantenaire, la blonde se retourna vers nous, sortant de ses pensées. Elle fixa notre direction de son regard habituel, mais je le ressentis néanmoins comme un reproche muet d’avoir osé perturber sa tranquillité. À cause de son expression, je n’osai pas la regarder en face, je me sentais honteuse. Je ne la connaissais que de vue et ce n’était certainement pas en me faisant remarquer de cette façon que je m’attirerais ses bonnes grâces.
— L’une de vous pourrait peut-être reprendre la lecture, à moins bien sûr, que vous ne sachiez pas où nous en sommes, reprit M. Hopkins.
Ma sœur, ayant un tant soit peu suivi le cours, reprit la lecture. Une fois celle-ci terminée et le prof occupé sur quelqu’un d’autre, je donnai un coup de coude sur ma droite pour attirer de nouveau l’attention de ma sœur.
— Ça va, t’as gagné, murmurai-je. Mais je te préviens, je ne resterai pas toute la nuit.
Un sourire illumina soudain son visage lorsqu’elle comprit de quoi je parlais. Elle le garda jusqu’à ce que la sonnerie annonçant la pause déjeuner retentisse.
Comme d’habitude, nous nous rendîmes à la cafétéria du campus pour nous restaurer. Et comme à l’accoutumée, l’endroit était bondé. En même temps, il n’y avait rien d’étonnant, puisque c’était un ancien chef étoilé français qui préparait les repas. Compte tenu de la qualité de la nourriture, je pouvais comprendre qu’il y ait foule. Depuis mon arrivée à l’université, c’était bien la première fois que je mangeais quelque chose d’aussi bon et aussi souvent dans un établissement scolaire.
En prenant une bouchée du steak saignant qui trônait dans mon assiette, je repensai une fois de plus à la jolie blonde. Elle devait encore manger seule, à la même place que d’habitude. Je l’avais croisée les jours précédents en rejoignant la cafète. Elle était assise dehors, sur un banc, sous un grand érable aux feuilles rouges, dans le parc intérieur fleuri du campus. D’ailleurs, ce géant n’allait certainement pas tarder à accrocher la neige qui menaçait de tomber ces derniers jours. Il faut dire que l’hiver arrivait à grands pas et que la température avait considérablement chuté, n’affichant pas plus de trois degrés. La blonde mystérieuse était toujours seule, mangeant chaque fois dans la même boîte rose à fleurs blanches et munie de ses écouteurs, vêtue d’une chaude veste en fausse fourrure pour combattre la morsure du froid. Une fois de plus, mes pensées furent interrompues par ma jumelle.
— C’est tellement bon ! Jamais je n’aurais imaginé manger comme ça en arrivant ici, je me demande même pourquoi le cuistot reste travailler ici avec le talent qu’il a.
— Va savoir, peut-être que ça paie bien. Après tout, on est dans une université reconnue, répondis-je nonchalamment à ma sœur qui se goinfrait de riz sauté aux morilles.
Le reste de la journée se déroula sans plus de difficulté. Ma sœur rejoignit en avance notre appartement à cause d’un prof absent. De mon côté, j’étais rentrée après mon cours de sociologie de dix-sept heures. Notre logement, situé à cinq minutes à pied du campus, avait été acheté six mois plus tôt par Gab en prévision de notre entrée à l’université. Elle m’avait fait la surprise lors de notre arrivée à Munich.
Ayant toutes les deux hérité de la fortune colossale de nos parents décédés dix ans plus tôt pour nos dix-huit ans, elle n’avait eu aucun mal à l’acquérir.
***
— Non, non, non, ça ne va pas !
— Gab, ça fait une heure que tu dépouilles ta garde-robe alors que la deuxième robe que tu as essayée était parfaite.
— Non, elle était trop verte !
— Tu as dit la même chose de la bleue, de la noire, ainsi que de la rouge à paillettes. Tu m’expliques pourquoi tu gardes toutes ces robes si aucune ne te convient ? répondis-je, lassée, en écartant les bras pour lui montrer les tas de vêtements laissés sans vie sur le sol de sa chambre en un désordre indescriptible.
— Elles ne conviennent pas à cette sortie, je n’ai jamais dit que je ne les utilisais pas, rétorqua-t-elle, les mains sur les hanches.
— En tout cas, je vois que niveau lingerie, tu as fait fort. Tu comptes séduire quelqu’un ? Parce que je te préviens, tu ne ramènes personne ici.
— Mais non, sœurette, tu sais bien que je n’aime que toi, répliqua-t-elle en me faisant un bisou sur le front.
— C’est ça, fiche-toi de moi.
Gabriella opta finalement pour sa robe noire tombant au niveau des genoux, une paire d’escarpins et un maquillage de soirée. Pour ma part, je me contentai d’un trait d’eye-liner, d’un cache-cœur gris à manches courtes couplé avec une veste noire, d’un jean slim et d’une paire de boots de la même couleur. Le tout complété par un pendentif représentant un loup roulé sur lui-même et orné d’une pierre de lune.
Ce dernier ne me quittait plus depuis son acquisition quelques mois plus tôt. Mon oncle me l’avait remis à ma majorité, de la part de mes défunts parents. Il m’avait expliqué que cette pierre avait le pouvoir de me protéger des dangers et que je ne devais jamais m’en défaire, quelle qu’en soit la raison. Par hommage, je ne l’avais encore jamais retiré.
Arrivée devant le Lagoon, la file d’attente me fit grimacer. Évidemment, l’entrée étant gratuite pour les femmes ce soir, j’aurais dû m’y attendre. Ma sœur, en revanche, n’avait pas l’air contrariée par les vingt minutes que nous passâmes dehors, dans le froid.
Une fois à l’intérieur, l’ambiance n’était plus la même. La musique tapait de part et d’autre de la salle, des lumières colorées virevoltaient dans tous les sens. Mais contre toute attente, l’établissement n’était pas aussi plein que je l’aurais imaginé.
Comme à son habitude, ma sœur me prit par la main. C’était devenu une habitude et cela ne me dérangeait pas plus que ça. Par chance, elle nous trouva une petite table de libre vers laquelle personne n’avait l’air de se diriger. Cette dernière se trouvait juste à gauche du point de restauration. Arrivée sur place, je jetai un coup d’œil à la carte et m’aperçus du prix des consommations.
— Sept euros la bouteille de coca ! m’indignai-je.
— Effectivement, ce n’est pas donné, et douze euros le shooter de vodka. Mais t’en fais pas, je t’invite, c’est moi qui t’ai forcée à venir alors, si tu as soif, ne te prive pas.
— Tu crois qu’ils servent des verres d’eau ?
— Kristen !
— Gabriella ! répliquai-je d’un ton théâtral.
Elle croisa les bras et refit de nouveau sa tête de petit canard mécontent. Décidément, elle était vraiment restée une enfant.
— Ça va, je rigole Gab, prends ce que tu veux, tu connais mes goûts.
À nouveau, un sourire s’afficha sur ses lèvres et elle partit commander. Pendant ce temps, je pris connaissance un peu plus attentivement du lieu dans lequel je me trouvais. Cette boîte de nuit était sans doute l’une des plus luxueuses parmi celles que j’avais déjà vues. Non pas que je sois experte en la matière, je n’en avais visité que deux en plus de celle-ci. Mais les deux autres étaient indubitablement différentes. Sur le sol, face à moi, un halo de lumière bleue entourait la partie dédiée à la piste de danse tandis que tout autour se trouvait des alcôves abritant chacune une table blanche vernie ainsi que des banquettes en cuir de couleur beige, qu’on pouvait qualifier de neuves, à en juger par l’état.
Le bar à quelques mètres de notre table, était lui aussi magnifique. Derrière le comptoir s’étalaient des mètres d’étagères suspendues en verre qui contenaient un nombre incalculable – et impressionnant ! – de bouteilles d’alcools différents. Le plateau recouvrant le meuble où les gens se servaient me sembla être en marbre et aucune marque d’usure n’y apparaissait. Je n’arrivais même pas à imaginer le prix que cela avait dû coûter.
— Et voilà ! Un monaco pour une fan de grenadine et un mojito pour moi, annonça-t-elle, fière de son effet.
— Merci, sœurette.
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